RÉFLEXIONS
Mais pour se convaincre que l'éloquence chrétienne ne perdit jamais son véritable caractère, il suffit de savoir de quelle manière elle était comprise par ceux qui en puisaient les préceptes non dans les rhétoriques mondaines , mais dans les principes de la foi.
t Sa fin et son intention , dit saint François de Sales , doit être de faire ce que notre Seigneur est venu pour faire en ce monde; et voici ce qu'il en dit lui-même : Je suis venu afin que mes brebis aient la vie et l'aient abondamment... Pour chevir de cette prétention et dessein , il faut qu'il fasse deux choses : c'est enseigner et, émouvoir ; enseigner les vertus et les vices; les vertus , pour les faire aimer, affectionner et pratiquer; les vices, pour les faire délester, combattre et fuir : c'est tout en somme donner de la lumière à l'entendement et de la chaleur à la volonté.
» Je sais que plusieurs disent que, pour le troisième, le prédicateur doit délecter ; mais , quant à moi , je distingue et dis qu'il y a une délectation qui suit la doctrine et le mouvement. Car qui est cette âme tant insensible qui ne reçoive un extrême plaisir d'apprendre bien et saintement le chemin du ciel , qui ne ressente une consolation extrême de l'amour de Dieu?... Il y a une autre sorte de délectation qui ne dépend pas de l'enseigner et émouvoir, et bien souvent empêche l'enseigner et l'émouvoir. C'est un certain chatouillement d"orcilles qui provient d'une certaine élégance séculière, mondaine et profane, de certaines curiosités, agencements de traits , de paroles, de mots, bref, qui dépend entièrement de l'artifice. Et quant à celle-ci, je nie fort et ferme qu'un prédicateur y doive penser; il la faut laisser aux orateurs du monde , aux charlatans et courtisans qui s"y amusent. Ils ne prêchent pas Jésus-Christ crucifié, mais ils se prêchent
eux-mêmes... Saint Paul déteste les prédicateurs qui chatouillent les oreilles , cela est un pédantisme. Au sortir d'un sermon , je ne voudrais pas qu'on dit : oh qu'il est grand orateur ! oh qu'il a une helle mémoire ! oh qu'il est savant ! oh qu'il dit hien ! mais je voudrais que l'on dît : Oh que la pénitence est helle ! oh quelle est nécessaire ! ou que l'auditeur ayant le cœur saisi , ne pût témoigner de la suffisance du prédicateur que par l'amendement de sa vie. »
Le saint évèque continue à développer cette rhétorique chrétienne ; et après avoir exposé des leçons très-variées sur les sources de l'éloquence delà chaire, il ajoute quelques mots sur les formes qui lui conviennent.
« La forme, dit le philosophe , donne l'être et l'âme à la chose : dites merveilles , mais ne les dites pas bien , ce n'est rien ; dites peu et dites bien , c'est beaucoup. Comment donc faut-il dire en la prédication?
« 1° Il se faut garder des quanquam et longues périodes des pédants, de leurs gestes, de leurs mines et de leurs mouvements; tout cela est la peste de la prédication.
ï 2° Mais, pour l'avoir, que faut-il faire? en un mot, il faut parler affectionnément et dévotement, simplement et candidement, et avec confiance; être bien épris de la doctrine qu'on enseigne, et de ce que l'on persuade.
j Le souverain artifice est de n'avoir point d'artifice. Il faut que nos paroles soient enflammées , non par des cris et actions démesurées , mais par l'affection intérieure ; il faut qu'elle sorte du cœur plus que de la bouche. On a beau dire , mais le cœur parle au cœur, et la langue ne parle qu'aux oreilles. » (^Lettre à l'archevêque de Bourges.)
Les prédicateurs qui suivaient de pareils préceptes, ne pouvaient manquer d'être éloquents, du moins lorsqu'ils avaient quelque talent et quelque science. La barbarie et le mauvais goût de leur siècle ne pouvaient étouffer les vives émotions de leurs cœurs. Ils cédaient sans doute de temps en temps à l'entraînement général ; c'était même un abandon inévitable lorsque la vivacité du sentiment se ralentissait suivant l'ordre du discours. Mais sitôt que le moment était venu de laisser échapper tout ce qu'il y avait de vivant dans leur âme , leur langage se débarrassait de lui-même de la recherche du bel esprit , et il devenait véhément et sublime. C'est ce que l'on peut voir dans un grand nombre de nos vieux
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sermonnaires , c'esl-à-dire , dans tous ceux qui avaient un autre but que celui de plaire. 3Ialgré la rouille du mauvais goût , leurs discours attachent encore et intéressent par la force du sentiment. « Souvent l'esprit est rebute, dit Thomas, et les larmes viennent aux yeux ; on serait tenté de rire, et l'on s'attendrit. » [Essai sur les éloges.)
Ainsi l'éloquence chrétienne n'a pas été un seul moment interrompue ; et tandis que , dans les autres genres , on ne voyait que déclamation et ridicule , la chaire faisait encore retentir des paroles enflammées qui montrent ce que peut le Christianisme pour féconder le génie de l'homme. « Comme il se présente constamment, dit M. Laurentie , pour lutter contre les passions humaines, son langage a toujours quelque chose de dominateur, et cela même donne à l'éloquence un caractère solennel qui ne disparaît jamais entièrement dans les temps de barbarie. » {De l'étude et de renseignement des lettres.)