DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
Enfance de l'Eloquence judiciaire. — Manie de l'esprit et de l'érudition. Le Maître. — Gauthier. — Patru. — Erard. — Pélisson.
» Chez nos bons aïeux , dit Marmontel, lorsque tous les crimes étaient taxes , que pour cent sous on pouvait couper le nez ou l'oreille à un homme, ce beau tarif, appuyé de la preuve, ou par témoin, ou par serment, ou parle sort des armes, avait peu besoin d'avocats. Les lois romaines introduites les rendirent plus nécessaires. Mais le barreau ne prit une forme raisonnable et décente que dans le quatorzième siècle, lorsque le parlement, devenu sédentaire sous Philippe-le-Bcl, fut le refuge de l'innocence et de la faiblesse , si longtemps opprimées aux tribunaux militaires et barbares de grands vassaux. » [Éléments de littérature.)
Le Maitre. (1608 — 1658.)
Cepandant le mauvais goût infecta longtemps le barreau ; et le siècle même de Louis XIV, qui fit prendre un si grand essor à l'éloquence de la chaire, ne fit faire que peu de progrés à l'éloquence judiciaire. Le célèbre Le Maitre, qui se distinguait vers le
milieu de ce siècle, avait sans doute un mérite remarquable. Il connaissait la théorie du combat judiciaire ; il savait appliquer des lois, et établir des moyens; il ne manquait point de force dans les raisonnements , ni même quelquefois de véhémence et de pathétique; mais ces bonnes qualités sont habituellement corrom pues par le mélange de vices essentiels. Il ne sut point se mettre au-dessus de cette mode ridiculement impérieuse, qui obligeai* tout avocat, sous peine d'être dénué d'esprit et de science, à faire d'un plaidoyer un recueil indigeste d'érudition sacrée et profane, toujours d'autant plus applaudie qu'elle était plus étrangère au sujet. On a peine à concevoir comment un esprit aussi judicieux que Le Maître ne sentait pas que rien n'était plus déplacé , plus contraire à la nature des sujets qu'il traitait, au sérieux des discussions juridiques, à la gravité des tribunaux, que ce débordement de citations gratuites, tirées des poètes et des philosophes de l'antiquité , des prophètes , de l'ancien et du nouveau Testament, des pères de l'Eglise ; que ces comparaisons de rhéteur, tirées du soleil, de la lune et des montagnes, et cette foule de subtilités inutilement ingénieuses , toutes choses qui ne tiennent qu'à la prétention de montrer de l'esprit et de la science , prétention futile par elle-même , et qui l'est bien plus encore dans des matières aussi graves que le jugement d'un procès et le sort d'un accusé. Mais il faut reconnaître ici l'ascendant de l'exemple et le préjugé dominant. La manie de l'esprit et le faste de l'érudition, se confondant ensemble, formaient encore le fond de presque tous les ouvrages. Il importait peu sans doute aux juges comme aux plaideurs , que Platon et Sénèque , saint Basyle et saint Chrysostôme, eussent dit élégamment telle chose, eussent écrit telles ou telles pensées; mais il fallait faire voir qu'on les avait lus, et qu'on était capable de les faire intervenir à tout propos. Il fallait citer aussi l'histoire, et parler des Carthaginois et des Romains à propos des sœurs d'un hôpital ou des marguilliers d'une paroisse. En Tain Racine, dont le goût excellent s'étendait sur tout, leur disait dans les Plaideurs :
Avocat, je prétends Qu'Aristote n'a point d'autorité céans...
.... Avocat, il s'agit d'un chapon , Et non point d'Aiistote et de sa politique.
En vain , quand l'Intimé remontait au cahos des Grecs et à la naissance du monde. Racine lui disait par la bouche de Dandin :
Au fait, au fait, au fait...
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la foule des harangueurs du palais répondait comme l'Intimé : ce qui vous parait inutile, c'est le beau. C'est le laid, disait Racine avec Dandin. {La Harpe, Cours de littérature.)
Lorsque Le Maître se réduisait aux moyens propres à sa cause, il devenait orateur. Le plaidoyer pour une fille désavouée en offre un exemple frappant. Une femme qui, dans sa servante, cachait sa fille, la désavoue ; mais il lui est échappé de dire qu'elle voudrait que ce fut sa fille, et qu'elle se propose de lui faire du bien.
« Quoi, lui dit Le Maître, serait-il bien possible que vous désirassiez d'avoir pour fille celle qui vous aurait accusée de désavouer sa fille? désireriez-vous d'avoir donné la vie à celle qui aurait voulu vous ôter l'honneur; et d'être mère d'une personne qui aurait voulu vous rendre odieuse à toutes les mères? désireriez-vous que Dieu eût béni votre mariage de la naissance d'une créature à qui vous auriez sujet de désirer toutes les malédictions du monde? Désireriez-vous d'avoir enfanté un monstre d'imposture, et qui aurait voulu vous faire passer. pour un monstre d'inhumanité? Mais vous n'avez pas dit seulement que vous désireriez quelle fût votre fille ;\o\is avez encore ajouté, dans votre interrogatoire, que vous lui aviez toujours promis de la récompenser en mourant.... De récompenser! qui? une personne laquelle, à votre compte, vous a des obligations infinies, envers qui vous avez été plutôt magnifique que libérale.... Mais quoi! vous lui réservez encore, dites-vous, votre bonne volonté^ Et ne l'avez-vous point perdue après ce qui s'est passé entre vous deux devant la justice? Sans doute vous aviez oublié, lorsqu'on vous interrogea, qu'elle vous accusait de désavouer votre fille. Car si vous vous en fussiez souvenue, vous n'auriez eu garde de dire que vous lui réserveriez votre bonne volonté. Vous croyiez être encore en particulier avec elle, et non pas en la présence d'un juge. Vous parliez comme sa mère , sans penser que vous étiez sa partie. Rendez les armes en cet endroit à la force de la vérité. Quoi, vous voulez encore du bien à celle que vous croyiez vous accuser à tort d'une barbarie honteuse à notre siècle et injurieuse à la nature! elle serait digne d'un supplice très - rigoureux ; et vous la jugez digne de recevoir de nouvelles gratifications de vous ! Elle aurait mérité la haine de tout le monde ; et vous lui renouvelez encore les assurances de votre affection? C'est, dites-vous maintenant, la plus ingrate servante de la terre ; et toutefois vous désireriez qu'elle fût voire fille ! C'est tout le mal que vous lui souhaitez. C'est la
plus grande de vos ennemies ; et, nonobstant cela , vous lui promettez de la récompenser à la mort? Ce sont les seules menaces que vous lui faites! C'est la plus infâme calomniatrice qui fût jamais; et toutefois vous lui réservez votre bonne volonté! C'est toute la vengeance que vous voulez prendre d'elle ! Croyez-vous, l'appelante, que désavouer sa fille , soit une si petite faute qu'elle ne doive pas mettre en colère une femme qu'on en accuse faussement? Que si vous jugez cette faute aussi grande que tout le monde l'estime, comment, lorsqu'on vous interrogea, n'aviez-vous point les plaintes dans la bouche , le feu dans les yeux , le dépit dans le cœur, la colère sur le visage? Vos pensées devaient-elles avoir d'autre objet que la grandeur de son imposture? Vos paroles devaient-elles être autre chose que des menaces contre elle, et vos actions que des mouvements violents de cette juste indignation qui accompagne toujours l'innocence injustement accusée? »
On conçoit que des plaidoyers dans lesquels se trouvent de pareils mouvements d'éloquence, peuvent encore être lus avec utilité par ceux qui se destinent à la profession d'avocat. On ne peut en dire autant de ceux de Gaultier, qui fut le contemporain de Le Maître, et eut aussi une grande renommée. Il la dut en grande partie à la véhémence et à la causticité de sa manière. En parlant il s'échauffait au point qu'il a fait dire à Boileau ;
« Une femme en furie ou Gaultier en plaidant. »
S'il faut en croire un critique, on le surnomma Gaultier la gueule, et quand un plaideur voulait intimider sa partie adverse, il le menaçait de lui lâcher Gaultier. Quoiqu'il en soit, les plaidoyers qui nous restent de lui ne sont pas lisibles; car, outre qu'ils ont tous les défauts du temps, ils sont encore dégradés par des injures aussi grossières qu'indécentes. (Annales du barreau français.)
Pafru. (1606 —1681.)
Un autre orateur de cette époque, Patru, s'acquit, dans l'éloquence judiciaire, une réputation plus méritée. Il eut la gloire de bannir en grande partie des plaidoyers l'abus des citations, les rapprochements forcés, les pensées subtiles ou fausses. En général sa diction est pure, naturelle et constamment appropriée au sujet. Mais il n'a pas de mouvements, et l'on peut dire qu'il est plutôt écrivain qu'orateur.