PREMIÈRE MOITIÉ DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Progrès du goût au barreau. — Le Normant. — Cocliin. — D'Aguesseau.
— Séguier.
Le bon goût, qui avait eu tant de peine à pénétrer au barreau, y exerçait enfin son influence depuis l'exemple de Palru. Le langage des plaidoyers était devenu celui de la raison dégagée du pédanlisme , des déclamations scolastiques et de la rouille de la chicane. Au commencement du règne de Louis XV, cet heureux changement fut plus sensible encore. Il se forma un grand nombre de bons avocats, qui mirent dans leurs plaidoyers et dans leurs mémoires une diction pure et saine. La plupart sont maintenant inconnus. Mais l'histoire nous a transmis avec de glorieux souvenirs les noms des deux plus célèbres , Le Normant et Cochin.
Le IVormant. (...—1743.; c« Cochin. (1687—1747.)
Le Normant, né avec beaucoup d'élévation d'esprit , un discernement sûr et un amour sincère du vrai , joignait à ces dons précieux de la nature une éloquence mâle , la beauté de l'organe et les grâces de la représentation. Son mérite distinctif était de discuter avec autant de fermeté que de noblesse. Mais sa réputation fut balancée par le célèbre Cochin, dès qu'il parut au parlement.
Cochin réunissait l'abondance des idées et des raisonnements aux richesses de l'expression et à la variété des tours. Son éloquence était à la fois noble et simple, pleine de nerf, d'élégance
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et de précision. Il saisissait dans chaque cause la raison principale , et, y rattachant toutes les autres, il la présentait plusieurs fois sous des jours différents et toujours avec le même avantage.
Le barreau devenait une arène vraiment intéressante , par le contraste des deux athlètes , lorsque Cochin et Le Normant y luttaient ensemble. L'un plus vigoureux et plus ferme , l'autre plus souple et plus adroit; Cochin avec un air austère et imposant, qui lui donnait quelque ressemblance avec Démosthène; Le Normant avec un air noble , intéressant , qui rappelait la dignité de Cicéron.
Cochin avait autant de modestie que de talent ; et les éloges qu'on lui donnait étaient constamment suivis de réponses qui annonçaient combien peu sa grande âme était accessible aux petitesses de la vanité et aux illusions de l'amour-propre. Un homme dont le suffrage était bien capable de flatter son orgueil , ce fameux Le jXormant , dont nous venons de parler, lui dit , après sa première cause, qu'il n'avait jamais rien entendu de si éloquent. * On voit bien , lui répondit Cochin , que vous n'êtes pas de ceux qui s'écoutent. »
Une dame de qualité lui dit : c Vous êtes si supérieur aux autres hommes , que si l'on était dans le temps du paganisme , je vous adorerais comme le Dieu de l'éloquence. » — « Dans la vérité du christianisme , répliqua le sage orateur , l'homme n'a rien dont il puisse s'approprier la gloire. »
Le Normant couvrait la science d'un avocat de toutes les grâces du monde , et de l'attrait , bien plus puissant encore , de tous les sentiments généreux. Il suffisait d'avoir du mérite ou des besoins pour avoir des droits sur son cœur. Avant de se charger d'une cause, il l'examinait en juge impartial, avec une inflexible sévérité; et, pour peu qu'il en sentît l'injustice, aucune considération n'était capable de l'engager à la défendre.
Cochin était aussi rempli de cette probité à toute épreuve , qui est la plus forte recommandation d'une cause , la première qualité de l'avocat et peut-être la première éloquence de l'orateur.
D'Aguesseau. (1668—1751).
La postérité honorera toujours dans le chancelier d'Aguesseau , un homme qui lui-même honora la France, la magistrature et les lettres, par ses vertus, ses talents, ses connaissances aussi étendues que variées , les services qu'il rendit à l'Etat , et les lu-
224 ÉLOQUENCE DU BAHREAU.
mières qu'il porta dans la jurisprudence, Sa jeunesse fut illustre sous Louis XIV, et sa disgrâce , sous la régence , le fut autant que son élévation. Son amour constant pour le bien lui suscita des détracteurs; mais sa vieillesse, qui le conduisit jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, fut justement respectée.
« Il s'était fait , par son éloquence , la réputation la plus brillante. On disait de lui qu'il pensait en philosophe et parlait en orateur. Son éloquence , pour se former, avait emprunté le secours de tous les arts et de toutes les sciences. La logique lui prêtait la méthode inventée par ce génie aussi hardi que sage , qui a été le fondateur de la philosophie moderne. La géométrie lui donnait l'ordre et l'enchaînement des vérités; la morale, la connaissance du cœur humain et des passions. L'hisloire lui fournissait l'exemple et l'autorité des grands hommes ; la jurisprudence, les oracles de ses lois. La poésie enfm répandait sur ses discours le charme du coloris , la chaleur du style et l'harmonie du langage. Ainsi , dans M. d'Aguesseau , aucune science n'était oisive , toutes combattaient pour la vérité. On aurait cru que chacun de ses ploidoyers était le fruit d'un long travail; cependant il n'en écrivait ordinairement que le plan , et réservait les détails et les soins d'une composition exacte pour les grandes causes , pour les réquisitoires , ou pour les mercuriales qu'il prononçait à la rentrée du parlement. Il était pour lui-même le censeur le plus rigide de ses ouvrages"; et l'idée qu'il s'était formée du beau était si parfaite, qu'il ne croyait jamais en avoir approché; c'est pourquoi il corrigeait sans cesse. Un jour il consulta M. d'Aguesseau, son père , sur un discours qu'il avait extrêmement travaillé et qu'il voulait retoucher encore. Son père lui répondit avec autant de finesse que de goût : Le défaut de votre discours est d'être trop beau; il serait moins beau si vous le retouchiez encore. Dans la mercuriale qu'il prononça après la mort de M. Le Nain , son ami et son successeur dans la place d'avocat général, il plaça un portrait de ce magistrat , qui fit une si forte impression sur lui-même et sur ses auditeurs, qu'il fut obligé de s'arrêter par sa propre douleur et par des applaudissements qui partirent au même instant. » [Thomas; Essai sur les éloges.)
« D'Aguesseau , dit Voltaire , fut le plus savant magistrat que jamais la France ait eu , possédant la moitié des langues modernes de l'Europe, outre le latin, le grec et un peu d'hébreu; très-instruit dans l'histoire, profond dans la jurisprudence, et, ce qui est le plus rare , éloquent. Il fut le premier au barreau qui parla avec force et pureté à la fois ; avant lui on faisait des phrases. »
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f Ainsi le chancelier d'Aguesseau a réuni les plus beaux titres d'illustration. Il semble même que la renommée , dont les erreurs ne sont jamais plus excusables que lorsqu'elle exagère le talent d'un homme de bien, a porté la réputation de son éloquence au-delà des bornes de la vérité. En effet ses ouvrages purement oratoires, en portant l'empreinte d'une savante littérature et d'un travail ingénieux, ne sont pas exempts de pompe et d'affectation. Son style, qui, pour le fond du langage, tient à la meilleure époque de notre idiome, est mêlé de faux ornements; il porte la symétrie de l'élégance jusque dans la gravité des plus hautes fonctions du barreau , et trop souvent manque à la fois de naturel et de grandeur.
> Mais ces défauts , que l'on doit reconnaître dans les productions où probablement il plaçait sa gloire , disparaissent dans les morceaux moins importants qui sont sortis de sa plume sans prétentions et sans efforts. Lorsqu'il s'entretient avec son fils sur des sujets de littérature ou de philosophie, lorsqu'il écrit desimpies mémoires sur la vie de son père , dans ses lettres enfin , il ne laisse plus voir que l'excellent goût de son siècle et les lumières d'un esprit formé par les plus purs modèles; alors il est écrivain supérieur, précisément parce qu'il ne cherche pas la réputation de bien écrire. Un enjouement aimable, une sorte d'urbanité gracieuse tempèrent la gravité naturelle de son esprit , et donnent plus de charme à ses vertus. Comme orateur, il est bien loin de Cicéron ; mais , dans ses lettres , il l'égale quelquefois. » (M". Villemain.)
La Science.
« Par elle , l'homme ose franchir les bornes étroites dans lesquelles il semble que la nature l'ait renfermé : citoyen de toutes les républiques, habitant de tous les empires, le monde entier est sa patrie. La science , comme un guide aussi fidèle que rapide, le conduit de pays en pays, de royaume en royaume; elle lui en découvre les lois, les mœurs, la religion, le gouvernement : il revient chargé des dépouilles de l'Orient et de l'Occident, et, joignant les richesses étrangères à ses propres trésors, il semble que la science lui ait appris à rendre toutes les nations de la terre tributaires de sa doctrine.
> Dédaignant les bornes des temps comme celles des lieux , on dirait qu'elle l'ait fait vivre longtemps avant sa naissance. C'est l'homme de tous les siècles comme de tous les pays. Tous les
sages de l'antiquité ont pensé, ont agi pour lui; ou plutôt il a vécu pour eux ; il a entendu leurs leçons ; il a été le témoin de leurs grands exemples. Plus attentif encore à exprimer leurs mœurs qu'à admirer leurs lumières , quels aiguillons leurs paroles ne laissent-elles pas dans son esprit ? Quelle sainte jalotisie leurs actions n'allument-elles pas dans son cœur?
» Ainsi nos pères s'animaient à la vertu : une noble émulation les portait à rendre à leur tour Athènes et Rome jalouses de leur gloire; ils voulaient surpasser les Aristide en justice, les Phocion en constance, les Fabrice en modération, et les Caton même en vertu.
» Si les exemples de sagesse, de grandeur d'âme, de générosité, d'amour de la patrie, deviennent plus rares que jamais, c'est parce que la mollesse et la vanité de notre âge ont rompu les nœuds de cette douce et utile société que la science forme entre les vivants et les morts dont elle ranime les cendres , pour en former le modèle de notre conduite. > {De l'esprit de la science ; VI i^ mercuriale.)
Le bel esprit.
« C'est un feu qui brille sans consumer, c'est une lumière qui éclate pendant quelques moments, et qui s'éteint d'elle-même par le défaut de nourriture ; c'est une superficie agréable , mais sans profondeur et sans solidité , c'est une imagination vive , ennemie de la sûreté du jugement ; une conception prompte , qui rougit d'attendre le conseil salutaire de la réflexion ; une facilité de parole qui saisit avidement les premières pensées , et qui ne permet jamais aux secondes de leur donner leur perfection et leur maturité.
» Semblable à ces arbres dont la stérile beauté a chassé des jardins l'utile ornement des arbres fruitiers , cette agréable délicatesse , cette heureuse légèreté d'un génie vif et naturel , qui est devenue l'unique ornement de notre âge, en a banni la force et la solidité d'un génie profond et laborieux ; et le bon esprit n'a point eu de plus dangereux ni de plus mortel ennemi que ce que l'on honore dans le monde du nom de bel esprit.
t C'est à cette flatteuse idole que nous sacrifions tous les jours , par la profession publique d'une orgueilleuse ignorance. Nous croirions faire injure à la fécondité de notre génie , si nous nous rabaissions jusqu'à vouloir moissonner pour lui une terre étrangère. Nous négligeons même de cultiver notre propre bien;