‹ Histoire de l'éloquenceChapitre 45 sur 77 · SÉGUIER · texte numérisé non relu

SÉGUIER

et la terre la plus fertile ne produit plus que des épines , par la négligence du laboureur qui se repose sur sa fécondité naturelle.

> Que cette conduite est éloignée de celle de ces grands hommes dont le nom fameux semble être devenu le nom de l'éloquence même.

» Ils savaient que le meilleur esprit a besoin d'être formé par un travail persévérant et par une culture assidue ; que les grands talents deviennent aisément de grands défauts, lorsqu'ils sont livrés et abandonnés à eux-mêmes , et que tout ce que le ciel a fait naître de plus excellent dégénère bientôt , si l'éducation , comme une seconde mère , ne conserve l'ouvrage que la nature lui confie aussitôt qu'elle l'a produite. » (Causes de la décadence de l'Eloquence , m""* discours.)

L'âme vertueuse de d'Aguesseau se peignait dans ses entretiens particuliers aussi bien que dans ses ouvrages. Un jour , au sujet de l'administration des hôpitaux, qui fut toujours l'objet le plus cher de ses soins , on lui conseillait de prendre du repos. < Puisje me reposer, répondit-il généreusement, tandis que je sais qu'il y a des hommes qui souffrent. » Au commencement de la régence, lorsqu'il n'était encore que procureur-général, il refusa de faire des démarches pour son élévation , quoiqu'il fût presque assuré du succès, c A Dieu ne plaise, dit-il, que j'occupe jamais la place d'un homme vivant! » Sa douleur, à la mort de son épouse, égala sa tendresse pour elle. Cependant, à peine avait-il essuyé ses larmes , qu'il se livra aux fonctions de sa place. « Je me dois au public, disait-il, et il n'est pas juste qu'il souffre de mes malheurs domestiques. »

Ce grand homme rendit à la religion un hommage constant par sa conduite et dans ses écrits, e Les préceptes qu'elle renferme , dit-il quelque part , sont la route assurée pour parvenir à ce souverain bien que les anciens philosophes ont tant cherché, et qu'elle seule peut nous faire trouver. » t C'est-elle, dit-il ailleurs, qui doit animer tous nos travaux, qui en adoucit la peine, et qui seule les rendra véritablement utiles. »

Scgvier. (1726—1791).

Le nom de d'Aguesseau rappelle naturellement celui de Ségdier, l'un de ses plus illustres successeurs dans les fonctions d'avocatgénéral. C'est pour cette raison que nous le mentionnons ici ,

quoiqu'il appartienne , par l'époque de sa vie , à la seconde moitié du dix-huitième siècle. Parmi les nombreux réquisitoires qu'il a laissés, et où l'on admire la dignité du langage et la force du raisonnement, il faut distinguer le discours prophétique, dans lequel , vingt ans avant la révolution , il la dénonce au Roi , à la France, à l'Europe entière.

€ Il s'est élevé au milieu de nous une secte impie et audacieuse : elle a décoré sa fausse sagesse du nom de Philosophie : sous ce litre imposant, elle a prétendu posséder toutes les connaissances. Ses partisans se sont érigés en précepteurs du genre humain. Liberté de penser, voilà leur cri, et ce cri s'est fait entendre d'une extrémité du monde à l'autre. D'une main , ils ont tenté d'ébranler le trône ; et de l'autre , ils ont voulu renverser les autels. Leur objet était d'éteindre la croyance, de faire prendre un autre cours aux esprits sur les institutions religieuses et civiles ; et la révolution s'est, pour ainsi dire, opérée; les prosélytes se sont multipliés ; leurs maximes se sont répandues ; les royaumes ont senti chanceler leurs antiques fondements ; et les nations , étonnées de trouver leurs principes anéantis , se sont demandé par quelle fatalité elles étaient si différentes d'elles-mêmes.

» Ceux qui étaient les plus faits pour éclairer leurs contemporains , se sont mis à la tête des incrédules ; ils ont déployé l'étendard de la révolte ; et, par cet esprit d'indépendance, ils ont cru ajouter à leur célébrité. Une foule d'écrivains obscurs , ne pouvant s'illustrer par l'éclat des mêmes talents, a fait paraître la même audace.... Enfin , la religion compte aujourd'hui presque autant d'ennemis déclarés, que la littérature se glorifie d'avoir produit de prétendus philosophes. Et le gouvernenient doit trembler de tolérer dans son sein une secte ardente, qui semble ne chercher qu'à soulever les peuples , sous prétexte de les éclairer.... L'impiété ne borne pas ses projets d'innovation à dominer sur les esprits.... Son génie inquiet, entreprenant, et ennemi de toute dépendance , aspire à bouleverser toutes les constitutions politiques; et ses vœux ne seront remplis que quand elle aura mis la puissance législative et exécutrice entre les mains de la multitude ; lorsquellc aura détruit celte inégalité nécessaire des rangs et des conditions; lorsqu'elle aura avili la majesté des rois, rendu leur autorité précaire et subordonnée aux caprices d'une foule aveugle ; et lorsqu'enfin , à la faveur de ces étranges changements, elle aura précipité le monde entier dans l'anarchie et dans tous les maux qui en sont inséparables. > {Réquisitoire du 18 août 1770.)

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