‹ Histoire de l'éloquenceChapitre 47 sur 77 · TARGET · texte numérisé non relu

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but par mille routes diverses , et répandre partout sur son passage la chaleur, le mouvement et la vie ; présenter et varier sans cesse le contraste du crime et de l'innocence, de l'imposture et de la candeur ; dévoiler jusqu'aux derniers replis d'une âme corcompue , et , son crime prouvé , mettre à nu , pour ainsi dire , la pensée artificieuse et féconde qui l'a conçu ; tracer des caractères avec la finesse d'un moraliste, et les flétrir avec l'indignation d'un orateur ; isoler son client de la société perverse qui l'a trompé, expliquer ses liaisons par sa bienfaisance , et sa crédulité par la puissance de la séduction ; le rétablir enfin dans toute la dignité de la disgrâce , et le présenter à l'opinion publique avec l'excuse et la recommandation de ses malheurs : telle est la tâche immense que Target a remplie dans un chefd'œuvre de dialectique et d'éloquence. » {Annales du barreau français.)

Plusieurs autres mémoires ou discours du même genre attestent qu'à cette époque des voix plus où moins exercées s'élevaient tantôt contre l'illégalité des emprisonnements arbitraires , et contre des maximes d'administration injustes et inconséquentes , tantôt contre les rigueurs inhumaines exercées dans les prisons , etc.

Mais il ne faut pas non plus se déguiser qu'en même temps que la philosophie donnait ce nouvel éclat à l'éloquence judiciaire, ennoblie et fortifiée dans quelques hommes d'élite, de tous côtés se faisait sentir l'abus trop facile et trop naturel de cette philosophie. Sous prétexte d'être au-dessus des préjugés , on se mit audessus de toutes les bienséances , et on offensa souvent la morale publique par la licence des discours. Ce fut alors que les avocats se permirent, en plaidant, les plus violentes invectives, qu'ils changèrent les discussions juridiques en libelles diffamatoires , et qu'ils ne craignirent point de flétrir la partie adverse en accumulant toutes sortes de faits odieux et étrangers à la cause.

Ces déclamations indécentes, qui malheureusement attiraient la multitude et provoquaient les applaudissements , étaient les

Un avocat normand donna là-dessus une leçon très-gaie , mais assez instructive pour mériter d'être rapportée. Un nommé Faussard , dit l'Enroué , plaideur et fripon de son métier, était tellement décrié dans les tribunaux , que quelqu'un, apparemment plus fripon que lui, crut pouvoir, en toute sûreté, 1 actionner pour ce qu'il ne devait pas L'avocat qui plaidait contre Faussard , ne manqua pas d'eutamer une longue liste de ses méfaits. Mais l'avocat adverse , qui s'aperçut qu'on allait oublier la cause et juger l'homme , interrompit brusquement son confrère : ^ Si Faussard l'Enroué, dit-il , a mérité d'être pendu, je ne m'y oppose nullement. Je ne suis pas ici pour empêcher qu'on le pende, mais bien pour empêcher qu'on le vole. Or, je soutiens qu'on l'a volé. Prouvez le contraire, et plaidez votre cause. » L'apostrophe eut son effet. Lesjugesordonnèrent h l'avocat d'aller au fait. 11 était clair, et Faussard gagna son procès. (La Harpe, Coins de littëratibe.)

vices essentiels des plaidoyers de cette époque ; mais ils ne furent pas les seuls. Un grand nombre d'orateurs cherchaient à se distinguer par la manie d'un style figuré et emphatique , alliant bizarrement les plus grands mots aux plus petites choses, et, craignant, ce semble, de rien mettre à sa place ou de rien exprimer par son nom. Mais ces ridicules tenaient à la corruption générale du goût , qui , comme on sait , avait fait des progrès rapides dans tous les genres. > (La Harpe; Cours de littérature.)

Le premier défaut que nous avons signalé, est plus révoltant et plus condamnable, t L'avocat qui se respecte et comprend bien toute la dignité de son ministère, ne saurait l'éviter avec trop de soin. Dans ses rapports avec ses confrères, il se fait un devoir d'apporicr non-seulement ces égards et cette politesse que se doivent des hommes bien nés; mais encore ces déférences, ces prévenances nécessaires pour qu'une lutte de tous les jours, une rivalité de tous les instants ne prennent pas un caractère d'aigreur et d'inimitié qui rendrait la profession intolérable. > {M, Dupin jeune; Annales du barreau français,)

Linguet. (1756—1794).

Linguet, qui eut une grande célébrité sur la fin du dix-huitième siècle , mérita , sous ce rapport , de très-justes reproches. Il avait de grands talents. Dans ses plaidoyers, comme dans ses consultations ou ses mémoires, il ne se resserrait point dans le cercle trop étroit à son gré des intérêts qui lui étaient confiés. Il cherchait toujours à généraliser et à donner à sa cause le caractère d'un intérêt public. Souvent même il se dégageait des entraves que semblait lui imposer la législation alors en vigueur. Il parlait en législateur plutôt qu'en jurisconsulte; on aurait cru enlendre un orateur qui demande à la tribune la réforme des lois , plutôt qu'un avocat qui sollicite leur application à la barre d'une cour. Mais , d'un autre côté , il dégradait son éloquence par de condamnables excès; il ne respectait rien; il déversait à grands flots sur ses adversaires la satire amère, l'injure, la difTamation. 11 étendait jusqu'à ses confrères les sarcasmes les plus violents , les railleries les plus offensantes. Les magistrats eux-mêmes , qu'on ne doit attaquer qu'avec des armes émoussées par le respect , n'étaient pas à l'abri de ses traits.

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