‹ Histoire de l'éloquenceChapitre 48 sur 77 · GERBIER · texte numérisé non relu

GERBIER

Gerbier. (1723—1188).

Parmi les avocats qui ont acquis de leur temps une réputation méritée , il en est qui avaient le talent d'orateur, mais qui ne possédaient pas celui d'écrivain : » C'est ce qui explique , dit La Harpe , pourquoi leurs écrits nous paraissent au-dessous de leur célébrité , sans que pour cela nous soyons en droit de démentir le témoignage unanime de leurs contemporains. L'habitude de tirer parti de tous leurs moyens extérieurs , dans les plaidoiries qu'ils n'écrivaient même pas, le jeu de la figure et les efforts de la voix, la véhémence ou la noblesse dans l'action , la présence d'esprit dans les répliques, le regard , le geste, tout cela est nul sur le papier, mais puissant à l'audience. Il y a plus : tel homme ne peut s'animer que devant un auditoire, et devient froid la plume à la main. N'en avons-nous pas eu sous nos yeux un exemple frappant dans le plus célèbre avocat de nos jours ? Qui de nous n'a pas été témoin de ce que pouvait Gerbier dans la salle du palais, qui fut si souvent le champ de ses victoires? Mais tout son génie était dans son âme , et cette âme ne l'inspirait que dans le combat de la plaidoirie. Il fallait que ses sens fussent émus pour qu'il trouvât lui-même de quoi émouvoir les autres. Il avait besoin d'action et de spectacle, de l'appareil des tribunaux, de la présence de ses adversaires et de ses clients , de l'aspect et de la voix du public assemblé. C'est alors qu'il étonnait par ses ressources, qu'il avait tour-à-tour de la chaleur et de la dignité, de l'imagination et du pathétique, du raisonnement et du mouvement ; qu'avec quelques lignes tracées sur un papier, pour lui rappeler au besoin les points principaux , il se fiait d'ailleurs à l'éloquence du moment, qui ne le trompait jamais, et que, pendant des heures entières , il attachait et entraînait les juges et l'assemblée. La nature l'avait donc fait orateur : son organe, sa physionomie et sa sensibilité lui en donnaient les moyens; mais seul, et réduit à la composition, ce n'était plus qu'un homme ordinaire : son feu s'éteignait, ses forces l'abandonnaient. Aussi s'élait-il peu appliqué à écrire, soit que, naturellemenl un peu paresseux, il redoutât le travail, soit qu'il se sentit incapable de se retrouver dans le cabinet tel qu'il était en public. Il écrivit peu, jamais de mauvais goût, mais jamais avec effet, plus heureux peut-être par les succès nombreux et brillants dont il a joui , que s'il eût possédé, au lieu de ces qualités oratoires éteintes avec lui , ce grand talent d'écrire qui ne meurt pas , il est vrai , mais

qui n'est guère apppécié à sa valeur que quand on ne peut plus en jouir. » (Cours de littérature.)

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