‹ Histoire de l'éloquenceChapitre 54 sur 77 · PROCES DES MINISTRES DE CHARLES X · texte numérisé non relu

PROCES DES MINISTRES DE CHARLES X

M. de Martignac commençait ainsi sa belle plaidoirie en faveur de M. dePolignac (1830) :

€ Pairs du royaume, une de ces grandes crises que la Providence permet sans doute pour l'instruction des peuples et des rois , a renverse une dynastie , élevé un trône et fondé sur des bases nouvelles une autre monarchie héréditaire. Ce sceptre en éclats, cette couronne tombée, ces pouvoirs élevés sur les débris des pouvoirs détruits, cette réaction tempérée, mais immense, qui embrasse toutes les parties de notre corps politique , offrent à la méditation le plus vaste exemple des vicissitudes auxquelles sont soumises la vie des hommes et celle des Etats.

» Les montagnes d'Ecosse cachent au monde le monarque puissant dont les armes ont renversé naguère le boulevard de la barbarie, qui avait bravé jusqu'à lui la civilisation et la chrétienté. Quelques jours à peine ont marqué l'intervalle entre une glorieuse victoire et la plus épouvantable des chutes, et le despote vaincu n'avait pas encore touché le sol qui lui promettait un asile, que le roi vainqueur cherchait une terre hospitalière qui voulût s'ouvrir à son exil.

» Autour de nous tout est changé , les choses et les hommes. Un autre drapeau a remplacé celui qui flottait sur nos édifices; un autre serment a pris Dieu à témoin d'un engagement nouveau. L'origine du pouvoir royal et ses limites , la constitution des premiers corps de l'Etat , et les grandes clauses du pacte fondamental qui nous lie, tout s'est modifie, tout a subi l'influence de cette secousse profonde qui a saisi jusque dans ses bases notre édifice social.

» Au milieu de tant d'éléments passagers et mobiles , de tant de choses qui naissent de l'action et que la réaction détruit, une seule reste immuable, éternelle, inaccessible aux passions, indépendante du temps et des événements : c'est la justice.

» Quelle que soit la bannière qui flotte sur son temple, quelque soit le pouvoir suprême au nom duquel elle rend ses arrêts, par elle rien ne s'altère, rien ne s'émeut, rien ne change; ses devoirs sont invariables : car elle a toujours pour règle unique la vérité et la loi.

» Les peuples le savent , Messieurs ; aussi y a-t-il jusque dans son nom quelque chose qui impose et commande le respect ; et s'il est arrive quelquefois que les passions l'ont oublié , l'erreur ne fut jamais de longue durée, et la noble fermeté du magistrat retrouve bientôt, dans l'estime universelle, le prix qu'elle avait mérité.

» C'est elle, c'est cette Justice de tous les temps et de tous les lieux que viennent invoquer aujourd'hui ces hommes qui parlèrent devant vous au nom de la puissance souveraine , et qui y comparaissent aujourd'hui poursuivis et accusés : ces hommes autour desquels l'appareil de la puissance et de la dignité s'est converti en appareil de surveillance et de protection.

» C'est cette justice qui peut braver l'histoire , parce qu'elle veut d'avance être impartiale comme l'histoire, devant laquelle se présente un ministre du roi tombé , un ministre dont le souvenir se mêle à des malheurs, à des désastres, à du sang versé, dont le nom a été souvent prononcé au milieu de l'irritation et de la colère, et que la prévention elle-même doit enfin sentir le besoin d'écouter.

> Au milieu de tant d'hommes habiles dont la voix éloquente appartient au malheur, c'est mo'i que sa confiance est venu chercher jpour parler en son nom, pour éclairer la conscience de ses juges et l'apinion de son pays.

» Enlevé depuis douze ans par les affaires publiques à cette noble profession du barreau, dont il ne m'est resté que des souvenirs et des regrets ; j'ai tremblé que cette tâche imprévue ne fût au-dessus de mes forces, et, toutefois, je n'ai point balancé à l'accepter, parce qu'il y a dans la voix d'un homme menacé qui vous appelle, quelque cliose d'impérieux qui subjugue et qui commande.

> Ce mandat du malheur dont je comprends toute la gravité, je viens aujourd'hui essayer de le remplir : puissè-je le faire avec cette fermeté qui convient à l'accomplissement d'un devoir, avec cette mesure qui n'irrite jamais ceux qu'on doit toucher, et cette puissance de raison qui frappe les esprits et qui saisit les consciences.

» Tel est mon vœu le plus ardent et le plus sincère, et votre loyauté le comprendra aisément. La défense peut ici être grande et protectrice; la vérité et la raison ont mis en mes mains tous les éléments réunis du succès où j'aspire. Mon insuffisance seule pourrait les frapper de stérilité, et je sens que le souvenir d'une

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tentative impuissante et d'une confiance qui aurait été trompée, pèserait sur mon cœur comme un éternel remords.

» J'ai besoin, Messieurs, de toute votre bienveillance; mais il me semble que je puis l'espérer, car je n'ai rien perdu de la mémoire du passé. »

Tout le discours est digne de cet exorde. Voici la péroraison :

* J'ai donc rempli , Messieurs , ma tâche tout entière : de même qu'on veille à la conservation d'un dépôt avec autant de zèle qu'à sa propre fortune , le ciel m'est témoin que je n'aurais pas apporte plus d'intérêt et de chaleur à ma défense personnelle. Je puis donc me présenter sans crainte devant une fomille éplorée, devant des amis alarmés , et leur dire que je n'ai pas trahi leur confiance, et que ma conscience est libre d'une promesse accomplie.

> Toutefois , Blessieurs, il me semble que je n'ai pas tout dit, et qu'il est encore pour moi une sorte de devoir différent, à l'empire duquel je ne saurais résister. Me permetlez-vous de dépouiller un moment le caractère passager de défenseur, et de m'adresser, comme citoyen , comme ami de mon pays, à des hommes puissants dont les actes doivent exercer sur son avenir une décisive influence. Il fut un temps où j'eus l'honneur de vous parler souvent au nom d'un grand pouvoir qui a disparu, et vous me pardonnerez de dire que je ne retrouve, dans les souvenirs de cette époque, rien qui soit de nature à vous armer de défiance contre mes paroles d'aujourd'hui.

> Ces grandes catastrophes qui bouleversent les empires, et qui apparaissent de loin en loin dans leur histoire sous le nom de révolutions, ont été presque toujours marquées et flétries par des réactions violentes, par des confiscations odieuses, par des assassinats populaires, et, ce qui est plus affreux encore, par des échafauds juridiques.

» Aussi y a-t-il dans ce mot, que tant de souvenirs rendent menaçant, quelque chose qui effraie souvent les populations amies de l'ordre et de la paix publique, qui éveille les défiances et les alarmes, et qui comprime dans les cœurs cette sympathie que ferait naître l'instinct naturel qui porte les hommes vers la liberté.

» La révolution qui vient de s'accomplir parmi nous, est annoncée, il faut le dire, sous des auspices nouveaux : elle s'est montrée modérée au milieu de l'action, humaine après le combat et même pendant le combat ; son torrent, contenu et dirigé pour

la première fois peut-être , a respecté en passant la vie des hommes paisibles et la propriété de tous ; et les mots ordre public, brillant au milieu de la destruction , ont paru sur sa bannière presque aussitôt que le mot liberté.

» Ceux qui lui sont demeurés étrangers , qui n'attendent rien d'elle, qui l'ont vue à regret naître, grandir et s'asseoir victorieuse sur les débris du trône, ceux que le devoir ou la reconnaissance attachait à ce qu'elle a détruit, n'ont pu lui refuser le tribut de la plus honorable surprise.

» L'Europe s'est étonnée comme eux de ce triomphe de la modération et de l'humanité sur les passions en effervescence , et l'histoire de notre pays, qui promet à la postérité le récit de tant de malheurs et de tant de gloire , lui réserve sans doute une page toute nouvelle.

» Mais ce n'est pas assez, Messieurs, de cette victoire remportée sur elle-même pendant la violence de la lutte. C'est après le succès , lorsque les obstacles entraînés ont emporté avec eux l'exaltation qui les a détruits, et n'ont laissé que la libre et facile jouissance de la liberté conquise, c'est lorsque le temps de l'usage ou de l'abus est arrivé , que les actions sont décisives pour marquer la place que doit occuper dans l'avenir le grand événement qui s'est accompli.

> L'acte que vous allez faire. Pairs du Royaume, est celui auquel il est réservé de déterminer le caractère de la révolution de 1830 , et d'en fixer le sort. L'arrêt que la France attend de vous , doit donc avoir pour elle tout l'intérêt d'une prédiction, toute la puissance d'une destinée.

> Serait-ce par la mort des adversaires qu'elle a désarmés, que la révolution de 1830 voudrait aussi achever sa tâche? S'égarrerait-elle à ce point dans la carrière qu'elle a noblement ouverte, et arriverait-elle ainsi, par un chemin si différent, à l'abîme où s'est perdue la première? Je ne puis le craindre, Messieurs, puisque c'est de vous qu'elle va recevoir la direction et l'exemple.

» Nos mœurs s'adoucissent : chaque jour la philanthropie s'avance vers des conquêtes nouvelles. Une législation se prépare qui conciliera , autant que notre siècle le permet , les intérêts de la sûreté commune avec le vœu de l'humanité ; déjà, depuis quelques mois , nos places n'ont pas été contristées par le spectacle des échafauds.

> Quel serait l'intérêt pressant , le besoin réel , l'avantage possible pour notre pays, qui, dans un procès politique survenu

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