MARTIGNAC
après tant de vicissitudes traversées en si peu d'années, pourrait vous déterminer à rendre le mouvement à cette hache arrêtée?
» Tout n'est-il pas consommé? la dynastie n'est-elle pas tombée avec le trône? Les vastes mers, et les événements plus vastes encore que les mers, ne la séparent-ils pas de vous? Quel besoin peut avoir la France de la mort d'un homme qui s'offre à elle comme l'instrument brisé d'une puissance qui n'est plu« ? Seraitce pour prouver sa force? Qui la conteste, qui peut la révoquer en doute , et quelle preuve serait-ce en donner que de frapper une victime que rien ne défend qu'une faible voix?
» Serait-ce pour satisfaire sa vengeance? Eh! Messieurs, ce trône détruit, ces trois couronnes brisées en trois jours, ce drapeau de huit siècles déchiré en une heure, n'est-ce pas là la vengeance d'un peuple vainqueur? Celle-là fut conquise au milieu du danger, expliquée par le but, et ennoblie par le courage. Celle-ci ne serait que barbare, car elle n'est plus ni disputée, ni nécessaire.
» Serait-ce pour assurer le triomphe du pays vainqueur et pour consolider son ouvrage, que le supplice d'un homme pourrait être réclamé? ah! ce que la force a conquis ou repris, ce n'est pas la cruauté ni la violence qui le conservent ; c'est l'usage ferme , mais modéré, du pouvoir changé-de main; c'est la sécurité que cette modération fait naître, c'est la prospérité qu'elle encourage, c'est la protection que promet l'ordre nouveau à ceux qui s'y soumettent ou s'y attachent. Voilà les véritables éléments de sa conservation ; les autres ne sont que des illusions funestes qui perdent ceux qui les embrassent.
» Vous jetez les fondements d'un trône nouveau. Ne lui donnez pas pour appui une terre détrempée avec du sang et des larmes.
j Le sang que vous verseriez aujourd'hui au nom de la sûreté publique, pensez-vous qu'il serait le dernier? en politique comme en religion, le martyre produit le fanatisme, et le fanatisme produit à son tour le martyre. Sans doute , ces efforts seraient vains, et des tentatives insensées viendraient se briser contre une force et une volonté invincibles ; mais n'est-ce rien que d'avoir à punir sans cesse , à soutenir les rigueurs par des rigueurs nouvelles? n'est-ce rien que d'accoutumer les yeux à l'appareil des supplices, et le cœur aux tourments des victimes et aux gémissements des familles?
» Tels seraient les inévitables résultats d'un arrêt de mort. Le coup que vous frapperiez, ouvrirait un abimc, et ces quatre tètes ne le combleraient pas.
254 ÉLOQUENCE DU BATIREÂU.
» Non, j'en ai l'heureuse conviction ; la France ne demande ni n'attend des dépositaires de ses destinées , cet acte éclatant d'une rigueur froide et inutile; elle comprend que son avenir n'appartient pas à la violence.
» Je ne vous parlerai pas de l'Europe attentive, pour vous avertir du besoin de la rassurer : je crois qu'occupés de leurs intérêts les plus intimes , les souverains étrangers ne peuvent porter ailleurs l'inquiétude qui les domine. Je sais de plus que, pour les actes de sa justice, comme pour les convenances de son administration , la France n'attend ni l'avis ni l'assentiment de personne. Aussi n'est-ce pas pour la sûreté de mon pays, mais pour son honneur, que je m'occupe de l'Europe.
> Au bruit de la révolution qui vient de s'accomplir, le souvenir des révolutions passées a réveillé au dehors toutes les idées de désordres, de malheurs et de cruautés. Après le premier tribut arraché à la surprise , on cherche à flétrir ce qu'on a loué. Les lois sans force, l'autorité sans action, les pouvoirs de l'Etat sans liberté, tel est le tableau que, hors de nos frontières, on se plaît à, tracer de nous.
> Pairs du Royaume , l'arrêt équitable et humain que vous allez rendre, et le respect avec lequel il sera entendu, auront bientôt détrompé ceux qui s'abusent ainsi ; en leur apprenant que de tout ce qui a signalé les révolutions passées , la France n'a voulu conserver que l'amour de la liberté et le courage qui sait la défendre. »
RÉFLEXIONS DE BLAIR SUR l'ÉLOQUENCE DU BARREAU.
Les discours du barreau ont en général un but différent de ceux des assemblées populaires. Dans celles-ci, le grand objet est la persuasion : l'orateur tend à déterminer ceux qui l'écoutent à un choix, une conduite ou une action qu'il présente comme convenable et utile. Pour atteindre à ce but, il doit s'appliquer à mettre en jeu tous les principes d'action que la nature a placés en nous; il faut qu'il s'adresse aux passions aussi bien qu'à l'entendement. Au barreau , le grand objet est la conviction : là ce n'est point Toffice de l'orateur de persuader au juge de faire ce qui est bon et utile, mais bien de lui montrer ce qui est juste et vrai. En conséquence , c'est principalement ou uniquement à l'entendement que son éloquence s'adresse. C'est là une différence vraiment caractéristique , et qu'il ne faut jamais perdre de vue.
En second lieu , au barreau l'orateur parle à un petit nombre