‹ Histoire de l'éloquenceChapitre 56 sur 77 · RÈFLEXIOMS SUR L'ÉLOQUENCE JUDICIAIRE · texte numérisé non relu

RÈFLEXIOMS SUR L'ÉLOQUENCE JUDICIAIRE

déjuges, quelquefois à un seul , et ces juges sont en général des hommes graves , d'un âge mûr, et d'une réputation imposante. L'orateur n'a point ici l'avantage de pouvoir employer tous les différents moyens de l'éloquence , comme dans une assemblée nombreuse et mélangée, en supposant même que le sujet le comporte. La passion n'est pas aussi aisée à émouvoir; l'orateur est écoulé avec plus de calme , plus sévèrement surveillé ; il s'exposerait à paraître ridicule , s'il affectait un ton de véhémence qui ne convient qu'en parlant à une multitude.

Enfin la nature et la discussion des sujets qui sont portés au barreau requièrent une espèce d'éloquence fort différentes de celle des assemblées populaires. Ces derniers laissent à l'orateur beaucoup plus de latitude : rarement il est astreint à une règle précise ; il peut prendre ses arguments où il lui plaît , et employer tous les exemples que son imagination lui suggère. Mais au barreau le champ de l'éloquence est limité ; il faut parler d'après la loi et les statuts. L'imagination ne peut pas se donner carrière : l'avocat a toujours devant les yeux l'équerre, le compas et la règle ; son principal office est de les appliquer constamment aux sujets qu'il discute.

Par toutes ces raisons , il est clair que l'éloquence du barreau est d'un genre beaucoup plus borné, plus tempéré et plus modeste , que celle des assemblées populaires ; et par des raisons analogues , il faut se garder d'envisager les harangues , même celles du genre judiciaire que nous lisons dans Cicéron et dans Démosthène , comme des modèles exacts des discours qui conviennent à l'état présent du barreau. Il est bon d'en prévenir les élèves qui se vouent à cette carrière ; car, quoique les harangues dont je parle soient de véritables plaidoyers qui ont été prononcés dans des causes civiles ou criminelles , on doit observer que, chez les Grecs et les Romains , l'éloquence du barreau pouvait se rapprocher de celles des assemblées populaires, beaucoup plus qu'elle ne peut le faire aujourd'hui. Cela tenait principalement à deux causes.

Premièrement, dans les anciens discours judiciaires, on était moins obligé de s'attacher au sens strict de la loi qu'on ne l'est parmi nous. Du temps de Démosthène et de Cicéron , les statuts municipaux étaient en petit nombre , simples et conçus d'une manière générale. La décision des causes dépendait en grande partie du bon sens et de l'équité des juges. En conséquence, ceux qui plaidaient s'attachaient à l'étude de l'éloquence , bien plus qu'à celle du droit.

Cicéron dit quelque part que trois mois suffisaient pour apprendre le droit civil. Il était même convenu qu'on pouvait être habile à plaider sans avoir étudié les lois , parce qu'il y avait à Rome une classe d'hommes appelés Pragmatici (praticiens^ , dont l'office était de fournir à l'orateur toute la connaissance des lois que pouvait requérir la cause qu'il était appelé à plaider. C'était ensuite à l'orateur à présenter ces documents sous une forme populaire, et à les orner des couleurs de l'éloquence les plus propres à frapper le juge.

En second lieu, il faut observer que les juges civils et criminels , en Grèce et à Rome , étaient d'ordinaire beaucoup plus nombreux que dans nos tribunaux , et formaient une assemblée populaire....

Délaces pleurs, ces mouvements de pitié, si souvent employés pour ébranler les juges ; de là encore certaines pratiques communes au barreau de l'ancienne Rome , et qui aujourd'hui nous sembleraient devoir être reléguées au théâtre , comme de faire paraître devant les juges, non-seulement l'accusé en habit de deuil , mais sa famille et ses enfants en bas-âge , dans le but d'émouvoir, par leurs larmes et par leurs cris , ceux qui devaient prononcer sur leur sort.

En conséquence de cette grande différence entre le barreau ancien et moderne, et de la différence que nous avons fait remarquer entre l'ancienne et la nouvelle éloquence , ce serait manquer de jugement que de vouloir imiter de trop près la manière de plaider de Cicéron. Tous ceux qui suivent la carrière du barreau gagneront beaucoup à l'étudier. L'art d'introduire son sujet et de se concilier la faveur des juges, celui d'arranger les faits d'une manière distincte , de narrer avec grâce , d'amener et d'exposer ses arguments : voilà ce qu'on peut apprendre de lui et que l'on fera bien d'imiter. On ne peut, à ces divers égards, choisir un meilleur modèle ; mais si l'on imitait ses exagérations, ses amplifications , ses déclamations pompeuses et longuement développées , ses grands mouvements dans le but d'émouvoir et de mettre en jeu les passions , on paraîtrait aussi ridicule au barreau moderne que si l'on s'y présentait vêtu de l'ancienne toge des Romains....

Il est vrai que l'ancienne manière, populaire et véhémente, ne convient plus au barreau ; mais ce serait bien mal raisonner que d'en conclure que toute espèce d'éloquence en est bannie et que désormais il est inutile d'en faire un objet d'étude pour ceux qui suivent cette caBrière. Quoique la manière de parler

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soit changée , il n'en existe pas moins une , qui est la meilleure , et qu'il faut lâcher d'apprendre; il n'y a peut-être aucune espèce d'éloquence qui suppose plus l'étude. Ailleurs le sujet suffit souvent de lui-même, pour intéresser les auditeurs : mais au barreau , la sécheresse et la subtilité des matières qui y sont communément discutées exigent que l'on emploie tous les moyens de soutenir l'attention, de donner aux arguments toute leur force, et d'empêcher qu'aucune partie de la plaidoirie n'échappe à ceux à qui elle s'adresse. L'effet d'une bonne élocution est toujours considérable. Un orateur froid, sec, confus, et celui qui parle avec élégance , avec ordre , avec force , plaidant tous deux la même cause , font une impression aussi différente qu'un objet vu successivement à travers un brouillard et par un beau jour....

L'éloquence qui convient au barreau , soit dans les discours qu'on y prononce , soit dans les mémoires écrits, est d'un genre calme et tempéré qui s'allie avec une manière de raisonner serrée et rigoureuse. On peut y permettre à l'imagination quelques mouvements, aOn d'animer un sujet aride, et de soulager l'attention fatiguée , mais c'est une ressource dont il faut user sobrement : car un style fleuri, une manière brillante, ne manquent jamais d'exciter la défiance du juge. Les ornements ôtent du poids aux paroles de celui qui plaide, et font toujours soupçonner que les arguments sont faibles ou peu solides. Au barreau , l'orateur doit surtout s'attacber à la pureté et à la justesse de l'expression ; il doit donner à son style le mérite de la clarté et de la propriété ; ne pas le surcharger inutilement de termes de droit et de pratique, sans éviter toutefois ces termes avec affectation lorsque le sujet en requiert l'emploi.

La verbosité est un défaut fort généralement reproché aux orateurs du barreau , et dans lequel jette presque inévitablement l'habitude de parler et d'écrire aussi rapidement et avec aussi peu de préparation , qu'ils sont souvent obligés de faire...

Le mérite d'une composition distincte est un de ceux qui se font le plus sentir au barreau. On le reconnaît à deux traits principaux. Le premier est la manière de poser la question , l'art de montrer nettement quel est l'objet de la discussion , ce qu'on accorde et ce qu'on nie , le point précis où commence le dissentiment entre les parties. Le second trait est l'ordre et l'arrangement de toutes les parties du plaidoyer. En toute espèce de discours , une méthode claire est sans doute d'une extrême importance ; mais dans ces questions diflicilcs et embrouillées qui occupent souvent le barreau, on sent que la méthode est presque tout. On ne saurait donc

mettre trop de soin et de peine à étudier préalablement le plan et l'arrangement qu'on doit suivre : s'il y reste quelque chose d'indistinct, s'il y a le moindre désordre, on ne réussira pas à opérer la conviction, et la cause entière restera dans l'obscurité

La narration des faits doit être aussi concise que peut le permettre la nature du sujet. Il est toujours fort important que les faits restent dans le souvenir pendant le cours de la plaidoirie , mais si l'avocat les raconte d'une manière ennuyeuse , s'il y ajoute des circonstances inutiles, il charge la mémoire d'un fardeau qu'elle ne peut supporter. Si, au contraire, il sait élaguer son récit , si , en retranchant toutes les circonstances superflues , il fait ressortir les faits essentiels , tout ce qu'il raconte devient plus clair, et fait une impression plus durable. Pour la partie argumentative, j'inclinerais à la traiter au barreau d'une manière plus développée que partout ailleurs ; car, dans les assemblées populaires , où le sujet des débats est souvent une question fort peu compliquée , les arguments , fondés sur des principes universellement connus, acquièrent de la force par la concision. Mais l'obscurité de certains points de droit demande souvent que les arguments soient traités avec plus d'étendue , et qu'on les présente sous différents jours , afin de les faire mieux saisir.

Quand un avocat réfute les arguments de son adversaire, il doit prendre garde de les défigurer ou de les placer sous un faux jour. La ruse est vite découverte ; elle esi aussitôt démasquée, et inspire aux juges et aux auditeurs un sentiment de défiance ; elle présente l'orateur comme manquant de discernement ou de franchise. Au contraire, lorsqu'on voit exposer avec candeur et exactitude les arguments dont on s'est servi contre lui , avant de s'occuper à les combattre , il en naît à l'instant une prévention en sa faveur. On présume qu'il a une idée claire et complète de tout ce qu'on peut dire de part et d'autre, qu'il se confie pleinement en la bonté de sa cause , et qu'il n'a pas dessein de la soutenir par des artifices et des réticences, et le juge se sent disposé à recevoir avec plus de confiance les impressions que lui donne un orateur qui fait preuve d'intelligence et de probité. Il n'y a aucune partie du discours où l'avocat ait une plus belle occasion de déployer son habileté que celle où il récapitule les arguments de sou adversaire dans le but de les réfuter.

Les traits d'esprit ou les saillies ne sont pas toujours déplacés au barreau , et peuvent faire un bon effet dans une réplique vive , qui tend à jeter du ridicule sur ce qu'a dit la partie adverse. Mais

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quoique la réputation d'homme d'esprit puisse flatter un jeune avocat, je ne lui conseillerais point de compter sur ce talent pour ses succès. Le métier de l'avocat n'est point de faire rire l'audience , mais de convaincre ses juges. On en a vu bien rarement, peut-cire on n'en a jamais vu s'élever au premier rang par l'esprit et les saillies. {Cours de Rhétorique.)

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