RÉFLEXIONS DE TIMON
Il est deux sortes de Magistrature : l'amovible et l'inamovible, celle qui est assise et celle qui est debout, celle qui pérore et celle qui juge , celle qui requiert et celle qui condamne.
Je ne connais pas de fonctions plus augustes , plus redoutables et plus saintes que celles d'un président d'Assises. Il représente dans l'ensemble de ses fonctions la force, la religion et la justice. Il réunit la triple autorité du roi , du prêtre et du juge.
Quelle idée un magistrat placé dans un poste si cminent, le premier de la société peut-être, ne doit-il pas avoir de lui-même, c'est-à-dire de ses devoirs, pour les remplir dignement? Avec quelle sagacité ne doit-il pas renouer le fU des débats , cent fois rompu dans les détours tortueux de la défense? Laisser aux témoins étonnés, troublés du spectacle solennel et nouveau d'une Assise, de leur isolement au milieu des juges et du jury, du témoignage qu'ils vont rendre et des conséquences de leur serment, le temps de reprendre leurs esprits, de se recueillir en euxmêmes et d'assurer leur mémoire et leurs voix ; leur parler avec accentuation , égard et bonté , poser nettement les questions qu'il leur adresse, et, s'il le faut, les répéter; faire surgir la vérité de leurs contradictions ; opposer les dépositions orales aux dépositions écrites ; expliquer les ambiguités ; grouper les analogies ; trancher les doutes ; relever une circonstance , un fait , une lettre, un aveu , un cri , un mot , un geste , un regard , un accent , pour en faire jaillir la lumière ; interroger l'accusé avec une douce fermeté ; ouvrir par des exhortations son âme à la confession et au repentir ; rehausser ses esprits abattus; l'avertir quand il se fourvoie ; le diriger quand il se remet en roule ; retenir dans les bornes de la décence , la défense et l'accusation , sans gêner leur liberté ;
Tels sont les devoirs d'un Président. Heureux celui qui sait les pratiquer !
Mais oîi trop de magistrats s'égarent , c'est dans le résumé dés débats.
Qu'est-ce donc que résumer un débat? C'est exposer le fait avec clarté , rappeler sommairement les témoignages à charge et à décharge , analyser ce qui a été dit à l'appui de l'accusation et à l'appui de la défense , et rien que ce qui a été dit, et poser, dans un ordre simple et logique , les questions à résoudre par le jury. Tout résumé doit être net , ferme , plein , impartial et court.
Mais il y a des Présidents qui se carrent dans leur fauteuil comme pour y prendre du bon temps. Il y en a qui dessinent à la plume les carricaturcs du prétoire. Il y en a qui passent négligemment les doigts dans les boucles de leur chevelure. Il y en ]a qui promènent leur lorgnette sur les jolies femmes de l'audience. Il y en a qui intimident l'accusé par la brièveté impérieuse et dure de leurs interrogations, qui brusquent et déroutent les témoins, morigènent les avocats et indisposent le jury. Les uns sont ridicules , 1 e autres sont impertinents.
Il y en a qui font pis encore , qui s'abandonnent sans frein à l'aveugle impétuosité de leurs passions d'homme ou de parti. Ils se jettent à corps perdu dans la bataille politique , s'arment d'un fusil et font le coup de feu. Us découvrent aux yeux du jury toutes les batteries de l'accusation et mettent dans l'ombre la défense. Ils ressassent lourdement les faits , au lieu de les nettoyer. Ils se perdent dans des divagations de localités, de temps, de caractères, d'opinions tout à fait étrangères à la cause. Ils veulent plaire au pouvoir, à une coterie, à une personne. Ils insinuent que ce qui, pour le jury, est encore à l'état de prévention , est déjà complètement passé pour eux à l'état de crime. Ils en font complaisamment ressortir l'évidence , l'imminence et le péril. Ils dissertent de droit , ils s'étourdissent de rhétorique. Ils suppléent , par de nouveaux moyens qu'ils inventent , aux moyens que l'avocat général a omis, et ils croient s'excuser en s'écriant; Voilà ce que dit l'accusation ! qui n'en a pourtant rien dit , et ils ajoutent ainsi le mensonge au scandale.
Fio-urez-vous maintenant la position de l'accusé rafraîchi, relevé par la parole courageuse et persuasive de son défenseur, et qui se penche de nouveau et s'affaisse sous la terreur de ce résumé Peignez-vous ses transes , sa rougeur, et les frisonnements convulsifs de son corps et de son âme.
Et le jury ! il a pu se mettre en garde contre la véhémence de l'accusateur qui remplit son métier, et du défenseur qui plaide pour son client, parce qu'il sait qu'il y a à prendre et à laisser dans leurs paroles. Mais comment se défier du Président qui tient dans ses mains la balance impartiale delà justice, du Président
RÉFLEXIONS StR l'ÉLOQUENCE JUDICIAIRE. 261
qui n'est que le rapporteur de la cause , du Président qui ne doit jamais laisser transpirer son opinion , jamais laisser paraître l'homme sous la toge du magistrat?
On frémit en songeant que , dans la province surtout , avec un jury campagnard, un jury simple, illettré, effroyable, le résume artiGcieux et passionné d'un Président d'assises peut déterminer seul , tout seul , un verdict de mort.
La loi a voulu que la parole demeurât toujours la dernière à l'accusé , dont, par une humaine fiction , elle présume l'innocence. Or, n'est-ce pas le renversement de l'humanité et du droit , si , au lieu de faire un résumé, le Président fulmine un réquisitoire? l'accusé aura-t-il devant lui, contre lui , deux adversaires au lieu d'un, l'Avocat général et le Président? S'il lève ses regards suppliants sur le tribunal , s'il s'y réfugie comme dans un asile sacré , rencontrera-t-il un glaive tourné contre sa poitrine, au lieu d'un bouclier pour le proléger?
Le ministère public, lui aussi, a de grands devoirs à remplir.
Quel beau rôle que le sien dans le drame des Assises ! Organe de la société, que n'est-il toujours impassible comme elle? La société ne se venge pas , elle se défend. Elle ne poursuit pas le coupable, elle le recherche, et, après l'avoir trouvé, elle le désigne aux exécuteurs de la loi. Elle présume innocent le prévenu, et elle plaint le criminel en le condamnant. Elle n'aime d'autre éloquence que l'éloquence de la vérité. Elle ne veut d'autre force que la force de la justice. Quand un homme est pris, traîné par deux soldats, attaché sur un banc vis-à-vis de douze citoyens qui vont le juger, d'un tribunal qui l'interroge, d'un accusateur qui l'incrimine, et d'un public curieux qui le regarde , cet homme , eût-il porté la pourpre et le sceptre, n'est plus maintenant qu'un objet digne de pitié. Sa fortune , sa liberté , sa vie, son honneur plus cher que sa vie, sont entre vos mains : Gens du parquet, ne vous sentez-vous pas émus?
Emus ! Ah ! trop souvent, la face haute et enluminée, debout sur leur siège, ils enveloppent le jury de leurs contorsions et des éclats de leurs voix. J'ai vu des jurés fermer l'œil et se boucher les oreilles à l'approche de ces tempêtes de rhéteurs.
Les jurés en effet ne sont pas venus en Cour d'assises pour assister aux péripéties d'un drame fictif. Quand ils vont au théâtre, oh! c'est différent, c'est pour y prendre le plaisir des émotions scèniques. Ils veulent qu'on leur fasse bien peur, ou qu'on les attendrisse. Ils n'apportent leur mouchoir que pour le remporter trempé de larmes. Ils savent que les criminels du mélodrame et
les traîtres tyrans qui débitent leurs réquisitoires en prose tourmentée, sont, au demeurant, de fort bonnes gens, et que les innocents qu'on a tués dans la coulisse, se portent le mieux du monde et vont continuer avec leurs assassins, au café d'en bas, leur partie de domino interrompue par le spectacle. Et puis quand l'acteur s'en tire mal, ils ont la ressource de le siffler, sans préjudice de l'auteur.
Mais lorsque la réalité remplace la fiction, lorsque ces mêmes spectateurs, devenus jurés, siègent au Palais de justice, lorsque leur verdict va condamner ou absoudre, ils se recueillent en euxmêmes. Ils chassent de leur présence, avec une sorte d'effroi, l'imagination, cette folle du logis. Ils n'écoutent que la froide raison. Ils n'examinent que le fait. Ils scrutent les pensées de l'accusé. Ils interrogent son visage. Ils étudient avec anxiété ses réponses , ses contractions , ses exclamations , ses émotions et ses joies, sa pâleur et ses frissons. Ils sont là en face de Dieu , en face des hommes, en face de la sainte vérité qu'ils pressent des mains, qu'ils cherchent du regard, qu'ils appellent, qu'ils implorent. Ah ! ne les détournez point de cette méditation religieuse ! Toute l'éloquence des rhéteurs ne vaut pas la conscience d'un homme de bien.
Non , ils ne comprennent pas leur métier, ils ne le savent pas , ceux qui de magistrats se font hommes, hommes de parti, hommes de théâtre. Alors ils ne requièrent plus, il plaident, ils s'emportent, ils se contournent , ils se tordent en cent façons. Tantôt le feu de la colère leur sort par les yeux et l'écume par la bouche. Tantôt ils se drapent dans les plis de leur tartan noir pour accuser avec élégance, comme les gladiateurs romains se drapaient pour tomber sous le fer et mourir avec grâce. Tantôt ils imitent gauchement la pose, la voix, les gestes des tyrans de mélodrame, et ils s'imaginent qu'ils font de l'effet, tandis qu'ils ne font que du tapage.
Non, ils ne comprennent pas leur métier, ceux qui se battent les flancs et qui distendent les attaches de leurs deux mâchoires, pour échafauder un grand crime sur les épaules d'un petit délit.
Non , ils ne comprennent pas leur métier, ceux qui apostrophent les accusés, invectivent les avocats et rudoient les témoins.
Non, ils ne comprennent pas leur métier, ceux qui, convaincus par les débats de l'innocence des accusés, n'abandonnent pas franchement l'acccusation , mais qui la laissent subsister, sauf les circonstances atténuantes.
Non, ils ne comprennent pas leur métier, ceux qui passionnent la cause, qui, par des figures saisissantes, des appels d'éncrgumène