SIÈCLE DE BOSSUET
si nous avions pu les entendre nous-mêmes? si nous avions été témoins de leurs triomphes? si nous avions vu Bossuet, Bourdalûue, 3Iassillon , paraître, l'air inspiré, dans la chaire chrétienne, et annoncer, en présence des autels , avec l'enthousiasme et la su])liraité des prophètes , les grandes vérités de la foi , au monarque le plus puissant du monde et à tous les hommes de génie qui entouraient son trône? Qu'on se rappelle le haut point de gloire où la France était parvenue sous le règne de Louis-le-Grand, qu'on se représente la cour la plus brillante qui fut jamais , et en songeant que les ministres de la religion dominaient avec autorité toutes ces grandeurs , on aura quelque idée de la majesté et de la puissance de leur parole. Plus les hommes s'élevaient autour d'eux, plus eux-mêmes semblaient grandir. Toutes les autres gloires ne servaient qu'à faire ressortir avec plus d'éclat la gloire plus haute de leur ministère.
Sans doute il était grand et beau ce spectacle que la religion offrait au monde ; mais il était en même temps utile et favorable aux intérêts des peuples. Lorsque le grand roi était encensé par une multitude d'adulateurs, que sa puissance était sans contrôle et que les personnages du plus haut rang osaient à peine le contredire, on voyait de siuiples prêtres lui rappeler ses devoirs avec respect mais avec force , attaquer hautement des désordres dans lesquels il devait souvent se reconnaître, et lui parler enfin du Dieu puissant qui est au-dessus de tous les rois , et qui leur demandera compte un jour de l'autorité dont ils ne sont que les dépositaires , et qu'ils doivent faire servir au bonheur de leurs sujets et à la gloire de son nom. Un si important ministère, exercé avec le génie et le courage des Ambroise et des Chrysostôme, avait une heureuse influence sur la société. Sans cesse les orateurs chrétiens plaidaient la cause du pauvre et de l'opprimé; inspiraient de la modération et de la douceur à des hommes infatués de leurs richesses et de leur grandeur; soutenaient dans la pratique des plus émincntcs vertus quelques âmes d'élite qui savaient résister à la contagion de l'exemple et à l'entraînement des plaisirs. Souvent aussi ils conduisaient à une vie chrétienne des hommes qui, dans le tumulte du monde et l'embarras des affaires, avaient oublié Dieu ; et même ils opéraient des conversions éclatantes qui étaient comme une solennelle réparation des outrages faits à la vertu par de grands scandales. Mais, pour ne parler que du prince, quelle heureuse impression ne faisaient-ils pas sur lui par leurs discours! Qui peut dire combien de fois ils le portèrent à des actes de vertu et à des entreprises utiles? Sans
doute l'histoire adresse à Louis XIV de sévères et de trop justes reproches ; elle peut dire qu'il favorisa la corruption des mœurs par de tristes exemples , qu'il abusa de son pouvoir, qu'il se laissa entraîner dans des guerres ruineuses , qu'il donna trop dans le luxe et l'ostentation , et qu'enfin sa gloire devint quelquefois un poids accablant pour les peuples : mais elle doit dire aussi que la religion lui fît faire beaucoup de bien, qu'elle l'arrêta dans ses excès , et que sur la fin de sa vie elle changea son cœur, et réleva lui et la France au-dessus des plus grands revers et des plus affreuses infortunes. Ces heureux effets étaient dûs aux sentiments de foi qui animaient le monarque et presque toute sa cour, mais ils étaient dûs aussi à l'éloquence persuasive des orateurs chrétiens qui les réveillaient dans les cœurs.
Ces grands hommes méritent , sous tous les rapports , d'exciter notre intérêt. On aime non-seulement à se retracer leurs éloquentes prédications ; mais encore à recueillir quelques-unes des particularités de leur vie.
Les premiers qui se présentent à notre étude sont Mascaron et Fléchicr. Ils doivent être connus , moins à cause de leurs ouvrages qui , en général , ne sont que médiocres , que pour l'influence qu'ils eurent, et surtout Fléchier, sur les progrès du goût.
Mascaron. (1654 — 1703.)
« On peut dire que Mascaron marque dans l'éloquence le passage du siècle de Louis XIII à celui de Louis XIV. Il a encore de la rudesse et du mauvais goût de l'un ; il a déjà de l'harmonie , de la magnificence de style et de la richesse de l'autre. Sa manière tient à celle des deux hommes célèbres qui , en le suivant , l'ont effacé. Il semble qu'il s'essaie à la vigueur de Bossuct , et aux détails heureux de Fléchier ; mais , ni assez poli , ni assez grand , il est également loin de la sublimité de l'un et de l'élégance de l'autre.
» En général , il était né avec plus de génie que de goût, et plus d'esprit encore que de génie. Quelquefois son âme s'élève ; mais, quand il veut être grand, il trouve rarement l'expression simple. Sa grandeur est plus dans les mots que dans les idées. Trop souvent il retombe dans la métaphysique de l'esprit, qui parait une espèce de luxe , mais un luxe faux qui annonce plus de pauvreté que de richesse. Il est alors plus ingénieux que vrai ,
FLÉCIIIER. 29
plus fin que naturel (*). On trouve dans l'oraison funèbre de Turenne plus de beautés solides que dans toutes les autres. Le ton en est éloquent ; la marche en est belle , le goût épuré. Il s'y rencontre moins de comparaisons tirées et du soleil couchant, et des torrents , el des tempêtes , et des rayons , et des éclairs. Il y est moins question d'ombres et de nuages , d'astros fortunés, de fleuve fécond, d'océan qui se déborde, d'aigle, d'aiglon, d'apostrophe au grand prince ou à la grande princesse, ou à l'épée flamboyante du Seigneur, et tous ces lieux communs de déclamation et d'ennui qu'on a pris si longtemps et chez tant de peuples pour de la poésie et de l'éloquence. » [Thomas , Essai sur les éloges.)
Nous citerons quelque chose de cette oraison funèbre après que nous aurons parlé de Fléchier, qui eut à traiter le même sujet.
Fléchier. (1632—1710.)
Cet orateur , que l'on a surnommé VIsocrate français , à cause de la douceur et de l'harmonie de son style , se fit d'abord connaître par des poésies latines et françaises, et surtout par une description en beaux vers latins du carrousel, dont Louis XIV donna le spectacle brillant en 1662. On s'étonna de voir rendues avec tant de succès , dans une langue ancienne , des idées qui n'appartenaient qu'à nos temps modernes. Fléchier se distingua bientôt dans une autre carrière. Il se fit une grande réputation dans l'oraison funèbre , et fut admiré comme prédicateur. Lorsque Louis XIV le nomma à l'évêché de Lavaur (1685), il lui dit '.je vous ai fait un peu attendre une place que vous méritiez depuis long^ temps ^ mais je ne voulais pas me priver si tôt du plaisir de vous entendre. En 1687, Fléchier fut transféré à l'évêché de Ximes. Il sut s'attirer l'amour et le respect par sa douceur et par toutes les vertus d'un évêque; il mourut à Montpellier en 1710.
(*) Il jouit néanmoins d'une grande répulation pendant sa vie, et Louis XIV en particulier estimait beaucoup son éloquence. Ce monarque le témoigna dans plusieurs occasions d'uue numière flatteuse pour l'orateur. Il l'avait chargé de l'oraison funèbre de Henriette d'Angleterre et de celle du duc de Beaufort ; mais le maître des cérémonies lui fil observer que les deux services n'étant qu'il deux jours d'intervalle l'un de l'autre , le prédicateur pourrait bien élre embarrassé : «C'est le père Mascaron , dit le roi , il saura bien s'en tiiev. » Le même prince le nomma h l'évêché de Tulle , el , après lo sermon d'adieu , il lui dit : < Dans vos autres discours , vous nous avez touchés pour Dieu ; hier, vous nous touchâtes pour Dieu et pour vous. > Enfin , lorsque Huscaron parut a la cour pour la dernière fois, sur la lin de sa carrière , le roi lui dit encore : i 11 n'y a que votre éloquence qui ne vieillit point. •
30 ÉLOQUENCE DE LA CHAinE.
t L'amour de la politesse et de la justesse du style , dit le Père De la Rue , l'avait saisi dès ses premières études. Il ne sortait rien de sa plume , de sa bouche , même en conversation , qui ne fût ou qui ne parût travaillé. Ses lettres et ses moindres billets avaient du nombre et de l'art ; les beaux-arts et principalement la poésie ayant été sa première occupation , il s'était fait une habitude et presque une nécessité de corapasser toutes ses paroles et de les lier en cadence. Sa prononciation traînante et peu animée, favorisant par sa lenteur la fidélité de sa mémoire , donnait à l'auditeur tout le temps de suivre aisément la délicatesse de ses pensées , et de sentir le plaisir d'en être charmé. Comme ce fut d'abord par les oraisons funèbres qu'il commença à se distinguer, la gravité des sujets , fort avantageuse à la pesanteur naturelle de sa voix et de son action , et la beauté des choses qu'il disait, en firent insensiblement goûter la manière, et travestirent même en talent un défaut qu'en d'autres sujets moins tristes on aurait peine à supporter. C'est ce qui parut dans ses sermons de morale : car, au lieu que la véhémence et l'impétuosité doivent y régner, le son de sa voix qui avait quelque chose de lugubre, y répandit son froid sur les expressions ; et la liberté de son esprit y était pour ainsi dire à l'attache de sa mémoire. »
Toutefois cette éloquence peu animée et même languissante ne laissait pas de plaire dans Fléchier. On admirait des sermons froids à la vérité, mais toujours écrits avec pureté et même avec noblesse; et les oreilles étaient agréablement flattées par la douce harmonie de ses phrases et la molle cadence de ses périodes.
Dans les oraisons funèbres , il sut mêler à la symétrie et aux grâces de son style quelques traits d'une sensibilité touchante , et cette douce chaleur communiqua du moins à ses pensées un léger souffle de vie. Il s'anima davantage , il atteignit même le pathétique , lorsqu'un grand sujet fut présenté à son talent. Nous voulons parler de Voraison funèbre de Turenne, qui est regardée comme son chef-d'œuvre. L'cxorde sera éternellement cité pour son harmonie , pour son caractère majestueux et sombre , et pour l'espèce de douleur auguste qui y règne. L'orateur choisit pour texte ces mots du livre des Machabées : Fleverunt eum omnis populus Israël planctu magno , et lugebant dies multos , et dixerunt: quomoià cecidit potens qui salvum faciebat populum Israël ! — Tout le peuple le pleura amèrement ; et après avoir pleuré pendant plusieurs jours, ils s'écrièrent : comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d'Israël l
FLECHIER. 51
€ Je ne puis , Messieurs , vous donner d'abord une plus haute idée du triste sujet dont je viens vous entretenir, qu'en recueillant CCS termes nobles et expressifs dont l'Ecriture sainte se sert pour louer la vie et pour déplorer la mort du sage et vaillant Machabée : cet homme qui portait la gloire de sa nation jusqu'aux extrémités de la terre; qui couvrait son camp du bouclier, et forçait celui des ennemis avec l'épée; qui donnait à des rois ligués contre lui des déplaisirs mortels, et réjouissait Jacob par ses vertus et par ses exploits, dont la mémoire doit être éternelle. Cet homme , qui défendait les villes de Juda, qui domptait l'orgueil des enfants d'Amraon et d'Esaû , qui revenait chargé des dépouilles de Samarie , après avoir brûlé sur leurs propres autels les dieux des nations étrangères ; cet homme que Dieu avait mis autour d'Israël comme un mur d'airain , où se brisèrent tant de fois les forces de l'Asie, et qui , après avoir défait de nombreuses armées, déconcerté les plus fiers et les plus habiles généraux des rois de Syrie, venait tous les ans , comme le moindre des Israélites, réparer avec ses mains triomphantes les ruines du sanctuaire, et ne voulait d'autre récompense des services qu'il rendait à sa patrie, que l'honneur de l'avoir servie; ce vaillant homme poussant enfln , avec un courage invincible , les ennemis qu'il avait réduitsà une fuite honteuse, reçut le coup mortel, et demeura comme enseveli dans son triomphe. Au premier bruit de ce funeste accident, toutes les villes de Judée furent émues; des ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de tous leurs habitants. Ils furent quelque temps saisis , muets , immobiles. Un effort de douleur rompant enfin ce long et morne silence , d'une voix entrecoupée de sanglots que formaient dans leurs cœurs la tristesse, la pitié, la crainte , ils s'écrièrent : Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d' Israël ! X ces cris, Jérusalem redoubla ses pleurs; les voûtes du temple s'ébranlèrent; le Jourdain se troubla , et tous ses rivages retentirent du son de ces lugubres paroles : Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d'Israël ! j
D'autres morceaux ne sont pas indignes de ce magnifique exorde. On peut citer entre autres celui où Fléchier parle de la modestie de Turenne : il respire le bon goût des anciens, et même en est imité en quelques endroits.
c Cet honneur (l'honneur d'être aimé du roi). Messieurs, ne diminua point sa modestie. A ce mot je ne sais quel remords m'arrête : je crains de publier ici des louanges qu'il a si souvent rc-
jetées, et d'ofTenscr après sa mort une vertu qu'il a tant aimée pendant sa vie. Mais accomplissons la justice , et louons-le sans crainte dans un temps où nous ne pouvons être suspects de flatterie , ni lui susceptible de vanité. Qui fit jamais de si grandes choses ? qui les dit avec plus de retenue? Rcniportait-il quelque avantage? à l'entendre , ce n'était pas qu'il fut habile , c'est que l'ennemi s'était trompé. Rendait-il compte d'une bataille? il n'oubliait rien , sinon que c'était lui qui l'avait gagnée. Racontait-il quelques-unes de ces actions qui l'avaient rendu si célèbre? on eut dit qu'il n'en avait été que simple spectateur, et l'on doutait si c'éiait lui qui se trompait ou la renommée. Revenait-il de ces glorieuses campagnes qui ont rendu son nom immortel? il fuyait les acclamations populaires , il rougissait de ses victoires ; il venait recevoir des éloges comme on vient faire des apologies; il n'osait presque aborder le roi, parce qu'il était obligé par respect de souffrir patiemment les louanges dont S. M. ne manquait jamais de l'honorer. C'est alors que , dans le doux repos d'une condition privée , ce prince , se dépouillant de toute la gloire qu'il avait acquise pendant la guerre , et se renfermant dans une société peu nombreuse de quelques amis choisis, s'exerçait sans bruit aux vertus civiles. Sincère dans ses discours, simple dans ses actions, fidèle dans ses amitiés, exact dans ses devoirs , réglé dans ses désirs , grand même dans les moindres choses, il se cache, mais sa réputation le découvre; il marche sans suite et sans équipage , mais chacun dans son esprit le met sur un char de triomphe : on compte , en le voyant , les ennemis qu'il a vaincus , non pas les serviteurs qui le suivent ; tout seul qu'il est, on se figure autour de lui ses vertus et ses victoires qui l'accompagnent. Il y a je ne sais quoi de noble dans cette honnête simplicité, et moins il est superbe , plus il devient vénérable. »
On peut dire de l'orateur ce qu'il dit lui-même de Turenne : « Il y a je ne sais quoi de noble dans cette honnête simplicité, j
On a souvent loué ce passage sur la difficulté d'accorder l'humilité chrétienne avec la gloire militaire :
€ Qu'il est difficile. Messieurs, d'être victorieux et d'être humhle tout ensemble! les prospérités militaires laissent dans l'âme je ne sais quel plaisir touchant, qui la remplit et l'occupe tout entière : on s'attribue une supériorité de puissance et de forces; on se couronne de ses propres mains; on se dresse un triomphe secret
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à soi-même; on regarde comme son propre bien ces lauriers qu'on cueille avec peine, et qu'on arrose souvent de son sang; et lors même qu'on rend à Dieu de solennelles actions de grâces, cî qu'on pend aux voûtes sacrées de ses temples des drapeaux déchirés et sanglants qu'on a pris sur les ennemis, qu'il est dangereux que la vanité n'étouffe une partie de la reconnaissance ! qu'on ne mêle aux vœux qu'on rend au Seigneur des applaudissements qu'on croit se devoir à soi-même, et qu'on ne retienne au moins quelques grains de cet encens qu'on va brûler sur ses autels ! >
On admire dans ces morceaux, et dans plusieurs autres de la même oraison funèbre, des beautés très-frappantes. Cependant on a justement fait à Flcchier le reproche de ne pas assez montrer le grand homme qu'il célèbre, de traiter faiblement ce qui touche à la conversion de Turennc , de négliger des faits , des idées qui auraient agrandi son sujet, d'être souvent recherché et précieux, d'employer beaucoup trop les mêmes ligures, l'antithèse et la prétermission, etc. Il possède bien plus l'art et le mécanisme de l'éloquence qu'il n'en a le génie ; dans ses plus beaux mouvements il laisse apercevoir le rhéteur; il est toujours attentif à tourner méthodiquement ses phrases; il ne s'abandonne qu'avec mesure, qu'avec symétrie.
Il y a dans Mascaron beaucoup moins de goût et des défauts plus choquants ; mais on y rencontre aussi des beautés plus^naturclles. Par exemple , il est bien au-dessus de Fléchicr dans ce portrait de la piété de Turenne :
c Ne pensez pas que notre héros perdit, à la tête des [armées et au milieu des victoires, ces sentiments de religion. »Certcs, s'il y a une occasion au monde où l'âme, pleine d'elle-même , soit en danger d'oublier son Dieu, c'est dans ces postes éclatants où un homme, par la sagesse de sa conduite, parla grandeur [de son courage, par la force de son bras et par le nombre de ses soldais, devient comme le Dieu des autres hommes, et rempli de gloire en lui-même, remplit tout le reste du monde d'amour, d'admiration ou de frayeur. Les dehors mêmes de la guerre ^ le son des instruments, l'éclat des armes, l'ordre des troupes, le silence des soldats, l'ardeur de la mêlée, le commencement, les progrès et la consommation de la victoire, les cris diiïcrcnts des vaincus et des vainqueurs, attaquent l'âme par tant d'endroits, qu'enlevée à tout ce quelle a de sagesse et de modération, elle ne connaît ni Dieu ni elle-même. C'est alors que les impies Salmonées osent imiter le tonnerre de Dieu, et répondre par les foudres de la terre aux
foudres du ciel ; c'est alors que les sacrilèges Antiochus n'adorent que leurs bras et leurs cœurs, et que les insolents Pharaons, enfles de leur puissance, s'écrient : Cest moi qui me suis fait moi-même. Mais aussi la religion et l'humanité paraissent-elles jamais plus respectueuses , que lorsque, dans ce point de gloire et de grandeur, elles retiennent le cœur de l'homme dans la soumission et la dépendance où la créature doit être à l'égard de son Dieu?
» M. de Turenne n'a jamais plus vivement senti qu'il y avait un Dieu au-dessus de sa tête que dans ces occasions éclatantes où presque tous les autres l'oublient. C'était alors qu'il redoublait ses prières ; on l'a vu même s'écarter dans les bois, où, la pluie sur la tête et les genoux dans la boue, il adorait, en cette humble posture, ce Dieu devant qui les légions des anges tremblent et s'humilient. Les Israélites, pour s'assurer de la victoire, faisaient porter l'arche d'alliance dans leur camp , et M. de Turenne croyait que le sien serait sans force et sans défense s'il n'était tous les jours fortifié par l'oblation de la victime divine, qui a triomphé de toutes les forces de l'enfer. Il y assistait avec une dévotion et une modestie capables d'inspirer du respect à ces âmes dures à qui la vue des terribles mystères n'en inspirait pas. Dans le progrès même de la victoire, et dans ces moments d'amourpropre où un général voit qu'elle se déclare pour son parti, sa religion était en garde pour l'empêcher d'irriter tant soit peu le Dieu jaloux, par une confiance trop précipitée de vaincre. En vain tout retentissait des cris de victoire autour de lui; en vain les officiers se flattaient et le flattaient lui-même de l'assurance d'un heureux succès : il arrêtait tous ces emportements de joie où l'orgueil humain a tant de part, par ces paroles si dignes de sa piété : si Dieu ne nous soutient et s'il n'achève son ouvrage, il y a encore assez de temps pour être battus.
» Aussi comme il reconnaissait que toutes les victoires venaient de Dieu, il s'efforçait de les rendre dignes de Dieu. Après avoir vaincu les ennemis, il n'oubliait rien pour vaincre la victoire même. Vous savez que naturellement elle est cruelle, insolente, impie; M. de Turenne la rendait douce, raisonnable, religieuse. Quels ordres ne donnait-il pas? quels efforts ne faisait-il pas pour arrêter le carnage, qui, après l'ardeur du combat, n'est plus qu'un crime et une brutalité barbare ; pour empêcher la profanation des temples, l'incendie des maisons, les dégâts inutiles, et les abominations qui obligent si souvent les princes chrétiens à pleurer les justes et les plus glorieuses victoires?
> Après un tel exemple, les faux politiques oseront-ils encore
FlÉcniER ET MASCARON. 35
mettre parmi leurs maximes impies, que la religion ehrétienne n'est pas propre à faire de grands hommes de guerre? Les libertins oseront-ils tourner en ridicule ceux qui songent à apporter aux occasions dangereuses un cœur d'autant plus ferme et plus intrépide que leur conscience est plus pure? 0 corruption! ô fantôme d'une fausse gloire ! ô ouvrage funeste de ce vieil ennemi du genre humain, qui n'a que trop réussi à ouvrir une porte assurée à la mort éternelle des âmes, dans un emploi où il y a tant de portes ouvertes à la mort du corps ! Quoi ! messieurs, des chrétiens peuvent-ils penser qu'un homme soutenu de la conGance qu'il a en Dieu, armé de la sûreté de sa conscience , animé de l'espérance des couronnes immortelles, convaincu qu'une des plus essentielles obligations que la religion lui impose, est de combattre et de mourir, s'il le faut, pour le service de son prince et de sa patrie, soit moins généreux et moins vaillant qu'un impie présomptueux, qui met toute son espérance en soi-même , et qui ne reconnaît point d'autre Dieu que son cœur et que son bras? Messieurs, le pouvcz-vous croire désormais? et si les exemples des Charlemagne, des Théodose , des David , qui ont plus remporté de victoires par leurs prières que par leurs épécs, sont trop anciens et trop éloignés, ne seriez-vous pas instruits par la piété et la religion du héros que vous venez de perdre? Vous lui avez vu prendre au pied des autels les armes pour aller combattre les ennemis : vous lui avez vu rapporter au pied des autels ces mêmes armes, après les avoir vaincus. Avez-vous vu que sa religion l'ait troublé en donnant les ordres; qu'elle l'ait rendu timide dans l'exécution; qu'elle l'ait empêché de poursuivre chaudement la victoire; d'en tirer tous les avantages possibles pour le service de son maître? ^ Enfin, pour avoir de la religion, en était-il moins prudent, moins vaillant, moins heureux? ou plutôt n'était-il pas heureux, sage et vaillant, parce qu'il avait de la religion? >
M. Villemain a fait, dans son Essai sur Voraison funèbre, le parallèle des deux panégyristes de Turenne.
« L'ouvrage de Fléchier, dit-il, est l'œuvre d'un art qui s'élève quelquefois jusqu'au génie ; celui de Mascaron semble l'ébauche brillante du génie, souvent égaré par un faux goût. Mascaron donne plus de prise à la censure. Il est moins soigné que Fléchier, et, comme lui, il tombe dans l'affectation. 11 a tous les défauts de son rival , et d'autres plus choquants, parce qu'ils sont bizarres. Mais quelquefois il s'élève, il s'anime ; alors il est grand, et montre une âme éloquente ; sa diction même s'épure et parait avoir quel-
56 ÉLOQUENCE DE Là CHAIRE.
que chose de naturel, d'énergique et de précis, qui n'exclut pas l'élégance et vaut mieux que l'harmonie. »
On a aussi comparé Fléchier à Bossuet, qui l'avait précédé dans la chaire, et qui même y avait paru pour les sermons avant Mascaron. Nous allons voir que Bossuet s'est placé à une distance infinie de ces deux orateurs.
Bossuet. (1627 — 1704.)
Né à Dijon , le 27 septembre 4627, d'une famille distinguée dans la magistrature , il étudia d'abord dans sa ville natale chez les Jésuites, et ensuite à Paris au collège de Navarre. Pendant ces divers cours , il acquit une multitude de connaissances. Il lut tous les historiens grecs et latins , et se familiarisa avec le slyle des poètes d'Athènes et de Rome. La sublimité d'Homère et la douceur de Virgile éveillaient son génie naissant. Mais Bossuet fut surtout saisi d'admiration à la lecture de l'Ecriture sainte. II était encore en seconde ou en rhétorique , lorsque le hasard l'offrit à ses yeux dans le cabinet de son père ; il en lut avidement quelques pages et demanda à son père la permission de l'emporter. En parcourant ce livre divin, son âme éprouva une émotion qu'elle n'avait point encore ressentie. Tous les charmes de la poésie et de la littérature profane s'éclipsèrent à l'aspect de ces grandes images et de ces hautes conceptions. Dès lors Bossuet fit une étude spéciale des livres saints. Celle des Saints Pères ne pouvait manquer de plaire à son génie. Il s'y livra aussi avec une grande ardeur, et se rendit familiers les ouvrages d'Origène, de saint Chrysostôme, de Tertullien, de saint Jérôme, de saint Augustin, etc.
Ces études fortes, commencées pendant la jeunesse et continuées pendant toute la vie de Bossuet, donnèrent à son génie les plus grandes ressources pour la prédication. Il annonça de bonne heure ce qu'il serait un jour dans cette carrière. Il n'avait que seize ans, lorsque le marquis de Feuquières, son protecteur, voulant donner à l'hôtel de Rambouillet une preuve de son talent extraordinaire et de sa prodigieuse facilité, ne craignit pas d'avancer que si on voulait enfermer le jeune Bossuet, seul et sans livres dans une chambre, en lui laissant seulement quelques moments pour se recueillir, il se trouverait prêt à prononcer un sermon sur tel sujet qu'on jugerait à propos de lui donner. La proposition fut acceptée et les conditions remplies avec l'exactitude la plus minutieuse. Mais le jeune orateur étonna la nombreuse et brillante
assemblée qui était venue l'entendre; il surpassa même l'attente qu'on avait conçue de lui. Il était onze heures du soir lorsqu'il prononça ce singulier sermon, ce qui fit dire à Voiture qu'il n'avait jamais ouï prêcher ni sitôt ni si tard.
Dès l'âge de treize ans, Bossuet avait été pourvu d'un canonicat à Metz. Après qu'il eut reçu la prêtrise (1652), il vint se fixer dans cette ville et y remplit ses fonctions avec autant de modestie que d'assiduité. Ce fut alors seulement qu'il fit ses premiers essais dans la chaire. Ses instructions ramenèrent plusieurs protestants à la religion catholique. Les succès qu'il obtint l'appelèrent bientôt dans la capitale, où il inspira un enthousiasme difficile à décrire. On voyait toute une révolution opérée dans la chaire. Jamais orateur n'avait imprimé autant de grandeur et de magnificence à l'autorité des preuves qui environnent la religion, ses mystères, sa morale et son culte. Louis XIV particulièrement comprit le génie de Bossuet. Il fut si frappé de la sublimité de son éloquence, qu'après avoir entendu son premier carême, il fit écrire à son père pour le féliciter d'avoir un tel fils. Quelques années après, le même prince apprenant que ce fortuné père venait assidûment entendre son fils dans la chapelle du Louvre, dit en présence de toute sa cour : Voilà un père qui doit être bien heureux.
On sent que Bossuet devait, sous tous les rapports, convenir à Louis XIV. La dignité modeste qui tempérait dans sa personne la sévérité de son ministère, s'accordait avec ce devoir des convenances dont le prince avait le sentiment à un degré si remarquable. Sa figure noble et grave disposait en sa faveur. Son regard était doux et perçant ; sa voix paraissait toujours sortir d'une âme passionnée; ses gestes étaient naturels et modestes; tout parlait en lui, avant même qu'il commençât à parler.
On avait un tel empressement à l'entendre, qu'il était obligé de se multiplier en quelque sorte pour répondre à tous les désirs. Il prêchait non-seulement en présence du roi et de la reine, mais dans presque toutes les chaires de la capitale, dans les communautés religieuses et même hors de Paris. On ne comprendrait pas comment il avait le loisir de préparer ses discours, si l'on ne savait qu'il s'était fait une méthode appropriée à son génie. Dans les occasions solennelles et lorsqu'il avait un auditoire plus imposant, il les écrivait avec soin; mais le plus souvent il ne les écrivait qu'en raccourci et comme en idée; il se contentait de méditer profondément son sujet, il en jetait les principaux points sur le papier, il plaçait quelquefois les unes auprès des autres différentes expressions de la même pensée, et dans la chaleur de l'action il
saisissait en courant celle qui se présentait la première à l'impétuosité de son génie.
Pendant dix années Bossuet exerça le ministère delà prédication. Ensuite il quitta la chaire pour se livrer à d'autres travaux. Nommé cvèque deCondom en 1669 et précepteur du dauphin en 1670, il composa le Discours sur r histoire universelle, la Politique de l'écriture sainte, le Traité de la connaissance de Dieu et de soimême, Y Histoire des variations, les Avertissements aux prolestants et un grand nombre d'autres ouvrages. Il ne prêcha plus à la cour que dans de grandes occasions, par exemple, pour prononcer ces fameuses oraisons funèbres qui ont fait dans la postérité son premier et son plus glorieux titre à l'éloquence. Il dit lui-même dans son discours pour la profession de madame de La VaUière : « Je romps un silence de tant d'années; je fais entendre une voix que les chaires ne connaissent plus. >
Ainsi les plus vastes travaux , entrepris pour les intérêts de la religion et de la société , absorbaient tous ses moments. Il ne se permettait que des délassements forts courts , et encore ils consistaient en entreliens pieux ou savants avec quelques amis. Son jardinier lui dit un jour : « Si je plantais des Saint-Augustin et des Saint-Chrysostôme , vous les viendriez voir; mais pour vos arbres vous ne vous en mettez guère en peine. »
Bossuet s'était démis de l'évêché de Condom deux ans après l'avoir reçu, afin de se livrer tout entier à l'éducation du dauphin. Nommé à celui de Meaux en 1681 , il exécuta, après la mort du grand Condé, ce qu'il avait annoncé en terminant l'oraison funèbre de ce prince ; il se consacra sans réserve au soin et à l'instruction du diocèse que la providence lui avait confié. C'était un louchant spectacle de voir le grand Bossuet , transporté de la chapelle de Versailles dans une église de village, apprenant aux paysans à supporter leurs maux avec patience, et rassemblant avec tendresse leurs enfants autour de lui pour leur expliquer les principes de la foi.
Ce fut dans ces travaux de charité pastorale qu'il termina sa vie, le 12 avril 1704, honoré des regrets de toute l'Eglise, qui conservera une mémoire éternelle et chère de sa doctrine, de son éloquence et de son attachement à la foi. Déjà elle semble avoir confirmé, par son suffrage, l'éloge que La Bruyère osa donner à ce grand homme en pleine académie, lorsqu'en nommant Bossuet dans son discours de réception , il s'écria avec un transport que partagèrent ses auditeurs : « Parlons d'avance le langage de la postérité, un Père de V Eglise. »
SERMONS DE DOSSUET.
Ce qui frappe le plus dans les sermons de Bossuet, c'est celte vigueur constante qui caractérise son style. Dès son cxorde, des sa première phrase , vous voyez son génie en action , vous ne rencontrez ni formules triviales , ni commentaires des pensées d'autrui, ni lenteurs, ni stérilité, ni redondances.
Lorsqu'une soudaine véhémence entraîne ce grand homme, on se sent transporté dans une région inconnue : on ne sait plus où il prend ses expressions et ses pensées : son style toujours original et toujours naturel se passionne et s'enflamme : son enthousiasme répand de toute part la lumière et la terreur; et alors il n'est plus possible de le lire, il faut qu'on le déclame.
On a besoin de revenir plusieurs fois sur ces morceaux sublimes et de les décomposer en quelque sorte, pour en sentir tout le prix. Il faut que le lecteur ému, troublé, hors de lui-même, laisse refroidir son imagination et retourne ensuite sur ses pas, s'il veut respirer quand Bossuet lui a fait perdre haleine. Mais qu'il contracte par l'analyse une certaine familiarité avec les élans impétueux de l'orateur, ei il maniera, pour ainsi dire, tous les ressorts qui ont produit de si grands mouvements. Que voit-on, lorsqu'on observe de près le mécanisme de son éloquence? Il expose , il établit d'abord son sujet ; il s'empare de votre attention par la nouveauté ou par l'intérêt de son plan : c'est le moment de la raison. Il pose ensuite ses principes : il donne de l'autorité à ses preuves, vous êtes bientôt convaincu. Tout-à-coup son génie prend l'essor; et un grand tableau , tiré soit de l'histoire sainte , soit de la peinture des mœurs, soit des agitations de la conscience, accable votre admiration et fait fermenter vos remords. L'orateur écarte tout raisonnement abstrait, toute discussion réfléchie : il n'aspire alors qu'à émouvoir : bientôt il s'arrête à une maxime grande et neuve; et cette sentence, gravée fortement dans votre esprit, ne vous parait à vous-même que le résultat de vos propres pensées. Jamais ce grand homme ne cherche le sublime : il le trouve dans je ne sais quel admirable abandon qui le caractérise. Son expression, presque toujours métaphorique, bien que souvent elle soit simple jusqu'à la familiarité, réveille fortement l'attention : c'est un levier dont il se sert pour ébranler et pour abattre tout ce qui lui résiste.
Quelquefois son éloquence paraît épuisée ; vous vous délassez pendant quelques instants, vous admirez en liberté une idée sublime , et vous savez gré à Bossuet de ne vous avoir point distrait en
appelant ailleurs vos regards. S'apcrçoit-il que vous vous séparez de lui, tandis qu'il semble s'arrêter à des détails communs ; toutà-coup son imagination s'allume; et de nouvelles beautés donnent de vives secousses à votre âme. C'est alors qu'après avoir développé un grand tableau des misères de l'homme, il s'élève audessus de lui-même, en s'écriant avec un air de triomphe : Oh! que nous ne sommes rien ! C'est alors que, pour peindre les erreurs de l'ambition, il nous présente cette image si effrayante et si vraie ; Nous arrivons enfin au tombeau, traînant sans cesse après nous la longue chaîne de nos espérances trompées. C'est alors qu'en instruisant les rois il leur adresse avec une imposante simplicité ces frappantes paroles, pour les exhortera punir le crime : Etendez vos longs bras qui vont chercher les méchants et qui peuvent les atteindre jusqu'aux extrémités de votre empire. C'est alors que, conduisant l'homme à l'école du tombeau , il dit avec l'accent de la consternation : 0 mortj je te rends grâce des lumières que tu nous donnes! C'est alors que, soulevant le poids des grâces rejetées : d'où, pensez-vous f continue-t-il, que Jésus-Christ fera partir les flammes pour dévorer les chrétiens ingrats? De ses autels, de ses sacrements, de ses plaies, de ce côté ouvert sur la croix pour nous être une source d'amour infini. C'est de là que sortira Vindignaiion de sa juste fureur, et d'autant plus implacable qu'elle aura été détrempée dans la source même des grâces. C'est alors qu'en parlant de l'entrée de Jésus-Christ à Jérusalem, il enrichit d'une majestueuse comparaison ce tableau si difficile à présenter dans notre langue : Parmi toutes les grandeurs du monde, il n'y a rien de si éclatant qu'un jour de triomphe. Rome, dans toute sa grandeur, n'avait rien de plus magnifique, et j'ai appris de TertuUien que, lorsque ces illustres triomphateurs de l'ancienne Rome marchaient avec tant de pompe, de peur qu'ils ne s'élevassent au-dessus de la condition humaine, un esclave qui les suivait avait charge de les avertir qu'ils étaient hommes. Mais le triomphe de mon Sauveur est bien éloigné de cette gloire. Au lieu de l'avertir qu'il est homme, je me sens bien plutôt pressé de le faire souvenir qu'il est Dieu : il me semble en effet qu'il l'a oublié. C'est alors enfin que le sublime début du premier livre des Machabées, fournit à son éloquence un autre contraste encore plus magnifique entre Alexandre et Jésus-Christ. « Ecoutez , dit-il , comme parle l'histoire sainte de ce grand roi de Macédoine, dont le nom même semble respirer les victoires et les triomphes. En ce temps, Alexandre, fils de Philippe, défit des armées presque invincibles, prit des forteresses imprenables , triompha des rois, subjugua les
peuples ; et toute la terre se tut devant sa face , saisie d'étonnement et de frayeur. Que ce commencement est superbe, auguste! mais voyez la conclusion. Et après cela, poursuit l'historien sacré, il tomba malade y se sentit défaillir; il vit sa mort assurée, partagea ses états que la mort lui allait ravir; et, ayant régné douze ans, il mourut. C'est à quoi aboutit toute cette gloire : là se termine l'histoire du grand Alexandre. L'histoire de Jésus-Christ ne commence pas, à la vérité, d'une manière si pompeuse; mais elle ne finit pas non plus par cette nécessaire décadence, 11 est vrai qu'il y a des chutes. Il est comme tombé du sein de son père dans celui d'une femme mortelle, de là dans une étable, et de là encore, par divers degrés d'abjection, jusqu'à l'infamie de la Croix, jusqu'à l'obscurité du tombeau. J'avoue qu'on ne pouvait tomber plus bas : aussi n'est-ce pas là le terme où il aboutit, mais celui d'où il commence à se relever. Il ressuscite, il monte aux cieux, il y entre en possession de sa gloire ; et, afin que cette gloire qu'il y possède soit déclarée à tout l'univers, il en viendra un jour avec une grande puissance juger les vivants et les morts. »
Bossuet fait un usage également heureux des écrits des Saints Pères. Il devient aussi grand qu'eux lorsqu'il s'appuie de leur autorité ou de leurs principes. Au lieu de les copier servilement, il s'approprie tout ce qu'il adopte ; il n'est pas moins original lorsqu'il cite , et même quand il traduit , que lorsqu'il invente. Aussi pour peu qu'on soit sensible aux beautés de l'éloquence , il est impossible de le lire de suite : de temps en temps une idée brusque et soudaine fait tomber le livre des mains , et force de suspendre la lecture pour se livrer au sentiment du trait dont on est frappé.
Cependant tout ne doit pas être admiré dans ce grand orateur. Il a traité un grand nombre de sujets neufs et admirables ; mais il n'est pas toujours également heureux dans son choix : et rien ne prouve mieux que la différence de ses sermons combien l'éloquence dépend de la matière que l'on traite. D'ailleurs toujours fidèle à son plan d'instruction , il prêchait souvent plusieurs fois sur le même sujet : or, ses discours étaient tellement pleins , qu'après avoir épuisé lui-même et les vérités fondamentales de la religion , et les ressources de l'art oratoire il ne pouvait plus se soutenir à la hauteur de ses premières idées. Chacun de ses sermons renferme des beautés dignes de lui : il n'en est presqu'aucun où l'on ne puisse le reconnaître. Mais on est étonné de la distance qu'il y a quelquefois de l'un à l'autre , et môme des inégalités que l'on rencontre dans un même discours. Souvent
il quitte la manière de l'orateur pour se jeter dans les dissertations du théologien ; il perd son sujet de vue ; il donne dans des digressions abstraites ; et pour le style il porte la familiarité jusqu'à la négligence.
Peut-être sera-t-on moins sévère à relever ces défauts dans les sermons de Bossuet, si Ton se rappelle qu'il n'eut jamais la pensée de les publier, qu'ils furent pour la plupart des productions de sa jeunesse, que dans la suite de sa vie il les avait entièrement oubliés , qu'après sa mort ils furent perdus en grande partie , que ceux qui restèrent furent jetés pèle-mèle avec des papiers de toute espèce , qu'il paraissait comme impossible de les mettre en ordre, tant ils étaient informes, et chargés presque partout de ratures, de renvois, d'interlignes, et qu'enfin, lorsqu'on songea à les débrouiller seulement sur la fin du dernier siècle (1771) , au lieu de faire un choix judicieux , on amassa indistinctement tout ce qu'on put rassembler, jusqu'à ces pièces décousues , ces lambeaux que l'auteur lui-même aurait désavoués.
Dans les nombreux discours qu'il a travaillés avec plus de soin, on peut dire que les beautés prédominent , et que c'est le cas d'appliquer la maxime d'Horace ;
Verùm, ubi plura nilent in carminé, non ego paucis Ojjendar maculis, quas aut incuria fudit Aul humana parum cavit natura.