‹ Histoire de l'éloquenceChapitre 7 sur 77 · ROYAUTÉ ET SACERDOCE DE JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

ROYAUTÉ ET SACERDOCE DE JÉSUS-CHRIST

C'est au milieu des souffrances et de la mort que Jésus se montre notre roi et notre pontife.

t Vous qui vous êtes scandalises autrefois de voir couler le sang de mon maître , vous qui avez cru que sa mort violente était une marque de son impuissance , ah ! que vous entendez peu ses mystères! La croix de mon roi, c'est son trône. La croix démon pontife, c'est son autel. Cette chair déchirée, c'est la force et la vertu de mon roi ; cette même chair déchirée , c'est la victime de mon pontife. Le sang de mon roi , c'est sa pourpre, le sang de mon pontife, c'est sa consécration. Mon roi est installé , mon pontife est consacré par son sang , et c'est par ce moyen qu'il est le véritable Jésus , l'unique Sauveur des hommes. O roi , et sauveur, et souverain pasteur de nos âmes, versez une goutte de ce sang précieux sur mon cœur, afin de l'embraser de vos flammes , une goutte sur mes lèvres , afin qu'elles soient

pures et saintes , ces lèvres qui doivent aujourd'hui prononcer si souvent votre nom adorable

» Jésus , durant tout le cours de sa vie mortelle , faisait , pour ainsi dire, parade de sa bassesse; mais quand il sent approcher son heure dernière, il ne parle plus que de gloire, il n'entretient plus ses disciples que de ses grandeurs. Il était à la veille de son infâme supplice. Déjà il avait célébré cette pâque mystérieuse, qui devait être le lendemain achevée par l'effusion de son sang. Son traître disciple venait de sortir de sa chambre, pour aller exécuter le détestable traité qu'il avait fait avec les pontifes. Sitôt qu'il se fût retiré de sa compagnie , mon maître qui n'ignorait pas son perfide et exécrable dessein , comme s'il eût été saisi toutà-coup d'une ardeur divine, parle de cette sorte aux apôtres : Maintenant, maintenant , dit-il, le Fils de l'homme va être glorifié : Nunc clarificatus est filius hominis. Eh ! mes frères , que va-t-il faire? que veut dire ce maintenant, demande fort à propos en ce lieu l'admirable saint Augustin? Va-t-il point peutêtre s'élever dessus une nuée , pour foudroyer tous ses ennemis? ou bien est-ce qu'il fera descendre des légions d'anges , pour se faire adorer par tous les peuples du monde? Non , non , ne le croyez pas. Il va à la mort , au supplice , au plus cruel de tous les tourments , à la dernière des infamies ; et c'est ce qu'il appelle sa gloire ; c'est son règne , c'est son triomphe.

» Regardez , je vous prie , mon Sauveur, dans cette triomphante journée en laquelle il fait son entrée dans la ville de Jérusalem, peu de jours avant qu'il mourût.

» Jetez, jetez les yeux sur ce concours de peuple de toutes les conditions et de tous les âges, qui accourent au-devant de lui, des palmes et des rameaux à la main en signe de réjouissance, et qui , pour faire paraître leur zèle à ce nouveau prince, dans une si sainte cérémonie , fout retentir l'air de leurs cris de joie : « Béni soit, disaient-ils, le fils de David; vive le roi d'Israël : » Hosanna filio David; benedictus qui venit in nomine Domini, rex Israël ! Et parmi ces bienheureuses acclamations il entre dans Jérusalem. Quel est ce nouveau procédé, si éloigné de sa conduite ordinaire? et depuis quand, je vous prie, aime-t-il les applaudissements , lui qui , étant cherché autrefois par une grande multitude de gens qui s'étaient ramassés des villes et des bourgades voisines, en résolution de le faire roi, s'était retiré tout seul au sommet d'une haute montagne, pour éviter leur rencontre? Il entend aujourd'hui tout ce peuple qui l'appelle hautement son roi : les pharisiens jaloux l'avertissent d'imposer silence

4<i ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE.

à cette populace échauffée : « Non , non , répond mon Sauveur ; les pierres le crieront , si ceux-ci ne le disent pas assez haut : Si hi tacuerintj lapides clamabunt. »

> Que dirons-nous , je vous prie, d'un changement si inopiné? il approuve ce qu'il rejetait ; il accepte aujourd'hui une royauté qu'il avait autrefois refusée. Ah! n'en cherchez pas d'autres causes ; c'est qu'à cette dernière fois qu'il entre dans Jérusalem , il y entre pour y mourir ; et mourir à mon Sauveur, c'est régner. En effet, quand est-ce qu'on l'a vu paraître avec une contenance plus ferme et avec un maintien plus auguste , que dans le temps de sa passion? Que je me plais de le voir devant le tribunal de Pilate , bravant , pour ainsi dire , la majesté des faisceaux romains par la générosité de son silence !

ï Que Pilate rentre tant qu'il lui plaira au prétoire , pour interroger le Sauveur; il ne satisfera qu'à une de ses questions. Et quelle est cette question, mes frères? Admirez les secrets de Dieu, le président romain lui demande s'il est véritable qu'il soit roi ; et le Fils de Dieu aussitôt , ayant ouï parler de sa royauté, lui qui n'avait pas encore daigné satisfaire à aucune des questions qui lui étaient faites par ce juge trop complaisant, ni même l'honorer d'un seul mot : « Oui certes, je suis roi , > lui dit-il , d'un ton grave et majestueux : Tu dicis , quia rex sum ego : parole qui jusqu'alors ne lui était pas encore sortie de la bouche.

» Considérez, s'il vous plaît, son dessein. Ce qu'il n'a jamais avoué parmi les applaudissements des peuples qui étaient étonnés et du grand nombre de ses miracles et de la sainteté de sa vie, et de sa doctrine céleste, il commence à le publier hautement lorsque le peuple demande sa mort par des déclamations furieuses. Il ne s'en est jamais découvert que par figures et paraboles aux apôtres , qui recevaient ses discours comme paroles de vie éternelle ; il le confesse nûment au juge corrompu qui , par une injuste sentence , le va attacher à la croix. Il n'a jamais dit qu'il fût roi , quand il faisait des actions d'une puissance divine ; et il lui plaît de le déclarer, quand il est prêt de succomber volontairement à la dernière des infirmités humaines. N'est-ce pas faire des choses fort à contre-temps? et néanmoins c'est la sagesse éternelle qui a disposé tous les temps. Mais, ô merveilleux contre-temps! ô secret admirable de la providence !

» Je vous entends , ô mon roi Sauveur ! c'est que vous mettez votre gloire à souffrir pour l'amour de vos peuples , et vous ne voulez pas qu'on vous parle de royauté que dans le même mo-

ment auquel par une mort glorieuse vous allez délivrer vos misérables sujets d'une servitude éternelle. C'est alors, c'est alors que vous confessez que vous êtes roi....

» C'est pourquoi , fidèles , je ne m'étonne pas si je ne vois dans sa passion que des marques de sa royauté. Oui , malgré la rage de ses bourreaux , ces épines font un diadème qui couronne sa patience , ce roseau fragile devient un sceptre entre ses mains , cette pourpre ridicule dont ils le couvrent, se changera en pourpre royale sitôt qu'elle sera teinte du sang de mon maître. Lorsque j'entends le peuple crier que le Sauveur mérite la mort à cause qu'il s'est fait roi , certes , dis-je incontinent en moi-même , ces furieux disent mieux qu'ils ne pensent , car mon prince doit régner par sa mort....

» Et n'avez-vous jamais pris la peine de considérer ce beau titre que les ennemis de mon maître attachèrent au-dessus de sa croix: JÉSUS DE NAZARETH ROI DES JUIFS , écrits en gros caractères et en trois sortes de langues, afin que la chose fût plus connue? Il est vrai que les Juifs s'y opposent , mas Pilate l'écrit malgré eux. Qu'est-ce à dire ceci, chrétiens? Ce juge corrompu avait envie de sauver mon maître , et il ne l'a condamné que pour plaire aux Juifs : les mêmes Juifs le pressent de changer ce titre ; il le refuse, il tient ferme, il n'a plus de complaisance pour eux. Quoi ! cet homme si complaisant , qui livre un innocent à la mort, de crainte de choquer les Juifs , commence à devenir résolu pour soutenir trois ou quatre mots qu'il avait écrits sans dessein et qui paraissaient de si peu d'importance?

» Ecrivez donc , ô Pilate , les paroles que Dieu vous dicte , et dont vous n'entendez pas le mystère. Quoi que l'on vous puisse alléguer, gardez-vous de changer ce qui est déjà écrit dans le ciel ; que vos ordres soient irrévocables , parce qu'ils sont faits en exécution d'un arrêt immuable du Tout-Puissant. Que la royauté de Jésus soit écrite en langue hébraïque , qui est la langue du peuple de Dieu ; et en langue grecque , qui est la langue des doctes et des philosophes ; et en langue romaine , qui est celle de l'empire et du monde. Et vous , ô Grecs , inventeurs des arts; vous, ô Juifs, héritiers des promesses; vous, Romains , maîtres de la terre , venez lire cet admirable écriteau , fléchissez le genou devant votre roi. Rientôt, bientôt vous verrez cet homme , abandonné de ses propres disciples, ramasser tous les peuples sous l'invocation de son nom. Rientôt arrivera ce qu'il a prédit autrefois , qu'étant élevé hors de terre il attirera tout à soi, et, changera l'instrument du plus infâme supplice en une

machine ccleslc , pour enlever tous les cœurs. Et ego , cùm exaU tatus fuero à terra, omnia iraham ad meipswn. Bientôt les nations incrédules auxquelles il étend ses bras, viendront recevoir parmi ses embrassements paternels cet aimable baiser de paix, qui, selon les prophéties anciennes, les doit réconcilier au vrai Dieu qu'elles ne connaissaient pas. Bientôt ce crucifié sera couronné d'honneur et de gloire, à cause que, par la grâce de Dieu, il a goûté la mort pour tous , comme dit la divine épîUe aux Hébreux ; il verra naître de son sépulcre une belle postérité; et sera glorieusement accompli ce fameux oracle du prophète Isaïe : s'il donne son âme pour le péché , il verra une longue suite d'enfants : si posuerit pro peccato animam suam, videbit semen longœvum. Cette pierre , rejetée de la structure du bâtiment , sera faite la pierre angulaire et fondamentale qui soutiendra le nouvel édifice ; et ce mystérieux grain de froment qui représente notre Sauveur, étant tombé en terre , se multipliera par sa propre corruption ; c'est-à-dire que le Fils de Dieu tombera de la croix dans le sépulcre, et, par un merveilleux contre-coup, tous les peuples tomberont à ses pieds : populi sub te cadent , disait notre psaume.

» Que je triomphe d'aise, quand je vois dans Tertullien que déjà de son temps le nom de Jésus, si près de la mort de noire Sauveur et du commencement de l'Eglise , déjà le nom de Jésus était adoré par toute la terre; et que dans toute les provinces du monde , qui pour lors étaient découvertes , le Sauveur y avait un nombre infini de sujets! Nous sommes, dit hautement ce grand personnage, presque la plus grande partie de toutes les villes : Pars pené major civitatis cujusque. Les Parthcs invincibles aux Romains , les Thraces antinomes , comme les appelaient les anciens , c'est-à-dire , gens impatients de toutes sortes de lois, ont subi volontairement le joug de Jésus. Les Mèdes, les Arméniens et les Perses , et les Indiens les plus reculés; les Maures et les Arabes, et ces vastes provinces de l'Orient; l'Egypte et l'Etiophie , et l'Afrique la plus sauvage ; les Scythes toujours errants, les Sarmates, les Gétuliens, et la Barbarie la plus inhumaine a été apprivoisée par la doctrine modeste du sauveur Jésus. L'Angleterre , ah ! la perfide Angleterre , que le rempart de ses mers rendait inaccessible aux Romains , la foi du Sauveur y est abordée : Britannorum inaccessa Romanis loca , Christo verô subdita. Que dirai-jc des peuples des Espagnes et de la belliqueuse nation des Gaulois, l'effroi et la terreur des Romains, et des fiers Allemands, qui se vantaient de ne craindre autre chose sinon que le

ciel tombât sur leurs têtes? Ils sont venus à Jésus , doux et simples comme des agneaux, demander pardon humblement, pousses d'une crainte respectueuse. Rome même, cette ville superbe qui s'était si longtemps enivrée du sang des martyrs de Jésus , Rome, la maîtresse, a baissé la tète , et a porté plus dbonneur au tombeau d'un pauvre pècbeur qu'aux temples de sonRomulus : ostendatur mihi Romœ tanto in honore templum Romuli, in quanto ibi ostendo memoriam Pétri.

j> Il n'y a point d'empire si vaste , qui n'ait été resserré dans quelques limites. Jésus règne partout, dit le grave TertuUicn ; c'est dans le livre contre les Juifs , duquel j'ai tiré presque tout ce que je viens de vous dire de l'étendue du royaume de Dieu, c Jésus règne partout, dit-il, Jésus est adoré partout. Devant lui la condition des rois n'est pas meilleure que celle des moindres esclaves. Scylbes ou Romains , Grecs ou Barbares , tout lui est égal , il est égal à tous, il est roi de tous, il est le Seigneur et le Dieu de tous : » Christi regnum et nomen ubique fiorrigitur ; ubique régnât, ubique adoratur ; non régis apud illum major gratia , non Barbari alicujus inferior lœtitia; omnibus œqualiSy omnibus rex , omnibus Deus et Dominus est. Et ce qui est le plus admirable , c'est que ce ne sont point les nobles et les empereurs qui lui ont amené les simples et les roturiers; au contraire , il a amené les empereurs par l'autorité des pècbeurs. Il a permis que les empereurs , avec toute la puissance du monde , résistassent à sa pauvre Eglise par toutes sortes de cruautés, afin de faire voir qu'il ne tenait pas son royaume de l'appui ni de la complaisance des grands. Mais quand il lui a plu d'abaisser à ses pieds la majesté de l'empire : Venez , venez à moi , ô Césars ; assez et trop longtemps vous avez persécuté mon Eglise : entrez vous-mêmes dans mon royaume, où vous ne serez pas plus considérables que les moindres de vos sujets. A même temps, Constantin , ce triomphant empereur, obéissant à la Providence, éleva l'étendard de la croix au-dessus des aigles romaines ; et par toute l'étendue de l'empire la paix fut rendue aux églises. Où ètcs-vous, ô persécuteurs? Que sont devenus ces lions rugissants qui voulaient dévorer le troupeau du Sauveur? Mes frères , ils ne sont plus ; Jésus les a défaits ; ils sont tombés à ses pieds : Populi sub te cadent. Il en est arrivé comme de saint Paul. Jésus fit mourir son persécuteur, et mit en sa place un disciple : Occisus est ini^ micus Christi j vivit discipulus Christi y dit saint Augustin. Ainsi ces peui)les farouches , qui frémissaient comme des lions contre les innocents agneaux de notre Seigneur, ils ne sont plus , ils

sont morts; Jésus les a frappes au cœur : In corda inimicorum. C'était dans le cœur qu'il les a abaissés : Cadunt in corde. Ibi se erigebant adversùs Christum , ibi cadunt antè Christum, Les flèches de mon maître ont percé le cœur de ses ennemis : Sagitiœ potentis acutœ in corda inimicorum régis. Il les a blessés de son saint amour. Les ennemis sont défaits; mon Sauveur en a fait des amis. Ceciderunt : ex inimicis amici facti sunt; inimici mortui sunt , amici vivunt. Et comment cela ? Par la croix ; Domuit orbem , non ferro , sed ligno. Le royaume qui n'était pas de ce monde a dompté le monde superbe , non par la fierté d'un combat, mais par l'humilité de la patience : Regnum quod de hocmundo non erat, superbum mundum non atrocitate pugnandiy sed patiendi humilitate vincebat....

j> C'est pourquoi , dans ce même temps , faites avec moi cette dernière remarque ; dans ce même temps , dis-jc , dans lequel la paix étant donnée à l'Eglise tout ne respirait que Jésus , on lui élevait des temples de tous côtés, on renversait les idoles par toute la terre ; dans ce même temps où les vénérables évcques , qui sont les princes de son empire, s'assemblèrent de toutes parts à Nicée pour y tenir les premiers états-généraux de tout le royaume de Jésus-Christ , dans lesquels toutes les provinces du monde confessèrent sa divinité; dans ce même temps, la croix précieuse à laquelle avait été pendu le Sauveur, croix qui jusques alors avait été cachée ; et peut-être que la Providence divine jugeait que la croix de notre Seigneur paraissait assez en ses membres durant la persécution des fidèles : la croix donc jusques alors cachée, (pesez toutes ces circonstances), fut découverte en ce temps par de grands et extraordinaires miracles ; elle fut reconnue , elle fut adorée. Et ce n'est point ici une histoire douteuse : elle doit être approuvée par tous ceux qui aiment les antiquités chrétiennes , dans lesquelles nous la voyons très-évidemment attestée. Eh! penseriez-vous bien, chrétiens, qu'une chose si mémorable, si célèbre parmi les Pères, soit arrivée en ce temps sans quelque profond conseil de la sagesse éternelle? Cela est hors de toute apparence. Que dirons-nous donc en cette rencontre ? c'est que tout le monde est dompté , tout a fléchi sous les lois du Sauveur.

» Paraissez , paraissez , il est temps , ô croix qui avez fait cet ouvrage : c'est vous qui avez brisé les idoles ; c'est vous qui avez subjugué les peuples ; c'est vous qui avez donné la victoire aux valeureux soldats de Jésus qui ont tout surmonté par la patience. Vous serez gravée sur le front des rois , vous serez le principal

ornement de la couronne des empereurs , ô eroix qui êtes la joie et l'espérance de tous les fidèles. Concluons donc de tous ce discours , que la croix est un trône magnifique , que le nom de Jésus est un nom bien digne d'un roi ; et qu'un Dieu descendant sur la terre, pour vivre parmi les hommes, n'y pouvait rien faire déplus grand, rien de plus royal, rien de plus divin, que do sauver tout le genre humain par une mort généreuse.... »

Bossuet après avoir traité rapidement la seconde idée de son discours ;

e Donc, ô peuple de Jésus-Christ, si le Fils de Dieu est votre vrai roi, songez à lui rendre vos obéissances.... Ah! pourrai-Je bien vous dire avec combien de soin il a recherché notre amour? Il est roi par naissance , il l'est de droit naturel ; il a voulu l'être par amour et par bienfaits. Il faut, dit-il, que je les délivre, ces misérables captifs. Je pourrais bien le faire autrement ; mais je veux les sauver en mourant pour eux, afin de les obligera m'aimer. J'irai au péril de ma vie, j'irai avec la perte de tout mon sang, les arracher de la mort éternelle. N'importe, je le ferai volontiers; pourvu seulement qu'ils m'aiment, je ne leur demande point d'autre recompense. Je les ferai régner avec moi.

> Eh! mes frères, dites-moi , je vous prie , que nous a fait Jésus, le meilleur des princes, qu'avec une telle bonté il ne peut gagner nos affections, il ne peut amollir la dureté de nos cœurs? Certes, peuple de Metz , je vous donnerai cet éloge que vous êtes fidèle à nos rois. On ne vous a jamais vu entrer, pas même d'affection , dans les divers partis qui se sont formés contre leur service. Votre obéissance n'est pas douteuse, ni votre fidélité chancelante. Quand on parlait , ces jours passés , de ces lâches qui ont vendu aux ennemis de l'Etat les places que le roi leur a confiées, on vous a vu frémir d'une juste indignation. Vous les nommiez des traîtres , indignes de voir le jour, pour avoir ainsi lâchement trompé la confiance du prince et manqué de foi à leur roi. Fidèles aux rois de la terre , pourquoi ne sommes-nous traîtres qu'au Roi des rois? pourquoi est-ce qu'il n'y a qu'envers lui que le nom de perfides ne nous déplaît pas , qui serait le plus sensible reproche que l'on nous pût faire en toute autre rencontre ?

» Mes frères, le roi Jésus nous a confié à tous une place , qui lui est de telle importance , qu'il Ta voulu acheter par son sang : cette place, c'est notre âme, qu'il a commise à notre fidélité. Nous sommes obligés de la lui garder, par un serment inviolable que nous lui avons prêté au baptême. 11 l'a munie de tout ce qui

est nécessaire, au-dedans par ses grâces et son Saint-Esprit, aur dehors par sa protection angélique. Rien n'y manque , elle est imprenable, elle ne peut être prise que par trahison. Traîtres cl perfides que nous sommes , nous la livrons à Satan ; nous livrons à Satan le prix du sang de Jésus, à Satan , son ennemi capital, qui a voulu envahir son trône, qui n'ayant pas pu réussir au ciel dans son audacieuse entreprise , est venu sur la terre lui disputer son royaume , et se faire adorer en sa place. 0 perfidie ! ô indignité ! c'est pour servir Satan que nous trahissons notre prince crucifié pour nous, notre unique libérateur.

> Figurez-vous, chrétiens, qu'aujourd'hui, au milieu de cette assemblée , parait tout-à-coup un ange du Seigneur, qui fait retentir à nos oreilles ce que disait autrefois Elie aux Samaritains : Peuples, jusqu'à quand chancellcrez-vous entre deux partis? Quoùsque claudicatis in duas partes? Si le Dieu d'Israël est le vrai Dieu , il faut l'adorer ; si Baal est Dieu , il faut l'adorer. Chers frères, les prédicateurs sont les anges du Dieu des armées. Je vous dis donc aujourd'hui à tous , et Dieu veuille que je me le dise à moi-même comme il faut : Quoùsque clauditatis? Jusqu'à quand serez-vous chancelants? Si Jésus est votre roi, rendezlui vos obéissances ; si Satan est votre roi , rangez-vous du côté de Satan. Il faut prendre parti aujourd'hui. Ah! mes frères, vous frémissez à cette horrible proposition. A Jésus, à Jésus, ditesvous ; il n'y a pas ici lieu de délibérer. Et moi , nonobstant ce que vous me dites , je réitère encore la même demande : Quoùsque claudicatis in duas partes ? Eh ! serez-vous à jamais chancelants , sans prendre parti comme il faut?

> Si je suis votre maître , dit le Seigneur par la bouche de son prophète , où est l'honneur que vous me devez ? et pourquoi m'appelez-vous Seigneur, et ne faites pas ce que je vous dis , dit notre Seigneur en son Evangile? Que voulez-vous que l'on croie , ou nos paroles, ou nos actions?

* Le Fils de Dieu nous ordonne que nous approchions de son Père en toute pureté et en tempérance. Et pourquoi donc tant d'infâmes désirs? pourquoi tant d'excessives débauches? Il nous ordonne d'être charitable ; et , fidèles , la charité pourra-t-elle jamais s'accorder avec nos secrètes envies , avec nos médisances continuelles, avec nos inimitiés irréconciliables? Le Fils de Dieu nous ordonne de soulager les pauvres, autant que nous le pourrons , et nous ne craignons pas de consumer la substance du pauvre, ou par de cruelles rapines, ou par des usures plus que judaïques. Quoùsque clauditatis f Mes frères, il ne faut plus

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chanceler ; il faut être ou tout un ou tout autre. Si Jésus est notre roi, donnons-lui nos œuvres, comme nous lui donnons nos paroles. Si Satan est notre roi , ô chose abominable , mais la dureté de nos cœurs nous contraint de parler de la sorte; si Satan est notre roi , ne lui refusons pas nos paroles , après lui avoir donné nos actions. Mais à Dieu ne plaise , mes frères , que jamais nous fassions un tel choix ! Et comment pourrions-nous supporter les regards de cet Agneau sans tache, meurtri pour l'amour de nous? Dans cette terrible journée, où ce roi descendra en sa majesté, pourjuger les vivants et les morts, comment soutiendrions-nous l'aspect de ces plaies qui nous reprocheraient notre ingratitude? Où trouverions-nous des antres assez obscurs et des abîmes assez profonds pour cacher une si noire perfidie? Et comment souffririons-nous les reproches de cette tendre amitié si indignement méprisée , et la voix effroyable du sang de l'Agneau qui a crié pour nous sur la croix pardon et miséricorde, et dans ce jour de colère criera vengeance contre notre foi mal gardée cl contre nos serments infidèles?

» 0 Dieu éternel , combien dur, combien insupportable sera ce règne que Jésus commencera en ces jours, d'exercer sur ses ennemis ! Car enfin , fidèles , il est nécessaire qu'il règne sur nous. L'empire des nations lui est promis par les prophéties. S'il ne règne sur nos âmes par miséricorde , il y régnera par justice ; s'il n'y règne par amour et par grâce , il y régnera par la sévérité de ses jugements et par la rigueur de ses ordonnances. Et que diront les méchants , quand ils sentiront , malgré qu'ils en aient , leur roi en eux-mêmes appesantir sur eux Son bras tout-puissant; lorsque Dieu , frappant d'une main , soutenant de l'autre , les brisera élerncUcment de ses coups sans les consumer? Et ainsi, toujours vivants et toujours mourants, immortels pour leur peine, trop forts pour mourir, trop faibles pour supporter, ils gémiront à jamais sur des lits de flammes , outrés de furieuses et irrémédiables douleurs; et, poussant parmi des blasphèmes exécrables mille plaintes désespérées, ils confesseront, par une pénitence tardive, qu'il n'y avait rien de si raisonnable que de laisser régner Jésus sur leurs âmes. Dignes, certes, des plus horribles supplices, pour avoir préféré la tyrannie de l'usurpateur à la douce et légitime domination du prince naturel. 0 Dieu et père de miséricorde , détournez ces malheurs de dessus nos tètes.

» Mes frères, ne voulez-vous pas bien que je renouvelle aujourd'hui le serment de fidélité que nous devons tous à notre graml roi? 0 roi Jésus , à qui nous appartenons à si juste titre , qui nous

avez rachetés par un prix d'amour et de charité infinie , je voua reconnais pour mon souverain. C'est à vous seul que je me dévoue. Votre amour sera ma vie , votre loi sera la loi de mon cœur. Je chanterai vos louanges , jamais je ne cesserai de publier vos miséricordes. Je veux vous être fidèle, je veux être à vous sans réserve, je veux vous consacrer tous mes soins, je veux vivre et mourir à votre service. »

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