‹ Histoire de l'éloquenceChapitre 66 sur 77 · THOMAS · texte numérisé non relu

THOMAS

analyses justes , des jugements profonds, mais en même temps une parure recherchée, un emploi trop fréquent de métaphores , et une espèce de jargon scientifique , composé de termes d'arts, de géométrie, de métaphysique, etc., qui jettent de l'obscurité dans le discours et lui donnent un air de pédanterie* Mais ce qui est surtout d'un très-mauvais goût, c'est l'emphase et la bouffissure de son style; on dirait qu'il est monté sur des échasses , et qu'il veut toujours ouvrir une grande bouche pour dire des choses qui n'ont rien de frappant. Ce sont ces défauts qui faisaient souvent répéter à Voltaire : « Il ne faut plus dire du galimalhias , mais du gali-Thomas. »

Il y a néanmoins dans les discours de cet écrivain plusieurs morceaux d'une beauté réelle, et même des traits d'un sublime qui décèle Thommc fait pour exercer l'empire de la parole. La fin de V Eloge de Descartes, est généralement belle. V Eloge du Dauphin fit apercevoir un autre progrès. L'auteur apprit enfin à connaître des teintes plus douces et des formes plus flexibles : son style se délendit , sa phrase se désenfla , et il put obtenir l'estime des connaisseurs. Cette estime alla jusqu'à l'admiration lorsqu'il publia V Eloge de Marc-Aurèle, composition absolument neuve, qui est tout à la fois un discours bien écrit et un drame très-animé et très-pathétique. La recherche et le travail s'y font encore sentir, mais une foule de beautés du premier ordre placent cet ouvrage au rang des chefs-d'œuvre de l'éloquence française.

« Après un règne de vingt ans, Marc-Aurèle mourut à Vienne. Il était alors occupé à faire la guerre aux Germains. Son corps fut rapporté à Rome où il entra au milieu des larmes et de la désolation publique. Le sénat en deuil avait été au-devant du char funèbre. Le peuple et l'armée l'accompagnaient. Le fils de Marc-Aurèle suivait le char. La pompe marchait lentement en silence. Tout-à-coup un vieillard s'avança dans la foule. Sa taille était haute et son air vénérable. Tout le monde le reconnut : c'était Apollonius, philosophe stoïcien, estimé dans Rome, et plus respecté encore par son caractère que pour son grand âge. H avait toutes les vertus rigides de sa secte, et de plus avait été le maître et l'ami de Marc-Aurèle. Il s'arrêta près du cercueil, le regarda tristement, et tout-à-coup élevant sa voix : »

L'n pareil début s'empare d'abord de l'âme et vous transporte sur une scène de douleur. Ces descriptions locales étaient faroi-

lières aux anciens , qui s'attachaient à parler aux sens , ou à l'imagination^qui les supplée.

« Quand le dernier terme approcha, dit AppoUonius sur la fin du discours, il ne fut point étonné. Je me sentais élevé par ses discours. Romains, le grand homme mourant a je ne sais quoi d'imposant et d'auguste. Il semble qu'à mesure qu'il se détache de la terre , il prend quelque chose de celte nature divine et inconnue qu'il va rejoindre. Je ne touchais ses mains défaillantes qu'avec respect, et ce lit funèbre où il attendait la mort me semblait un espèce de sanctuaire. Cependant Tarmée était consternée, le soldat gémissait sous ses tentes ; la nature elle-même semblait en deuil. Le ciel de la Germanie était plus obscur. Des tempêtes agitaient la cime des forêts qui environnaient le camp , et ces objets lugubres semblaient ajouter encore à notre désolation. Il voulut quelque temps être seul , soit pour repasser sa vie en présence de l'être suprême , soit pour méditer encore une fois avant de mourir. Enfin il nous fit appeler. Tous les amis de ce grand homme et les principaux de l'armée vinrent se ranger autour de lui ; il était pâle , les yeux presque éteints et les lèvres à demi glacées ; cependant nous remarquâmes tous une tendre inquiétude sur son visage. Prince , il parut se ranimer un moment pour toi. Sa main mourante te présenta à tous ces vieillards qui avaient servi sous lui. Il leur recommanda ta jeunesse. « Servez-lui de père, leur dit-il; ah! servez-lui de père! » Alors il te donna des conseils tels que Marc-Aurèle mourant devait les donner, et bientôt après Rome et l'univers le perdirent.

s> A ces mots , tout le peuple romain demeura morne et immobile. Apollonius se tut; ses larmes coulèrent. Il se laissa tomber sur le corps de Marc-Aurèle ; il le serra longtemps entre ses bras , et se relevant tout-à-coup : »

» Mais loi , qui vas succéder à ce grand homme ! ô fils de Marc- Aurèle ! ô mon fils ! permets ce nom à un vieillard qui t'a vu naître et qui l'a tenu enfant dans ses bras , songe au fardeau que l'ont imposé les dieux ; songe aux devoirs de celui qui commande, aux droits de ceux qui obéissent. 'Destiné à régner, il faut que tu sois, ou le plus juste, ou le plus coupable des hommes. Le fils de Marc-Aurèle aurait-il à choisir ? on te dira bientôt que tu es tout puissant ; on te trompera : les bornes de ton autorité sont dans la loi. On te dira encore que tu es grand, que tu es adoré des peuples ; écoute : Quand Néron eut empoisonné son frère ,

LÀHARPE. 279

on lui dit qu'il avait sauvé Rome; quand il eut fait égorger sa femme, on loua dans le sénat sa justice ; quand il eut assassiné sa mère , on baisa sa main parricide , et l'on courut au temple remercier les Dieux. Ne le laisse pas non plus éblouir par des respects : si tu n'as des vertus , on le rendra des hommages , et l'on le haïra. Crois-moi , on n'abuse point les peuples. Maître du monde , tu peux m'ordonner de mourir, mais non de l'estimer. 0 fils de Marc-Aurèle , pardonne ; je le parle au nom des dieux, au nom de l'univers qui t'est confié ; je te parle pour le bonheur des peuples et pour le tien. Non . tu ne seras point insensible à une gloire si pure. Je touche au terme de ma vie; bientôt j'irai rejoindre ton père; situ dois être juste, puissé^je vivre encore assez pour contempler tes vertus: si tu devais un jour

» Tout-à-coup Commode , qui était en habit de guerrier, agita sa lance d'une manière terrible. Tous les Romains pâlirent ; Apollonius fut frappé des malheurs qui menaçaient Rome. Il ne put achever : ce vénérable vieillard se voila le visage. La pompe funèbre, qui avait été suspendue, reprit sa marche. Le peuple suivit, consterné et dans un profond silence; il venait d'apprendre que Marc-Aurèle était tout entier dans le tombeau. »

Labarpe. f 1709— 1803.)

« Ses éloges , dit Palissot, presque toujours couronnés par l'académie, et parmi lesquels on doit distinguer surtout ceux de Racine et de Fénélon , offrent , en général , à quelque tache près d'enluminure académique, le style pur, élégant, souvent même fleuri d'un écrivain vraiment disert; mais vous y chercheriez vainement l'inspiration , sans laquelle il n'est pas plus d'éloquence que de poésie, les grands mouvements qui décèlent l'orateur, et ce degré de chaleur qui suppose une âme fortement passionnée. Un plaisir froid cl qu'on n'est pas tenté de renouveler, est le seul sentiment qu'ils inspirent. Jamais on ne se sent ému , bien moins encore entraîné : en un mot , M. de Laharpe n'est pas moins éloigné de l'éloquence de Pascal , de lîossuet, ou du philosophe de Genève, qu'il ne l'est en poésie du sublime de Corneille, et comme lui-même l'a très-bien dit, de la perfection désespérante de Racine. » {Mémoires sur la Littérature.)

Nous signalerons encore à l'estime du lecteur les éloges de Fénélon , de Charles V cl de saint Louis, par l'abbé Maury : ceux

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de saint Louis et du Dauphin , père de Louis XVI , par M. de Boulogne; ceux de Molière et de Lafonlaine , par Champfort; et enfin ceux de Suger, de Fontenelle et de Montausier, par Garât.

Les discours académiques, comme on le voit, ont commencé la réputation de plusieurs illustres écrivains. Leurs talents se sont révélés à la France dans ces concours solennels , et c'est là sans doute un des plus grands avantages des prix proposés par nos assemblées littéraires.

Outre les éloges des grands hommes, les académies ont proposé , avons-nous dit , des sujets littéraires ou philosophiques. Le dix-huitième siècle a produit en ce genre deux chefs-d'œuvre bien différents , le discours sur l'esprit philosophique, par le père Guénard , jésuite, et celui sur les sciences et les lettres, par J.-J. Rousseau.

Gaénard. (726—1806.)

On admira , en lisant le premier, une grande étendue et une égale justesse d'esprit , réunies à une métaphysique neuve et profonde, qui n'attiédit jamais la chaleur dont la composition est susceptible. Mais on eut lieu de regretter que l'écrivain , beaucoup trop resserré par l'inexcusable programme de l'académie ,* dans les bornes d'une demi-heure de lecture sur une si vaste matière , ne les eût pas franchies, au lieu de sacrifier son sujet à .cette loi du concours. L'auteur lui-même se plaint, avec raison et à plusieurs reprises, de ne pouvoir, dit-il, qu'indiquer en courant une foule de choses qu'il faudrait approfondir et de jeter à l'écart la plus grande parîie de son sujet : cet écrit a donc le singulier défaut, ou , si l'on veut , le rare mérite d'être évidemment trop court. Il rappelle tout à la fois l'éloquence de Bossuet et celle de Fénélon , par la force et la beauté des pensées, par la noblesse et l'harmonie du style, et par un heureux emploi de métaphores, vives ou gracieuses, qui semblent mettre sous les yeux les objets qu'elles dépeignent.

Essayons d'en extraire quatre ou cinq passages de quelque étendue et d'une différente couleur, soit pour mettre le lecteur à portée de juger lui-même du mérite de l'écrivain , soit pour justifier la haute estime avec laquelle on en parle.

* En quoi consiste l'esprit pliilosophique ? Les caractères qui le distinguent et les bornes qu'il d« doit ianais fraîchir, conformément à ces paroles de saint Paul : Non plus sapere quam oportet sapere.

Voici d'abord sous quelles couleurs le père Guénard a su peindre Descartes :

c L'esprit humain , dit-il, après s'être traîné deux mille ans sur les vestiges d'Aristote, se trouvait encore aussi loin de la vérité. Enfin parut en France un génie puissant et hardi qui entreprit de secouer le joug du prince de l'école. Cet homme nouveau vint dire aux autres hommes que pour être philosophe il ne suffisait pas de croire , mais qu'il fallait penser. A cette parole toutes les écoles se troublèrent. Une vieille maxime régnait encore : Le maître l'a dit, ipse dixit. Cette maxime d'esclave irrita tous les esprits faibles contre le père de la philosophie pensante ; elle le persécuta comme novateur et comme impie, le chassa de royaume en royaume ; et l'on vit Descartes s'enfuir, emportant avec lui la vérité, qui malheureusement ne pouvait pas être ancienne tout en naissant. Cependant malgré les cris et la fureur de l'ignorance, il refusa toujours de jurer que les anciens fussent la raison souveraine. Il prouva même que ses persécuteurs ne savaient rien et qu'ils devaient désapprendre tout ce qu'ils croyaient savoir. Disciple de la lumière, au lieu d'interroger les morts et les dieux de l'école, il ne consulta que les idées claires et distinctes, la nature et l'évidence. Par ses méditations profondes, il tira presque toutes les sciences du cahos ; et , far un coup de génie plus grand encore , il montra le secours mutuel quelles devaient se prêter j les enchaîna toutes ensemble, les éleva les unes sur les autres , et se plaçant ensuite sur cette hauteur , il marchait avec toutes les forces de l'esprit humain ainsi rassemblées à la découverte de ces grandes vérités que des génies plus heureux sont venus enlever après lui , mais en suivant les sentiers de lumière que Descartes avait tracés. Ce fut donc le courage et la fierté d'esprit d'un seul honnne qui causèrent dans les sciences cette heureuse et mémorable révolution dont nous goûtons aujourd'hui les avantages avec une superbe ingratitude. Il fallait aux sciences un homme de ce caractère, un homme qui osât conjurer tout seul avec son génie contre les anciens tyrans de la raison, qui osât fouler aux pieds ces idoles que tant de siècles avaient adorées. Descartes se trouvait enfermé dans le labyrinthe avec tous les autres philosophes; mais il se fit lui-même des ailes et s'envola , frayant ainsi de nouvelles routes à la raison captive. »

Nous avons souligné , entre tant de beautés du premier ordre qui font ressortir le génie créateur et en actiondc Descartes , quelques aperçus plus frappants par la nouveauté , la profondeur

et la vérité des pensées , et en même temps les images les plus remarquables par la sublimité du style.

Voici le superbe aspect sous lequel l'auteur présente l'alliance de l'esprit philosophique avec le génie des lettres et des arts dans les productions du goût.

« Par rapport aux ouvrages de goût , pOBCsuit le P. Guénard, si j'osais dire que le génie des beaux-arts est tellement ennemi de l'esprit philosophique, qu'il ne peut jamais se réconcilier avec lui; combien d'ouvrages immortels où brille une savante raison, parée de mille attraits enchanteurs , élèveraient ici la voix de concert, et pousseraient un cri contre moi! Je l'avouerai donc; les grâces accompagnent quelquefois la philosophie, et répandent sur ses traces les fleurs à pleines mains. Mais qu'il me soit permis de répéter une parole de la sagesse au philosophe sublime qui possède l'un et l'autre talent : Craignez d'être trop sage ; craignez que l'esprit philosophique n'éteigne, ou du moins n'amortisse en vous le feu sacré du génie. Sans cesse il vient accuser de témérité, et lier par de timides conseils la noble hardiesse du pinceau créateur; naturellement scrupuleux , il pèse et mesure toutes ses pensées , et les attache les unes aux autres par un fil grossier qu'il veut toujours avoir à la main. Il voudrait ne vivre que de réflexions, ne se nourrir que d'évidence ; il abattrait, comme ce tyran de Rome, la tête des fleurs qui s'élèvent au-dessus des autres ; observateur éternel, il vous montrera tout autour de lui des vérités sans corps, pour ainsi dire, qui sont uniquement pour la raison , et qui n'intéresseraient ni les sens ni le cœur humain. Rejetez donc ces idées ou changez-les en images; donnez-leur une teinte plus vive : libre des opinions vulgaires , et pensant d'une manière qui n'appartient qu'à lui seul , il parle un langage vrai dans le fond, mais nouveau et singulier, qui blesserait l'oreille des autres hommes ; vaste et profond dans ses vues, et s'élevant toujours par ses notions abstraites et générales qui sont pour lui comme des livres abrégés, il échappe à tout moment au regard de la foule , et s'envole fièrement dans les régions supérieures. Profitez de ces idées originales et hardies, c'est la source du grand et du sublime ; mais donnez du corps à ces pensées trop subtiles; adoucissez par le sentiment la fierté de ces traits; abaissez tout cela jusqu'à la portée de nos sens. Nous voulons que les objets viennent se mettre sous nos yeux; nous voulons un vrai qui nous saisisse d'abord, et qui remplisse notre âme de lumière et de chaleur. 11 faut que la philosophie , quand elle veut nous

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plaire dans un ouvrage de goût, emprunte le coloris de l'imagination, la voix de l'harmonie, la vivacité de la passion. Les beauxarts, enfants et pères du plaisir, ne demandent que la fleur, et la plus douce substance de votre sagesse >

Ne reconnaît-on pas le langage et l'inspiration d'un talent du premier ordre, sous le pinceau d'un écrivain qui sait exalter avec tant de raison , d'enthousiasme et de goût, les triomphes du génie et de la vérité?

Ecoulons-le quand il développe la funeste influence de l'esprit philosophique , si naturellement enclin à la sécheresse et aux abstractions métaphysiques , sur le style des écrivains et même des prédicateurs qui avaient alors le plus de vogue et de célébrité.

€ Je pourrais, dit-il, en parcourant tous les genres, montrer partout les beaux-arts en proie à l'esprit philosophique ; mais il faut se borner. Plaignons cependant ici la triste destinée de l'éloquence , qui dégénère et périt tous les jours , à mesure que la philosophie s'avance à la perfection. Il est vrai que la passion des faux brillants et de la vaine parure, a flétri sa beauté naturefle à force de la farder. Il est vrai que le bel esprit a ravagé presque toutes les parties de l'empire littéraire ; mais voici un autre fléau bien plus terrible encore, c'est la raison elle-même; je dis celte raison géométrique qui dessèche, qui brûle, pour ainsi dire, tout ce qu'elle ose toucher. Elle renouvelle aujourd'hui la tyrannie de ce faux atticisme, qui calomniait autrefois l'orateur romain , et dont la lime sévère persécutait l'éloquence , déchirait tous ses ornements, et ne lui laissait qu'un corps décharné, sans coloris, sans grâces, et presque sans vie. Une justesse superstitieuse qui s'examine sans cesse et compose toutes ses démarches ; une ficre précision qui se hâte d'exposer froidement les vérités et ne laisse sortir de l'âme aucun sentiment, parce que les sentiments ne sont pas des raisons : l'art de poser des principes et d'en exprimer une longue suite de conséquences ('golcmcnt claires et glaçantes ; des idées neuves et profondes, qui n'ont rien de sensible et de vivant, mais qu'on emporte avec soi pour les méditer à loisir. Voilà l'éloquence de nos orateurs formes à l'école de la philosophie. D'où vient encore celle métaphysique distillée , que la multitude dévore , sans pouvoir se nourrir d'une substance si déliée, et qui devient pour les lecteurs les plus intelligents euxmêmes , un exercice laborieux , où l'esprit se fatigue à courir après des pensées qui ne laissent aucune prise à l'imagination? Tous]]ccs discours pleins, si l'on veut, d'une sublime raison, [mais

OÙ l'on ne trouve point celte chaleur et ce mouvement qui viennent de l'âme, ne sortent-ils point manifestement de ce génie de discussion et d'analyse accoutumé à tout décomposer et à tout réduire en abstractions idéales, à dépouiller les objets de leurs qualités particulières, pour ne leur laisser que des qualités vagues et générales qui ne sont rien pour le cœur humain? Je le dirai : ce n'est pas corrompre l'éloquence, comme a fait le bel esprit , c'est lui arracher le principe même de sa force et de sa beauté. Ne sait-on pas qu'elle est presque toute entière dans le cœur et l'imagination, et que c'est-là qu'elle va prendre ses charmes, sa foudre même et son tonnerre? Lisons les anciens, nous y trouverons des peintures vives et frappantes qui semblent faire entrer les objets eux-mêmes dans l'esprit ; des tours hardis et véhéments qui donnent aux pensées des ailes de feu, et les jettent comme des traits brûlants dans l'âme du lecteur; une expression touchante des sentiments et des mœurs, qui se répand dans tous les discours comme le sang dans les veines, et lui communique avec une chaleur douce et continue , un air naturel et toujours animé, une variété charmante de couleurs et de tons, qui représente les nuances et les divers changements du sujet. Or, tous ces grands caractères de l'antique éloquence , pourrait-on les retrouver aujourd'hui dans les discours si pensés, si méthodiques, si bien raisonnes , dont l'esprit philosophique est le père et l'admirateur? Défendons-lui donc de sortir de la sphère des sciences, de porter dans les arts de goût sa tristesse et son austérité naturelle, son style aride et affamé. »

Bossuet aurait estimé un tableau ainsi tracé et colorié ; il aurait surtout applaudi à la magnificence du style que fait briller l'apologiste des vrais principes littéraires dans ce morceau plein de raison et d'intérêt. Quoique l'orateur comptât Fontenelle parmi ses juges, il n'en défendit pas avec moins de franchise et de force la cause du talent et du goût contre les invasions et les ravages du bel esprit, en présence de l'auteur ingénieux de la pluralité des mondes. Après l'avoir peint au milieu de ce tableau, où l'adresse et la circonspection des égards n'altère jamais la vérité de la ressemblance, il venge courageusement l'éloquence et la poésie de la sécheresse que les froids calculs de la philosophie voudraient subMJtuer dans ces deux riches domaines aux mouvements de l'âme et aux élans de l'imagination.

t Vous n'apportez, dit-il, dans l'empire du goût que des vérités

tranquilles, un tissu de réflexions inanimées : cela peut éclairer l'esprit; mais le cœur qui veut être remué, l'imagination qui veut être échauffée , restent dans une triste et fatiguante inaction. Une poésie morte et des discours glacés , voilà ce que l'esprit philosophique pourra tirer de lui-même : il enfante et ne peut donner la vie. Quel est donc ce philosophe téméraire [Houdart de la Motte) qui ose toucher avec le compas d'Euclide la lyre délicate cX sublime de Pindare et d'Horace? Blessée par une main barbare, cette lyre divine, qui renfermait autrefois dans son sein une si ravissante harmonie, ne rend plus que des sons aigres et sévères. Je vois naître des poëmes géométriquement raisonnes , et j'entends une pesante sagc-se chanter en calculant tous ses tons. Nouveau délire de la philosophie ! elle chausse le brodequin , et , montant sur un théâtre consacré à la joie , où Molière instruisait autrefois toute la France en riant , elle y va porter de savantes analyses du cœur humain , des sentences profondément réfléchies , un traité de morale en dialogue. »

Après avoir analysé l'esprit philosophique, et en avoir exposé le caractère et les propriétés , savoir, l'esprit de réflexion et le génie d'observation qu'il appelle les racines du talent de penser librement et en grand , en l'emonlant aux principes les plus généraux et les plus féconds de la vérité, le Père Guénard dévoile les abus et assigne les limites de ces puissantes facultés de la pensée dans les ouvrages de goût ainsi que dans les matières de religion. Rien peut-être en fait d'éloquence de raisonnement n'est supérieur au tableau dans lequel il expose les écarts de la raison sur les objets sacrés de la foi.

€ C'est dans la religion surtout que cette parole de saint Paul : Non plus sapere quàm oportet , doit servir de frein à la raison, et tracer autour d'elle un cercle étroit d'où le philosophe ne s'échappe jamais.

» Il est vrai que la sagesse incarnée n'est pas venue défendre à l'homme de penser, et qu'elle n'ordonne point à ses disciples de s'aveugler eux-mêmes. Aussi réprouvons-nous ce zèle amer et ignorant qui crie d'abord à l'iujpiété, et qui se hâte toujours d'appeler la foudre et Tanathème quand un esprit éclairé, séparant les opinions humaines des vérités sacrées de la religion , refuse de se prosterner devant les fantômes sortis d'une imaginalion faible et timide à l'excès , qui veut tout adorer, et comme dit un ancien, mettre Dieu dans les moindres bagatefles. Croire tout sans discernement c'est donc stupidité, je l'avoue; mais un

autre excès plus dangereux encore, c'est l'audace effrénée de la raison, c'est cette curiosité inquiète et hardie, qui n'attend pas, comme la crédulité stupide , que l'erreur vienne la saisir, mais qui s'empresse d'aller au-devant des périls, qui se plait à rassembler des nuages , à courir sur le bord des précipices, à se jeter dans les fdets que la justice divine a tendus, pour ainsi dire de toutes parts aux esprits téméraires. Là vien', ordinairement se perdre l'esprit philosophique.

ï Libre et hardi dans les choses naturelles, et pensant toujours d'après lui-même, flatté depuis longtemps par le plaisir délicat de goûter des vérités claires et lumineuses qu'il voyait sortir, comme autant de rayons , de sa propre substance, ce roi des sciences humaines se révolte aisément contre cette autorité qui veut captiver toute intelligence sous le joug de la foi, et qui ordonne aux philosophes même, à bien des égards, de redevenir enfants ; il voudrait porter dans un nouvel ordre d'objets sa manière de penser ordinaire ; il voudrait encore ici marcher de principe en principe , et former de toute la religion une chaîne d'idées générales et précises que l'on pût saisir d'un coup d'oeil ; il voudrait trouver, en réfléchissant, en creusant en lui-même, en interrogeant la nature, des vérités que la raison ne saurait révéler, et que Dieu a cachées dans les abîmes de sa sagesse ; il voudrait même ôter, pour ainsi dire, aux événements leur propre nature; et que des choses, dont l'histoire seule et la tradition peuvent être les garants, fussent revêtues d'une espèce d'évidence dont elles ne sont point susceptibles , de celte évidence toute rayonnante de lumière qui brille à l'aspect d'une idée, pénètre tout d'un coup l'esprit et l'enlève rapidement. Quelle absurdité! quel délire? Mais c'est une raison ivre d'orgueil qui s'évanouit dans ses pensées et que Dieu livre à ses illusions. Craignons une intempérance si funeste, et retenons dans une exacte sobriété cette raison qui ne connaît plus de retour quand une fois elle a franchi les bornes.

» Quelles sont donc , en matière de religion , les bornes où doit se renfermer l'esprit philosophique? il est aisé de le dire : la nature elle-même l'avertit à tout moment de sa faiblesse, et lui marque en ce genre les étroites limites de son intelligence. Ne sent-il pas, à chaque instant , quand il veut avancer trop avant, ses yeux s'obscurcir et son flambeau s'éteindre? c'est là qu'il faut s'arrêter. La foi lui laisse tout ce qu'il peut comprendre : elle ne lui ôte que les mystères et les objets impénétrables. Ce partage doit-il irriter la raison? les chaînes qu'on lui donne ici sont aisées

à porter et ne doivent paraître trop pesantes qu'aux esprits vains et légers. Je dirai donc aux philosophes : Ne vous agitez point contre ces mvstères que la raison ne saurait percer; attachez-vous à l'examen de ces vérités qui se laissent approcher, qui se laissent en quelque sorte toucher et manier, et qui vous répondent de toutes les autres; ces vérités sont des faits éclatants et sensibles, dont la religion s'est comme enveloppée tout entière, afin de frapper également les esprits grossiers et subtils. On livre ces faits à votre curiosité : voilà les fondements de la religion; creusez donc autour de ces fondements ; essayez de les ébranler; descendez avec le flambeau de la philosophie jusqu'à cette pierre antique, tant de fois rejetée par les incrédules, et qui les a tous écrasés; mais lorsqu'arrivés à une certaine profondeur, vous aurez trouvé la main du Tout-Puissant, qui soutient, depuis l'origine du monde, ce grand et majestueux édifice, toujours affermi parles orages même et le torrent des années , arrêtez-vous enfin et ne creusez pas jusqu'aux enfers. La philosophie ne saurait vous mener plus loin sans vous égarer : vous entrez dans les abîmes de l'infini ; elle doit ici se voiler les yeux comme le peuple, adorer sans voir, et remettre l'homme avec confiance entre les mains de la foi. La religion ressemble à cette nuée miraculeuse, qui servait de guide aux enfants d'Israël dans le désert : le jour est d'un côté, et la nuit de l'autre. Si tout était ténèbres, la raison, qui ne verrait rien, s'enfuirait avec horreur loin de cet affreux objet ; mais on vous donne assez de lumière pour satisfaire à un œil qui n'est pas curieux à l'excès : laissez donc à Dieu cette nuit profonde où il lui plaît de se retirer, avec sa foudre et ses mystères. Mais vous direz peut-être : je veux entrer avec lui dans la nue; je veux le suivre dans les profondeurs où il se cache : je veux déchirer ce voile qui me fatigue les yeux, et regarder de plus près ces objets mystérieux qu'on écarte avec tant de soin : c'est ici que votre sagesse est convaincue de folie, et qu'à force d'être philosophe , vous cessez d'être raisonnable. Téméraire philosophe , pourquoi vouloir atteindre à des objets plus élevés au-dessus de toi, que le ciel ne l'est au-dessus de la terre? pourquoi ce chagrin superbe de ne pouvoir comprendre l'infini? Ce grain de sable que je foule aux pieds, est un abîme que tu ne peux sonder, et tu voudrais mesurer la hauteur et la profondeur de la sagesse éternelle? et tu voudrais forcer l'être qui renferme tous les êtres à se faire assez petit, pour se laisser embrasser tout entier par cette pensée, trop étroite pour embrasser un atome? La simplicité crédule du vulgaire ignorant fut-elle

jamais aussi déraisonnable que cette orgueilleuse raison qui veut s'élever contre la science de Dieu ? »

Le P. Guénard était né à Damblain (1726), village du département des Vosges , près Bourmont. Dès l'âge de seize ans, il entra chez les jésuites, après avoir fait ses études avec un succès brillant dans leur collège de Pont-à-Mousson. Devenu très-savant dans les langues anciennes , et dans la littérature sacrée et profane, il se livrait à l'enseignement depuis plusieurs années , lorsqu'il remporta le prix de l'académie française dans la séance publique du 25 août 1755. Ce triomphe fut d'autant plus honorable, que l'orateur, pour emporter l'assentiment des juges, avait à vaincre des préjugés funestes. Les académiciens philosophes ne purent refuser leur admiration au talent sublime, qui défendait devant eux avec une sainte et noble fierté les divins enseignements de la foi. Un pareil succès semblait annoncer d'autres ouvrages. Mais le P. Guérard n'a rien publié depuis, ni dans le même genre, ni dans aucun autre. Un de ses amis lui demandant pourquoi il gardait un silence dont les philosophes eux-mêmes étaient étonnés. « J'avais consacré mes veilles, répondit-il, à la gloire de mon ordre : ce corps vient d'être détruit, il n'y a plus pour moi de gloire à acquérir; je veux mener une vie obscure et ignorée. » Il parait cependant que les intérêts de la religion lui firent prendre une autre résolution. Il se proposa d'attaquer l'encyclopédie, et de préparer, en travaillant sur ce sujet, une apologie du christianisme. Mais, durant les orages de la révolution, il se crut malheureusement obligé, pour conserver sa vie, et peut-être aussi pour ne pas exposer les personnes qui lui avaient donné un asile (il s'était retiré auprès de madame de Beauveau-Desarmoises, à Fléville, près Nancy), il se crut obligé de brûler, sous le régime de la terreur, l'unique manuscrit de ce grand ouvrage, qui lui avait coûté trente ans de travail. Il mourut au commencement de 1806, à l'âge de quatre-vingts ans.

Rousseau. (1712 — 1778.)

Rousseau, dans un sujet paradoxal, ne pouvait, malgré son génie, produire un aussi beau chef-d'œuvre que le discours sur l'esprit philosophique. Il a sans doute de l'enthousiasme, mais cet enthousiasme est factice; son éloquence n'est qu'un jeu de son esprit, et un effort de son imagination. D'ailleurs le défaut de logique se fait sentir à chaque page, et, pour réfuter l'orateur,

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