‹ Histoire de l'éloquenceChapitre 67 sur 77 · ROUSSEAU · texte numérisé non relu

ROUSSEAU

il suffit presque toujours de l'opposer à lui-même. Ainsi, en admirant le célèbre discours contre les lettres, nous croyons cependant qu'il a été trop loué.

c Pendant l'été de 1749, dit un écrivain, Rousseau, allant visiter son ami Diderot, détenu au donjon de Vinrennes, lut dans le Mercure de France , qu'il portait pour se distraire en route, la question proposée par l'académie de Dijon : si le progrès des sciences et des arts a contribué â corrompre ou à épurer les tnœurt. f Si jamais quelque chose, dit Rousseau, a ressemblé à une inspiration, c'est le mouvement qui se fit en moi à cette lecture : toutà-coup je me sens l'esprit ébloui de mille lumières; une violente palpitation m'oppresse , soulève ma poitrine : ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un des arbres de l'avenue , et j'y passe une demi-heure dans une telle agitation, qu'en me relevant je vis mes vêtements mouillés de mes larmes, sans avoir senti que j'en répandais. < Revenu de son extase, il écrivit au crayon , sous le même chêne, la prosopopée de Fabricius , qu'il s'empressa de montrer à Diderot. Celui-ci l'engage à concourir pour le prix, et lui conseille de soutenir, comme plus piquante, l'opinion contraire aux lettres.* Jean-Jacques se met à l'œuvre, et compose cette brillante déclamation qui a tant fait de bruit, et dont l'auteur porte lui-même ce jugement : « Cet ouvrage, plein de chaleur et de force, manque absolument d'ordre et de logique : de tous ceux qui sont sortis de ma plume, c'est le plus faible de raisonnement et le plus pauvre de nombre et d'harmonie; mais avec quelque talent qu'on puisse être né, l'art d'écrire ne s'apprend pas tout d'un coup. »

Le plus beau passage du discours de Rousseau est sans contredit la prosopopée de Fabricius.

c 0 Fabricius, s'écrie-t-il, qu'eût pense votre grande âme, si, pour votre malheur, rappelé à la vie , vous eussiez vu la face pompeuse de celte Rome sauvée par votre bras , et que votre nom respectable avait plus illustrée que toutes ses conquêtes? t Dieux! eussiez-vous dit, que sont devenus ces toits de chaume et ces foyers rustiques qu'habitaient jadis la modération et la vertu? quelle splendeur funeste a succédé à la simplicité romaine? quel est ce langage étranger? quelles sont ces mœurs efféminées? que signifient ces statues, ces tableaux, ces édifices? Insensés, qu'a-

* Quel parti prendrer-vous, lui disait-il ' — Celui drs leltrM. — Non, c'est le pont aux Anes ; prene: le parti <ontrair<i, *l vous Terrez quel bruit tous ferez.

vez-vous fait? Vous, les maîtres des nations, vous vous êtes rendus les esclaves des hommes frivoles que vous avez vaincus? ce sont des rhéteurs qui vous gouvernent! c'est pour enrichir des architectes , des peintres , des statuaires et des histrions , que vous avez arrosé de votre sang la Grèce et l'Asie ! les dépouilles de Carthage sont la proie d'un joueur de flûte ! Romains, hâtezvous de renverser ces amphithéâtres : brisez ces marbres ; brûlez ces tableaux ; chassez ces esclaves qui vous subjuguent, et dont les funestes arts vous corrompent ! Que d'autres nations s'illustrent par de vains talents : le seul talent digne de Rome, est celui de conquérir le monde, et d'y faire régner la vertu. Quand Cynéas prit notre sénat pour une assemblée de rois, il ne fut ébloui ni par une vaine pompe, ni par une élégance recherchée. Il n'y entendit point cette éloquence frivole, l'étude et le charme des hommes futiles. Que vit donc Cynéas, de majestueux? 0 citoyens ! il vit un spectacle que ne donneront jamais vos richesses ni tous vos arts : le plus beau spectacle qui ait jamais paru sous le ciel : l'assemblée de deux cents hommes vertueux, dignes de commander à Rome et de gouverner la terre. »

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