CHAPITRE SECOND
DE l'éloquence ACADÉ3IIQUE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
Le Collège de France et la Sorbonne. — Morceaux choisis do M. Villoniain. — Discours prononcés aux distributions de prix : M. Parisis. — Uédexions sur l'éloquence académique.
Au commencement de ce siècle l'éloquence académique a vu s'élever pour elle de nouveaux théâtres. Les cours d'éloquence , d'histoire , de philosophie , élahlis au collège de France ou à la Sorbonne , ont donné à d'habiles professeurs le moyen d'attirer un brillant concours , et de se faire une éclatante renommée. On sait avec quel enthousiasme , sous la restauration , les leçons de MM. Villemain , Guizot et Cousin étaient accueillies par la jeunesse nombreuse qui venait les entendre. Aujourd'hui d'autres professeurs onl pris leur place , et plusieurs d'entre eux sont également suivis par une foule empressée. Nous n'énumércrons pas ici les beautés diverses qu'on doit admirer en eux , ni les défauts qu'on peut leur reprocher. Nous ferons seulement une observation générale : tous ces orateurs qui se sont illustrés depuis quarante ans , ont dû en partie leurs succès à l'éloignemcnt qu'ils ont montré pour les principes glaçants et pour les préjugés mesquins de la philosophie du dix-huitième siècle. Le matérialisme fiétrit les âmes et étouffe les sentiments nobles, comme il détruit toutes les idées sublimes. Le spiritualisme, au contraire, aide au développement des facultés de l'homme , et favorise les inspirations du génie. L'éloquence, comme la poésie, est fille du ciel : elle s'égare, ou , pour mieux dire, elle n'existe plus, aussitôt, qu'oubliant la grandeur de son origine , elle borne sa pensée à ce qui tient à la terre. Honneur donc aux hommes de talent, qui ont su puiser à des sources plus pures, et qui sont venus parler à la jeunesse un autre langage que celui de Voltaire ! En rentrant dans les voies du vrai, ils sont rentrés dans celle du beau. Mais nous devons le dire , le plus souvent ils se sont arrêtés
aux pieds de la montagne sainte où ils pouvaient entendre des oracles; ils ont oublié le Dieu de Sinaï , pour donner leur encens à des dieux étrangers. Une raison sans règle a été leur guide, et elle les a égarés , comme elle en avait égaré tant d'autres. Tantôt, ils n'ont été que philosophes sans être chrétiens, tantôt ils n'ont été que chrétiens sans être catholiques. Aussi rien de fixe dans leur enseignement, mais le vague et l'incertitude, quelquefois même l'injustice et la calomnie. Ils n'ont point cette conviction de la foi qui est nécessaire pour soutenir le génie , et pour diriger son vol.
Quoiqu'il en soit, leurs leçons n'ont jamais été si éloquentes que lorsqu'ils ont rendu justice au catholicisme, célébré ses bienfaits , loué ses grands hommes et admiré ses institutions.
A côté de ces orateurs, il en est d'autres qui honorent notre Eglise et qui lui appartiennent. Nous devons citer avec une distinction particulière M. Ozanam , qui occupe la chaire de littérature étrangère, et M. l'abbé Cœur, qui a rempli pendant quelque temps celle d'éloquence sacrée. Leurs paroles ont obtenu des applaudissements dans le monde littéraire. Elles ont montré qu'il y a toujours une vigueur nouvelle dans les idées que l'on emprunte à la religion.
Nous ne craignons pas de le dire : si un jour l'épiscopat français, de concert avec le souverain pontife, peut ériger dans notre patrie, dans le sein delà capitale, une université catholique, avec toutes les sortes d'enseignement que réclament les besoins du siècle; alors les connaissances humaines brilleront d'un éclat tout nouveau ; alors , le sceptre de la science , remis entre les mains de la religion, n'en sera que plus pur et plus resplendissant; car c'est à elle qu'il appartient de le porter avec majesté. On verra surgir des hommes de talent, qui surpasseront en enthousiasme tous les orateurs qui se sont fait admirer jusqu'à ce jour; jls auront une éloquence plus réelle, parce qu'elle sera soutenue par des doctrines plus fécondes en inspirations. Si quelqu'un pouvait traiter nos paroles d'une vaine conjecture et d'un préjugé de parti; qu'il jette un regard sur le passé, il verra que le catholicisme a présidé au développement de l'esprit humain , qu'il a été le berceau des arts dans les sociétés modernes , qu'il a hâté leurs progrès, et que partout, en un mot, où son action n'a pas été entravée, il a conduit à grands pas l'humanité dans la route du beau et de la perfection. Voilà quelle a été son influence dans le passé , pourquoi n'en serait-il pas de même dans l'avenir?
M. VILLEMAI?». 293
HOnCEAUX CHOISIS DE M. VlLLEMAl».
La France après la révolution.
« La France offrait alors un des spectacles les plus curieux dans rhistoire morale des peuples. La lassitude du crime avait amené des lois plus douces ; une sorte de trêve avait suspendu les vengeances civiles : dans cet intervalle , l'ordre social essayait de renaître, les maux s'oubliaient rapidement; on se hâtait d'espérer, et de se confier au sol tremblant de la France. Une joie frivole et tumultueuse s'était emparée des âmes, comme par l'étonnement d'avoir survécu, et l'on célébrait des fêtes sur les ruines. Ainsi, dans les campagnes ravagées par le Vésuve , quand le torrent de flamme a détruit les ouvrages et les habitations des hommes, bientôt la sécurité succède au péril; on se réunit, oa se rapproche , et l'on bâtit de nouvelles demeures avec les laves refroidies du volcan. > {Discours de réception à l'académie).
Bonaparte.
t Des bords du Nil, un homme avait reparu; déjà célèbre par de grands succès dans les combats, illustré même par les revers d'une expédition lointaine et merveilleuse ; habile à tromper comme à vaincre, et jetant sur son retour fugitif tout l'éclat d'une heureuse témérité. Sa jeunesse et son audace semblaient lui donner l'avenir. Ce luxe militaire de l'Orient , qu'il ramenait avec lui comme un trophée , ces drapeaux déchirés et vainqueurs , ces soldats qui avaient subjugué l'Italie , et triomphé sur le Thabor, et aux pieds des Pyramides ; toute cette gloire de la France , qu'il appelait sa gloire, répandait autour de son nom un prestige trop dangereux chez un peuple si confiant et si brave. Il avait rencontré , il avait saisi le plus heureux prétexte pour le pouvoir absolu; de longs désordres à réparer! Son ardente activité embrassait tout, pour tout envahir. Génie corrupteur, il avait cependant rétabli les autels ; funeste génie , élevé par la guerre , et devant tomber par la guerre , il avait pénétré d'un coup-d'œil l'importance du rôle de législateur; il s'en était rapidement emparé dans l'intervalle de deux victoires , et, dès-lors , au bruit des armes, il allait exhausser son despotisme sur les bases de la soeiété , qu'il avait raffermies. On n'apercevait encore que le rc-
tour de l'ordre et l'espérance de la paix. Les maux de l'ambition, l'orgueilleuse tyrannie d'une guerre éternelle , le mépris calculé du sang français, l'oppression de tous les droits publics se développèrent plus lentement , comme de fatales conséquences qu'enfermait l'usurpation , mais qu'elle n'avait pas d'abord annoncées. > (Ibidem).
Bossue t.
c Un homme s'est rencontré , qui a rehaussé la gloire des lettres françaises; supérieur à tous, par le génie; grand, majestueux, sublime; doué de cette audace indépendante, qui dédaigne de se traîner sur des traces étrangères ; c'est ce Bossuet , plus véhément, plus élevé que Démosthène , que Cicéron , et en qui la religion chrétienne semble avoir montré quelle est sa puissance pour accroître les forces de l'esprit humain , pour échauffer l'orateur. 0 loi! qui fais la gloire de notre patrie, nous ne craignons pas de t'opposer à tout ce qu'ont produit Rome et la Grèce , et nous demandons avec confiance qui l'on oserait te comparer? Car c'est à toi , à toi seul, qu'a été donné tant d'éloquence : soit que tu peignes les déplorables calamités qui affligent les peuples, et les indignes traitements faits à la majesté des reines , et qu'instruisant les maîtres de la terre par d'augustes enseignements , tu leur fasses lever les yeux vers le ciel , et que tu leur montres le Roi de l'univers conduisant du haut de son trône ces terribles révolutions ; soit que tu répandes des larmes sur le sort de la fille des rois , enlevée à la fleur de l'âge par une mort prématurée , et qu'au milieu des sanglots et des gémissements qui éclatent de toutes parts , tu paraisses toi-même pénétré d'une profonde affliction , et troublé d'un accident si étrange ; soit qu'embouchant la trompette, et paraissant célébrer la victoire au sortir du combat , tu t'élances au milieu du fracas des armes, et que tu égales, par l'incroyable vivacité de tes transports , les mouvements rapides et impétueux du prince de Condé; tant qu'enfin cette ardeur s'éteigne, et que, devenu plus tranquille , tu nous représentes la mort résignée du héros chrétien , et qu'à la suite de tout ce cortège , que tu appelles à ses funérailles, tu viennes enfin, après tous, rendre les derniers devoirs au tombeau d'un prince si regretté , laissant couler tes larmes , et songeant à ta propre mort. Je te salue , ô toi , le père de l'éloquence française, le docteur de la vraie sagesse, l'appui de la religion chrétienne ! Toi seul , nous as donné le modèle de celle éioipicnce màlc et nerveuse des anciens ; c'est à toi
M. viLLEMAirr. 295
seul que nous devons de ne pas le céder en génie à ceux dont nous avons égalé les hauts faits. > (Discours prononcé en 1812 à la distribution des prix des quatre lycées de Paris. Traduit du latin).
Éloquence chrétienne au XVI I" siècle.
L'éloge de Bossuet se retrouve dans le tableau que trace M. Villemain de l'éloquence chrétienne au dix-septième siècle.
€ Balzac avait mis dans la langue française la correction , la noblesse et l'harmonie. Retz y jeta la verve et le mouvement de son imagination impétueuse. Il n'y a pas encore de grands orateurs; mais, si je puis parler ainsi, la langue est préparée pour les recevoir; et la France saura les entendre. Qu'il s'élève des hommes de génie ; qu'ils choisissent le sujet qui parle le plus hautement au cœur de leurs contemporains et vous verrez se renouveler les prodiges et la puissance de la tribune antique. L'éloquence qui maîtrise le cœur de l'homme , lui est l'éciproquement soumise. Pour montrer toute sa force, pour atteindre son plus haut point de sublime, elle doit s'exercer sur l'intérêt général, sur l'affection la plus vive du peuple qui l'écoute. Dans l'antiquité , le plus grand intérêt, la plus puissante affection, c'était la liberté; dans le 17* siècle, ce fut la religion. C'était en touchant cette partie sensible et féconde du cœur humain , que l'éloquence pouvait élever une tribune à côté de celle de Démosthènes. L'éloquence religieuse, voilà l'immortelle couronne du siècle de Louis XIV. La langue était assez épurée pour n'avoii* plus besoin que de hautes pensées. Les poètes, ces devanciers ordinaires des orateurs, étaient déjà venus; 3Ialherbe avait enseigné l'harmonie; et Corneille élevait les âmes , en leur montrant le sublime , qui semblait disparu du monde depuis qu'il n'y avait plus de Romains. Pour créer des orateurs, il ne fallait qu'un grand intérêt social, une grande passion : ce grand intérêt fut Dieu , la révélation et l'éternité; et comme il n'y avait jamais eu de pareilles questions agitées dans la tribune antique, jamais on n'avait entendu si haute éloquence. Les philosophes de la Grèce énoncèrent, dans l'enceinte de leurs écoles , quelques grandes vérités morales ; et Platon avait eu de sublimes pressentiments sur les destinées humaines. Mais ces idées, mêlées d'erreurs et enveloppées de ténèbres, divulguées à voix basse depuis la mort de Socrate, ne s'adressaient pas à la loulc du peuple; et dans ces gouvernements si favorables en
apparence à la dignité de l'homme , on ne faisait rien pour lui apprendre ses devoirs et ses immortelles espérances. Le christianisme élevait une tribune, où les plus sublimes vérités étaient annoncées hautement pour tout le monde , où les plus pures leçons de la morale étaient rendues familières à la multitude ignorante ; tribune formidable , devant laquelle s'étaient humiliés les empereurs souillés du sang des peuples; tribune pacifique et tutélaire qui, plus d'une fois, donna refuge à ses mortels ennemis; tribune où furent longtemps défendus des intérêts partout abandonnés, et qui, seule, plaide éternellement la cause du pauvre contre le riche, du faible contre l'oppresseur, et de l'homme contre lui-même.
» Là, tout s'ennoblit et se divinise ; l'orateur, maître des esprits qu'il élève et qu'il consterne tour à tour, peut leur montrer quelque chose de plus grand que la gloire, et de plus effrayant que la mort; il peut faire descendre du haut des cieux une éternelle espérance sur ces tombeaux, où Périclès n'apportait que des regrets et des larmes. Si, comme l'orateur romain, il célèbre les guerriers de la légion de Mars, tombés au champ de bataille, il donne à leurs âmes cette immortalité que Cicéron n'osait promettre qu'à leur souvenir; il charge Dieu lui-même d'acquitter la reconnaissance de la patrie. Veut-il se renfermer dans la prédication évangélique : cette science de la morale, cette expérience de l'homme, ces secrets des passions, élude éternelle des philosophes et des orateurs anciens, doivent être dans sa main. C'est lui, plus encore que l'orateur de l'antiquité, qui doit connaître tous les détours du cœur humain, toutes les vicissitudes des émotions, toutes les parties sensibles de l'âme, non pour exciter ces affections violentes, ces animosités populaires, ces grands incendies des passions , ces feux de vengeance et de haine où triomphait l'antique éloquence, mais pour apaiser, pour adoucir, pour purifier les âmes. Armé contre toutes les passions , sans avoir le droit d'en appeler aucune à son secours , il est obligé de créer une passion nouvelle, s'il est permis de profaner, par ce nom , le sentiment profond et sublime qui, seul, peut tout vaincre et tout remplacer dans les cœurs , l'enthousiasme religieux qui doit donner à son accent, à ses pensées, à ses paroles, plutôt l'inspiration d'un prophète que le mouvement d'un orateur.
» A cette image de l'éloquence apostolique, n'avez-vous pas reconnu Bossuct? Grand homme , ta gloire vaincra toujours la monotonie d'un éloge tant de fois entendu. Le privilège du sublime to fut donne; et rien n'est inépuisable comme l'admi-