M. VILLEMAIN
ration que le sublime inspire. Soit que tu racontes les renversements des Etats, et que tu pénètres dans les causes profondes des révolutions , soit que tu verses des pleurs sur une jeune femme mourante au milieu des pompes et des dangers de la cour, soit que ton âme s'élance avec celle de Condé et partage l'ardeur qu'elle décrit; soit que, dans l'impétueuse richesse de les sermons à demi préparés tu saisisses , tu entraines toutes les vérités de la morale et de la religion, partout tu agrandis la parole humaine, tu surpasses l'orateur antique; tu ne lui ressembles pas. Réunissant une imagination plus hardie, un enthousiasme plus élevé, une fécondité plus originale , une vocation plus haute , tu semblés ajouter l'éclat de ton génie à la majesté du culte public, et consacrer encore la religion elle-même. Grand homme, peut-on parler d'éloquence sans commencer et finir par ton nom? Orateur invincible , écrivain inimitable , que ton image brille dans cette enceinte , pour être l'inspiration toujours présente de notre enseignement et de nos auditeurs!
» Aussitôt que Bossuet a paru, l'éloquence semble se communiquer et se répandre; et quoiqu'il garde seul la prééminence du sublime, de grands orateurs naissent à son exemple. Ceux même qui, jusque-là, demeuraient dans les ténèbres du mauvais goût, atteints de cette vive lumière essaient d'en réfléchir l'éclat. Ainsi, lorsque les tribus captives revinrent à Jérusalem, à peine le feu sacré, qui paraissait éteint et couvert d'une sombre vapeur, eut-il été tiré de son asile, et placé sous les rayons du soleil naissant, qu'il s'alluma soudain, et jeta partout des flammes éclatantes. Telle est l'influence d'un grand homme : il anime le génie de ceux qu'il éclaire. Mascaron , dont le talent était d'abord étouffé par l'affectation et la barbarie, lorsqu'il eut entendu Bossuet, se je!a dans les routes delà haute éloquence ouverte devant lui. Fléchier y marcha d'un pas sûr et, pour ainsi dire, mesuré. Près de lui paraît Larue, inégal et négligé. Mais comme il a quelquefois approché de Bossuet, on est forcé de croire qu'il avait du génie.
» Bossuet , dans la foule de ses sermons, rapidement conçus, se livrant à l'ardeur de son imagination et de sa foi, avait commandé la conviction par l'enthousiasme. Bourdaloue fit de l'éloquence évangélique un art profond et régulier. C'est l'athlète de la raison combattant pour la foi. Dans l'ordonnance de ses preuves, dans le choix des dcveioppemcnls, dans l'inépuisable fécondité de sa logique, il a retrouvé ce génie de l'invention, qui formait la faculté dominante de l'orateur politique ou judiciaire, faculté peut-être plus rare que celle imagination de style, qui se ren-
contre quelquefois avec l'impuissance de saisir et d'enchaîner les parties diverses d'un ensemble unique. N'y aurait-il pas, Messieurs une apparente singularité à éprouver, sur un sermon de Bourdaloue, la justesse des règles que Cicéron établissait pour l'ordonnance et la progression d'une attaque judiciaire? Non, sans doute ce ne sont pas deux genres inconnus l'un à l'autre, que j'aurai bizarrement confondus ; c'est l'unité de la logique qui se manifestera dans la diversité de ses applications; et quand vous verrez Bourdaloue traiter trois fois un même sujet et trois fois inventer une nouvelle combinaison de raisonnements et de preuves vous reconnaîtrez le vrai génie de l'orateur. Mais en admirant cet art prodigieux, peut-être nous nous demanderons si la perfection de l'orateur évangélique doit être de surpasser en vigueur de raison nements les logiciens de l'antiquité. Nous chercherons par d'instructives comparaisons à nous éclairer sur le véritable génie de l'éloquence sacrée; nous interrogerons cette autre antiquité qui commence au milieu de l'avilissement de la Grèce et de Rome l'antiquité chrétienne qui, par un prodige inouï dans l'histoire de 1 esprit humain, relève les arts, tandis que la décadence des empires suivait son cours, comme pour montrer que la grandeur toute morale du Christianisme ne devait rien à la fortune. Accoutumes à chercher les chefs-d'œuvre du génie dans les époques de gloire et de prospérité, nous serons étonnés de voir Chrysostôme et Grégoire deNazianze, au mib^eu de l'invasion des Barbares Mais ces hommes, nés dans des temps malheureux qu'ils surmontaient par leur religion et leur génie, nous paraîtront dignes de donner des leçons d'éloquence au siècle de Bossuet et de Louis XIV, au siècle le plus savant et le plus poli de l'Europe moderne. » Sans doute ils n'ont pas su toujours se séparer de leurs contemporains; quelquefois même ils ont parlé dans le style bizarre de leur siècle, pour s'en faire mieux entendre. Mais que d'inspirations oratoires n'ont-ils pas trouvées dans la grandeur de leur mission ! Plus rapprochés de la naissance du Christianisme , ils semblent encore porter sur le front la langue de feu des apôtres. N'étant pas, comme nos orateurs sacrés, dans une possession paisible de quinze siècles, ils ont toute l'activité d'une lutte journalière et tout l'enthousiasme d'une récente victoire : on entend leurs cris de triomphe et de joie. Il ne leur suffît pas de terrasser ces passions qui, suivant Bossuet, feraient de nos cœurs un temple d idoles. Les temples même et les idoles sont debout. Julien ks protège de sa puissance et de ses écrits. La philosophie se soulève en faveur des fables antiques. Le peuple, rendu plus opiniâtre par
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ses malheurs , redemande ses dieux. Les orateurs sacrtis sont partout; ils résistent à Galérius, ils répondent à Symmaque; ils pleurent sur Théodose et sur Valentinien ; ils justifient le Christianisme devant les nations qui l'accusent ; ils demandent à Genseric d'épargner le genre humain. Dans le débordement des plus effroyables calamités, dans la désolation de l'empire, ils paraissent au milieu des hommes pour leur défendre de désespérer ; et ils entreprennent de consoler l'univers, qu'ils veulent conquérir.
i> Voilà les intérêts qui donnent aux Pères de l'Eglise une grandeur, un naturel , un enthousiasme que Fénélou regrettait de ne pas trouver dans la logique éloquente de nos prédicateurs modernes. Sans doute ces intérêts ne sauraient être suppléés. Mais Fénélon lui-même a montré qu'une imagination vive et touchante pouvait répandre encore sur la chaire évangélique quelque chose de cette inspiration primitive. Son admirable sermon sur les missions, rapproché de la doctrine qu'il expose dans ses dialogues sur l'éloquence, et comparé aux grands exemples des Pères de l'Eglise , pourra nous apprendre ce qui manque au génie de Bourdaloue. Massillon terminera ce parallèle; et, puisque nous essayons d'examiner les chefs-d'œuvre de la chaire sous un point de vue profane, nous appliquerons à ce grand orateur les préceptes de l'antiquité sur Télocution et sur le pathétique. Ainsi, Messieurs, tout l'art des anciens rhéteurs se trouvera justifie par des applications qu'ils n'avaient pas eux-mêmes prévues. Le style, le choix, la vivacité des images, l'enchaînement facile des périodes, le charme varié de l'harmonie , tout ce que Cicéron demandait à l'orateur, est réalisé par Massillon. Dans la diversité des deux langues, c'est le style de Cicéron lui-même. Les affections douces, les mouvements persuasifs viennent animer cette régularité de langage ; et la lumière orientale des prophètes y répand une teinte d'originalité, sagement adoucie par la perfection de l'élcgance et du goût. >