ORAISONS FUNEBRES DE BOSSCET
Un littérateur célèbre parle ainsi des oraisons funèbres de Bossuet :
« Depuis la première ligne de l'exorde jusqu'à la dernière de la péroraison , l'orateur, dans chacune de ces compositions , est comme emporté par un enthousiasme non interrompu , qui exclut, au premier coup-d'œil, toute idée d'art, d'arrangement, de préméditation ; son sujet le tourmente, et l'échauffé, et l'entraîne; il ne lui permet pas de prendre haleine. C'est beaucoup pour les autres orateurs d'obtenir, dans la durée d'un discours , quelques moments d'une heureuse inspiration; ce n'est rien pour Bossuet : les élans de sa verve oratoire semblent naître les uns des autres ; tout est mouvement , tout est chaleur, tout est vie ; et , dans les instants où redouble son ardeur, où cet aigle déploie ses ailes avec plus d'audace, les limites de l'éloquence proprement dite deviennent pour lui trop étroites; il les franchit; il entre dans la sphère de la poésie; il monte jusqu'aux régions les plus élevées de cette sphère ; il s'y soutient au niveau des poètes les plus audacieux : ce n'est plus le rival de Démosthène , c'est celui de Pindare. Quelques endroits de ses oraisons funèbres sont vraiment des morceaux lyriques. Le don de l'inspiration , on peut l'affirmer, ne fut accordé à aucun orateur aussi pleinement qu'à Bossuet ; et quand on songe que son enthousiasme , dans des ouvrages d'une assez grande étendue , ne connaît ni langueur, ni repos, on est frappé de ce privilège extraordinaire, comme d'un de ces phénomènes qui étonnent la nature et qui déconcertent ses lois.
» On chercherait vainement à saisir et à développer toutes les causes de ce prodige. Elles resteront , pour la plupart , éternellement cachées dans les profondeurs du génie; mais on peut en apercevoir quelques-unes : c'est l'abondance de ses idées, qui
produit dans BosstiCt l'abondance de ses mouvements et la riche variété de ses expressions. Ses oraisons funèbres ne sont pas seulement des discours théologiques et religieux : les plus grandes vues de la politique s'y mêlent aux instructions du christianisme ; on y reconnaît toujours l'auteur du discours sur l'Histoire universelle. Bossuet n'était pas seulement un père de l'Eglise; ce titre, qui lui fut décerné par un de ses plus illustres contemporains, dans la solennité d'une séance publique de l'académie française , ne le représente pas tout entier. Cet esprit vaste et perçant, qui embrassait toute la théorie de la religion chrétienne et qui en sondait tous les abîmes , avait aussi pénétré dans tous les mystères du gouvernement des Etats. Voyez de quels traits , de quelles couleurs il peint les personnages qui se sont montrés avec éclat dans l'administration des empires, ou dans les factions, les cabales et les troubles civils. La religion et la politique sont les deux grands pivots sur lesquels roulent principalement toutes les choses humaines : ce sont les deux intérêts qui touchent le plus puissamment les hommes ; et ces deux intérêts , étroitement rapprochés entre eux , et se fortifiant en quelque façon l'un par l'autre , sont les ressorts toujours agissants de l'éloquence de Bossuet : ils animent sans cesse ses discours ; sans cesse ils lui fournissent des considérations contrastées , qui répondent à toutes les oppositions du cœur, et qui sont bien supérieures à ces antithèses de l'art, propres uniquement à flatter l'esprit ou à séduire l'oreille. Marchant à grands pas, comme s'exprime saint Chrysostôme, sur les hauteurs de la religion , tantôt il lève ses regards vers le ciel , tantôt il les reporte et les rabaisse vers la terre ; il semble tantôt converser avec les puissances célestes , tantôt interroger les destinées du monde visible; tout à la fois prophète, père de l'Eglise, grand politique , historien sublime, Bossuet est un des hommes qui ont le mieux compris tout ensemble , et les affaires humaines, et les choses divines, et le christianisme, et la politique. Cette double science est, sans contredit, une des sources de cette éloquence singulière qui le caractérise et qui le place hors de toute comparaison , comme elle l'élève au-dessus de toute rivalité.
> L'inspiration perpétuelle qui l'agite et qui semble le troubler, cet enthousiasme qui se communique au lecteur et qui l'cniiTC lui-même , a pu faire croire que la marche oratoire de Bossuet était beaucoup plus impétueuse que régulière , et qu'il a mis dans ses discours beaucoup moins de méthode que de génie. Sa méthode en effet est peu sensible , mais elle n'en est pas moins
réelle : un si ^rand dialecticien pouvait-il jamais se laisser entraîner au hasard hors des bornes d'une logique exacte?.... Les plans de Bossuet, dans ses oraisons funèbres, sont simples aussi bien que ses textes ; mais si l'on veut y faire attention , on reconnaîtra qu'il les suit avec scrupule , qu'il en remplit toutes les divisions, qu'il en creuse également toutes les parties, et que jamais, dans les mouvements les plus inattendus de son essor, il ne perd de vue la route qu'il s'est tracée. Cette espèce de découverte est même une satisfaction tranquille que la lecture réiléchie de ses chefs-d'œuvre ajoute au ravissement qu'ils causent d'abord, et au charme tumultueux des premières impressions. On aime avoir que, dans cette tourmente du génie, il est toujours sûr de sa marche, il reste toujours maître de lui-même : l'idée de sa puissance s'en accroît^ et il semble que l'ascendant qu'il exerce en soit plus légitime et plus doux.
> Quelques amateurs du fini , qui le confondent avec la perfection ^ parce que ces deux mots, au premier coup d'œil , présentent à peu près la même idée , voudraient faire à Bossuet un reproche sérieux de plusieurs défauts qu'ils remarquent dans son élocution; mais le concevrait-on avec une élégance plus soutenue, avec une correction plus sévère, avec une harmonie plu3 scrupuleuse ? Tout ce qui paraîtrait appartenir plus particulièrement à l'art , ne semblerait-il pas en quelque sorte pris sur soij génie? où serait cet air d'improvisation, d'inspiration soudaine qui lui est propre , et qu'on retrouve toujours avec tant de plaisir dans ses ouvrages mêmes les plus travaillés? La médiocrité soigneuse peut atteindre au fini ; mais elle est toujours loin de la perfection; le génie, même avec des fautes, peut en être voisin, parce qu'il réunit un plus grand nombre des conditions qui la constituent; à peine s'aperçoit-on de ce qui manque à Bossuet ; on n'est frappé que des beautés extraordinaires qui , de toutes parts , éclatent dans ses compositions, et ce que son style peut quelquefois offrir de défectueux , semble même concourir à l'effet et à l'illusion oratoire ; ce sont les choses qui occupent cet esprit grave , sublime et dominateur; le soin minutieux des mots paraîtrait le dégrader; plus il travaillerait à contenter l'oreille , moins il serait sûr de l'empire qu'il veut et qu'il doit exercer sur l'âme. Quelle richesse d'ailleurs , quelle énergie dans ce style , qui n'emprunte qu'à la pensée, dont il est l'image la plus vive et la plus naturelle, ses teintes et ses parures ! quelle variété do mouvements ! quelle abondance et quelle magnificence de tableaux ! quel trésor d'expressions fortes , pittoresques , animées , et pour ainsi dire vi-
vantes ! quelle franche et mâle harmonie !. > {Dusault ,. Notice^ sur Bossuet.)
Justifions maintenant notre admiration par des exemples. Dans l'oraison funèbre de Lclellier, Bossuet trace en ces termes le portrait du cardinal de Retz :
< Puis-je oublier celui que je vois partout dans le récit de nos malheurs ; cet homme si fidèle aux particuliers , si redoutable à l'Etat , d'un caractère si haut , qu'on ne pouvait ni l'estimer, ni le craindre , ni l'aimer, ni le haïr à-demi ; ferme génie que nous avons vu , en ébranlant l'univers , s'attirer une dignité qu'à la fin il voulut quitter comme trop chèrement achetée, et comme trop peu capable de contenter ses désirs. Tant il connut son erreur et le vide des grandeurs humaines! Mais pendant qu'il voulait acquérir ce qu'il devait un jour mépriser, il remue tout par de secrets et puissants ressorts ; et après que tous les partis furent abattus , il semble encore se soutenir seul , et seul encore, menacer le favori victorieux de ses tristes et intrépides regards. »
C'est le même coup-d'œil d'aigle, lorsque, dans l'orawon /mnèbre de la princesse Palatine , il nous montre le spectacle des troubles de la Fronde :
€ Que vois-je durant ce temps? Quel trouble, quel affreux spectacle se présente ici à mes yeux? La monarchie ébranlée jusqu'aux fondcnîcnts; la guerre civile, la guerre étrangère a lieu au-dedans et au dehors; les remèdes de tous côtés plus dangereux que les maux ; les princes arrêtés avec grand péril, et délivrés avec un péril plus grand encore ; ce prince , que l'on regardait comme le héros de son siècle, rendu inutile à sa patrie dont il avait été le soutien, et ensuite, je ne sais comment, contre sa propre inclination , armé contre elle ; un ministre persécute et devenu nécessaire, non-seulement par l'importance de ses services , mais encore par les malheurs où l'autorité souveraine était engagée. Que dirai-je? étaient-ce là de ces tempêtes par où le ciel a besoin de se décharger quelquefois ? Et le calme profond de nos jours devait-il être précédé par de tels orages? Ou bien ctaient-ce les derniers efforts d'une liberté remuante qui avait cédé sa place à l'autorité légitime? Ou bien était-ce comme un travail delà France prête à enfanter le règne miraculeux de Louis? Non, non, c'est Dieu qui voulait montrer qu'il donne la mort, et qu'il ressuscite; qu'il plonge jusqu'aux enfers, et qu'il en rc-
tire ; qu'il secoue la terre et la brise , et qu'il guérit en un moment toutes ses brisures. »
En peignant , dans le même discours , Charles-Gustave , roi de Suède, on dirait que l'orateur suit la marche du conquérant et se précipite avec lui sur les royaumes :
c Charles Gustave parut à la Pologne surprise et trahie , comme un lion qui lient sa proie dans ses ongles, tout prêt à la mettre en pièces. Qu'est devenue cette redoutable cavalerie qu'on voit fondre sur l'ennemi avec la vitesse de l'aigle ? où sont ces âmes guerrières, ces marteaux d'armes tant vantés et ces arcs qu'on ne vit jamais tendus en vain ? Ni les chevaux ne sont vîtes , ni les hommes ne sont adroits que pour fuir devant le vainqueur. En même temps la Pologne se voit ravagée par le rebelle Cosaque , par le Moscovite infidèle , et plus encore par le Tartare , qu'elle appelle à son secours dans son désespoir. Tout nage dans le sang et on ne tombe que sur des corps morts. La reine n'a plus de retraite ; elle a quitté le royaume : après de courageux , mais de vains efforts , le roi est contraint de la suivre : réfugiés dans la Silésie où ils manquent des choses les plus nécessaires , il ne leur reste qu'à considérer de quel côté allait tomber ce grand arbre ébranle par tant de mains et frappé de tant de coups à sa racine ; ou qui en enlèverait les rameaux épars. Dieu en avait disposé autrement. La Pologne était nécessaire à son Eglise, il lui devait un vengeur. Il la regarde en pitié. Sa main puissante ramène en arrière le Suédois indompté, tout frémissant qu'il était. Il se venge sur le Danois , dont la soudaine invasion l'avait rappelé, et déjà il l'a réduit à l'extrémité. Mais l'Empire et la Hollande se remuent contre un conquérant qui menaçait tout le Nord de la servitude. Pendant qu'il rassemble de nouvelles forces et médite de nouveaux carnages , Dieu tonne du plus haut des cieux : le redouté capitaine tombe au plus beau temps de sa vie , et la Pologne est délivrée. >
Dans les oraisons funèbres , d'où ces morceaux sont tirés , Bossuet n'a pu s'élever que par intervalle ; les sujets ne lui permettaient pas d'être toujours sublime. Il a su leur donner le caractère et la couleur qui leur étaient propres ; il a montré cette flexibilité, cette souplesse de talent qui se plie à tous les tons et traite tous les genres sans jamais les confondre. Des sujets plus vastes et plus élevés étaient nécessaires à son génie pour qu'il pût se montrer dans toute sa force , dans toute sa richesse et dans
toute sa grandeur. Ils se présentèrent lorsqu'il eut à prononcer les oraisons funèbres de la reine d'Angleterre, de la duchesse d'Orléans , et du grand Condé.
Il montra dans la première jusqu'où la parole de l'homme peut s'élever, sans qu'il lui soit peut-être jamais donné de s'élever plus haut. Ecoutons-le : dès son exorde, dès l'énoncé de son texte, il révèle ses vastes pensées, il annonce les grands enseignements qu'il veut donner aux rois : Et nunc, reges, intelligite ; erudiminif quijudicatis terram. Maintenant j ô rois, apprenez; instruisezvous, juges de la terre.
« Celui qui règne dans les cieux , et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l'indépendance , est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois ; et de leur donner, quand il lui plaît , de grandes et de terribles leçons. Soit qu'il élève les trônes, soit qu'il les rabaisse , soit qu'il communique sa puissance aux princes , soit qu'il la retire à luimême, et ne leur laisse que leur propre faiblesse , il leur apprend leurs devoirs d'une manière souveraine et digne de lui ; car, en leur donnant sa puissance , il leur commande d'en user comme il fait lui-même pour le bien du monde ; et il leur fait voir, en la retirant , que toute leur majesté est empruntée , et que , pour être assis sur le trône, ils n'en sont pas moins sous sa main et sous son autorité suprême. C'est ainsi qu'il instruit les princes , non-seulement par des discours et par des paroles, mais encore par des effets et par des exemples. £/ nunc , reges, intelligite; erudimini , quijudicatis terram.
» Chrétiens, que la mémoire d'une grande reine, fille, femme, mère de rois si puissants , et souveraine de trois royaumes , appelle de tous côtés à cette triste cérémonie , ce discours vous fera paraître un de ces exemples redoutables qui étalent aux yeux du inonde sa vanité tout entière. Vous verrez dans une seule vie toutes les extrémités des choses humaines ; la félicité sans bornes aussi bien que les misères, une longue et paisible jouissance d'une des plus nobles couronnes de l'univers ; tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naissance et la grandeur accumulées sur une tête , qui ensuite est exposée à tous les outrages de la fortune ; la bonne cause, d'abord suivie de bons succès, et depuis, des retours soudains , des changements inouïs ; la rébellion longtemps retenue , à la fin tout-à-fait maîtresse ; nul frein à la Hcence; les lois abolies ; la majesté violée par des attentats jusqu'alors inconnus : l'usurpation et la tyrannie sous le nom de liberté ;
une reine fugitive qui ne trouve aucune retraite dans trois royaumes , et à qui sa propre patrie n'est plus qu'un triste lieu d'exil; neuf voyages sur mer, entrepris par une princesse , malgré les tempêtes ; l'Océan étonné de se voir traversé tant de fois en des appareils si divers , et pour des causes si différentes ; un trône indignement renversé, et miraculeusement rétabli. Voilà les enseignements que Dieu donne aux rois : ainsi fait-il voir au monde le néant de ses pompes et de ses grandeurs. Si les paroles nous manquent , si les expressions ne répondent pas à un sujet si vaste et si relevé, les choses parleront assez d'elles-mêmes ; le cœur d'une grande reine , autrefois élevé par une si longue suite de prospérités, et puis plongé tout-à-coup dans un abime d'amertume, parlera assez haut : Et s'il n'est pas permis aux particuliers de faire des leçons aux princes sur des événements si étranges , un roi me prête ses paroles pour leur dire : Et nunc , reges , intelligite; erudimini , qui judicatis terram. Entendez j ô grands de la terre ; instruisez-vous , arbitres du monde. »
Cet exorde, le plus majestueux qui ait jamais ouvert un discours, fait voir quel est le caractère de l'oraison funèbre dans Bossuet. S'il peint les vertus des héros, s'il fait briller leur gloire, s'il retrace leurs infortunes , ce n'est pas seulement un éloge qu'il a en vue ; mais il se propose de donner une grande leçon, et l'éloge lui-même n'est qu'un moyen pour arriver à ce but. Il a médité profondément sur toutes les circonstances de la vie du personnage qu'il veut célébrer, il s'est placé sur le théâtre des événements, il les a vus dans leurs principes, il les a considérés dans leurs conséquences. Il a cherché quel enseignement devait sortir de tout cet ensemble, et une importante vérité a saisi son génie; elle le remplit , elle le tourmente, et il faut qu'elle s'échappe dès les premières paroles qu'il prononce. Il semble alors que son âme tout entière passe dans ceux qui l'écoutent ; il les élève au-dessus d'eux-mêmes ; il les entraîne jusqu'à lui , et dans toute la suite de son discours , il les maintiendra à cette hauteur, parce qu'il ne leur laissera pas un instant perdre de vue l'instruction qu'il veut leur donner. 11 s'arrêtera même pour la présenter avec plus de développement , si son sujet le permet. C'est ainsi que, dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre, ayant à raconter les malheurs de cette princesse , il dit au commencement de la seconde partie :
« Quand j'envisage de près les infortunes inouïes d'une si grande reine, je ne trouve plus de paroles ; et mon esprit, rebuté de tant
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d'indignes traitements qu'on a faits à la majesté et à la vertu, ne se résoudrait jamais à se jeter parmi tant d'horreurs, si la constance admirable avec laquelle celte princesse a soutenu ces calamités, ne surpassait de bien loin les crimes qui les ont causées. Mais en môme temps , chrétiens , un autre soin me travaille ; ce n'est pas un ouvrage humain que je médite; je ne suis pas ici un historien qui doit vous développer le secret des cabinets, ni l'ordre des batailles, ni les intérêts des partis; il faut que je m'élève au-dessus de l'homme, pour faire trembler toute créature sous les jugements de Dieu. J'entrerai avec David dans les puissances du Seigneur, j'ai à vous faire voir les merveilles de sa main et de ses conseils; conseils de juste vengeance sur l'Angleterre, conseils de miséricorde pour le salut de la reine ; mais conseils marqués par le doigt de Dieu , dont l'empreinte est si vive et si manifeste dans les événements que j'ai à traiter, qu'on ne peut résister à cette luraière^u >,
Puis il remonte â la première cause de la sanglante catastrophe qui coûta le trône et la vie à Charles 1'=''; il la trouve dans les innovations religieuses de Henri VIII; il Ml \o\v la licence où se jettent les esprits, quand on ébranle les fondements de la religion et qu'on remue les bornes une fois posées. Il peint l'anarchie dans les croyances, et le fanatisme de cette multitude de sectes qui se multiplient dans le royaume. Le bouleversement de l'ordre civil et le renversement de l'Etat ne sont que la conséquence de cette indépendance des esprits.
« Que si vous me demandez comment tant de factions opposées, et tant de sectes incompatibles, qui se devaient apparemment détruire les unes les autres , ont pu si opiniâtrement conspirer ensemble contre le trône royal ; vous l'allez apprendre.
» Un homme s'est rencontré d'une profondeur d'esprit incroyable, hypocrite raffiné autant qu'habile politique, capable de tout entreprendre et de tout cacher, également actif et infatigable dans la paix et dans la guerre, qui ne laissait rien à la fortune de ce qu'il pouvait lui ôter par conseil et par prévoyance, mais au reste si vigilant et si prêt à tout, qu'il n'a jamais manque les occasions qu'elle lui a présentées; enfin un de ces esprits remuants et audacieux qui semblent être nés pour changer le monde. Que le sort de tels esprits est hasardeux, et qu'il en parait dans l'histoire à qui leur audace a été funeste ! 3Iais aussi que ne font-ils pas, quand il plaît à Dieu de s'en servir? Il fut donné à celui-ci de tromper les peuples, et de prévaloir contre les rois. Car, comme
il eut aperçu que dans ce mélange infini de sectes, qui n'avaient plus de règles certaines, le plaisir de dogmatiser sans être repris ni contraint par aucune autorité ecclésiastique ni séculière, était le charme qui possédait les esprits, il sut si bien les concilier par là, qu'il fit un corps redoutable de cet assemblage monstrueux. Quand une fois on a trouvé le moyen de prendre la multitude par l'appât de la liberté , elle suit en aveugle , pourvu qu'elle entende seulement le nom. Ceux-ci, occupés du premier objet qui les avait transportés, allaient toujours sans regarder qu'ils allaient à la servitude ; et leur subtil conducteur, qui, en combattant, en dogmatisant, en mêlant mille personnages divers, en faisant le docteur et le prophète, aussi bien que le soldat et le capitaine, vit qu'il avait tellement enchanté le monde, qu'il était regardé de toute l'armée comme un chef envoyé de Dieu pour la protection de l'indépendance , commença à s'apercevoir qu'il pouvait encore les pousser plus loin. Je ne vous raconterai pas la suite trop fortunée de ses entreprises, ni ces fameuses victoires dont la vertu était indignée, ni cette longue tranquillité qui a étonné l'univers. C'était le conseil de Dieu d'instruire les rois à ne point quitter son Eglise. Il voulait découvrir par un grand exemple tout ce que peut l'hérésie, combien elle est naturellement indocile et indépendante, combien elle est fatale à la royauté et à toute autorité légitime. Au reste, quand ce grand Dieu a choisi quelqu'un pour être l'instrument de ses desseins, rien n'en arrête le cours; ou il enchaîne, ou il aveugle, ou il dompte tout ce qui est capable de résistance. Je suis le Seigneur, dit-il par la bouche de Jérémie; c'est moi qui ai fait la terre avec les hommes et les animaux, et je la mets entre les mains de qui me fiait; et main" tenant fai voulu soumettre ces terres à Nabuchodonosor, roi de Babylone, mon serviteur. Il l'appelle son serviteur , quoique infidèle, à cause qu'il l'a nommé pour exécuter ses décrets. Et j'ordonne, poursuit-il, que tout lui soit soumis , jusqu' aux animaux. Tant il est vrai que tout ploie et que tout est souple quand Dieu le commande. Mais écoutez la suite de la prophétie : .Je veux que ces "peuples lui obéissent, et qu'ils obéissent encore à son fils, jusqu'à ce que le temps des uns et des autres vienne. Voyez, chrétiens, comme les temps sont marqués, comme les générations sont comptées : Dieu détermine jusqu'à quand doit durer l'assoupissement, et quand aussi se doit réveiller le monde. »
« L'oraison funèbre de la reine d'Angleterre, dit M. le cardinal de Bausset, a été pendant plus d'un siècle le sujet de la médita-
tion profonde des hommes religieux et des hommes d'Etat. Jamais l'alliance de la religion et de la politique, le danger des innovations religieuses, et les terribles conséquences des maximes anarchiqucs n'avaient été présentés sous des caractères plus frappants. On ne savait, en la lisant, si Ton devait plus admirer le pontife qui parle au nom du ciel, ou le sage politique qui annonce aux rois et aux peuples que toutes les révolutions sont causées ou par la mollesse ou par la violence des princes.
» Mais depuis que , par une déplorable conformité, nous nous sommes vus en présence des mêmes catastrophes , Bossuet ne se montre plus à nous comme un orateur et un historien , on croit entendre la voix d'un prophète ; toutes ses paroles semblent animées de cette inspiration sacrée, qui annonçait à la nation juive et à ses rois une longue suite de calamités, j {Histoire de Bossuet.)
Bossuet avait fait parler son génie dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre ; il laissa parler tout à la fois son génie et soq cœur dans celle de la duchesse d'Orléans.
Il avait eu des rapports tout particuliers, par son ministère, avec cette princesse; elle lui avait donné sa confiance sur les dispositions les plus secrètes de son âme ; il venait de la voir expirer à ses yeux, à l'âge de vingt-six ans , au comble de toutes les prospérités humaines. Cette mort imprévue faisait sur toutes les âmes et particulièrement sur la sienne une impression plus vive encore que la chute d'un trône et la révolution d'un Etat. Jamais on n'avait vu les vanités de la terre si clairement découvertes ni si hautement confondues. C'est de là qu'il sut tirer l'instruction de son discours. Les yeux baignés de larmes et avec l'accent de la plus vive douleur il prononça ces paroles de l'Ecriture, qui n'eurent jamais une application si frappante : Vanitas vanitatum, dixit Ecclesiasles ; vanitas vanitatum, et omnia vanitas. Vanité des vanitéSj a dit l'Ecclésiaste ; vanité des vanités , et tout est vanité.
f J'étais donc encore destiné à rendre ce devoir funèbre à trèshaute et très-puissante princesse Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans. Elle que j'avais vue si attentive pendant que je rendais le même devoir à la reine sa mère, devait être si tôt après le sujet d'un discours semblable ; et ma triste voix était réservée à ce déplorable ministère. 0 vanité, ô néant! ô mortels ignorants de leurs destinées! L'eùt-ellc cru, il y a dix mois? Et vous, Messieurs, eussiez-vous pense, pendant qu'elle versait tant de larmes en ce lieu, qu'elle dût si tôt vous y rassembler pour la pleurer ellemême? Princesse, le digne objet de l'admiration de deux grands
royaumes , n'élait-cc pas assez que l'Angleterre pleurât votre absence sans être encore réduite à pleurer votre mort? et la France, oui vous revit avec tant de joie environnée d'un nouvel éclat, n'avait-ellc plus d'autres pompes et d'autres triomphes pour vous, au retour de ce voyage fameux d'où vous aviez remporté tant de ffloire et de si belles espérances? Vanité des vanités, et tout est vanité. C'est la seule parole qui me reste, c'est la seule réflexion que me permet, dans un accident si étrange, une si juste et si sensible douleur. Aussi n'ai-je point parcouru les livres sacrés pour trouver quelque texte que je pusse appliquer à cette princesse; i'ai pris sans étude et sans choix les premières paroles que me présente l'Ecclésiaste , où, quoique la vanité ait été si souvent nommée elle ne l'est pas encore assez à mon gré pour le dessein que ie me propose. Je veux dans un seul malheur déplorer toutes les calamités du genre humain, et dans une seule mort faire voir la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines. Ce texte, oui convient à tous les étals et à tous les événements de notre vie par une raison particulière, devient propre à mon lamentable sujet puisque jamais les vanités de la terre n'ont été si clairement découvertes ni si hautement confondues. Non, après ce que nous venons de voir, la santé n'est qu'un nom, la vie n'est qu'un son"-c la gloire n'est qu'une apparence, les grâces et les plaisirs ne sont qu'un dangereux amusement; tout est vain en nous, excepté le sincère aveu que nous faisons devant Dieu de nos vanités, et le jugement arrêté qui nous fait mépriser tout ce que nous sommes. »
Dans la suite du discours , Bossuet revient souvent à la princesse, et tous ces retours sont des cris de douleur.
c Nous disions avec joie que le ciel l'avait arrachée, comme par miracle, des mains des ennemis du roi son père pour la donner à la France. Don précieux, inestimable présent, si seulement la possession en avait été plus durable! Mais pourquoi ce souvenir vientil m'intcrrompre? Hélas! nous ne pouvons un moment arrêter les yeux sur la gloire de la princesse , sans que la mort s'y mêle aussitôt pour tout offusquer de son ombre. 0 mort ! éloigne-toi de notre pensée, et laisse-nous tromper pour un peu de temps la violence de notre douleur par le souvenir de notre joie. >
On n'a point encore oublié, au bout de cent cinquante ans, l'impression terrible que fit l'orateur, lorsqu'après un morceau plus calme, il s'écria :
t 0 nuit désastreuse ! 0 nuit effroyable ! ov retentit tout-à-coup, corarac un éclat de tonnerre , cette étonnante nouvelle : Madame se meurt ! Madame est morte ! »
Mais au milieu de ces épanchements d'une âme pleine de sa douleur, on reconnaît Bossuet à ces traits fiers et hardis, à ces pensées fortes et profondes qui sont le caractère de son génie. S'il nous parle de la grandeur et de la gloire à laquelle la confiance des deux rois élevait Henriette, il s'interrompt tout-à-coup :
e La grandeur et la gloire ! pouvons-nous encore entendre ces noms dans ce triomphe de la mort? Non, Messieurs, je ne puis soutenir ces grandes paroles, par lesquelles l'arrogance humaine tâche de s'étourdir elle-même, pour ne pas apercevoir son néant. »
S'il nous montre la princesse calme et tranquille dans les bras de la mort , sans la braver avec fierté , contente de V envisager sans émotion et de la recevoir sans trouble, il se hâte d'ajouter :
f Triste consolation , puisque, malgré ce grand courage, nous l'avons perdue ! c'est la grande vanité des choses humaines. Après que, par le dernier effet de notre courage, nous avons pour ainsi dire surmonté la mort, elle éteint en nous jusqu'à ce courage par lequel nous serablions la défier. La voilà, malgré ce grand cœur, cette princesse si admirée et si chérie ! la voilà telle que la mort nous l'a faite ; encore ce reste tel quel va-t-il disparaître ; cette ombre de gloire va s'évanouir, et nous Talions voir dépouillée même de cette triste décoration. Elle va descendre à ces sombres lieux, à ces demeures souterraines, pour y dormir dans la poussière avec les grands de la terre, comme parle Job ; avec ces rois et ces princes anéantis, parmi lesquels à peine peut-on la placer, tant les rangs y sont pressés, tant la mort est prompte à remplir ces places. Mais ici notre imagination nous abuse encore, la mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place, et on ne voit là que les tombeaux qui fassent quelque figure : notre chair change bientôt de nature, notre corps prend un autre nom ; même celui de cadavre, dit TerluUicn, parce qu'il nous montre encore quelque forme humaine, ne lui demeure pas longtemps; il devient un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue : tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes.
«C'est ainsi que la puissance divine, justement irritée contre notre orgueil, le pousse jusqu'au néant, et que, pour égalera
jamais les conditions, elle ne fait de nous tous qu'une même cendre. Peut-on bâtir sur ces ruines? Peut-on appuyer quelques grands desseins sur ces débris inévitables des choses humaines ? «
Ce que la religion a de plus auguste et de plus sacré, l'histoire de plus imposant, l'éloquence de plus noble et de plus majestueux, la poésie de plus sensible, se trouve réuni dans l'Oraison funèbre du "prince de Condé.
La péroraison présente un intérêt tout dramatique.
« Venez, peuples, venez maintenant; mais venez plutôt, princes et seigneurs, et vous qui jugez la terre , et vous qui ouvrez aux hommes les portes du ciel, et vous plus que tous les autres, princes et princesses, nobles rejetons de tant de rois, lumières de la France, mais aujourd'hui obscurcies et couvertes de votre douleur comme d'un nuage , venez voir le peu qui nous reste d'une si auguste naissance, de tant de grandeur, de tant de gloire. Jetez les yeux de toutes parts : voilà tout ce qu'a pu faire la magnificence et la piété pour honorer un héros; des titres, des inscriptions, vaines marques de ce qui n'est plus, des figures qui semblent pleurer autour d'un tombeau, et des fragiles images d'une douleur que le temps emporte avec tout le reste; des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage de notre néant; et rien enfin ne manque dans tous ces honneurs que celui à qui on les rend . Pleurez donc sur ces faibles restes de la vie humaine, pleurez sur cette triste immortalité que nous donnons au héros. Mais approchez en particulier, ô vous qui courez avec tant d'ardeur dans la carrière de la gloire, âmes guerrières et intrépides; quel autre fut plus digne de vous commander? Mais dans quel autre avez-vous trouvé le commandement plus honnête? Pleurez donc sur ce grand capitaine, et dites en gémissant : voilà celui qui nous menait dans les hasards : sous lui se sont formés tant de renommés capitaines que ses exemples ont élevés aux premiers honneurs de la guerre : son ombre eût pu encore gagner des batailles, et voilà que, dans son silence, son nom môme nous anime, et ensemble il nous avertit que pour trouver à la mort quelque reste de nos travaux, et n'arriver pas sans ressource à notre éternellq demeure , avec le roi de la terre il faut encore servir le roi du ciel. Servez donc ce roi immortel et si plein de miséricorde, qui vous com.ptera un verre d'eau et un soupir donné en son nom, plus que tous les autres ne feront jamais de tout votre sang répandu ; et commencez à compter le temps de vos utiles services du jour que vous vous serez donne à un maître si bien-
faisant. Et vous, ne vicndrcz-vous pas à ce triste monument, vous, dis-jc, qu'il a bien voulu mettre au rang de ses amis? Tous ensemble, en quelque degré de sa confiance qu'il vous ait reçus, environnez ce tombeau ; versez des larmes avec des prières, et admirant dans un si grand prince une amitié si commode et un commerce si doux, conservez le souvenir d'un héros dont la bonté avait égalé le courage. Ainsi puisse-t-il toujours vous être un cher entretien ! Ainsi puissiez-vous profiter de ses vertus ; et que sa mort, que vous déplorez, vous serve à la fois de consolation et d'exemple.
» Pour moi , s'il m'est permis, après tous les autres, de venir rendre les derniers devoirs à ce tombeau, ô prince, le digne sujet de nos louanges et de nos regrets, vous vivrez éternellement dans ma mémoire : votre image y sera tracée, non point avec cette a>udace qui promettait la victoire : non, je ne veux rien voir en vous de ce que la mort y efface. Vous aurez, dans cette image, des traits immortels : je vous y verrai tel que vous étiez à ce dernier jour sous la main de Dieu, lorsque sa gloire commença à vous apparaître. C'est là que je vous verrai plus triomphant qu'à Fribourg et àRocroy; et, ravi d'un si beau triomphe, je dirai en actions de grâces ces belles paroles du bien-aimé disciple : Et hœc est Victoria quw vincit mundum, fides nostra : La véritable victoire, celle qui met sous nos pieds le monde entier, c'est notre foi. Jouissez, prince, de cette victoire, jouissez-en éternellement par l'immortelle vertu de ce sacrifice; agréez ces derniers efforts d'une voix qui vous fut connue ; vous mettrez fin à tous ces discours. Au lieu de déplorer la mort des autres , grand prince , dorénavant je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte; heureux, si, averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie, les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint. »
« Qu'ils ont été heureux, s'écrie M. deBarante, ceux qui ont pu voir Bossuct orné de ses cheveux blancs et du souvenir de ses vertus, s'élever dans la chaire en face du cercueil du grand Condé, et consacrer les louanges de la gloire périssable, en les associant aux louanges de la gloire éternelle! Jamais sans doute la parole humaine n'a été aussi grande, et nous ne pensons pas que l'imagination puisse se créer un plus sublime spectacle. » {f)e ta littérature française pendant le xvm siècle.)
Les contemporains admirèrent sans doute l'éloquence que lios-
suet avait déployée dans ses oraisons funèbres. Cependant presque tous gardent le silence sur ces magnifiques chefs-d'œuvre; et Madame de Sévigné elle-même, qui nous retrace si bien dans ses lettres tout ce qui occupait de son temps l'attention des esprits, n'en parle pas une seule fois. On ne peut expliquer un si étonnant oubli, qu'en disant que l'évêque de Meaux, déjà considéré comme un Père de l'Eglise, était placé dans l'imagination bien au-dessus de la gloire d'un orateur. On ne voyait plus en lui que le pontife chargé du dépôt de la doctrine et de la défense de la foi.
Bourdaloiie. (1632 — 1704.)
On parlait beaucoup plus de l'éloquence de Bourdalouc, dont tous les travaux, pendant une longue carrière , furent consacrés à la prédication. (Il était né à Bourges en 1632, et il entra chez les jésuites en 4648 ; sa mort arriva en 1704.) Pour se faire quelque idée des transports qu'il excita lorsqu'il parut dans les chaires de la capitale (1670), il faut entendre Madame de Sévigné : On dit qu'il passe toutes les merveilles passées et que personne n'a prêché jusqu'ici; et parlant d'un sermon en particulier : Cela fut porté à la plus haute perfection, et certains points furent poussés comme les aurait poussés Vapôtre saint Paul. Il devait prêcher une Passion qu'elle avait entendue l'année précédente : Et c'était pour cela, dit-elle, que j'en avais envie ; mais l'impossibilité m'en ôta le goût. Les laquais y étaient dès mercredi, et la presse y était à mourir. Et se servant d'une expression qui peint la réputation populaire dont jouissait le célèbre prédicateur, elle disait à sa fdle : Je m'en vais en Bourdaloue, comme elle aurait dit : Je m'en vais en cour. C'est encore elle qui rapporte l'anecdote suivante. « Le maréchal de Grammont était l'autre jour si transporté de la beauté d'un sermon du P. Bourdaloue, qu'il s'écria tout haut en un endroit qui le toucha : Morb...! il a raison. Madame éclata de rire, et le sermon en fut tellement interrompu qu'on ne savait ce qui en arriverait. » Ce trait rappelle celui du grand Condé, qui voyant arriver vers la chaire le P. Bourdaloue, s'écria : Voici les ennemis !
Bourdaloue était animé d'un saint zèle et d'un courage apostolique. « Jamais prédicateur, dit Madame de Sévigné , n'a prêché si hautement et si généreusement les vérités chrétiennes. « Le P. Bourdaloue, ajoute-t-elle dans son style original, frappe toujours comme un sourd, disant des vérités à bride abattue, parlant à tort et à travers contre l'adultère ; sauve qui peut, il va toujours
nounoALouE. 67
son chemin. » Louis XIV lui dit un jour : Mon Père, vous devez être content de moi, Madame de Montespan est à Clagny. — Ouij Sire, répondit Bourdalouc ; mais Dieu serait plus satisfait si Clagny était à soixante-dix lieues de Versailles.
On raconte que ce grand orateur prêchait les yeux fermés. Il avait néanmoins du feu dans son action; son débit était rapide et entraînant ; sa voix pleine et douce , sonore et harmonieuse ; son geste vif et anime. Quoiqu'il paraisse songer uniquement à convaincre, il pénétrait aussi les cœurs, selon le témoignage de ceux qui l'entendirent. Madame de Maintenon écrivait : t II a parlé au roi, sur sa santé, sur l'amour de son peuple, sur leS craintes de la cour ; il a fait verser bien des larmes, il en a verse lui-même : c'était son cœur qui parlait à tous les cœurs. >
La postérité a confirmé, en très-grande partie, le jugement des contemporains sur l'éloquence de Bourdalouc. c Deux mérites qui lui sont particuliers, dit La Harpe, sont l'instruction et la conviction, portées chez lui seul à un tel degré, qu'il ne me semble pas moins rare et moins difficile de penser et de prouver comme Bourdalouc, que de plaire et de toucher comme Massillon. Bourdalouc est donc aussi une des couronnes du grand siècle, qui n'appartiennent qu'à lui ; un de ces hommes privilégiés que la nature avait, chacun dans son genre , doués d'un génie qu'on n'a pas égalé depuis. Son Avent, son Carême, et particulièrement ses sermons sur les mystères, sont d'une supériorité de vues dont rien n'approche, sont des chefs-d'œuvre de lumière et d'instruction auxquels on ne peut rien comparer. Comme il est profond dans la science de Dieu! Qui jamais est entré aussi avant dans les mystères du salut? Quel autre en a fait connaître comme lui la hauteur, la richesse et l'étendue? Nulle part le christianisme n'est plus grand aux yeux de la raison que dans Bourdalouc : on pourrait dire de lui, en risquant deux termes qui semblent s'exclure, qu'il est sublime en profondeur comme Bossuet en élévation. Certes, ce n'est pas un mérite vulgaire qu'un recueil de sermons que l'on peut appeler un cours complet de religion, tel que, bien lu et bien médité, il peut en donner une connaissance parfaite. C'est donc pour les chrétiens une des meilleures lectures possibles, rien n'est plus attachant pour le fond des choses; et la diction, sans les omer beaucoup, du moins ne les dépare nullement. Elle est toujours naturelle, claire et correcte ; elle est peu animée, mais sans vide et sans langueur, et relevée quelquefois par des traits pleins de force : quelquefois aussi, mais rarement, elle approche trop du familier. Quant à la sohditc des preuves, rien
es ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE.
n'est plus irrésistible , il promet sans cesse de démontrer : mais c'est qu'il est sur de son fait, car il tient toujours parole. » {Cours de littérature.)
« Je ne puis lire les ouvrages de ce grand homme, dit Maury, dans son Essai sur l'éloquence de la chaire , sans me dire à moimême , en y désirant quelquefois, j'oserai l'avouer avec respect, plus d'élan à sa sensibilité, plus d'ardeur à son génie, plus de ce feu sacré qui embrasait l'âme de Bossuet, surtout plus d'éclat et de souplesse à son imagination : voilà donc, si l'on y ajoute ce beau idéal, jusqu'où le génie de la chaire peut s'élever, quand il est soutenu et fécondé par un travail immense ! Je ne vois donc rien de plus étonnant et de plus inimitable, dans l'éloquence religieuse, que les premières parties des sermons de Bourdaloue, sur la Conception, sur la Passion, Dei virtutem, etc., et sur la Résurrection, etc. Ses discours sur VÂmbition, sur la Providence, sur le Jugement téméraire, sur le Pardon des injures , sur la Religion chrétienne, sont aussi admirables. C'est la borne de l'art, comme c'est la borne du genre ; et on peut appliquer avec confiance à ces chefs-d'œuvre le vers si connu de Boileau :
a C'est avoir proGté que de savoir s'y plaire. »
Dans un discours sur la Passion, Bourdaloue se sert habilement pour toucher les pécheurs, d'un trait de la conduite des Juifs à l'égard de Jésus- Christ.
f Combien de fois, mes frères, avons-nous fait à Jésus-Christ le même outrage que lui fit le peuple juif? Combien de fois, après l'avoir reçu comme en triomphe dans le sacrement de la communion, séduits par la cupidité, n'avons-nous pas préféré à ce Dieu de gloire, ou un plaisir, ou un intérêt, que nous recherchions au préjudice de sa loi? Combien de fois, partagés entre la conscience qui nous gouvernait et la passion qui nous corrompait, n'avonsnous pas renouvelé ce jugement abominable, cette indigne préférence donnée à la créature au-dessus même de notre Dieu? Prenez garde, chrétiens, à cette application, elle est de saint Chrysostôme; et si vous la concevez bien, il est difficile que vous n'en soyez pas touchés. La conscience, qui malgré nous préside en nous comme juge, nous disait intérieurement : que vas-tu faire? Voilà ton plaisir d'une part, et ton Dieu de l'autre; pour qui des deux te déclares-tu? Car tu ne peux sauver l'un et l'autre tout ensemble; il faut perdre ton plaisir ou ton Dieu, et c'est à toi de décider : Quem vis tibi de duobus dimitti? La passion, qui s'était en nous
BOURDALOCE, 69
rendue la maîtresse de notre cœur, par une monstrueuse infidélité, nous faisait conclure : je veux mon plaisir. Mais que deviendra donc ton Dieu, répliquait secrètement la conscience, et qu'en ferai-je, moi qui ne puis pas m'erapêcher de soutenir ses intérêts contre toi : Quid igitur faciam de Jesu? Qu'il en soit de mon Dieu ce qu'il pourra, répondait insolemment la passion; je veux me satisfaire, et la résolution en est prise. Mais sais-tu bien, insistait la conscience par les remords, qu'en l'accordant ce plaisir, il faut qu'il en coûte à ton Dieu de mourir encore une fois, et d'être crucifié dans toi-même? Il n'importe, qu'il soit crucifié, pourvu que je me contente : Crucifigatur. Mais encore, quel mal a-t-il fait, et quelle raison as-tu de l'abandonner de la sorte ? Quid enim mali fecit? 3Ion plaisir, c'est ma raison, et puisque mon Dieu est l'ennemi de mon plaisir, et que mon plaisir le crucifie; je le redis : Qu'il soit crucifié : Crucifigatur. Car voilà , mes chers auditeurs, ce qui se passe tous les jours dans les consciences des hommes, et ce qui s'est passé dans vous et dans moi, autant de fois que nous sommes tombés dans le péché qui cause la mort à Jésus-Christ, aussi bien qu'à notre âme : voilà ce qui fait la grièvelé et la malice de ce péché. Je sais qu'on ne parle pas toujours, qu'on ne s'exprime pas toujours en des termes si exprès et d'une manière si sensible ; mais après tout, sans s'expliquer si distinctement et si sensiblement, il y a un langage de cœur qui dit tout cela. Car du moment que je sais que le plaisir est criminel et défendu de Dieu, je sais qu'il m'est impossible de le désirer, impossible de le chercher sans perdre Dieu , dans le désir que j'en forme, et dans la recherche que j'en fais. »
Dans un discours sur le jugement dernier, il a recours à une supposition également ingénieuse pour montrer combien ce jugement sera redoutable.
« Je veux , chrétiens, vous en donner une idée encore plus sensible : rendez-vous attentifs à la supposition que je vais faire ; vous en serez tous touchés. Si donc, au moment môme que je parle. Dieu, par un trait de sa lumière, me découvrait ce qu'il y a dans chacun de vous de plus intérieur et de plus caché ; ce n'est pas assez, s'il m'ordonnait de vous reprocher ici, publiquement et en face, ce qu'il y a dans votre vie de plus secret et de plus humiliant ; s'il me disait comme au prophète : Fode parietem, perce la muraille, et par le droit que je le donne de révéler les consciences, fais-en voir toute la noirceur et toute l'horreur, Exalta vocem tuam, élève la voix ; et, sans craindre ceux qui l'ccoutent.
dis-leur hardiment ce qu'ils craignent le plus d'entendre, ce qu'ils seront au désespoir d'avoir entendu, ce qu'on ne leur a jamais dit, ce qu'ils n'osent se dire à eux-mêmes : Et annuntia populo meo scelera eorum. Si, pour obéir à cet ordre, j'étendais jusqueslà mon ministère et la liberté qu'il me donne ; et que, sans nul discernement de vos conditions, je vinsse à manifester dans cette chaire tant de mystères d'iniquité, disons mieux, tant de mystères dignominie; enfin, si, revêtu de l'autorité de Dieu, j'entreprenais actuellement certains de mes auditeurs, réputés gens d'honneur et passant pour tels, mais dans le fond hommes corrompus, et peutêtre scélérats insignes; si je les désignais en particuher, et que je leur fisse essuyer l'opprobre de je ne sais combien de crimes, mais de crimes honteux, dont ils demeureraient flétris : ah! chrétiens, tel qui m'écoute avec plaisir en mourrait de dépit et de douleur. Or ce n'est là qu'une idée légère du jugement que je vous prêche ; de ce jugement dont une des circonstances essentielles est la hberté absolue ; ou , pour user d'un terme encore plus propre, la liberté impérieuse avec laquelle Dieu condamnera ceux qui dans le monde se seront crus en possession de n'être jamais condamnés ; avec laquelle il reprendra ceux qu'on n'aura jamais repris; avec laquelle il montrera qu'il est partout, sans exception, mais encore plus pour cela, le Dieu des vengeances : Deus ultio' num Dominus. Car, dit le prophète royal, par la raison même que la vengeance lui appartient, Deus ultionum, il agira librement et souverainement, c'est-à-dire, en Dieu, en Dieu sans égards, ou plutôt supérieur à tous les égards, en Dieu qui, dans la dernière justice qu'il rendra aux hommes, n'aura ni condition à distinguer, ni personne à ménager, parce qu'il viendra pour juger les abus qu'auront fait les hommes de leurs conditions, et pour punir les ménagements criminels qu'on a eus pour leurs personnes. »
Massillon. (1665—1742.)
Massillon , qui succéda à Bourdaloue dans la carrière de la prédication, était né à Hyères, en Provence, en 1665. Dès son enfance il montra du goût pour l'éloquence de la chaire. Un de ses plaisirs favoris , était d'aller avec quelques-uns de ses condisciples entendre la parole sainte. Le sermon fini , il les faisait se former en cercle , se plaçait au milieu d'eux , et leur répétait ce que sa mémoire lui rappelait du discours de l'orateur, animant son récit des grâces naUirellcs de son geste et de sa voix. Il entra
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de bonne heure dans la congrégation de l'Oratoire (iG81) , fit les éludes accoutumées , professa quelque temps les belles-lettres et la théologie, et prononça pendant ces divers cours quelques oraisons funèbres. Ses supérieurs l'appelèrent ensuite à Paris et le mirent à la tète du séminaire de Saint-Magloire , où il fit ses premières Conférences ecclésiastiques. Elles étaient comme des exercices préparatoires, qui développaient et fixaient le caractère de son éloquence. Le P. de la Tour, général de son ordre , lui demandant ce qu'il pensait des prédicateurs de la capitale , il répondit : Je leur trouve bien de L" esprit et du talent; mais si je prêche , je ne prêcherai pas comme eux.
Il s'ouvrit en effet une route différente. Il chercha dans le cœur de l'homme les intérêts secrets des passions , il en découvrit les motifs , et combattit les illusions de l'amour-propre par la raison et par le sentiment. Il fit une impression extraordinaire , d'abord à Montpellier en 1698 , et ensuite à Paris , où il prêcha le carême en 1699, dans l'église de l'Oratoire. On s'étonna qu'un homme voué à la retraite , pût connaître assez bien le monde pour faire des peintures si vraies des passions. Mais , disait-il , c'est en m'éiudiant moi-même que j'ai appris à connaître les autres. Il le prouva d'une manière aussi énergique qu'ingénue , par l'aveu qu'il fît à un de ses confrères , qui le féhcitait sur le succès de ses premiers sermons. Eh! laissez, mon Père., lui répondit-il, le diable me l'a déjà dit plus éloquemment que vous !
Massillon prêcha bientôt dans la cathédrale de Paris. Le P. Bourdaloue étant allé l'entendre , en fut si satisfait , que , le voyant descendre de chaire , et le montrant à ses confrères qui lui demandaient son avis , il leur répondit comme le Précurseur au sujet du Messie : Hune oportet crescere , me autem minui.
iVommc prédicateur à la cour pour l'Avent de 1699 , il y parut sans orgueil comme sans timidité. Son début fut des plus remarquables ; et l'cxorde du premier discours qu'il prononça, le jour de la Toussaint , est un des chefs-d'œuvre de l'éloquence moderne. Louis XIV était alors au comble de la gloire , vainqueur et admiré de toute l'Europe , adoré de ses sujets , enivré d'encens et rassasié d'hommages. Massillon prit pour texte le passage de l'Ecriture qui semblait le moins fait pour un tel prince : Bienheureux ceux qui pleurent; et sut tirer de ce texte un éloge d'autant plus heureux qu'il conciliait le devoir des convenances et celui du ministère de l'orateur.
€ Sire , si le monde parlait à la place de Jésus-Christ , sans
doute il ne tiendrait pas à votre majesté le même langage. Heureux le prince, vous dirait-il, qui n'a jamais combattu que pour vaincre; qui n'a vu tant de puissances armées contre lui que pour leur donner une paix plus glorieuse ; et qui a toujours été plus grand , ou que le péril, ou que la victoire. Heureux le prince qui, durant le cours d'un règne long et florissant, jouit à loisir des fruits de sa gloire , de l'amour de ses peuples , de l'estime de ses ennemis , de l'admiration de l'univers , de l'avantage de ses conquêtes, de la magnificence de ses ouvrages, de la sagesse de ses lois, de l'espérance auguste d'une nombreuse postérité : et qui n'a plus rien à désirer que de conserver longtemps ce qu'il possède. Ainsi parlerait le monde ; mais , Sire , Jésus-Christ ne parle pas comme le monde , etc. >
L'auditoire de Versailles , tout accoutumé qu'il était aux Bossuct et aux Bourdaloue , ne l'était pas à une éloquence tout à la fois si fine et si noble. Aussi excila-t-elle dans l'assemblée , malgré la gravité du lieu , un mouvement involontaire d'admiration.
Ce fut après ce premier Avent que Louis XIV adressa à Massillon, en présence de toute la cour, ces mots si connus : Mon Père, j'ai entendu plusieurs grands orateurs dans ma chapelle , j'en ai été fort content: pour vous, toutes les fois que je vous ai entendu y j'ai été très-mécontent de moi-même.
La première fois que Massillon prononça son sermon sur le petit nombre des Elus, il y eut un moment où un transport de saisissement s'empara de tout l'auditoire. Presque tout le monde se leva à moitié. Le mouvement d'acclamation et de surprise fut si fort, qu'il troubla l'orateur; on le vit couvrir son front de ses mains et rester muet pendant quelques instants; mais ce trouble même servit à augmenter le pathétique.
< Je suppose, mes frères, que c'est ici votre dernière heure et la fin de l'univers; que les cieux vont s'ouvrir sur vos têtes; Jésus-Christ paraître dans sa gloire , au milieu de ce temple... Restes d'Israël, passez à la droite : froment de Jésus-Christ, démêlez-vous de cette paille destinée au feu.... 0 Dieu! où sont vos élus? Et que reste-t-il pour votre partage? »
« Cette figure, dit Voltaire, la plus hardie qu'on ait jamais employée, et en même temps la plus à sa place, est un des plus beaux traits d'éloquence qu'on puisse lire chez les nations anciennes et modernes. » (Encyclopédie.)
L'action de Massillon était parfaitement assortie au genre d'clo-
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quencc qu'il avait embrassé. On le voyait arriver en chaire comme un homme qui vient de médilcr profondément un sujet. Dès qu'il paraissait, son air recueilli et pénétré annonçait déjà la grandeur et l'importance des choses qu'il allait dire ; il n'avait point ouvert la bouche , et l'auditeur était saisi ; il parlait enfin , ne pouvant contenir au dedans de lui les vérités dont il était rempli. Un fou intérieur le dévorait, il fallait qu'il le laissât éclater au dehors. Aussi tout parlait en lui, tout persuadait, tout portait dans l'âme la conviction et le sentiment. Moins rapide et moins pressant que Bourdalouc, il avait ordinairement plus de charme et plus d'onction. 11 parlait avec beaucoup d'autorité, et se tenait presque toujours debout. Son port, quoiqu'il fût d'une taille médiocre , était remarquable 'par son recueillement et par sa noblesse. Ses gestes étaient peu nombreux , mais expressifs ; sa voix était flexible et sonore, et son oeil surtout était éloquent. Son exclamation favorite : Grand Dieu ! qui revient si souvent dans ses discours, partait du fond d'une âme tout émue. Il avait alors un accent particulier, accompagné d'un regard très-vif vers le ciel, et d'un geste si animé, qu'il produisait toujours la plus profonde impression sur l'auditoire.
Sur le bruit seul de sa déclamation , le célèhre Baron voulut assister à un de ses discours ; et , s'adressant au sortir de là à un de ses compagnons qui l'avait suivi : Mon ami, lui dit-il, voilà un orateur, et nous ne sommes que des comédiens !
Cependant Massillon ne pouvait pas toujours suivre dans son débit les mouvements de son cœur ; il était souvent gêné par l'infidélité de sa mémoire. Il lui arriva un jour de rester court en présence de Louis XIV. Ce prince lui dit d'un air gracieux : Rassurez-vous, mon Père; il est bien juste de nous donner le temps de goûter les belles choses que vous dites. Mais l'orateur sentait bien qu'il aurait fait une plus vive impression , s'il eût été mieux servi par sa mémoire. Il l'avait plusieurs fois éprouvé, et lorsqu'on lui demandait quel était son meilleur sermon , il disait: Cest celui que je sais le mieux; réponse qu'on attribue aussi à Bourdalouc.
On put goûter longtemps , dans les chaires de la capitale, l'éloquence de Massillon. Nommé évêque en 1717, il prononça, l'année suivante , devant Louis XV, qui n'avait que huit ans, les dix sermons connus sous le nom de Petit Carême. Le jour de la clôture, il annonça, à la fin de son discours , que sa nomination à l'évcché de Clermont ne lui permettrait plus de reparaître dans la chaire. Grand Dieu ! ces prières seront les dernières , sans
doute , que mon ministère attaché désormais par les jugements secrets de votre Providence au soin d'une de vos églises j me permettra de vous offrir dans ce lieu auguste. Ces paroles simples et touchantes émurent sensiblement l'auditoire, qui manifesta par des regrets unanimes son admiration pour un si beau talent.
Massillon , dans son diocèse , s'attacha tous les cœurs par sa douceur et ses bienfaits. Il mourut le 18 septembre 1742 , dans les plus grands sentiments de piété , et , comme il avait vécu , sans argent et sans dettes.
Les beautés de son éloquence avaient été vivement senties par ceux qui purent l'entendre ; peut-être sont-elles plus goûtées encore par ceux qui ne font que le lire, t Un charme d'élocution continuel, dit La Harpe, une harmonie enchanteresse, un choix de mots qui vont tous au cœur ou qui parlent à l'imagination ; un assemblage de force et de douceur, de dignité et de grâce , de sévérité et d'onction; une intarissable fécondité de moyens, se fortifiant tous les uns par les autres ; une surprenante richesse de développement ; un art de pénétrer dans les plus secrets replis du cœur humain , de manière à l'étonner et à le confondre, d'en détailler les faiblesses les plus communes , de manière à en rajeunir la peinture , de l'effrayer et de le consoler tour à tour, de tonner dans les consciences et de les rassurer, de tempérer ce que l'Evangile a d'austère par tout ce que la pratique des vertus a de plus attrayant ; l'usage le plus heureux de l'Ecriture et des Pères (on regrette que les saints Pères ne soient pas plus souvent cités) ; un pathétique entraînant , et par-dessus tout un caractère de facilité qui fait que tout semble valoir davantage , parce que tout semble avoir peu coûté ; c'est à ces traits réunis que tous les juges éclairés ont reconnu dans Massillon un homme du très-petit nombre de ceux que la nature fit éloquents; c'est à ces titres que ceux mêmes qui ne croyaient pas à sa doctrine , ont du moins cru à ses talents , et qu'il a été appelé le Racine de la chaire et le Cicéron de la France. > {Cours de littérature.)
Quelques exemples vont justifier tous ces éloges. Dans son discours sur le Délai de la conversion , Massillon fait parler le pécheur qui refuse d'employer sa jeunesse à mériter la possession éternelle du souverain bien. Il le met en scène avec son juge suprême ; il lui révèle et lui retrace toutes ses plus secrètes pensées ; il lui développe la logique honteuse et révoltante de son propre cœur, en l'accablant de la plus sanglante ironie :
« Vous ne réservez donc à votre Dieu que les restes et les rc-