H. PARISIS
Devient pas d'en haut, elle ne vient pas de la droite raison de l'homme , elle vient de la corruption du cœur et de l'inspiration du mauvais génie , non est ista sapientia de sursùm descendons , sed terrena , animalis , diabolica, a dit saint Jacques, (m — 45).
» Eh bien ! Messieurs , celte science nous n'en voulons pas , et c'est la conclusion pratique de cet expose très-incomplet des écarts de la raison sous le règne de l'incrédulité.
i Nous voulons que la science reconnaisse les vérités qui sont placées au-dessus d'elle , et non pas qu'elles mette tout en doute. Nous voulons qu'elle appuie pour sa part l'édifice religieux et social , et non pas qu'elle l'ébranlé sans cesse jusque dans ses fondements.
j Encore une fois nous lui reconnaissons un domaine où son indépendance est souveraine, c'est la nature tout entière, tant qu'elle n'est pas mise en rapport avec l'ordre surnaturel. Qu'à l'exemple de Salomon qui avait étudié depuis le Cèdre jusqu'à l'Hyssope, la science humaine examine et décompose toutes les créatures qui sont sous le ciel , ou même dans la voûte des cieux ; qu'elle en décrive la structure , qu'elle en signale les phénomènes, qu'elle en analyse les substances , qu'elle divise les corps, puis qu'elle les rapproche et les combine ensuite dans toutes les conditions imaginables; que pour les besoins où les jouissances de l'humanité , la science humaine dompte les éléments et les soumette comme des serviteurs dociles à son puissant empire ; qu'elle force la vapeur légère à devenir sous sa main le plus irrésistible moteur; qu'elle appelle dans ses cabinets l'élément redoutable qui produit la foudre pour en faire le jeu de ses expériences et l'auxiliaire de ses travaux d'art ; qu'elle enrichisse la paix par son industrie , qu'elle rende la guerre de plus en plus formidable par ses moyens d'extermination, qu'enfin elle gouverne, organise et balance toutes les nations par sa politique , c'est son droit ; et tant que dans ses immenses opérations elle laisse la liberté aux consciences et la sécurité à l'Eglise, la foi chrétienne, loin de l'entraver en aucune sorte, l'encourage, l'admire , la bénit, et bénit en elle le génie de l'homme , roi de la nature.
»,; Voilà la science que nous voulons, que nous aimons, que nous cultivons ; et nous la désirons libre ainsi dans toutes les parties de son jdoraaine, en histoire , en littérature, en mathématiques, en philosophie , en théologie même , dans la partie naturelle de celte reine auguste de toutes les sciences.
» Mais nous enseignons que la science humaine a des bornes , qu'elle doit en avoir ; que la plus extravagante de toutes les fo-
lies , c'est de ne pas vouloir lui en reconnaître. Nous enseignons que sou domaine , quoique très-ctendu , quoique immense à l'œil de riiorame , est en réalité très-éiroit sous l'œil de Dieu. Enfin nous enseignons que la vérité divine étant d'un ordre supérieur à toutes les conceptions humaines , les recherches de l'homme doivent être dirigées par la foi , à partir du point où commencent les mystères révélés; que la raison de Ihomme doit être soumise à la foi , partout où la parole de Dieu prononce.
» Est-ce que pour cela nous n'admettons pas la science humaine même dans le sanctuaire de la religion? Nous l'y admettons sans aucun doute , et même nous l'y appelons , mais pour qu'elle s'y instruise et non pas pour qu'elle y hlasphême ; nous désirons qu'elle y étudie non pas pour croire moins, mais pour mieux croire. Veuillez, mes chers enfants, bien comprendre cette dernière pensée, car c'est le résumé essentiel de tout ce que nous venons de vous dire , comme c'est le point culminant de toute votre éducation scientifique.
» Il est des hommes qui cherchent dans la science des prétextes à leur incrédulité , et qui se réjouissent comme d'une conquête quand ils ont découvert un argument captieux contre l'Evangile; nous n'admettons pas ce genre d'étude, nous le condamnons, nous le réprouvons , non-seulement parce qu'il est impie , mais parce qu'à nos yeux il est insensé. La foi c'est la science de Dieu communiquée à l'homme; or , nous ne reconnaissons pas de science contre celle de Dieu. Non est sapientia contra Dominum. {Prov. xxi — 30.) Quelle que soit cette science, nous sommes sûrs d'avance que c'est une erreur et un mensonge. Nous étudions donc, mais toujours en chrétiens croyants, c'esl-à dire que loin de nous diriger jamais dans un sens opposé à la foi , nous tenons nos regards attachés toujours sur la science infaillible de Dieu, afin de ne pas nous égarer dans l'étude des sciences trompeuses de l'homme. C'était la pensée de saint Anselme , de ce savant évêque qui, plus que tous les autres docteurs, a fait usage de la raison dans l'étude des choses divines. Il y en a, dit-il, qui recourent à la raison parce qu'ils ne veulent pas de la foi, pour nous c'est avec la foi que nous cherchons à obtenir les enseignements de la raison. IlHideà rationem quœrunt quia non credant, nos verô quia creditnus {cur Deus homo l. 1. cap. 2).
» Lors donc que la science humaine nous présente quelques découvertes en désaccord avec la foi , nous répondons de suite , sans la moindre hésitation , sans ombre d'inquiétude : c'est que vos découvertes sont incomplètes : cherchez encore , cherchez
M. l'AUïSIS. 505
toujours , vous verrez qu'il en sera de ces dccouvcrtcs comme de vos zodiaques de Denderah ou de vos fossiles ante-adamiqucs : ou ces découvertes sont insignifiantes, ou bien elles seront un nouveau témoignage en faveur de la foi. La religion ne craint pas la science, elle l'appelle, elle la cultive, elle la regarde comme sa fidèle amie ; ce qu'elle craint , ce qu'elle rejette , c'est la fausse science , c'est la demi-science qui tranche sur tout , précisément parce qu'elle ne connaît rien à fond , oppositiones falsi nominis scienticc. Voilà ce que la religion déplore , et voilà malheureusement ce qu'on préconise aujourd'hui.
» Cela nous rappelle encore un fait que nous tenons à citer en finissant. Au dernier siècle , tandis que les encyclopédistes blasphémaient en légères épigrammes contre les prophéties qu'ils avaient à peines lues, on réunissait dans la bibliothèque de Parme 680 anciens manuscrits de la Bible, presque tous sortis des mains des Juifs ; on les comparait tous ensemble , et dans cette immense confrontation, on ne découvrait pas un mot qui n'appuyât l'inlerprélalion catholique des prophéties. Messieurs, je vous le demande, de quel côté se trouvait la vraie science?
> Vous voyez , mes chers amis, que le simple examen des faits a conduit nos preuves beaucoup plus loin que nous ne l'avions annoncé. Nous voulions répondre à ceux qui prétendent que, pour être forte , la science a besoin de s'affranchir de la foi , et nous avons fait voir que cet affranchissement impie lui est fatal, que dans cet état elle s'égare , elle se dénature , elle périt.
» Heureusement cette vérité commence à se faire jour à travers les nuages encore bien épais des habitudes rationalistes et des préventions incrédules. Ainsi on reconnaît qu'il Aiut restaurer l'histoire , et on en construit l'édifice majestueux sur des bases toutes catholiques; ainsi on avait enseveli le moyen-âge sous une réprobation flétrissante, c'était, disait-on, un temps d'ignorance; mais la science archéologique nous y a découvert des merveilles : on s'est enfin souvenu de nos cathédrales , et l'on reconnaît aujourd'hui que jamais le génie humain n'a produit de plus grandes choses que dans ces siècles où la foi était tout. Ainsi encore l'incrédulité, fille du mensonge, avait ensuite une littérature extravagante , le romantisme où tout est faux , et le fond , et la forme : aujourd'hui les hommes placés dans l'enseignement public ne proposent plus à la jeunesse que les irréprochables modèles de noire 17"= siècle, du siècle des Bourdaloue et des Fénélon.
» Bénissez donc le ciel , mes chers enfants, d'être initiés tout à la fois et aux cléments de la science et aux doctrines pures du
catholicisme. Soyez heureux et fiers bien plus encore de voire foi que de vos autres connaissances. Que ces connaissances soient en vous l'ornement de la foi , mais que la foi en soit toujours la gardienne. Quelle que doive être votre carrière, conservez-vous instruits, mais surtout maintenez-vous chrétiens. Par vos talents soyez des citoyens distingués, mais soyez surtout par vos vertus d'humbles enfants de Dieu et de l'Eglise. Oh ! puissent ces couronnes qui font battre vos coeurs et qui feront pleurer vos mères , vous rendre pour toujours fidèles à ce double devoir ; et puissiczvous , pour voire part , hâter le moment si désirable où la science revenue de ses égarements se reconciliera pour toujours avec la foi, au sein delà France qu'elle rendra ainsi à la vérité, à la stabilité , à la paix ! »
l'éloquence académique d'après rollin.
Il y a un genre d'éloquence qui est uniquement pour l'ostentation , et qui n'a d'autre but que le plaisir de l'auditeur, comme les discours académiques, les compliments qu'on fait aux puissances, certains panégyriques, et d'autres pièces semblables, où il est permis de déployer toutes les richesses de l'art et d'en étaler toute la pompe. Pensées ingénieuses , expressions frappantes , tours et figures agréables, métaphores hardies, arrrangements nombreux et périodiques ; en un mot , tout ce que l'art a de plus magnifique et de plus brillant, l'orateur peut non-seulement le montrer, mais même en quelque sorte en faire parade, pour remplir l'attente d'un auditeur qui n'est venu que pour entendre un beau discours, et dont il ne peut enlever les suffrages qu'à force d'élégance et de beautés.
Il est pourtant nécessaire , même dans ce genre , que les ornements soient dispensés avec une sorte de sobriété et de sagesse , et l'on doit surtout y jeter une grande variété. Cicéron insiste beaucoup sur ce principe, comme sur une des règles de l'éloquence les plus importantes. 11 faut, dit-il, choisir un genre d'écrire qui soit agréable et qui plaise à l'auditeur, de sorte néanmoins que cet agrément, ce plaisir, ne viennent point enfin à lui causer du dégoût; car c'est l'effet que produisent ordinairement les choses qui frappent d'abord les sens par un vif sentiment de plaisir, sans qu'on puisse trop en rendre raison. Il en apporte plusieurs exemples tirés de la peinture , de la musique , des odeurs, des liqueurs, des viandes ; et après avoir établi ce principe , que le dégoût et le rassasiement suivent de près les grands
nÉFLKXIONS. 307
plaisirs, et que c'est ce qu'il y a de plus doux qui devient le plus tôt fade et insipide , il en conclut qu'il n'est pas étonnant que, soit en prose , soit en vers, un ouvrage, quelque grâce et quelque élcgance qu'il ait d'ailleurs , s'il est trop uniforme et toujours sur le même ton , ne se fasse pas longtemps goiiler. Un discours qui est partout ajusté et peigné, sans mélange et sans variété , où tout frappe , tout brille ; un tel discours cause plutôt une espèce d'éblouissement qu'une véritable admiration : il lasse et il fatigue par trop de beautés, et il déplaît S( la longue à force de plaire. Il faut dans l'éloquence, comme dans la peinture, des ombres pour donner du relief, et tout ne doit pas être lumière.
l'éloquence académique d'après timon.
Chaque genre d'éloquence a son temps, son lieu, sa physionomie, ses mœurs et son allure.
L'éloquence académique se cadence et se prélasse devant les glaces de ses appartements. Elle se mire comme une coquette, de la tête aux pieds.
Elle entre en s'inclinant respectueusement, dans le sénat des beaux esprits. Elle caresse d'un demi regard la vanité des autres pour qu'on encense la sienne. Elle glisse plutôt qu'elle ne marche sur les parquets cirés , sans frôler personne. Elle a le nez au vent pour mieux flairer l'encens qu'elle même exhale , et l'oreille au guet pour mieux entendre les doux propos que lui rapportent ses louangeurs. Elle n'aime ni trop de bruit, ni trop de pas, ni trop de paroles, ni trop d'idées. Elle se berce mollement dans un milieu de bienséances étudiées, de délicfUesses impalpables et d'allusions fines.
Tous les immortels qu'elle daigne admettre à ses banquets ont reçu leur invitation sur de petits billets glacés et musqués. En dame de bonne compagnie , elle prend ses convives par la main , lorsqu'on les annonce; elle leur indique, d'un doigt discret, le fauteuil où ils vont s'assseoir, et elle fait ouïr, en langue des dieux , à chacun de ces grands hommes , toutes sortes de douceurs. L'excellent ton , pendant le repas , est de ne point trop serrer les mâchoires en mangeant , de ne point choquer les verres , de ne s'enivrer que de flatteries et pas de Champagne, et de ne point se dédommager de l'ennui des compliments et des apothéoses , en donnant à ses voisins des coups de pied par-dessous la table. A la fin du banquet , l'éloquence académique se lève ,
elle porte en l'honneur des immortels un toast si fin et si léger, qu'il s'évapore avant que le son n'en parvienne à leur oreille. Puis , elle touche sa lyre d'or d'où s'échappent quelques notes Toilées , et elle se couronne de roses pâles , écloses au charbon de terre , dans les serres chaudes de l'Institut. {Livre des Orateurs.)
ailATRIÈME SECTION.
Napoléon*
l'histoire de France offre plusieurs beaux traits d'éloquence militaire.
Henri IV, avant la bataille d'Ivry, s'adressant aux seigneurs et aux soldats qui composaient son escadron leur dit :
e Mes compagnons, si vous courez aujourd'hui ma fortune, je cours aussi la vôtre. Je veux vaincre ou mourir avec vous. Gardez bien vos rangs, je vous prie; si la chaleur du combat vous les fait quitter, pensez aussitôt au ralliement, c'est le gain de la bataille... Si vous perdez vos enseignes, ne perdez point de vue mon panache blanc , vous le trouverez toujours au chemin de l'honneur et de la victoire. >
Toutes les allocutions de Henri IV sont brèves, saisissantes, pleines d'âme , ctincelantes d'esprit.
Saint Louis , Philippe-Auguste , François I", Bayard , Duguesclin ont dit aussi des mois de bravoure militaire.
Avant la bataille de Lens, le grand Condé dit à ses soldats :
€ Amis, souvenez-vous de Rocroi, de Fribourg et de Norlinguo Un autre Condé , s'adressant aux gentilshommes français qui composaient son armée :
t Messieurs , des gentilshommes français n'ont pas besoin d'être exhortés quand il s'agit de combattre. Je me permets seulement de vous rappeler que notre Dieu est mort sur une croix et votre roi sur un échafaud. Nous sommes arrivés pour les venger : marchons. »
La première fois que La Rochejacquelein conduisit ses paysans au combat :
t Si j'avance , dit-il, suivez-moi ; si je recule , luez-moi ; si je meurs, vengez-moi. »
Mais Napoléon a été le premier orateur militaire des temps modernes, comme il en a été le premier capitaine.
Lorsque la Providence met sa main dans la foule, pour y choisir et pour en retirer les hommes extraordinaires, qu'elle a prédestinés à représenter leur génération sur la terre et à changer la face des empires, elle leur communique et elle leur attribue la puissance matérielle et la puissance intelligente de la société, et elle ne les. fait apparaître de loin en loin, sur la scène du monde, que dans des circonstances qu'elle semble avoir préparées tout exprès pour leur élévation et pour leur chute.
Tels furent Alexandre, César et Napoléon.
La Grèce était à bout de rhéteurs et de poètes, de corruption, de guerres civiles et de grands hommes, lorsque le monde asiatique s'ouvrit avec ses richesses, avec ses religions ridicules et méprisées , ses satrapes énervés , ses populations pourries avant d'être mûres , ses gouvernements usés et ses limites indéfinies, à l'ambition du jeune Alexandre.
L'univers romain, travaillé dans les masses par le dégoût d'une liberté orageuse et par le besoin de l'unité, depuis les conquêtes de l'Asie, de l'Espagne, de la Gaule et de l'Angleterre, n'attendait qu'un maître, et il se donne encore plus à César que César ne voulut de lui. Les légions de vétérans accoutumées à vaincre sous César ne connaissaient plus que les faisceaux et le nom de César. Rome aussi n'aspirait qu'à lui remettre le sceptre du monde, que ses débiles mains ne pouvaient plus porter.
Napoléon, à son tour, s'empare habilement des forces vives de la révolution qui, lasses de bouillonner au fond de leur cratère et de retomber sur elles-mêmes , cherchaient à se répandre au dehors et débordaient vers la conquête. 11 est maître parce qu'il veut l'être, parce qu'il put l'être, et parce qu'il sait l'être. 11 absorbe , dans l'unité de son empire, les consciences, les intelligences et les libertés. 11 a de l'audace parce qu'il a du génie , et peut-être il a du génie parce qu'il a de l'audace. Il méprise les hommes, parce qu'il les juge. Il aime la gloire, parce que tout le reste ne peut remplir le vide immense de son âme. Il dévore le temps , il dévore l'espace, parce qu'il lui faut vivre plus vite, marcher plus vile que les autres hommes. Il pèse le monde
NAPOLÉOiX. 311
dans sa main, et il le trouve léger , et le front à demi penché sur l'abîme , il se met à rêver l'éternité de sa dynastie et la monarchie universelle.
Mais après avoir élevé si haut les conquérants , la Providence éteint d'un souffle l'éclat de leur diadème , et elle les donne en spectacle à l'univers, pour lui montrer que, malgré leur gloire et la sublimité de leur empire , ils sont hommes et que , comme tous les hommes, ils sont sujets à des chutes et bornés par le néant.
Ainsi, Alexandre meurt à la fleur de son âge, rassasié de triomphes et de voluptés, dans l'ivresse du festin royal. César tombe au pied de la statue de Pompée , frappé d'un poignard républicain, lorsqu'il allait se faire couronner par le sénat , empereur perpétuel de Rome après avoir rangé sous ses lois toute la terre. Enfin, Napoléon ne s'arrête, dans le cours de son ambition, que lorsqu'on l'eut acculé sur un rocher solitaire, environné de tous côtés par les vagues de l'Océan.
Napoléon était un de ces hommes prodigieux qui se sentent rois et qui sont faits pour le gouvernement et la domination des peuples. Il faut que ces bommcs-là meurent ou qu'ils régnent.
Ils sortent à peine d'être simples soldats, et ils commandent comme s'ils étaient généraux. Ils ne sont encore que sujets, et ils parlent déjà en maîtres.
Napoléon n'était pas né, comme Alexandre, sur les marches d'un trône, ni comme César dans les langes de la pourpre sénatoriale. Mais dès qu'il mit l'épée à la main, il commanda, et dès qu'il commanda, il régna. Simple capitaine, il assiège et prend Toulon; général de brigade, il organise la journée du 15 vendémiaire et sauve la Convention. Généralissime de l'armée d'Italie, il traite en roi avec les rois, les princes et le Pape. Vainqueur de l'Egypte, il mène cette expédition avec l'autorité d'un chef absolu, revient d'Afrique sans lettres de rappel, aborde à Frcjus , traverse la France en triomphe, fait trembler le Directoire, traîne à sa suite les autres généraux, chasse les deux Conseils, improvise une nouvelle Constitution et prend les rênes du gouvernement. Empereur, il tient sous ses pieds, dans une muette obéissance, le Sénat, le Corps législatif, l'administration, le peuple et l'armée.
En sorte qu'on peut dire que Napoléon n'a jamais servi, et que, pas plus qu'Alexandre n'aurait obéi à la confédération des Grecs, ni César aux ordres du sénat romain. Napoléon n'aurait jamais pu se plier sous la verge d'un parlement ou d'un roi.
Vouloir qu'Alexandre , César et Napoléon n'eussent pas été maîtres en quelque lieu et en quelque temps qu'ils eussent vécu.
312 ÉLOQUENCE MILlTAinE.
c'£st oublier, c'est méconnaître leur nature, leur génie et leur destinée.
Le fils du Macédonien, l'élève d'Âristote s'empara, par son éloquence aussi bien que par ses triomphes , de l'imagination des Grecs et des Barbares. César domina les légions romaines par l'ascendant de sa parole. Napoléon , prit tout-à-coup sur les vieux généraux de la république , sur son armée et sur sa nation , l'empire irrésistible de la victoire et du génie.
On trouve dans les proclamations , bulletins et ordres du jour de Napoléon , de la vertu militaire , l'art de l'orateur et le sens ^profond et délié du politique. Ce n'est pas seulement un général qui parle, ce n'est pas un roi, ce n'est pas un homme d'Etat, c'est tout cela à la fois. Si Napoléon a été un orateur complet, c'est qu'il était un homme complet. S'il a tout dit, c'est qu'il lui était permis de tout dire. Quelle force , quelle splendeur n'a point le génie uni à la puissance ! Quelle autorité la parole de ce ravageur de peuples, de ce fondateur d'Etats, ne devait-elle pas tirer de la majesté du commandement supérieur, de l'éminence et de la perpétuité du généralat, du nombre immense de ses troupes, de leur fidélité et de leur dévouement, de l'éclat multiplié de ses victoires , de la nouveauté , de la soudaineté , de la hardiesse et de la grandeur extraordinaire de ses entreprises !
Napoléon a réuni toutes les conditions de l'audace personnelle, de la souveraine puissance et des talents politiques et guerriers, à un plus haut degré qu'aucun autre capitaine des temps modernes, et c'est pour cela qu'il leur est, de tous points, supérieur et incomparable.
Ne confondons pas, au surplus, les mots militaires avec les harangues dont nous parlerons après.
Les mots sublimes abondent dans les fastes guerriers de tous les pays et de tous les temps.
« Reviens vivant avec ton bouclier, ou mort dessus, dit une mère lacédémonienne à son fils. »
« Nos forêts de traits obscurciront le soleil. — Tant mieux, répond Léonidas à Xerccs, nous combattrons à l'ombre. »
César tombe en mettant le pied sur le rivage d'Afrique : A l'instant , pour détourner les mauvais présages , il s'écrie :
<t Afrique , je te tiens. »
Henri IV, à Coutras , se dégageant de ses chevaliers :
NAPOLÉOiV. 315
t A quartier, Messieurs, je vous prie, ne m'offusquez pas, je veux paraître. »
Villars expirant, se lamente :
€ Ce Berwick, qui vient d'être coupé en deux par un boulet! et moi, je meurs dans mon lit! J'avais toujours dit que Berwick serait plus heureux que moi. >
Et le général Larochejacquelein qui se jette dans la mêlée en disant : .
t Je ne veux être qu'un hussard pour avoir le plaisir de me battre. »
Et ce mot de Klcber à Bonaparte :
f Général, vous êtes grand comme le monde! »
Et ces belles paroles de Desaix :
t Allez dire au premier Consul que je meurs avec le regret de ne pas avoir assez fait pour la postérité. »
Et ces mots de généraux, de capitaines, de soldats, de tambours :
c La garde meurt et ne se rend pas ! >
c A moi , D'Auvergne , ce sont les ennemis ! »
€ Je meurs, mais ils fuient. »
c II me reste encore une main pour battre la charge ! >
Et tant d'autres.
Napoléon a dit aussi une foule de mots militaires.
Aux troupes qui reculaient sur le pont foudroyé d'Arcole :
« En avant ! suivez votre général ! >
A ses soldats d'Egypte :
c Du haut de ces Pyramides, quarante siècles vous contemplent. »
Aux plénipotentiaires de Léoben :
t La république française est comme le soleil. Aveugle qui ne la voit pas ! »
A l'armée de Marengo :
« Soldats, souvenez-vous que mon habitude est de coucher sur les champs de bataille. >
Aux soldats d'artillerie révoltés à Turin :
« Ce drapeau , que vous avez abandonné , sera suspendu au
temple de Mars et couvert d'un crêpe funèbre. Votre corps est dissous. >
En entendant le premier coup de canon de Friedland :
« Soldais , c'est un jour de bonheur, c'est l'anniversaire de Marengo! »
Au quatrième régiment de ligne :
€ Qu'avez-vous fait de voire aigle? Un régiment qui a perdu son aigle a tout perdu. — Oui, mais voici deux drapeaux ennemis que nous avons pris. — C'est bien, dit-il en souriant, je vous rendrai votre aigle. »
Au général Moreau , en lui offrant une paire de pistolets richement ornés :
t J'ai voulu y faire graver le nom de toutes vos victoires. Mais il ne s'est pas trouvé assez de place pour les contenir. »
A un grenadier surpris par le sommeil et dont il montait la garde :
€ Après tant de fatigues, il est bien permis à un brave comme toi de s'endormir. »
A un soldat qui s'excusait d'avoir, malgré sa consigne, laissé pénétrer dans sa lente le général Joubert :
€ Va , celui qui a forcé le Tyrol peut bien forcer une sentinelle. »
A un général de cour qui demandait le bâlon de maréchal :
€ Ce n'est pas moi qui fais les maréchaux, c'est la victoire. »
Au jeune commandant de l'arlillerie russe d'Austerlitz, qui lui disait dans son desespoir: «Sire, faites-moi fusiller ! je viens de perdre mes pièces. »
« Jeune homme, consolez-vous ! on peut être battu par mon armée et avoir encore des tilrcs à la gloire. »
Au ducdeMonlébello, fracassé par un boulet et qu'il serre dans SCS bras, qu'il arrose de ses larmes :
f Lannes! me reconnais-tu"? c'est Bonaparte! c'est ton ami! »
A son armée, en ouvrant la campagne de Russie :
< Soldats ! la Russie est entraînée par la fatalité, que ses destins s'accomplissent ! »
En voyant, le matin de la bataille de la Moscowa, le soleil se lever sans nuages :
JSAPOLÉOX. 315
t C'est le soleil d'Austerlitz ? »
A ses grenadiers, qui s'effrayaient de lui voir pointer des canons à Montereau :
< Allez , mes amis , ne craignez rien , le boulet qui me tuera n'est pas encore fondu. >
A Grenoble, au retour de l'Ile d'Elbe, devant un régiment qui hésite, il saute à bas de son cheval , et découvrant sa poitrine :
« S'il en est un parmi vous, s'il en est un seul qui veuille tuer son général, son empereur, il le peut, me voici! n
Mais c'est dans les harangues militaires surtout que se révèle Napoléon. Il s'improvisa orateur comme il s'improvisa général. Ce qui étonne surtout, dans un si jeune homme, c'est la fécondité, la souplesse, la finesse de son génie. 11 sait ce qu'il doit dire, ce qu'il doit faire, ce qu'il doit être envers tous, en toute occasion.
Sa manière de haranguer n'a rien de semblable chez les modernes ou dans l'antiquité. Il parle comme s'il était, non sur un tertre ordinaire, mais sur une montagne. On dirait qu'il a luimême cent coudées de haut. Il ne s'arrête point aux ennemis qu'il va combattre, ni aux lieux qu'il traverse en courant. 11 fait la revue de l'Europe et du monde. Son armée n'est point une simple armée , c'est la grande armée. Sa nation n'est pas une simple nation , c'est la grande nation. 11 raye les empires de la carte. 11 scelle les nouveaux royaumes qu'il institue du pommeau de son épée. Il prononce sur les dynasties, au milieu de la foudre et des éclairs, les arrêts du destin.
Le langage figuré de Napoléon prendrait mal aujourd'hui, et toucherait presque au ridicule. On n'aime plus les fanfares de guerre. On a d'autres besoins, d'autres idées, d'autres préjugés peut-être. Mais alors les imaginations étaient ébranlées. On sortait d'une révolution qui avait tout détruit, tout renouvelé. On se jetait dans les aventures. On allait vers l'inconnu.
Il fallait ce temps-là à Napoléon, comme il fallait Napoléon à ce temps-là.
A peine a-t-il relevé Schérer et pris le commandement de l'armée d'Italie , qu'il fond sur l'ennemi et brusque la victoire. Quelle verve, quel élan, quelle confiance, quel ton de vainqueur et de mailre dans cette proclamation d'un général de vingt-six ans !
€ Soldats, vous avez, en quinze jours, remporté six victoires, pris vingt cl un drapeaux , cinquante pièces de canon , plusieurs
310 ÉLOQUENCE MILWAIRE.
places fortes, fait quinze cents prisonniers, tué ou blessé plus dedix mille hommes. Vous êtes les égaux des conquérants de la Hollande et du Rhin. Dénués de tout, vous avez suppléé à tout. Vous avez gagné des batailles sans canon, passé des rivières sans ponts, fait des marches forcées sans souliers, bivouaqué sans eaude-vie et souvent sans pain. Les phalanges républicaines, les soldats de la liberté étaient seuls capables de souffrir ce que vous avez souffert. Grâces vous soient rendues, soldats! la patrie a le droit d'attendre de vous de grandes choses. Vous avez encore des combats à livrer, des villes à prendre, des rivières à passer. En estil qui préféreraient retourner sur les sommets stériles de l'Apennin et des Alpes , essuyer patiemment les injures de cette soldatesque esclave? Non, il n'en est pas parmi les vainqueurs de Montenotte , de Millésimo, de Dégo et de 3Iondovi !
» Amis, je vous la promets cette glorieuse conquête, mais soyez les libérateurs des peuples, n'en soyez pas les fléaux ! »
Ce discours électrise l'armée, et Napoléon ne fit plus que marcher de triomphe en triomphe , dans son immortelle campagne d'Italie. Il entre à Milan, et là, pour soutenir, pour enflammer le courage de ses soldats, il leur dit :
«Vous vous êtes précipités comme un torrent du haut des Apennins. Le Piémont est délivré. Milan est à vous. Votre pavillon flotte dans toute la Lombardie. Vous avez franchi le Pô , le Tésin , l'Adda, ces boulevards tant vantés de l'Italie. Vos pères, vos mères, vos sœurs, vos épouses, vos amantes se réjouissent de vos triomphes et se vantent avec orgueil de vous appartenir. Oui, soldats ! vous avez beaucoup fait , mais ne vous reste-t-il plus rien à faire? La postérité vous reprocbera-t-elle d'avoir trouvé Capoue dans la Lombardie? Partons, nous avons encore des marches forcées à entreprendre, des ennemis à soumettre, des lauriers à cueillir, des injures à venger!
» Rétablir le Capitole et les statues de ses héros ; réveiller le peuple romain engourdi par plusieurs siècles d'esclavage. Voilà ce ce qu'il vous reste à faire !
> Vous rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoyens diront en vous montrant : Il était de l'armée d'Italie ! »
On n'avait jamais parlé à des soldats français un tel langage. Ils étaient fous de lui. Il les aurait conduits au bout du monde.
La veille de la fameuse bataille d'Austerlitz, il initie vivement son armée aux inspirations de sa stratégie :
« Les Russes vont tourner ma droite , el ils me présenteront le flanc.
» Soldats, je dirigerai moi-même tous vos bataillons. Je me tiendrai loin du feu si, avec votre bravoure accoutumée , vous portez le désordre et la confusion dans les rangs ennemis. Mais, si la victoire était un moment incertaine, vous me verriez au-devant des premiers coups. II y va de l'Iionneur de l'infanterie française, la première infanterie du monde. Cette victoire finira votre campagne ! Alors la paix que je ferai, sera digne de la France, de vous et de moi ! »
Quelle grandeur dans ces dernières paroles !
Son discours après la bataille, est un chef-d'œuvre déloquence militaire. Il est content de ses soldais. Il se mêle à eux. Il leur rappelle ce qu'ils ont vaincu, ce qu'ils ont fait, ce qu'on dira d'eux. Pas un mot des chefs. L'empereur et les soldats , la France en perspective, la paix pour récompense, la gloire pour souvenir. Quel commencement et quelle fin !
« Soldats ! je suis content de vous, vous avez décoré vos aigles d'une immortelle gloire. Une armée de cent mille hommes, commandée par les empereurs de Russie et d'Autriche, a été en moins de quatre heures, ou coupée ou dispersée; ce qui a échappé à votre fer s'est noyé dans les lacs.
ï Quarante drapeaux , les étendards de la garde impériale de Russie, cent vingt pièces de canon, vingt généraux, plus de trente mille prisonniers, sont le résultat de cette journée , à jamais célèbre. Cette infanterie, tant vantée et en nombre supérieur, n'a pu résister à votre choc, et désormais vous n'avez plus de rivaux à redouter.
» Soldats, lorsque le peuple français plaça sur ma tète la couronne impériale, je me suis confié à vous pour la maintenir toujours dans ce haut éclat de gloire qui seul pouvait lui donner du prix à mes yeux. Soldats, bientôt je vous ramènerai en France. Là, vous serez l'objet de mes plus tendres affections, et il vous suffira de dire : J'étais à la bataille d'Auslerlitz, pour qu'on réponde : Voilà un brave ! »
Le jour anniversaire de celte bataille, il récapitule avec complaisance les dépouilles accumulées qui sont tombées dans les mains des Français, et il enflamme leur ardeur contre les Russes au souvenir de celle victoire, c Eux et nous, ne sommes-nous pas les soldats d'Auslerlitz? » C'est un trait de maître.
« Soldats, il y a aujourd'hui un an, à cette heure même, que vous
étiez sur le champ mémorable d'Austerlilz. Les bataillons russes épouvantés fuyaient. Leurs alliés ne sont plus. Leurs places fortes, leurs capitales, leurs magasins, leurs arsenaux, deux cent quatrevingts drapeaux, sept cents pièces de bataille, cinq grandes places de guerre sont en notre pouvoir. L'Oder, la Warta, les déserts de la Pologne, les mauvais temps, rien n'a pu vous arrêter, tout a fui à votre approche. L'aigle française plane sur la Vistule. Les braves et les infortunés Polonais croient revoir les légions de Sobieski.
t Soldats, nous ne déposerons pas les armes que la paix générale n'ait restitué à notre commerce sa liberté et ses colonies. Nous avons conquis sur l'Elbe et l'Oder, Pondichéry, nos établissements des Indes, le cap de Bonne-Espérance et les colonies espagnoles. Qui donnerait aux Russes l'espoir de balancer les destins ! Eux et nous, ne sommes-nous pas les soldats d'Austerlitz? »
Il ouvre la campagne de Prusse par ces paroles, qui sont brûlantes comme la foudre tout près d'éclater :
« Soldats, je suis au milieu de vous, vous êtes l'avant-garde du grand peuple. Vous ne devez rentrer en France que sous des arcs de triomphe. Eh quoi ! vous n'auriez donc bravé les saisons, les mers, les déserts, vaincu l'Europe plusieurs fois coalisée contre nous, porté notre gloire de l'Orient à l'Occident, que pour retourner dans notre patrie comme des transfuges, et pour entendre dire que l'aigle française a fui épouvantée à l'aspect des armées prussiennes?
> Marchons donc, puisque votre modération n'a pu les faire sortir de cette étonnante ivresse. Qu'ils apprennent que s'il est facile d'obtenir un accroissement de puissance avec l'amitié du grand peuple, son inimitié est plus terrible que les tempêtes de l'Océan ! »
A son entrée à Berlin il exalte, il enorgueillit ses troupes par la rapidité de leur marche et de leurs triomphes :
«Les forêts , les défilés de la Franconie, la Saalc, l'Elbe, que nos pères n'eussent pas traversés en sept ans, nous les avons traversés en sept jours, et livré dans l'intervalle quatre combats et une grande bataille. Nous avons précédé à Postdam, à Berlin, la renommée de nos victoires ; nous avons fait soixante mille prisonniers, pris soixantecinq drapeaux , six cents pièces de canon , trois forteresses, plus de vingt généraux. Cependant près de la moitié de vous regrette de n'avoir pas encore tiré un coup de fusil. Toutes les provinces
de la monarchie prussienne jusqu'à l'Oder, sont en noire pouvoir. >
A Eylau, il honore le trépas de ses braves guerriers :
€ Nous avons marché à l'ennemi , et nous l'avons poursuivi l'épce dans les reins l'espace de quatre-vingts lieues. Nous lui avons enlevé soixante-cinq pièces de canon , seize drapeaux , et tué, blessé ou pris plus de quarante-cinq mille hommes. Les braves qui, de notre côte, sont restés sur le champ de bataille, sont morts d'une mort glorieuse. C'est la mort des vrais soldats »
A Friedland, même énuméralion de victoires :
« En dix jours, nous avons pris cent vingt pièces de canon, sept drapeaux , tué , blessé ou fait prisonniers soixante mille Russes, enlevé à l'armée ennemie tous ses hôpitaux , tous ses magasins, ses ambulances, la place de Kœnigsberg, les trois cents bâtiments qui étaient dans le port , chargés de toute espèce de munitions, cent soixante mille fusils que l'Angleterre envoyait pour armer nos ennemis. Des bords de la Vislule nous sommes arrivés à ceux du Niémen , avec la rapidité de l'aigle. Vous célébrâtes à Austerlitz l'anniversaire du couronnement ; vous avez cette année dignement célébré l'anniversaire de Marengo. Soldats de la grande armée française, vous avez été dignes de vous et de moi ! >
En 1809, tout prêt à punir l'Autriche de ses trahisons, il confie à l'armée ses grands desseins : il la mêle, il l'associe à ses vengeances. Une se sépare pas d'elle, c'est sa cause qu'il va défendre. Quel élan militaire dans ce discours!
■< Soldats, j'étais entouré de vous lorsque le souverain d'Autriche vint à mon bivouac de Moravie. Vous l'avez entendu implorer ma clémence, et me jurer une amitié éternelle. Vainqueurs dans trois guerres, l'Autriche a dû tout à notre générosité. Trois fois elle a été parjure!! Nos succès passés vous sont un sûr garant de la victoire qui nous attend. Marchons donc, et qu'à noire aspect l'ennemi reconnaisse ses vainqueurs ! »
C'est avec la même ardeur qu'il anime contre les Anglais l'armée expéditionnaire de Naples. Ne dirait-on pas que sa parole va au pas de course?
€ Soldats, marchez, précipitez dans les flots, si tant est qu'ils vous attendent, les débiles bataillons des tyrans des mers! Ne tardez pas à m'apprendre que la sainteté des traités est vengée, et que les mânes de mes braves soldats, égorgés dans les porls de la Sicile, à leur retour d'Egypte, après avoir échappé à tous les
périls des naufrages, des déserts et de cent combats , sont enfin apaisés. »
C'est encore pour abattre la puissance de son implacable, de son éternelle ennemie, qu'il barangue l'armée d'Allemagne à son retour, et qu'il ouvre devant ses regards la conquête de l'Ibérie :
€ Soldats , après avoir triompbé sur les bords du Danube et de la Vistule, vous avez parcouru TAllcmagne à marcbes-^orcées. Je vous fais aujourd'bui traverser la France , sans vous donner un moment de repos. Soldats! j'ai besoin de vous. La présence hideuse du léopard souille les continents d'Espagne et de Portugal. Qu'à votre aspect il fuie épouvanté! Portons nos aigles victorieuses jusqu'aux colonnes d'Hercule : là aussi nous avons des outrages à venger! Soldats! Vous avez surpassé la renommée des armées modernes; mais avez-vous égalé la gloire des armées de Rome qui, dans une même campagne, triomphèrent sur le Rhin et sur l'Euphrate, en Illyrie et sur le Tage? »
Le matin de la bataille de la Moscowa , il étale aux yeux des soldats cette nouvelle moisson de lauriers qu'ils vont cueillir, et il les met , avec lui-même , en présence de leurs souvenirs et de la postérité.
f Voici la bataille que vous avez tant désirée ! Désormais , la victoire dépend de vous, elle vous est nécessaire. Elle vous donnera l'abondance , de bons quartiers d'hiver et un prompt retour dans la patrie. Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Vitcpsk, à Smolensk , et que la postérité la plus reculée cite avec orgueil ce que vous aurez fait dans cette journée. Que l'on dise de vous : Il était à cette grande bataille sous les murs de Moscou ! »
Maintenant transportons-nous dans la cour de Fontainebleau pour écouter les adieux de Napoléon aux restes fidèles de son armée, à CCS soldats qui ne pouvaient se sçparer de leur général, et qui pleuraient autour de lui. Il n'y a pas dans l'antiquité de scène à la fois plus déchirante et plus sublime.
« Soldats ! je vous fais mes adieux. Depuis vingt ans que nous sommes ensemble , je suis content de vous. Je vous ai toujours trouvés au chemin de la gloire. Toutes les puissances de l'Europe se sont armées contre moi. Quelques-uns de mes généraux ont trahi leur devoir et la France. Elle-même a voulu d'autres destinées : avec vous et les braves qui me sont restés fidèles, j'aurais pu entretenir la guerre civile; mais la France eût été malheureuse. Soyez fidèles à votre nouveau roi , soyez soumis à vos non-
veaux chefs , et n'abandonnez pas notre chère patrie. Ne plaignez pas mon sort, je serai heureux lorsque je saurai que vous l'êtes vous-mêmes. J'aurais pu mourir; si j'ai consenti à survivre, c'est pour servir encore à votre gloire. J'écrirai les grandes choses que nous avons faites.... Je ne puis vous embrasser tous, mais j'embrasse votre général. Venez, général Petit, que je vous presse sur mon cœur! Qu'on m'apporte l'aigle! que je l'embrasse aussi! Ah ! chèrc*aigle , puisse ce baiser que je te donne retentir dans la postérité ! Adieu, mes enfants ! mes vœux vous accompagneront toujours ; gardez mon souvenir ! »
Il part , et du fond de l'ile d'Elbe il organise sa fabuleuse expédition. Il n'a pas encore mis le pied sur les rivages du golfe Juan, que déjà, du haut de ce frêle esquif qui porte César et sa fortune, il livre aux flots, il sème aux vents sa proclamation. Il évoque aux yeux de ses soldats les images de cent victoires , et il envoie ses aigles devant lui comme les messagers de son retour triomphant.
« Soldats, dans mon exil j'ai entendu votre voix.... Nous n'avons pas été vaincus.... mais trahis; nous devons oublier que nous fûmes les maîtres des nations ; mais nous ne devons pas souffrir qu'aucune se mêle de nos affaires. Qui prétendrait être le maître chez nous? Reprenez ces aigles que vous aviez à Ulm, à Austerlitz , à léna , à Montrairail ! Les vétérans de l'armée de Sambre-et- Meuse, du Rhin, d'Italie, d'Egypte, de l'Ouest, de la grande armée sont humiliés... Venez vous ranger sous les drapeaux de votre chef... La victoire marchera au pas de charge... L'aigle avec ses couleurs nationales volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame.... »
Le lendemain de son arrivée aux Tuileries , et dans l'élonncmcnt des esprits qui suit une nuit d'enthousiasme et d'ivresse , il rallie la vieille garde autour de son drapeau. Il lui présente ses braves compagnons de l'île d'Elbe. Quelle gradation , quel art , quelle convenance, quelle habileté oratoire dans cette improvisation !
« Soldats ! voilà les officiers du bataillon qui m'a accompagne dans mon malheur : ils sont tous mes amis; ils étaient chers à mon cœur. Toutes les fois que je les voyais , ils me représentaient les différents régiments de l'armée. Dans ces six cents braves, il y a des hommes de tous les régiments; tous me rappelaient ces grandes journées dont le souvenir m'est toujours si cher : car tous sont couverts d'honorables cicatrices reçues à ces batailles
mémorables. En les aimant, c'est vous tous, soldats de l'armée française, que j'aimais.... Ils vous rapportent ces aigles; qu'elles vous servent de ralliement; en les donnant à la garde, je les donne à toute l'armée; la trahison et des circonstances malheureuses les avaient couvertes d'un voile funèbre; mais grâce au peuple français et à vous , elles reparaissent resplendissantes de toute leur gloire. Jurez qu'elles se trouveront toujours et partout où l'intérêt de la Patrie les appellera ! Que les traîtres et ceux qui voudraient envahir notre territoire n'en puisssent jamais soutenir les regards ! »
11 y aurait trop à dire que de faire sentir toutes les beautés de situation de ce morceau-là.
Quelques jours après, au Champ-de-Mars, il ne parle plus de la gloire des combats et du dévouement de ses compagnons ; il flatte , il exalte , il caresse devant le peu[)le et le corps législatif le grand sentiment de la souveraineté nationale.
€ Empereur, consul, soldat, je tiens tout du peuple! Dans la prospérité, dans l'adversité , sur le champ de bataille, au conseil, sur le trône, dans l'exil , la France a été l'objet unique de mes pensées et de mes actions. Comme ce roi d'Athènes , je me suis sacrifié pour mon peuple , dans l'espoir de voir se réaliser la promesse donnée de conserver à la France son intégrité naturelle, son honneur et ses droits.... »
Plus tard, il conjure les chambres d'oublier leurs querelles devant la grandeur du péril national. On a retenu ces mots :
i N'imitons pas l'exemple du Bas-Empire qui , pressé de tous côtés par les Barbares, se rendit la risée de la postérité en s'occupant de discussions abstraites, au moment où le bélier brisait les portes de la ville. C'est dans les temps difiiciles que les grandes nations , comme les grands hommes , déploient toute l'énergie de leur caractère. »
Bientôt il tombe inopinément au milieu de son armée , et il lui rappelle qu'elle ne doit pas se laisser effrayer par le grand nombre des ennemis, qu'elle a d'atroces injures à venger, que les nations voisines sont impatientes de secouer le joug et de combattre, en se ralliant à elle, les mêmes ennemis.
< Eux et nous, ne sommes-nous plus les mêmes hommes? Soldats! à léna , contre ces mêmes Prussiens, aujourd'hui si arrogants , vous étiez un contre deux , et à Monlmirail , un contre trois.
» Que ceux d'entre vous qui ont été prisonniers chez les Anglais, vous fassent le récit de leurs pontons et des maux affreux qu'ils ont soufferts !
• Les Saxons, les Belges, les Hanovriens, les soldats delà confédération du Rhin, gémissent d'être obligés de prêter leurs bras à des princes ennemis de la justice et des droits des peuples. »
Et, quand tout est fini, quand la foudre de Valcrloo vient de le frapper, qu'elles sont touchantes ses dernières paroles à l'armée ! Comme il s'efface ! comme il se dérobe à lui-même ! Ce n'est plus à des soldats, c'est à des patriotes, à des citoyens, à des frères qu'il s'adresse. 11 ne se qualifie plus, il ne se nomme plus leur souverain , ni leur général ; ce n'est plus l'empereur, c'est Napoléon , c'est leur camarade qui leur fait ses adieux et qui se confond avec eux.
« Soldats, je suivrai vos pas ; quoique absent, c'était la patrie par-dessus tout que vous serviez en m'obéissant, et si j'ai eu quelque part à votre affection, je le dois à mon ardent amour pour la patrie , pour la France , notre mère commune. Soldats ! encore quelques efforts, et la coalision est dissoute. Napoléon vous reconnaîtra aux coups que vous allez porter ! »
C'en était fait : le Bellérophon mouillait déjà dans les eaux de la Bretagne. Napoléon fugitif y monte avec cette confiance, toujours un peu naïve, des héros malheureux. C'est du pont de ce vaisseau qu'il écrivit au prince régent cette lettre si connue , et d'une si noble simplicité :
t Altesse royale , » En butte aux factions qui divisent mon pays et à l'inimitié des plus grandes puissances de l'Europe, j'ai terminé ma carrière politique , et je viens , comme Thémislocle , m'asseoir au foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses lois que je réclame de votre Altesse royale, comme du plus puissant, du plus constant et du plus généreux de mes ennemis. >
Ainsi devaient faire, ainsi devaient parler les grands citoyens de l'antiquité , lorsque frappés d'ostracisme et battus par les tempêtes de leur patrie , ils allaient demander aux étrangers l'hospitalité de l'exil.
Encore quelques mots , lecteurs, dit Timon que nous avons suivi dans tout ce chapitre ; on ne quitte qu'à regret les grands hommes vivants ou morts, et je voudrais vous faire admirer celui-ci jusqu'au^ bout.
Au sein de celte île , sa triste prison , son imagination refoulée vers le passé, se reportait sur l'Egypte et l'Orient, et s'illuminait des souvenirs brillants de sa jeunesse :
d J'aurais mieux fait , disait-il en se frappant le front , de ne pas quitter l'Egypte. L'Arabie attend un homme. Avec les Français en réserve, les Arabes et les Egyptiens comme auxiliaires, je me serais rendu maître de l'Inde, et je serais aujourd'hui empereur de tout l'Orient. »
Une autre fois revenant sur celte grande idée, il disait : « Saint- Jean-d'Acre enlevé , l'armée française volait à Damas et à Alep. Elle eût été , en un clin d'œil , sur l'Euphrate. Les chrétiens de la Syrie , les Druses, les Arméniens se fussent joints à elle. Les populations allaient être ébranlées J'aurais atteint Constanti-
nople et les Indes. J'eusse changé la face du monde. »
Puis , comme si la liberté , plus belle que l'empire de l'univers eût fait luire à ses yeux une lumière nouvelle, il s'écriait : « Les grandes et belles vérités de la révolution française dureront à jamais, tant nous les avons entrelacées de lustre, de monuments, de prodiges. Nous en avons lavé les premières souillures dans des flots de gloire. Elles seront immortelles. Sorties de la tribune, cimentées du sang des batailles, décorées des lauriers de la victoire, saluées des acclamations des peuples, sanctionnées pas les traités , elles ne sauraient plus, rétrograder. Elles vivent dans la Grande-Bretagne , elles éclairent l'Amérique. Elles sont nationalisées en France. Voilà le trépied d'où jaillira la lumière du monde ! >
Et aussi le souvenir de son berceau natal , de cette île qu'il avait rendue si fameuse , lui revenait sans cesse.
€ Ah ! disait-il , quels souvenirs la Corse m'a laissé^ ! je jouis encore de ses sites, de ses montagnes. Je la foule, je la reconnais à l'odeur qu'elle exhale. »
Toujours des images de guerre flottaient devant ses yeux dans cet état maladif, indécis et rêveur entre la veille et le sommeil.
t Allez , mes amis , retournez en Europe , allez revoir vos familles; moi, je reverrai mes braves dans les Champs-Elysées. Oui, Kléber, Desaix, Bessières, Duroc, Ney, Mural, Masséna, Berthier, tous viendront à ma rencontre ; en me voyant , ils deviendront tous fous d'enthousiasme et de gloire. Nous causerons de
nos guerres avec les Scipion , les Annibal , les César, les Frédéric, à moins que là-bas , disait-il plaisamment , on n'ait peur de voir tant de guerriers ensemble. »
Dans son délire , il se croyait à la tête de l'armée d'Italie. Il entendait le tambour battre , il s'écriait :
c Stingel , Desaix , Masséna , allez, courez , prenez la cliarge , ils sont à nous! »
Tantôt il parlait tout haut et tout seul , tantôt il dictait à ses secrétaires , tantôt il écrivait sur des feuilles volantes toutes les pensées qui s'échappaient par bonds, par fragments, de son àme trop pleine pour les contenir.
« Nouveau Prométhée , je suis cloué à un roc , où un vautour me ronge. Oui , j'avais dérobé le feu du ciel pour en doter la France. Le feu est remonté à sa source, et me voilà! L'amour de la gloire ressemble à ce pont que Satan jeta sur le chaos pour passer de l'enfer au paradis. La gloire joint le passé à l'avenir dont il est séparé par un abime immense. Rien à mon fils , rien que mon nom ! »
Dans les accès de sa mélancolie , il se croyait , il se disait repoussé vivant , repoussé mort de l'Europe.
e Qu'on m'ensevelisse sous les saules près de cette source où coule une eau si douce et si pure ! » Mais ce n'était pas là le dernier vœu de son testament, le dernier regard qu'il tournait vers la patrie absente, le dernier soupir exhalé de celle grande âme.
€ Je désire que mes cendres reposent sur les rives de la Seine , au milieu de ce peuple que j'ai tant aimé ! »
Voilà l'inscription , la seule inscription qu'il fallait mettre sur les banderolles flottantes du vaisseau qui le rapporta , sur le piédestal des colonnes et sur le frontispice des arcs de triompbc qui bordaient sa route , sur les manteaux violets du char funéraire, sur les quatre-vingt-six drapeaux des départements, sur le péristile des Invalides, et sur le marbre de son tombeau.
Plus ce tombeau s'enfoncera dans l'ombre du temps , plus il rayonnera de gloire aux yeux de la postérité. Les hommes extraordinaires sont comme les montagnes, et leur image nous paraît d'autant plus grande qu'elle s'éloigne de notre vue, et qu'elle s'élève toute seule sur h'S confins de l'horizon.
Mais lâchons de surmonter l'illusion de cette optique trompeuse , et voyons Napoléon comme le verront les sages de la postérité.
Homme d'Etat, il avait à la fois trop de génie et trop d'ambition pour consentir à déposer le gouvernement suprême et à régner sous un maître quel qu'il fut, Parlement, Peuple ou Roi.
Homme de guerre, il est tombe du trône, non pas pour n'avoir pas voulu restaurer la légitimité, ou pour avoir étouffé la liberté, mais pour avoir succombé dans la guerre. H n'a pas été et il ne pouvait pas être Monck ni Washington par une raison toute simple, c'est qu'il était Napoléon.
n a régné comme régnent toutes les puissances de ce monde, par la force de son principe. Il a péri comme périssent toutes les puissances de ce monde , par la violence et l'abus de son principe.
Plus grand qu'Alexandre, que Charlemagne, que Pierre l*"" et que Frédéric, il a, comme eux, laissé son nom à son siècle. Comme eux, il fut législateur. Comme eux, il fonda un empire. Sa mémoire universelle vit sous les tentes de l'Arabe et traverse avec les canots du sauvage, les fleuves lointains de l'Océanie. Le peuple de France , qui oublie si vite , n'a d'une révolution qui bouleversa le monde, retenu que ce nom là. Les soldais , dans les entretiens du bivouac , ne parlent pas d'un autre capitaine, et, lorsqu'ils passent dans les villes, n'attachent pas leurs yeux sur une autre image.
Quand le peuple a fait la révolution de Juillet, le drapeau, tout souillé de poussière, que redressaient les soldats-ouvriers, chefs improvisés de l'insurrection , c'était le drapeau surmonté de l'aigle français, c'était le drapeau d'Austerlitz, dléna et de Wagram , plutôt que celui de Jcmmapes et de Fleurus; c'était le drapeau qui fut arboré sur les tours de Lisbonne, de Vienne, de Berlin, de Rome, de Moscou, plutôt que celui qui lloila à la fédération du Champ-de-Mars ; c'était le drapeau criblé de balles à Waterloo; c'était le drapeau que l'empereur tenait embrassé à Fontainebleau , lorsqu'il dit adieu à la vieille garde; c'était le drapeau qui ombragea à Sainte-Hélène le front du héros expirant; c'était en un mot, pour tout dire, le drapeau de Napoléon!
Arrêtons-nous : car aussi bien j'entends gronder déjà une voix plus sévère , et je crains que l'histoire ne dresse à son tour son acte d'accusation contre celui pour qui la postérité commence, et ne dise :
Il était empereur de la république française et il se fit des-
NAPOLÉOX. 327
pote. Il jeta le poids de son épée dans les balances de la loi. Il incarcéra la liberté individuelle dans les prisons d'Etat. Il étouffa la liberté de la presse sous les bâillons de la censure. Il viola la liberté du pays. Il tint sous ses pieds, dans l'abaissement de la servitude, les tribunaux, le Corps législatif et le Sénat. Il mit les générations en coupe réglée, et il dépeupla les ateliers et les campagnes. Il greffa sur le militarisme une noblesse nouvelle , qui serait devenue bientôt plus insupportable que l'ancienne, parce qu'elle n'aurait eu ni la même antiquité, ni les mêmes prestiges. Il leva des impôts arbitraires. Il voulut qu'il n'y eût dans tout l'empire qu'une seule voix, sa voix, qu'une seule loi, sa volonté. Notre capitale, nos villes, nos armées, nos flottes, nos palais, nos musées, nos magistrats et nos citoyens , devinrent sa capitale, ses villes, ses armées, ses flottes, ses palais, ses musées, ses magistrats et ses sujets. Il traîna la nation sur des cbaraps de bataille , où nous n'avons laissé d'autre souvenir que l'insolence de nos victoires , nos cadavres et notre or. Enfin après avoir assiégé les forts de Cadix, après avoir eu dans les mains les clefs de Lisbonne et de Madrid , de Vienne et de Berlin , après avoir fait trembler les pavés de Moscou sous le roulement de ses canons , il a rendu la France moins grande qu'il ne l'avait prise , toute saignante de ses blessures, démantelée, ouverte , appauvrie et humiliée. {Livre des Orateurs.)
Il faudrait ajouter ici plusieurs autres griefs ; mais surtout la mort du duc d'Engbein et la persécution contre l'Eglise.
Napoléon avait reçu une éducation chrétienne. 11 avait fait sa première communion avec de grands sentiments de piété , et toute sa vie il en conserva un précieux souvenir. Le tumulte des camps, les soucis de l'ambition lui firent ensuite oublier ses devoirs religieux. Mais dans son exil , sur son rocher solitaire , il se reconnut. Il rendit un éclatant hommage à la divinité de Jésus-Christ. Il demanda un prêtre au chef de l'Eglise, et il reçut , avant de mourir, les secours et les consolations de la foi.
On dit qu'aux derniers jours de sa longue agonie , Devant rélcrnité seul avec son génie, Son regard vers le ciel parut se soulever : Le signe rédempteur toucha son front farouche... Et même on entendit prononcer sur sa bouche Un nom... qu'il n'osait achever.
Achève.. .. c'est le Dieu qui règne et qui couronne ; C'est le Dieu qui punit ; c'est le Dieu (|ui pardonne
Pour les héros et nous il a des poids divers. Parle-lui sans effroi : lui seul peut te comprendre , L'esclave et le tyran ont tous un compte à rendre , L'un du sceptre , l'autre des fers.
M. DE Lamartine , Méditations poétiques.