‹ Histoire de l'éloquenceChapitre 73 sur 77 · TRIBUNE ANGLAISE · texte numérisé non relu

TRIBUNE ANGLAISE

L'éloquence politique en Angleterre ne se montre avec éclat qu'à la fin du dix-huitième siècle. — Lord Cbataoï. — Pitt. — Fox. — Burke. — Shéridan. — Tribune anglaise au dix-neuvième siècle.

L'Angleterre , qui a devancé la France dans la carrière de l'éloquence politique , n'a cependant produit des monuments durables en ce genre que sur la fin du dix-huitième siècle.

< De toutes les nations polies et savantes , disait Hume , la Grande-Bretagne, seule, possède un gouvernement populaire, et admet au partage de la législation des assemblées assez nombreuses , pour que l'on y suppose le pouvoir de l'éloquence. Mais quels orateurs pouvons-nous citer? où peut-on rencontrer les monuments de leur génie ? On trouve , il est vrai , dans nos histoires , les noms de quelques hommes qui dirigeaient les résolutions du parlement ; mais , ni eux-mêmes , ni les autres , n'ont pris la peine de conserver leurs discours , et l'autorité qu'ils exerçaient semble avoir tenu plutôt à leur expérience , à leur sagesse , à leur crédit, qu'au talent de l'éloquence. » (Essai sur Véloquence).

Le docteur Blair, dans son Cours de Rhétorique , s'exprime à peu près dans les mêmes termes.

Ainsi , d'après les auteurs anglais eux-mêmes , l'essor du génie

de l'éloquence a été longtemps restreint dans les assemblées politiques de cette nation.

Diverses circonstances en étaient la cause. « Les formes antiques du parlement, dit M. Villcmain, les précautions auxquelles étaient assujettie la parole, pour éviter tout débat personnel , devaient affaiblir l'énergie du langage. Songez à l'autorité absolue de ce président, tellement impassible, que, dans de vieux procès-verbaux de la cliambre des communes, il ne semble pas un homme : on ne le désigne que par ces mots : La chaire (the chair) commande le silence ; La chaire rappelle à l'ordre ; La chaire termine le débat. Ce fut sous cette rigoureuse discipline que se forma la chambre des communes. Elle l'observa jusqu'à un certain point, même dans la révolution et la guerre civile; et ce fait, frivole en apparence , ne contribua pas médiocrement à laisser à l'éloquence anglaise quelque chose de calme et de formaliste; de là cet autre usage de ne point répondre directement, de ne jamais prendre à parti celui que l'on combat; et, quand on se lève tout impatient de réfuter un sophisme , d'accabler un adversaire , celte nécessité de se tourner vers le président , et de lui adresser paisiblement la parole. Enfin la nature même des débats , la discussion fréquente des intérêts de commerce , l'examen des traités d'alliance, sous un point de vue de profit, plutôt que de gloire, le détail des taxes et des perceptions, toutes ces choses que l'esprit moderne élève par des idées d'ordre et de système, traitées alors avec un bon sens assez rude, n'offraient pas beaucoup d'occasions au génie des orateurs. A ce sujet, M. Hume dit que la chambre des communes ressemble plus à un greffe qu'à un sénat antique. Pour expliquer le peu d'éloquence des orateurs, il allc;:ue encore l'indifférence des auditeurs, qui, dit-il, aussitôt que l'heure du diner arrive , laisseraient là Cicéron luimême. Depuis longtemps tout est changé sur ce point. Vous savez la ténacité des débats du parlement britannique et ces interminables séances de nuit prolongées jusqu'au maûn ; magistratuum conciones pernoctantium in rostris.

» Dans le premier âge de l'éloquence anglaise, avant que la puissance de l'Angleterre ait appelé à sa tribune les affaires du monde entier, les débats du parlement offrent peu de choses d'un intérêt universel et durable. C'est presque toujours une polémique temporaire et locale, qui ne peut guère occuper l'avenir. Dans les commencements du dix-huitième siècle , l'éloquence est encore renfermée dans des débats intérieurs , et plus puissante par l'habileté que par le talent. Plus tard viennent deux ordres de

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questions qui doivent la passionner et l'ennoblir. Les questions de conquête , de domination , et les questions d'humanité , de justice , dont la politique de ces premiers temps ne s'était pas occupée. Ainsi , dans l'ébranlement de l'Europe à la fin du dix-buitième siècle , et à dater de la guerre d'Amérique , l'Angleterre , par son activité sur tous les points du globe, occupera sa puissante tribune des plus grands événements de l'histoire moderne. Et , en même temps, les efforts tentés, les vœux exprimes pour l'abolition de la traite des noirs , pour l'émancipation des catholiques, pour la délivrance des colonies, signaleront une éloquence généreuse et morale , celle des Cbafam , des Burke , des Wilberforce. Ainsi la tribune anglaise paraîtra s'agrandir de tous les intérêts européens et de tous les sentiments cosmopolites qui viendront se mêler à son patriotisme. » {Cours de littérature.)

Chatam. (1708—1778).

William Pitt, depuis lord Chatam, est le premier qui se montre avec éclat dans cette carrière. 11 s'était préparé à l'éloquence par des études semblables à tout ce que les anciens nous ont appris de leurs orateurs. Il s'était fait grec et romain par une méditalion ardente des chefs-d'œuvre antiques. 11 avait mis en usage tous ces savants avis , toutes ces heureuses expériences d^ Cicéron, pour fortifier l'esprit, enrichir l'éloculion, élever le talent. Des voyages en France et en Italie avaient encore étendu ses connaissances. Et comme il joignait à beaucoup de talent tous les avantages extérieurs, dans sa taille élevée, dans ses yeux pleins de feu, dans sa voix sonore, dans la dignité et la force singulière de son langage , il ne pouvait manquer de devenir un* trèsgrand orateur. En effet, dès qu'il parut au parlement , et lorsqu'il fut ministre , il acquit par la puissance de sa parole la plus grande influence dans les affaires. Il frappait, il entraînait par de grandes pensées, par des sentiments nobles et généreux, par des élans impétueux , par un langage élevé , solennel , presque poétique. Son éloquence brillait dans tous les genres, et il excellait aussi bien dans l'argumcnlalion que dans le discours d'apparat; mais ses invectives étaient terribles et prononcées avec une telle énergie de diction , avec un air et une action de dignité si imposante , qu'il intimidait ses adversaires les plus capables et les plus jaloux de lui tenir tète : les armes leur tombaient des mains , et ils fléchissaient sous l'ascendant de son génie dominateur.

Ce fut surtout lors de la guerre d'Amérique que l'importance du sujet fournit au génie de Pilt , à ce tour d'imagination élevée , qui le caractérise, l'occasion de se montrer tout entier. Rangé alors dans le parti de l'opposition , on le voit avec une force , une impétuosité déraosthénique, protester au nom de la justice et de l'humanité , contre les barbaries exercées envers les Américains ; au nom de la prudence , contre les fausses promesses des ministres , et un succès impossible ; prévoir les maux , proposer le remède , offrir à l'Angleterre de lui rendre ce monde qu'elle va perdre , et de concilier ses droits avec la liberté nécessaire des colonies ; puis , lorsque toutes ses prévisions se sont réalisées , que le ministère , pour n'avoir pas fait à temps ce que demandait la justice , est obligé de s'avouer vaincu , et de reconnaître l'entière séparation de l'Amérique , on le voit indigné d'un parti qui lui parait la honte de la nation, se surpasser lui-même dans un dernier effort, et montrer, avec une effusion sublime, les sentiments vraiment patriotiques qui étaient dans son cœur.

Nous transcrirons ces magnifiques discours qui offrent un intérêt vraiment dramatique.

Le ministère avait fait présenter un bill pour l'envoi d'un nouveau corps de troupes en Amérique , afin de réprimer les premières tentatives des insurgés. Lord Chatam prend la parole :

« Milords , l'état de souffrance qui m'accable ne pouvait m'empêcher de soumettre à vos seigneuries mes pensées sur le bill aujourd'hui débattu , et sur les affaires de l'Amérique. Si nous faisons un rapide retour sur les motifs qui ont engagé les ancêtres de nos concitoyens d'Amérique à laisser leur pays natal , à courir les dangers innombrables de ces contrées lointaines et inexplorées, notre étonnement de la conduite que tiennent leurs descendants devra naturellement disparaître. Souvenez-vous que ce coin du monde est celui où les hommes d'un esprit libre et entreprenant se sont enfuis, plutôt que de se soumettre aux principes serviles et tyranniques qui dominaient alors dans notre malheureuse Angleterre ; et devez- vous vous étonner, Milords , que les descendants de ces hommes généreux s'indignent quand on veut leur ravir des privilèges si chèrement achetés ? Si le nouveau monde avait été colonisé par les enfants d'un royaume autre que l'Angleterre , ils y auraient apporté avec eux peut-être les chaînes de l'esclavage et l'habitude de la servilité. Mais ces hommes qui se sont enfuis de l'Angleterre, parce qu'ils n'étaient pas libres, doivent garder la liberté dans le monde oîi ils ont cherche Iciu* asile...

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» Milords , je suis vieux : je voudrais conseiller au noble lord qui nous gouverne de prendre une méthode plus douce pour régir l'Amérique; car le jour n'est pas loin où cette Amérique pourra rivaliser avec nous, non-seulement dans les armes, mais dans le commerce et dans tous les arts. Déjà les principales villes d'Amérique sont instruites et polies , et entendent la constitution de cet empire aussi bien que le noble lord qui nous gouverne.

» Milords, c'est une doctrine que je porterai avec moi jusqu'à la tombe : ce pays ne possède pas sous le ciel le droit de taxer l'Amérique ; cela est contraire à tous les principes de justice et de politique ; il n'est point de nécessité qui puisse le justifier. »

Ne pouvant dissimuler la révolte de la ville de Boston , il s'adresse au sentiment public, à cette espèce de sympathie, à cette parenté qui devait unir les Anglais et les Américains.

« Au lieu de ces mesures âpres et barbares que vous avez prises, passez une amnistie sur toutes ces erreurs de jeunesse de vos frères d'Amérique; recevez-les dans vos bras, et j'ose affirmer que vous trouverez en eux des enfants dignes de vous. Et si leur révolte doit se prolonger au-delà du terme d'amnistie, que, je l'espère, celte chambre va fixer, je serai des premiers à proposer quelques mesures qui leur fassent sentir le tort d'irriter une mère indulgente et généreuse, une mère, Milords, dont le bonheur a été toujours ma plus douce consolation. Ceci peut sembler inutile à dire, mais je dois déclarer que le temps n'est pas loin où l'Angleterre aura besoin de l'assistance de ses amis les plus éloignés. Puisse la main de la Providence qui dispose de tout, ne pas lui rendre nécessaire mon faible secours , et puisse-t-ellc exaucer les prières que je formerai toujours pour son bonheur ! »

Et il termine par ces paroles empruntées pieusement à l'Ecriture.

« Que la longueur des jours soit accordée à mon pays ! qu'il ait dans sa main droite de longs jours, et dans sa gauche des richesses et des honneurs ! qu'il marche toujours dans le sentier de la justice et de la paix ! »

Telle est la première protestation de lord Chatam au commencement des troubles , avant que le feu n'ait pris à toute l'Amérique et bien avant .que le pavillon français n'ait apporté ses secours inespérés. Mais bientôt la guerre s'engage, l'armée anglaise éprouve d'humiliantes défaites. La résistance s'accroît; elle devient

universelle; et le citoyen anglais hésite plus que jamais à s'intéresser à ces insurgés si cruellement traités, mais devenus si puissants. Cependant Chatam, dans la générosité de sa conscience, dans les hautes vues de sa politique , ne change pas d'opinion et continue à protester contre l'obstination indécise, si l'on peut parler ainsi de lord North , qui faisait toujours la guerre sans le vouloir. Déjà les troupes anglaises ont plus d'une fois reculé devant ces pauvres milices américaines, animées par la liberté et par Washington. Chatam, que ses infirmités, que sa goutte, que sa tristesse, retenaient presque toujours dans la solitude , reparait au parlement. Il semble que cette grande et majestueuse physionomie se présentait, par intervalle, au milieu des législateurs anglais, pour les avertir de ce qu'il fallait faire ou éviter. Puis, les trouvant obstinés dans leur aveuglement, il s'éloignait encore et attendait des événements une instruction plus puissante que ses paroles.

« Il y a deux choses en quoi les ministres se sont efforcés de tromperie peuple, et qu'ils lui ont persuadées: d'abord qu'il ne s'agissait que de Boston ; et en second lieu, qu'un seul régiment n'aurait qu'à s'y montrer, et que tout rentrerait promptement dans l'ordre.

> J'ai prédit la fausseté de ces deux assertions. J'ai été beaucoup en relation avec ce pays, beaucoup d'années, beaucoup plus que personne; et j'ai vu que la cause de Boston allait devenir la cause de l'Amérique , et que si l'on voulait la traiter militairement , on ne réussirait point.

» La manière dont on a procédé contre Boston a été la proscription d'un peuple , sans l'entendre dans aucun tribunal , ni dans les cours ordinaires de justice, ni dans les cours supérieures du parlement , où peuvent être étabUes les forfaitures. Oui , l'on a refusé aux Américains de les entendre, et, condamnés sans avoir été admis à se justifier, ils ont le droit de ne pas se soumettre.

» Dire par quels conseils on a suivi des principes de vengeance, par quels conseils on a pris tous les moyens que pouvaient suggérer î'animosité et la haine pour gouverner un peuple libre , voilà sans doute de belles et intéressantes questions. Pour moi, mon intention est de n'inculper personne , qu'autant que ses fautes l'exigeront.

» Il est instant de travailler à un arrangement , avant de donner audience aux députés du congrès. Mon but est d'entrer dans des vues de paix , de leur montrer, de leur ouvrir des voies de conciliation.

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