‹ Histoire de l'éloquenceChapitre 74 sur 77 · CHAT AH. 33S · texte numérisé non relu

CHAT AH. 33S

» Milords , je désire ne plus perdre un jour, dans celle crise qui s'avance et qui nous presse. Une heure maintenant passée, sans amortir les ferments qui agitent l'Amérique , peut enfanter des années de désastre et de honte. Pour ma part , je ne déserterai pas un seul moment la conduite de cette importante affaire, à moins que je ne sois cloué sur mon lit par l'exlrème souffrance; je m'en occuperai partout , je m'en occuperai sans cesse , je viendrai heurter à la porte de ce ministère endormi et tout confondu , et je l'éveillerai au sentiment de son propre danger.

» Mon avis est que S. M. fasse cesser celte querelle le plus tôt possible; car notre devoir est son repos. Quel est le malheureux dont les mauvais conseils ont enfoncé dans son sein une épine , en semant la division contre un peuple qui n'avait d'autre but que ce repos et la tranquillité?

» Tout faibles qu'ils puissent être, j'offre mes services : j'ai un plan, un plan dé règlement honorable, solide et durable.

» L'Amérique ne demande que la sûreté de ses propriétés et la liberté personnelle; voilà ses deux objets, et c'est à tort qu'on l'a accusée de ne vouloir que l'indéjjcndance.

ï Je renonce à toute distinction métaphysique.

» Leur acte formel vous donne le droit, quand vous le voudrez, de recevoir leur argent.

» Je me garderai de combattre l'opinion de personne ; je laisserai chacun, comme il s'en est d'abord expliqué lui-même, suivre la sienne. Mon plan est essenliellement d'établir, pour les Américains, le droit non équivoque de ne tenir leurs propriétés que d'eux seuls, de leur propre consentement, et dans leurs propres assemblées.

» Huit semaines perdues ne permettent plus de nouveaux délais , pas même d'un moment. Bicntô! il ne sera plus temps ; et une goutte de sang peut rendre la blessure sans remède.

» Demander actuellement s'il peut y avoir jamais de vraie réconciliation, c'est avouer tout ce que l'Amérique est en droit d'exiger. Mais faites cesser des deux côtés toute mauvaise volonté; car ce n'est point la révocation d'un petit acte du parlement qui peut opérer la paix. Croyez- vous que la suppression d'un morceau de parchemin en viendrait à bout; que par là vous satisferiez trois -' millions d'hommes en armes? Non, c'est aux principes de justice qu'il faut remonter. Il n'y a point de temps à perdre : vous êtes au moment précis qu'on ne peut reculer davantage ; et chaque instant qui n'est pas nn acheminement pour tempérer, adoucir et rapprocher les esprits, ne peut qu'enfanter des choses étranges,

mettre en péi'il la liberté résolue des Américains, et en même temps l'honneur de la mère patrie.

> Le succès et les effets durables des meilleures mesures ne peuvent résulter que de la bienveillance mutuelle de part et d'autre.

j> Une partie de ce plan fait ma motion, et je commence par prouver notre bonne volonté.

ï Ma motion est de présenter au roi une adresse pour éloigner les troupes de la ville de Boston. .

» Je conjure , je presse vos seigneuries d'adopter sans retard celte mesure de conciliation. J'affirme qu'elle produira d'heureux effets, si elle arrive à temps; mais si vous différez jusqu'à ce que votre espérance se réalise, vous différerez toujours. Pendant que vous le pouvez encore, apaisez ces ferments de haine qui dominent en Amérique, retirez la cause de cette inimitié ; retirez cette armée nuisible, incapable de vous servir; car son mérite est l'inaction; sa victoire serait de ne pas combattre. Que pourrait-elle d'ailleurs contre une nation brave, généreuse, unie, qui a des armes dans les mains et du courage dans le cœur? Trois millions d'hommes, les vrais descendants de nos vaillants et pieux ancêtres , chassés dans ces déserts par les maximes étroites d'une superstitieuse tyrannie, ne sont-ils pas invincibles? L'esprit de persécution ne doit-il jamais s'apaiser? Faut-il que ces braves enfants de nos braves aïeux héritent de leurs souffrances, comme ils ont hérité de leurs vertus ? Nos ministres nous disent que les Américains ne doivent pas être entendus. Ils ne l'ont pas été en effet : ils ont été frappés, condamnés, sans être entendus; la main indifférente de la vengeance a frappé tout à la fois sur l'innocent et sur le coupable, avec des formalités de guerre. Vous avez bloqué cette ville; vous avez réduit à la mendicité, à la famine, trente mille habitants. Cette résistance à votre arbitraire système de taxation pouvait être prévue ; elle sort de la nature des choses et de la nature des hommes , et surtout de l'esprit Whig qui domine dans cette contrée. L'esprit qui résiste à nos taxes en Amérique est le même qui autrefois s'opposait aux dons gratuits, à la taxe des vaisseaux en Angleterre; c'est le même esprit qui fit lever toute l'Angleterre, qui, par le bill des droits, revendiquait la constitution anglaise, et enfin qui a établi cette grande maxime fondamentale de vos libertés, qu'un sujet anglais ne doit être taxé que de son consentement. Ce glorieux esprit Whig anime trois millions d'Américains qui préfèrent la pauvreté et la liberté à des chaînes dorées, et qui mourront pour la défense de leurs droits , comme des hommes libres. Qu'opposerez-vous à cet esprit dont la véhémence sympathise avec les cœurs de tant d'Anglais Whigs?

CHATAH. 337

» Quand vos seigneuries regardent les papiers qui nous arrivent d'Amérique , quand vous considérez la fermeté , la sagesse de ces hommes, vous ne pouvez vous empêcher de respecter leur cause, et de faire des vœux pour qu'elle réussisse. Pour moi, je dois l'avouer, dans toutes mes lectures, dans toutes mes observations (et vous savez que l'étude a été mon goût favori , que j'ai beaucoup lu Thucydide , et étudié les hommes d'état de l'ancien monde), pour la solidité des raisonnements, pour la prudence des résolutions, je dois avouer qu'au milieu de circonstances si difficiles, si âpres, si périlleuses, aucun peuple, aucune réunion d'hommes n'a montré plus de sagesse que le congrès de Philadelphie.

> On méprise beaucoup ici ce congrès : on l'a traité durement... Eh! je voudrais qu'on voulût imiter ici la sagesse de ses mesures. Il a été ferme, j'en conviens; mais il a su joindre à cette fermeté la modération. Je voudrais que notre chambre des communes déployât la même liberté, et comme lui, qu'elle fût à l'abri de tout reproche de corruption.

« La manière dont on a procédé contre les Américains provient de l'ignorance où l'on a été des circonstances où s'est trouvée l'Amérique. Il était absolument inutile, et contre toute raison, d'y envoyer des troupes pour les contenir.

» La colère a été le seul mobile dans tout ce que vous avez fait, t Quoi! l'Amérique présume-t-elle être libre? Châtiez-les; ne les écoutez point. » Tel a été votre langage; casUgat auditque; c'est à dire que vous avez commencé par les frapper avant de les entendre : le juge le plus sévère entend les parties avant de les condamner.

» Tous les malheurs sont provenus de votre emportement; de n'avoir pas fait correspondre ensemble la fin et les moyens. La violence et des troupes étaient de mauvais acheminements vers la paix.

» On a dit que le gouvernement i^avait pas été satisfait du commandant de vos troupes, qu'il avait été trop lent à répandre le sang : on a même plaisanté sa modération. Mais je sais que ce brave officier, éprouvé par de longs services, s'est comporté avec prudence, et dans ce pays il en fallait beaucoup, à la tclc d'une armée... J'ai entendu parler d'armées d'observation : celle-ci, on peut le dire, a été d'irritation.

» Dans la guerre civile de Paris, deux grands hommes, le prince de Condé et le maréchal de Turcnnc, étaient à la tète de deux partis. On disait qiie le maréchal s'était souvent trouve près

du prince de Condc. La reine était fâchée, et ne voyait pas pourquoi , ayant été si près, il ne l'avait pas fait son prisonnier. Offensée , et comme si on lui eût manqué , elle demanda avec un mouvement de colère à M. de Turenne : « Quand vous étiez si près , pourquoi n"avcz-vous pas pris le prince ?» Et ce grand capitaine, qui savait le métier de la guerre, n'hésita pas de lui répondre avec sang-froid : « J'avais peur, Madame, qu'il ne m'eût pris. >

» Le ministère vous dit que les Américains ne se laisseront pas conduire parle congrès, qu'ils sont las d'associations. Plusieurs négociants, il est vrai, peuvent l'être. Mais ce n'est point ici une affaire de commerce, et tous les bruits qu'on répand ne viennent pas des principaux négociants, mais des émissaires du gouvernement. Et quand des mécontentements si considérables viendraient des marchands , ces bruits ne peuvent avoir de rapport à la situation de l'Amérique.

I Cette nation , qui a les vertus du peuple dont elle sort , voudra être libre. Leur langage est : « Si le commerce et l'esclavage se tiennent, nous abandonnons le commerce. Que le commerce et l'esclavage aillent où ils voudront ; ils ne sont pas faits pour nous. »

» Votre colère les représente comme des ingrats et des révoltés, qui ne se soumettent point à la mère qui leur a donné le jour. Mais dans la vérité, ils n'ont fait jusqu'ici qu'augmenter les forces de cette mère patrie; ils sentent l'importance de leurs services; ils ne demandent qu'à vous les continuer ; et quoique celle union ne puisse que les affaiblir et les exténuer, ces enfants simples et bons d'une même mère ne veulent pas s'en séparer.

ï Deux ans après la révocation du bill du timbre, je m'avançai dans cette contrée , à la distance de cent milles. Un gentilhomme qui connaît le pays me dit que si des régiments eussent abordé dans ce temps, et qu'on eût envoyé une flotte pour détruire leurs villes, ils les auraient abandonnées, qu'ils en avaient pris la résolution : c'est un fait. Un noble lord en sourit. Si je nommais ce gentilhomme, le lord ne rirait pas davantage.

> Au reste , ces Américains qu'on vous représente si défavorablement, je souhaiterais que nos jeunes gens d'aujourd'hui voulussent leur ressembler, je souhaiterais qu'ils voulussent imiter leur dévouement à la liberté , que les Américains préfèrent à la vie, et qu'ils eussent ce courage que produit l'amour de la liberté!

» Un mot encore. Si le mauvais état de ma santé me retient au lit, j'enverrai mon plan. Son but est de finir la querelle. < Quoi ! dircz-vous : avant de savoir s'ils veulent en venir à des

termes, à des conditions? » Oui, quelles que soient mes espérances, je voudrais qu'on rappelât d'abord les troupes.

t J'ai la confiance que vos seigneuries le sentiront; tous nos efforts pour imposer la servitude à de tels hommes, pour établir le despotisme sur cette puissante nation continentale , doivent être vains et funestes. Nous serons définitivement forcés de nous rétracter : rétractons-nous donc, pendant que nous le pouvons, et avant qu'il ne le faille. Je dis que nous devons nécessairement révoquer ces actes violents; ils doivent être révoqués; vous les révoquerez , je m'y engage d'honneur, vous les révoquerez à la fin : j'y joue ma réputation tout entière. Je consentirai à être pris pour un idiot, si vous ne les révoquez pas.

» Trois millions d'hommes sont prêts à prendre les armes , et vous parlez de les réduire !

» Il y a des hommes bien malheureux , dont les conseils perfides veulent persuader l'esclavage de l'Amérique ! S'ils ne mettent pas la couronne en danger, ils là rendent bien peu digne d'être portée.

> La cause des colonies tient à celle de tout véritable Whig. Ils ne souffriront point resclavagc de l'Amérique : (quelques-uns pourront préférer leurs principes, leur propre fortune; mais le corps des whigs se réunira, et s'opposera à cet esclavage. Toute la nation irlandaise, tout véritable whig anglais, toute la nation de l'Amérique (et réunis ils formeront des millions de whigs), tous combattront ce système. La France a les yeux fixés sur vous : la guerre est à votre porte.... et la gloire de l'emporter dans un débat parlementaire n'est pas ici ce qui sauvera la patrie dans ces dures extrémités.

> D'après cet état des choses, mon avis est de travailler à rapprocher les esprits. Je voudrais que, dans ce moment même, on s'occupât de ce qui peut adoucir et apaiser tout ressentiment.

> Ma motion , vous jugez bien, regarde les armées et leur dangereuse position. Il ne faut pas mésestimer le général Gage, qui a servi avec honneur : il a agi d'après ses instructions. S'il n'a pas été assez prompt à répandre le sang.

Non dimicare quàm vincere maluit;

cl il a bien vu. Les Américains se sont également comportes avec une modération , avec une prudence qui était bien digne d'être imitée, si nous avions été sages; car si l'on a épargné nos troupes aussi longtemps, nous devons leur salut à cette modération. » Notre malheureuse administration a toujours été en avant tant

qu'elle a pu ; il ne lui reste plus qu'un pas à faire, ce que j'appelle un échec et mat.

I Quarante mille hommes ne suffisent pas pour répondre à l'idée que vous vous faites de soumettre les Américains à vos taxes; et nous ne connaissons pas de taxations sans représentants : au reste , traitez-les de bonne amitié, avec douceur, et qui sait où les portera leur générosité ?

» Non , je n'entends point que votre révocation soit simple et sans conditions ; je demande qu'à tout événement on maintienne la supériorité de ce pays.

» Mais vous êtes embarrassés de savoir qui mettra bas les armes le premier?

» Avec une noblesse qui convient à votre haute situation , faites les premières avances de concorde et de paix. C'est votre dignité d'agir avec prudence et avec justice. La concession descend avec meilleure grâce et plus utilement des mains du supérieur ; elle réconcilie la supériorité du pouvoir avec les sentiments intimes des hommes, rétablit la confiance sur des bases inébranlables d'affection et de reconnaissance. Ainsi pensait un sage, un poète, l'ami de Mécène, le panégyriste d'Auguste : c'est à lui, c'est au successeur de César, maître du monde, qu'il disait et qu'il recommandait comme une règle de conduite et de prudence :

Tuque prior, tu parce, genus qui ducis Olympo, projice tela manu.

» Quel est l'homme qui puisse adopter ce système de violence comme praticable? et ce système avoué impraticable, n'est-ce pas la plus haute folie de le suivre?

» Je conclus donc à ce qu'il soit présenté au roi une très-humble adresse « à l'effet que Sa Majesté soit très-humblement conseillée et suppliée d'ouvrir une voie à un heureux et solide arrangement, etc. »

Ces éloquents discours ne produisaient rien ; mais ils agitaient vivement l'esprit anglais ; ils étaient lus avec ardeur ; ils luttaient contre la partialité passionnée du peuple, qui s'indignait de voir des sujets échappés de ses mains. La majorité votait comme à l'ordinaire. Mais la conscience du peuple anglais était profondément ébranlée. 11 semble que lord Chatam , à chaque défaite qu'éprouvait son opinion, redoublait de force, accroissait son énergie. Il attendait quelques mois encore un malheur de plus en Amérique, un allié de moins, et il revenait accabler lord North et ses collègues de leur impuissance, et de ses prédictions trop vcri-

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fiées. C'est ce qui donne à ses discours une progression , une rapidité, un mouvement oratoire et dramatique que rien n'égale, et que tout extrait défigure et détruit.

Enfin, en 4777, les choses allaient plus mal : les Américains s'enhardissaient tous les jours, ils battaient les troupes anglaises ; ils prenaient des corps entiers prisonniers ; ils avaient de puissants alliés. D'un autre côté, le gouvernement britannique agissait avec violence et faiblesse ; il n'osait, il ne pouvait employer beaucoup de sujets britanniques; il louait des troupes allemandes, des troupes suisses ; il les embarquait et les envoyait ; il avait des généraux malhabiles ou malheureux : Burgoyne, par exemple, auteur d'une assez bonne comédie. Dans ces déserts de l'Amérique , au milieu de ces peuplades sauvages, encore mêlées à la civilisation naissante des Etats nouveaux , parmi ces fleuves immenses, ces forêts incultes, les troupes anglaises, épuisées démarches, étaient surprises et accablées.

En 1777 cependant , le roi et son ministère voulaient continuer la guerre avec plus de ténacité que jamais. Le discours de la couronne l'avait dit, et l'adresse proposée y souscrivait avec ardeur.

Lord Chatara prend la parole :

« Je me lève, Milords , pour déclarer mes sentiments sur lè sujet le plus solennel et le plus sérieux. Il impose à mon esprit un fardeau dont rien , j'en ai peur, ne pourra me délivrer; mais je tâche d'en alléger le poids par la communication libre et sans réserve de toutes mes pensées.

> Pour la première partie de l'adresse, je m'associe de cœur au noble comte qui l'a proposée. Personne ne sent une joie plus sincère que moi, personne ne peut offrir des félicitations plus vraies sur le nouvel accroissement de la dynastie protestante. Mais je dois m'arrêler là ; ma complaisance de cœur ne peut aller plus loin. Je n'irai pas faire de congratulations sur les disgrâces et les malheurs de l'Angleterre. Je ne puis m'associer à cette aveugle et servile adresse qui approuve et sanctifie les monstrueux projets par lesquels le malheur est sur nos tèlcs, et la destruction à no? portes. Milords, c'est aujourd'hui un périlleux et formidable moment; ce n'est pas le temps de la flatterie. Il faut maintenant parler au trône le langage de la vérité; il faut dissiper le mensonge et l'obscurité qui l'entourent.

» C'est notre devoir, Milords; c'est la fonction naturelle de celle noble assemblée, conseil héréditaire de la couronne. Et où est 1.^

ministre qui a osé suggérer au trône le langage inconstitutionnel que l'on a fait entendre? Le langage ordinaire et bienveillant du trône, c'est une adresse au parlement , pour lui demander son avis, pour s'appuyer sur son droit légitime de remontrance et de secours. De même que c'est le droit du parlement de donner cet avis, c'est le devoir de la couronne de le demander. Mais en ce jour, en cette circonstance terrible, on ne s'appuie pas sur nos conseils ; on ne nous demande pas notre avis. La couronne d'ellemême déclare son irrévocable détermination de poursuivre les mesures commencées; et quelles mesures, Milords! celles qui ont produit tous nos périls, et amené la destruction à nos portes. > De quoi vous parle ce discours, Milords? de mesures déjà prises et arrêtées , auxquelles on vous invite cavalièrement de concourir. On parle, à la vérité, de votre sagesse et de votre appui ç on vous y donne comme certains des événements encore enveloppés dans le sein du temps : quant au plan que l'on a formé, on vous l'indique d'un ton péremptoire de dictateur. Est-ce donc ainsi que l'on vous parle, Milords ? Est-ce là un langage supportable? Cette prétention altièrc qui va jusqu'à faire la loi à la Providence, à enchaîner la volonté et le jugement du parlement, a-t-elle quelque exemple dans le passé? Non, Milords : ce langage est celui de la confiance mal fondée, confiance , j'oserai le dire, Milords , qui ne porte jusqu'à présent que sur une chaîne de bévues , d'échecs et de défaites. Je suis étonné qu'il se trouve un ministre qui ait le front de conseiller à Sa Majesté de vous parler ainsi. Je serais bien aise de voir le ministre qui oserait avouer qu'il est l'auteur d'un pareil conseil.... Que signifie enfin ce discours extraordinaire , et qu'y remarque-t-on ? Une confiance illimitée dans les hommes qui vous ont jusqu'à présent trompés, abusés, égarés. Quel en est le but? De vous demander des octrois, non pas proportionnés à ce que vous pourriez juger être nécessaire, mais à ce qu'il plaira aux ministres de regarder comme tel , pour entretenir , vous diront-ils , des Hottes et des armées , pour faire des traités avec ces subsides dont on ne vous rend point de compte. En deux mots, Milords , si vous concourez à présenter cette adresse , vous prenez sur votre compte toutes les conséquences effrayantes qui en doivent résulter. Quiconque a donné au roi ce conseil pernicieux devrait être cité au tribunal de celte chambre, à celui de la nation entière , pour y répondre des conséquences : l'exemple en est dangereux , et contraire à la constitution. Je le demande encore une fois : quel est l'homme qui a eu la témérité de dire au roi que ses affaires prospéraient?

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Quel est l'homme par conséquent qui est l'auteur des assurances que l'on vous donne aujourd'hui pour achever de vous égarer ? Je voudrais le voir.

> Jetez les yeux , Milords , sur l'état actuel de la nation : les difficultés de toute espèce l'environnent , tous les dangers la menacent ; on ne voit pas une circonstance qui ne présente l'image de la destruction. Hier encore l'Angleterre pouvait lutter contre le monde : aujourd'hui il n'y a point d'état si chétifqui daigne lui rendre hommage. Les hommes que nous méprisions d'abord comme des rebelles, mais que nous reconnaissons maintenant pour des ennemis , sont enflammés d'ardeur contre vous, et fortifiés de toutes les ressources de la guerre; leurs intérêts sont protégés , leurs ambassadeurs publiquement accueillis par votre éternelle rivale ; et nos ministres n'osent agir ni avec dignité ni avec vigueur. Je le répète, Milords, nous sommes assaillis par tous les périls à la fois? Qu'est-ce que c'est que ces petites îles de la Grande-Bretagne et de l'Irlande? Quelle est votre défense? Rien ! Voyez , de l'autre côté , quel est l'état de vos ennemis, respirant une haine invétérée. Jetez les yeux sur les deux branches principales de la maison de Bourbon : elles ont une marine formidable. Je vous dis, Milords, qu'elles ont des vues ennemies. Je le sais; leurs côtes sont couvertes de troupes. Qu'avcz-vous à leur opposer? Pas cinq mille hommes dans cette ile ; en Irlande pas davantage. Vous n'avez pas plus de vingt vaisseaux de ligne en état de servir. En un mot, Milords, sans la paix, sans une paix immédiate, cette nation est perdue, c'en est fait de l'empire britannique ! Dans ces circonstances alarmantes , examinons la conduite de vos ministres.

> Comment ont-ils cherché à regagner l'affection de leurs frères de l'Amérique? Ils ont recherché l'alliance et le secours des pauvres petits princes allemands, dont l'indigence excite la pitié, dont l'existence ne signifie rien ; et cela pourquoi faire? Pour couper, en Amérique, les gorges de leurs frères, qui se sont montrés aussi braves qu'ils ont été indignement traités. Ils ont passé des traités mercenaires avec des bouchers, à qui ils ont vendu, au poids de l'or, le sang humain. Mais, Milords, ce n'est pas tout : ils ont fait aussi d'autres traités. Ils ont lâché les sauvages féroces d'Amérique , sur leurs frères innocents , sur des créatures faibles, sans défense, sur des vieillards de l'un et de l'autre sexe, sur des enfants, sur ceux mêmes qui étaient à la mamelle, pour les couper par morceaux , pour les mutiler, en faire des sacrifices, les brûler, les rôtir, en un mot , les manger, à la lettre ! Tels sont, Milords,

aujourd'hui les alliés de la Grande-Bretagne. Le nouveau système qu'elle a adopté pour faire la guerre est , partout où elle porte ses armes, d'y semer le carnage, la désolation et la destruction. Nos ministres ont fait des alliances dans les boucheries de l'Allemagne , avec les barbares de l'Amérique, et les bourreaux impitoyables que fournit cette espèce sauvage. C'est ainsi que nos armées se trouvent déshonorées dans la victoire comme dans la défaite. Cette conduite, Milords, a-t-elle quelque rapport à celle qui faisait autrefois notre gloire? Est-ce par des moyens pareils que nous avions atteint ce faîte de grandeur d'où, considérant l'éclat de notre renommée répandue dans toutes les parties du monde, nous recueillions l'hommage universellement rendu à notre justice et à notre humanité? Etait-ce avec le tomobawk, et avec le couteau qui enlève les péricrânes , que la valeur et l'humanité anglaises passaient presque en proverbe, dans un temps où cette humanité naturelle à la nation éclipsait jusqu'à l'éclat de ses conquêtes? Estce en lâchant sur nos ennemis les sauvages indiens pour souiller leurs mains du sang de nos frères d'Amérique, que le militaire anglais jouissait de l'honneur de passer pour remplir à la fois les devoirs du soldat, du citoyen et de l'homme? La guerre actuelle est-elle honorable , Milords? Non : si les armes britanniques ont encore quelque succès à espérer, il faut que la Grande-Bretagne ait recours à ses anciens moyens de vaincre : jamais les Américains ne se soumettront à être égorgés par des étrangers mercenaires. S'il y a encore quelque chose à faire , cela doit être fait par des troupes anglaises ; alors, s'il paraissait nécessaire de faire des levées dans la Grande-Bretagne, on me verrait concourir à leurs succès. Milords, je vendrais la chemise que j'ai sur le dos pour seconder des mesures sages et sagement conduites ; mais je ne voudrais pas donner un seul schclling à nos ministres actuels : leur plan n'a d'autre fondement que la destruction et la honte.

» Milords, cette ruineuse et humiliante situation dans laquelle nous ne pouvons ni agir avec succès, ni souffrir avec honneur, nous force de prendre le langage le plus expressif et le plus haut, pour délivrer Sa 3Iajeslé des illusions qui l'obsèdent.

» L'état désespéré de nos armées au-dehors est connu ; personne ne peut les estimer plus que je ne fais; j'aime et j'honore les troupes anglaises ; je connais leur vertu et leur valeur ; je sais qu'elles peuvent tout faire, excepté l'impossible; mais la conquête de l'Amérique anglaise est une chose impossible. Je me hasarde à vous le dire : Vous ne pouvez pas conquérir l'Amérique. Vos armées ont fait dans la dernière guerre tout ce qu'elles pouvaient ;

i\ vous en a coûté des troupes nombreuses, sous un habile générât, pour expulser six mille Français de l'Amérique française.

» Milords, vous ne pouvez pas conquérir l'Amérique. Quelle est là-bas notre situation présente ?^ Nous n'en connaissons pas tous les périls, mais nous savons que dans trois campagnes nous n'avons rien fait. Outre les pertes et peut-être la destruction des troupes du nord, notre meilleure armée, celle que commande sir William Hove a reculé devant les lignes américaines ; elle a été forcée d'abandonner son entreprise, et de suivre, avec beaucoup de retard et de danger un plan nouveau et des opérations lointaines. Quel en est le résultat ? Nous le saurons bientôt, et, dans toute chance, nous aurons à le déplorer. Mais pour la conquête, Milords, je le répète, elle est impossible. Vous pouvez accumuler les dépenses et les efforts, entasser tous les secours qui s'achètent ou s'empruntent , trafiquer, brocanter avec chacun de ces petits misérables princes d'Allemagne qui vendent et expédient leurs sujets pour les boucheries d'un prince étranger. Vos efforts seront toujours vains et impuissants, doublement impuissants, par le secours mercenaire que vous choisissez pour appui , car il irrite jusqu'à un incurable ressentiment les âmes de vos ennemis. Quoi ! lancer sur eux ces fils mercenaires du pillage et du meurtre, les dévouer, eux et leurs possessions, à la rapacité de cette fureur soldée ! Si j'étais Américain, comme je suis Anglais, tant qu'un soldat étranger aurait le pied sur mon pays, je ne poserais pas les armes, jamais! jamais ! jamais !

» Notre armée est infectée par la contagion de ces vils alliés. L'esprit de brigandage et de rapine s'y est répandu, je le sais; et malgré ce que le noble lord qui a proposé l'adresse a pu nous dire de son opinion sur notre armée d'Amérique , je sais , par des informations authentiques et par des officiers expérimentés, que notre discipline est mortellement atteinte. Pendant que notre force et notre discipline dépérissent , la sienne va grandissant et s'améliorant. Mais, Milords, quel est Ihomme qui, pour compléter ces disgrâces et ces méfaits de notre armée, a osé associer à nos armes la massue et le couteau à écorcher du sauvage? Appeler dans une alliance civilisée les féroces sauvages des forêts, remettre à l'impitoyable Indien la défense de nos droits contestés, soudoyer les horreurs de cette guerre barbare contre nos frères, Milords, ces monstruosités demandent vengeance et punition. Si vous ne les effacez pas, il en restera une souillure sur le caractère national. C'est une violation de la constitution. Milords, je crois que cela est contre la loi.

» De Tancicnnc liaison entre la Grande-Bretagne et ses colonies,

les deux peuples tiraient les avantages les plus importants. Pendant que le bouclier de notre protection s'étendait sur l'Aracrique, elle était la source de nos richesses, le principe de notre force, le fondement de notre puissance. Milords, ce n'est pas avec des brigands sauvages et indisciplinés que nous avons à combattre; la résistance de l'Amérique est celle de citoyens libres et vertueux. Hâtons-nous donc de saisir le moment favorable d'une réconciliation. L'Amérique ne s'est pas encore irrévocablement livrée à la France ; il nous reste un moyen d'échapper aux funestes effets de notre erreur. Dans cette fatale combinaison de dangers, de faiblesses et de désastres , intimidés et insultés par les puissances voisines, incapables d'agir en Amérique, ou réduits à n'agir que pour notre perte , où est l'homme qui prétendrait nous flatter de l'espoir du succès en persévérant dans les mesures qui ont produit ces tristes résultats? Qui aurait l'imprudence de l'entreprendre? Où est-il, cet homme? Qu'il paraisse , s'il l'ose, et qu'il montre son front. Vous ne pouvez vous concilier l'Amérique par vos mesures actuelles , ni par aucune autre. Que pouvcz-vous donc faire? Vous ne pouvez ni gagner les cœurs, ni vaincre : mais vous pouvez voter des adresses; vous pouvez vous endormir sur les alarmes du moment par l'oubli du danger qui les a fait nailre. J'espérais, au lieu de ce vain et déplorable orgueil qui n'enfante que des pensées altières et des projets présomptueux , que les ministres s'humilieraient dans leurs erreurs, qu'ils les reconnaîtraient en se rétractant , et que, par un repentir efficace , quoique tardif, ils feraient leurs efforts pour les réparer : mais, Milords, puisqu'ils n'ont ni sagacité pour prévoir, ni humanité, ni justice pour détourner ces désastres; puisqu'une sévère expérience ne peut même les instruire , ni la ruine imminente de leur pays les réveiller de leur léthargie , c'est au parlement d'interposer sa vigilance protectrice. En conséquence , je propose , Milords, un amendement à l'adresse pour Sa Majesté.

» C'est de recommander la cessation immédiate des hostilités, et le commencement d'un traité qui rende la paix et la liberté à l'Amérique , la force et le bonheur à l'Angleterre , la sécurité et une prospérité durable aux deux nations. Voilà , Milords, ce qui est encore en votre pouvoir : sans doute la justice et la sagesse de vos seigneuries ne laissera pas échapper cette heureuse et peut-être unique occasion.

» Milords , cette guerre est ruineuse , elle ne présente que des dangers, tous les jours on insulte nos côtes, nos mers sont infectées de corsaires américains ; nous n'avons rien pour nous pro-

léger ; et pour mettre le comble à nos malheui's nous avons perdu le port de Lisbonne. La maison de Bourbon est prête à rompre avec nous; elle favorise contre nous la cause de nos sujets : ce moment-ci, Milords , est le dernier où nous puissions encore traiter avec les Américains. La France et l'Espagne ont beaucoup fait pour eux , mais n'ont pas voulu faire tout ce qu'ils demandaient. Ils ont eu un peu d'humeur ; si on leur propose des conditions raisonnables , le moment de les détacher de leur connexion dangereuse est celui de leur refroidissement et de leur mécontentement passager. Si nous laissons échapper l'occasion, elle ne se représentera plus. Mais vous me demanderez, Milords, si nous trouverons les Américains également disposés à y accéder. Je répondrai , en général , que je regarde les liens politiques qui unissent la Grande-Bretagne comme ne pouvant être dissous. Ces deux Etats forment certainement un seul et même empire; mais, en adoptant ce principe incontestable, je soutiens que chaque partie dont le tout est formé doit conserver ses droits particuliers , ses privilèges et ses immunités inviolables. A cela près (et tous ces privilèges contestés se réduisent à celui de se taxer eux-mêmes); à cela près, dis-je, j'ai toujours regardé les provinces de l'Amérique comme faisant partie de la Grande-Bretagne , ainsi que les comtés de Devon , de Surry ou de Midlesex. Il est vrai qu'en les envisageant sous ce point de vue, j'entends qu'on leur conservera leurs droits municipaux, que leurs chartes ne seront point violées , et surtout qu'on ne leur disputera pas le droit de se taxer elles-mêmes. Si on ne leur conserve pas ce droit , on ne me fera pas croire que l'Amérique veuille jamais entendre à rien. Si elle finissait par y être forcée , ses malheureux habitants n'auraient rien qu'ils puissent dire leur appartenir véritablement.

> Considérez, je vous prie, Milords, à quoi s'étend cette prétention illimitée de taxer les colonies. A trois cent milles de distance , une troupe vénale s'arroge le droit de disposer des biens, de toutes les possessions d'un peuple dont elle ne connaît ni le génie, ni le caractère, ni les facultés, ni les dispositions, ni les besoins, ni les griefs, ni les vrais intérêts. Il y a beaucoup d'hommes riches en Amérique , il y en a de très-riches en fonds de terre. M. Washington, qui commande actuellement ce que l'on appelle les armes rebelles, jouit d'un revenu annuel de cinq mille livres sterling; beaucoup d'autres ont des fortunes considérables , de l'intelligence et de la capacité. Peut-on croire , est-il naturel d'attendre que des hommes de ce poids, de cette importance dans leur pays , se soumettront jamais à ce droit de taxe

348 ÉLOQUENCE rOLITIQUE.

arbitraire , qui livrerait tout ce qulls possèdent à la fantaisie ou à la rapacité de gens qui leur sont parfaitement étrangers? Cette idée est absurde.

» Les Américains sont sages , industrieux et prudents ; ils ont trop de bon sens, leur âme est trop élevée, pour qu'ils s'abaissent jamais à jouir de leurs biens d'une manière si précaire et si bumiliante : d'ailleurs ils nous voient dans le luxe , dans la dissipation , dans la vénalité et la corruption. Dans le cas où ils seraient portés à se laisser taxer, ils se demanderaient encore à quoi bon? quel usage on ferait ici de leurs contributions? celui d'éteindre plus vile encore le peu qui reste de vertu publique ou privée? Je pense donc, Milords, que non-seulement il y a de l'injustice dans l'idée de taxer les Américains, mais qu'elle est même impraticable. Le grand lien qui doit nous attacher à eux , la seule contribution qu'il soit sage d'en attendre, c'est celle qui dérive de leur commerce : voilà le point auquel il faut s'attacher, le seul avec lequel on peut réussir. Je suis bien éloigné de donner les mains à ce que les Américains s'érigent en souverains dans leurs pays , j'abjure toute liaison avec quiconque penserait différemment dans cette chambre ; mon avis sera toujours qu'il faut tenir les colonies dans la dépendance constitutionnelle qui les assujettit à la mère contrée , et c'est essentiellement dans cette vue que je porte la parole. Je viens , Milords, vous faire une ouverture qui parait se présenter d'elle-même : je désire ardemment que vous la saisissiez. Je viens vous proposer une cessation d'hostilités , comme étant le premier pas à faire dans les circonstances présentes. Dans le cas où vous accepteriez cet avis, je proposerais que l'on nommât un comité , à l'effet de considérer quelles seraient les mesures convenables à prendre pour autoriser immédiatement la couronne à envoyer en Amérique , des commissaires, revêtus de certains pouvoirs, pour traiter à des conditions positivement spécifiées : alors, si l'Amérique était sourde à toutes les ouvertures raisonnables qui pourraient lui cire faites de notre part , et du nombre desquelles serait la garantie de l'acte de navigation qui servirait de base à tout le reste; alors, dis-je, il vous resterait, Milords, à considérer quels seraient les moyens les plus propres de les forcer 'à remplir un devoir dont ils s'écarteraient d'une manière si révoltante. Au surplus , je crois pouvoir garantir, sans me compromettre, qu'une offre pareille ne manquerait pas de réussir. Je sais parfaitement qu'il règne un esprit de faction dans quelques parties de l'Amérique , et probablement que ceux qui entretiennent cet esprit n'ont que l'indé-

pcndancc en vue , mais je sais aussi que les colonies du centre sont plus modérées, et que celles qui sont au midi rentreraient avec joie dans leur ancienne condition , si on leur donnait les sûretés dont nous venons de faire mention. Mon plan est susceptible de beaucoup d'objections. On demandera qui fera les propositions, sur quoi porteront les sûretés respectives si l'on rappelle les troupes. Je réponds à tout cela que c'est une affaire de bonne foi de part et d'autre, et d'intérêt respectif. Il s'agit ici de rédiger des conventions assez raisonnables pour qu'elles soient acceptées, de les écrire avec assez d'attention et de prévoyance pour qu'elles aient force de loi inviolable, et qu'elles ne puissent être enfreintes ni par les uns ni par les autres. Telles sont mes idées , je les crois fondées sur une connaissance parfaite des peuples de ces contrées. Je sais que la guerre que vous continuez contre eux est ruineuse d'une part , inutile de l'autre; je sais que, si vous persistez à la continuer, il faut en venir à lever vos troupes en Angleterre ; car je suis persuadé que, tant que vous aurez à votre solde un seul mercenaire étranger, jamais les colonies ne traiteront avec vous, et qu'elles se soumettront encore moins.

> Je conclus donc à ce que la cbambre conseille à S. M. et la supplie bumblement de faire prendre au plus tôt les mesures les plus efficaces pour rétablir la paix en Amérique , lui représentant qu'il n'y a pas un moment à perdre pour y proposer la cessation immédiate de toute boslilité, à l'effet d'entamer un traité qui assure la tranquillité dans ces précieuses provinces, qui écarte les causes malbeureuses de cette guerre destructive , en prenant toutes les précautions nécessaires pour prévenir le retour de ces calamités. 11 convient , de plus , d'assurer S. M. que la cbambre, autant qu'il sera en son pouvoir, lorsqu'il en sera temps , coopérera avec la magnanimité et la bonté de S. M. à la préservation de ses peuples, en promulgantdes lois fondamentales et irrévocables, qui déterminent à perpétuité les droits de la Grande-Bretagne et ceux de ses colonies. »

En répondant au comte de Chatam, lord Suffolk s'engagea dans une apologie maladroite de l'alliance qu'on avait contractée avec les bordes indiennes; il s'oublia jusqu'à dire qu'il regardait comme permis tous les moyens possibles de confondre les efforts de sujets rebelles, qu'il pensait que les ministres étaient parfaitement justifiés , en employant tous les moyens que Dieu et la nature avaient mis dans leurs mains. Ces malencontreuses paroles

avaient fait une impression désagréable dans la chambre, elles révoltèrent surtout l'âme généreuse de lord Cbatam : il exhala son indignation en ces termes :

t Je m'étonne d'entendre professer de pareils principes dans cette chambre et dans ce pays , des principes également inconstitutionnels, inhumains et anti-chréliens.

» Wilords , je ne songeais pas à occuper plus longtemps votre attention, mais je ne puis contenir l'indignation qui m'agite. 'Je me sens entraîné par tous les devoirs à épancher ma colère. Milords, comme membres de cette assemblée, comme hommes et comme chrétiens, nous sommes appelés à protester contre de pareils principes , avant qu'ils arrivent au trône pour offenser la majesté royale. Quoi donc! nous sommes autorisés à employer tous les moyens que Dieu et la nature ont mis entre nos mains ! J'ignore quelle idée le noble lord s'est fomrée de la nature et de la Divinité, mais je sais que ces principes énormes font également horreur à la religion et à l'humanité. Comment peut-on attribuer la sanction divine aux boucheries du féroce Indien , et aux festins du sauvage cannibale qui massacre, dépèce et dévore, chaudes encore, les sanglantes victimes de ses barbares combats? Milords , ces notions horribles font frémir un peuple civilisé, et comme partisan d'une guerre honorable , je les dénonce à la haine et à l'exécration publique.

» J'en appelle au banc des évèques , ces saints ministres de l'Evangile, ces vénérables pasteurs de l'Eglise du Christ; je les conjure d'interposer leur autorité pour étouffer ces desseins atroces, et pour protéger la religion de leur Dieu contre un tel affront. Je conjure la sagesse et les lumières des juges de faire parler les lois et la justice du royaume dans cette occasion. Je conjure les évèques d'interposer la blancheur sans tache de leur robe de lin , et les juges , d'interposer leur hermine incorruptible , pour nous sauver de l'infamie qui nous menace. Je vous conjure, Milords, de ne pas laisser avilir la dignité de vos ancêtres, et de ne pas laisser flétrir ainsi le caractère du peuple anglais. J'en appelle au souverain génie et à la vertu de la constitution. Au haut de la tapisserie qui orne cette enceinte , il me semble voir l'immortel aïeul du noble lord qui se ranime et s'indigne à la vue du malheur qui nous attend.

> En vain conduisit-il nos flottes victorieuses contre les formidables armements de l'Espagne ; en vain posa-t-il les fondements de notre gloire ; en vain affermit-il nos libertés et prolégea-t-il nos autels contre la tyrannie de Rome et l'odieuse puissance de

CHiTAM. 551

l'inquisition ; toute cette gloire sera elîacce si on laisse renaître parmi nous ces monstruosités plus qu'inquisitorialcs ; si on lâche l'impitoyable cannibale altéré de sang humain contre nos amis , contre nos proches ; si on lance le sauvage forcené , après qui , grand Dieu ! après nos frères de sang et de religion ; si l'on fait ravager leurs terres, saccager leurs habitations , et exterminer leur race par ces horribles limiers de la guerre sauvage ! On reproche à l'Espagne d'avoir employé les chiens pour exterminer les malheureux indigènes de l'Amérique ; mais comme cette nation triomphera de nous voir surpasser ses cruautés , en tournant des bêtes iéroces contre nos compatriotes transatlantiques , qui ont la même langue , les mêmes lois , la même liberté , la même religion , enfin qui nous sont unis par tous les liens qui peuvent resserrer la charité divine et humaine !

> Vous m'objectez que , sous mon ministère , les Indiens ont également été employés contre la France. Je ne nie point le fait; mais je puis assurer n'y avoir jamais eu de part , et que jamais on ne trouvera l'emploi de pareils alliés dans les mémoires de mon administration.

> Milords , une proposition qui compromet si gravement la gloire, l'honneur et la dignité de la nation , demande de vous une prompte réprobation et une condamnation sans appel. Je vous conjure encore , vous et tous les Ordres de l'État, de marquer promptement ce dessein impie du sceau de l'anathême ; j'implore les saints pontifes de la religion de faire des lustrations publiques, de nous laver de ces iniquités , et de purifier la Chambre et la patrie de la présence de ce crime atroce. Milords, je suis vieux et brisé , et à présent incapable d'en dire davantage ; mon indignation était trop forte pour en dire moins. 11 m'aurait été impossible de reposer celte nuit, si je ne m'étais déchargé du poids de mon horreur pour ces principes énormes. »

Les désastres continuels de l'armée anglaise ; le secours imprévu d'une élite de jeunes français; ce caprice de la fortune, qui voulait qu'on eût sollicité à Versailles pour aller mourir en Amérique, et qu'une faveur de cour envoyât des auxiliaires aux soldais de l'indépendance : tout cela fit rapidement prospérer les armées américaines , et deux ans après ces analhcmcs de lord Chatam , lord North , incertain dans son obsliiation apparente , passant d'une extrême hauteur au découragement et à l'abandon , paraît prêt à reconnaître l'émancipation de l'Amérique. Il semble qu'il avait longtemps dissimule une effrayante vérité, et que tout à

coup il dit : C'est vrai , et tombe vaincu. Il avait lutté contre une insurmontable nécessité ; il pouvait traiter avec elle, il pouvait lui faire sa part; mais il la méconnaît longtemps, et tout à coup il demeure terrassé devant eile.

Le duc de Richemond doit proposer à la Chambre des pairs une adresse , pour solliciter la fin de la guerre et la reconnaissance de raffrancliissement de l'Amérique.

Lord Chatam touchait à sa soixante-dixième année. Ce corps, dévoré par les passions de la tribune , s'affaiblissait chaque jour. Une effrayante maigreur avait altéré ses traits encore majestueux. Quand il apprend cette nouvelle , il se fait conduire à la Chambre des pairs. On voit ce vénérable vieillard qui arrive pâle comme la mort , mais richement vêtu , comme s'il eût affecté quelque chose de solennel et de pompeux dans ce dernier jour. Il est appuyé sur son fds, William Pitt , qui devait être un si grand homme. Aussitôt qu'il parait, la Chambre entière se lève et le laisse respectueusement passer. Il se rend à son banc. Le duc de Richemond propose le projet d'adresse pour abandonner l'Amérique. Chatam se lève alors , et , après quelques mots sur sa longue absence et ses infirmités :

< Milords , je me réjouis de ce que la tombe n'est pas encore fermée sur moi , de ce que je suis encore vivant pour élever ma voix contre le démembrement de cette ancienne et très-noble monarchie. Courbé , comme je le suis , par la main de la douleur, je suis peu capable d'assister mon pays dans cette périlleuse conjoncture; mais, Milords, tant que je garderai le sentiment et la mémoire , je ne consentirai jamais à priver la royale postérité de la maison du Rrunswick et les descendants de la princesse Sophie de leur plus bel héritage.

» Où est l'homme qui ose conseiller un tel sacrifice? Milords, Sa Majesté fut appelée par succession au gouvernement d'un empire aussi vaste que sa gloire était éclatante. Ternirons-nous la gloire de celle nation par un lâche abandon de ses droits et de ses précieux domaines? Ce grand royaume, qui a survécu tout entier aux déprédations des Danois , aux irruptions des Ecossais , à la conquête normande , et qui arrêta l'invasion de l'Armada d'Espagne, lombera-t-il devant la maison de Bourbon? Sûrement, Milords, cette nation n'est plus ce qu'elle était : un peuple qui était, il y a dix-sept ans, la terreur du monde, descendre si bas, que de dire à son ancien et implacable ennemi : « Prenez tout ce que nous avons, seulement donnez-nous la paix! » Cela est impossible !

piTT. 553

* Je ne fais la guerre à aucun homme , à aucun parti ; je ne désire pas leurs emplois ; je ne voudrais pas m'associer à des hommes qui persistent encore dans leur erreur, ou qui, au lieu de marcher sur une ligne droite, font halte entre deux opinions qui n'admettent pas de milieu. Mais , au nom de Dieu, s'il faut absolument se déclarer pour la paix ou pour la guerre , et si l'une ne peut être maintenue sans honneur , pourquoi l'autre n'est-elle pas commencée sans hésitation ? Je ne suis pas , je l'avoue , exactement informé des ressources de ce royaume ; mais, sans les connaître , je suis convaincu qu'il en a de suffisantes pour défendre ses justes droits. Et puis, Milords, toute situation vaut mieux que le désespoir. Faisons du moins un effort, et, s'il faut tomber, tombons comme des hommes ! »

Le duc de Richemont ayant répliqué, lord Chalam fit un violent effort pour se lever et répondre; mais, avant qu'il pût prononcer un seul mot, il mit la main sur son cœur, et tomba évanoui; ses fds et ses amis l'emportèrent dans leurs bras , et il mourut quelques semaines après. (M. Villemain.)

put. (1739 — 1806.)

Il eut dans le second de ses fds, que nous avons déjà nommé, un héritier de son éloquence et de ses talents politiques. C'est le célèbre Pitt , qui dirigea si longtemps les affaires de son pays.

Né à Ilayes , dans le comté de Kent, en 1759, il annonça par ses talents précoces ce qu'il serait un jour. A quatorze ans, il possédait les auteurs grecs et latins, traduisait Thucydide à livre ouvert , avait fait des progrès dans la géométrie, l'algèbre et la philosophie, et n'était point étranger aux autres branches des connaissances humaines. Il se livra particulièrement à l'étude des lois, fut reçu avocat, et plaida plusieurs causes avec un succès remarquable. Mais son génie lenlraînait vers l'éloquence politique. Avant de pouvoir faire partie de la chambre des communes, il se préparait aux fonctions de l'orateur, en se rendant assidûment aux séances des deux chambres , toutes les fois qu'on devait y débattre un sujet important. Lorsqu'il entendait un discours de quelque mérite , en opposition avec ses propres sentiments, il s'habituait à considérer de quelle manière il serait possible d'y répondre, et, quand l'orateur professait les mêmes opinions que lui, Pitt observait l'ordre dans lequel il avait classé ses idées, pour leur donner plus de force, et s'attachait à examiner s'il naurait

r>04 ÉLOQUENCE POLITIQUE.

])as pu faire mieux , et s'il n'avait ^pas omis quelque argument. Nommé à la chambre des communes en 1781 , il prononça son premier discours pour appuyer une molion dont l'objet élait d'opérer des réformes dans la lisle civile. 11 dut d'abord aux souvenirs que son père avait laissés , l'attenlion que la chambre lui prêta; mais, lorsqu'il fut entré en matière, et qu'on eût vu un aussi jeune homme s'exprimer pour la première fois, avec autant d'aisance et de dignité, résumer avec clarté toutes les objections des adversaires du bill , les réfuter avec une logique pressante et vigoureuse, et montrer une connaissance aussi approfondie du sujet qui élait en discussion, ce fut pour lui-même qu'on l'ccoula. Des murmures d'applaudissements se firent entendre dans toutes les parties de la salle; et l'on prédit dès lors qu'il remplacerait dignement le comte de Chatam. Pilt, en effet, parla dans toutes les occasions, et toujours avec un égal succès, notamment lorsqu'il prit la défense de son père, qu'on accusait de s'être montré partisan de la guerre contre l'Amérique. Appelé au ministère à l'âge de vingt trois ans, et nommé premier ministre un an après, il dirigea presque sans interruption depuis celle époque jusqu'à sa mort, c'est-à-dire pendant vingt-quatre années, le cabinet britannique, ou plutôt les destinées de lEurope. 11 eut à combattre une opposition redoutable, qui avait à sa tète Fox et d'autres puissants orateurs. Mais, par la supériorité de son génie, par la fermeté de son caractère, et par la puissance de sa parole il fit face à tous ses ennemis. Rien n'était capable de le déconcerter, et les obstacles même lui donnaient une nouvelle vigueur. 11 était excellent dialecticien, exposait ses idées avec une clarté singulière, et savait les présenter sous le jour le plus favorable, avec une telle facilité qu'il semblait lire ses discours. Ils furent cependant toujours prononcés d'abondance , suivant la coutume du parlement d'Angleterre. Dans sa jeunesse il était si emporté , et souffrait les objections avec si peu de retenue , que l'opposition l'avait surnommé l'enfant colère : plus tard il se montra calme dans la discussion. En parvenant à se posséder, il profita des moindres fautes de ses adversaires, contre lesquels il maniait habilement le ridicule et le sarcasme. Si l'on en excepte sa philippique contre la convention nationale, qu'il prononça au parlement à l'ouverture de la guerre contre la France, et surtout son discours contre la traite des noirs, qui passe pour un chef-d'œuvre, rarement il cherchait à émouvoir et à entraîner ses auditeurs par des mouvements passionnés : il s'adressait plutôt à leur esprit et à leur jugement. Son langage était toujours pur et correct, son organe

PITT. 3o5

sonore, son ton imposant. Lorsqu'il parlait, il semblait commander plutôt que solliciter l'attention.

Dans le cours de l'administration de ce fameux ministre, on signale le coup hardi par lequel, à l'âge de vingt-quatre ans, il osa dissoudre la chambre des communes; le système de finances qu'il établit pour accroître la prospérité de son pays; ses efforts constants pour élever l'Angleterre au premier rang parmi tous les Etats de l'Europe ; la coalition européenne qu'il forma contre la France, après la mort de Louis XVI, la soumettant aux ordres de la Grande-Bretagne, et la dirigeant à son gré.

Il mourut le 25 janvier 1806, dans la quarante-septième année de son âge.

Discours pour Vabolilmi de la traite des noirs, prononcé à la Chambre des Communes en 1792.

Dans la première partie de son discours , Pitt combat les partisans d'une abolition graduelle contre une abolition prompte et entière ; il combat l'argument de l'utilité de ce commerce; prouve que l'affranchisseraent des esclaves dans les îles de l'Amérique est le seul moyen de mettre ces îles à l'abri des commotions intpstines; combat Dundas sur le principe du droit acquis ; examine les actes du parlement allégués comme autorisation de ce commerce , et . prouve que rien ne s'oppose à la sanction immédiate de ce grand acte de justice.

Aous ne reproduisons ici que la dernière partie de ce discours , à coup sûr la plus remarquable :

« Le résultat de tout ce que je viens de dire, c'est que rien ne s'oppose à l'abolition du commerce des esclaves ; soit qu'on envisage ce sujet d'après les principes de la raison abstraite, ou sous le point de vue des intérêts de la nation. Au contraire, tous les arguments tirés de ces sources militent bien plus en faveur de son abolition complète que d'une abolition graduelle. Je passe maintenant à l'Afrique. C'est ici le terrain où je m'oriente , et c'est ici que je soutiens que mes honorables partisans n'ont pas assez généralisé leurs principes. Pourquoi faut-il abolir le commerce des esclaves? parce que c'est une criante injustice. Et, si cela est, pourquoi pas une abolition immédiate et complète, au lieu d'une abolition future et partielle? En permettant de le continuer un seul moment, mes honorables amis n'affaiblissent-ils pas leur argument tiré de son injustice? Si c'est pour son injustice qu'il faut abolir ce trafic

infâme, pourquoi ne pas l'abolir maintenant? Pourquoi souffrir que l'injustice existe un seul moment. D'après ce que je vois, tout le monde est à peu près convaincu de l'injustice de ce commerce désîionorant ; et c'est d'après celte conviction que quelques-uns ont été conduits à supposer qu'il n'aurait jamais pu s'établir sans une nécessite pressante : mais j'ai prouvé que, si cette nécessité a pu exister d'abord , elle ne saurait exister maintenant. C'est cette nécessité prétendue qui a si longtemps fait tolérer le mal. On a été conduit à la ranger au nombre des maux nécessaires qui sont le partage de Tbumanité , et que la Providence , dont les voies sont impénétrables, laisse tomber sur des nations et des individus plutôt que sur d'autres. Le fait est que l'origine du mal est un sujet au-dessus de l'intelligence Immaine ; et , s'il est permis ou non par l'Etre suprême, c'est ce qu'il ne nous appartient pas d'examiner. Maissi le mal en question est un mal moral que l'on peut découvrir, et si ce mal moral a son origine dans nous-mêmes , gardons-nous de l'autoriser par cette manière générale , pour ne pas dire impie et sacrilège , d'envisager le sujet. Pour peu qu'on y réflécbisse, on verra que tout mal nécessaire implique qu'il ne saurait se guérir sans causer un plus grand mal. Or, je demande ici quel autre mal naîtra de la guérison de celui-ci. Je ne conçois point qu'il ait jamais existé de mal , ou qu'il puisse en exister de plus effroyable que d'arracber cbaque année soixante-dix à quatrevingt mille babitants de leur pays natal , et cela par les efforts combinés des nations les plus civilisées , aussi bien que sous la. sanction des lois du peuple qui se vante d'être le plus libre et le T)lus généreux de la terre. Quand ces misérables êtres se seraient rendus coupables de tous les crimes , avant qu'on les enlève ainsi, il faudrait reconnaître encore que nous faisons l'office de bourreaux. Jusque-là , je dis que rien ne nous justifie, à moins qu'on n'ait la preuve certaine de leurs crimes. Mais je vais plus loin , et je dis que , si nous encourageons les marcbands de chair humaine , ils trouveront toujours les moyens de nous fournir un surcroît de victimes proportionné à la grandeur de nos besoins. Peut-on hésiter un moment à décider si les guerres des bords du Niger sont les guerres des naturels ou les nôtres? Et ne sont-ce pas nos armes , mises entre les mains du marchand, sur la rivière Cameroon, qui lui fournirent les moyens de continuer son commerce? Et je ne doute pas plus que ce ne soient des armes anglaises , mises entre les mains des Africains , qui favorisent le mal dans toute son étendue, que je ne doute que ce fût là le cas dans l'exemple que je viens de citer.

ptTT. 557

» J'ai montré rénormité du mal , dans la supposition où l'on n'enlève que les criminels et les prisonniers de guerre. Mais que devient-il sous l'autre point de vue , et quelles couleurs prend-il? Songez, Messieurs, songez à quatre-vingt mille âmes annuellement enlevées de leur terre natale par des menées qu'on ignore , pour des crimes supposés, pour des fautes insignifiantes, pour dettes peut-être, pour de prétendues opérations magiques, et enfin pour mille autres scandaleux prétextes de ce genre.

» Celte idée horrible ne surpasse-t-elle pas toutes les méchancetés que l'imagination a jamais conçues? Admettant qu'il y ait en Afrique des simulacres ou des fantômes de cours de justice, quelle bassesse et quelle dégradation est la nôtre, qui prenons sur nous de faire exécuter les sentences iniques de pareilles cours , comme si nous étions étrangers à tout sentiment de religion et à tout principe de justice humaine ! 3Iais cette grande contrée, dit-on , a été jusqu'à un certain point civilisée par nous, et ses habitants nous sont redevables des premiers principes de justice. Oui, sans doute, ils ont eu assez de commerce avec nous pour apprendre de nous l'art de se détruire entre eux. Nous les avons assez instruits dans notre j urisprudence pour les mettre à même d'appliquer les dehors de la justice à tous leurs modes de commettre les plus atroces barbaries, et nous leur avons communique les lumières européennes pour mieux désoler et ensanglanter l'Afrique. Certains témoignages nous disent que les Africains sont adonnés au jeu, qu'ils vendent leurs femipes , leurs enfants, et finissent par se vendre eux-mêmes. Sont-ce là des sources ou des causes légitimes de l'esclavage ? et prétendons-nous ainsi avoir acquis le droit de condamner ce peuple à travailler pour notre intérêt? Pouvons-nous donc prétendre au droit de transporter dans des régions lointaines des hommes nés aussi libres que nous ; des hommes dont on ne sait rien d'après des renseignements authentiques, et quand on a toute raison de croire que ceux qui les vendent n'en ont pas le droit? Mais le mal ne s'arrête pas là. Songez-vous à l'abîm^ de calamités où vous plongez les millions de personnes qui restent en Afrique , par suite de l'enlèvement de leurs proches. Songez-vous aux familles désunies, aux amitiés, aux attachements et aux rapports impitoyablement rompus? Songez-vous aux misères ainsi engendrées et ressenties de génération en génération? Songez-vous au bonheur que la civilisation et les lumières pourraient faire naître dans leur climat , bonheur dont vous les privez tant que vous souiïrcz la continuation de co trafic infâme ?

» C'est ainsi que la perversité du commerce anglais a porté la misère au lieu de la consolation sur toute une partie du globe. Infidèles aux principes du commerce , aux principes de la bonne politique, et morts à tout sentiment de devoir, quelles calamités inouïes nous avons portées dans les régions de l'équateur ! Si , en reconnaissant les misères que nous avons causées, nous refusons d'y mettre fin aujourd'hui , quelle sera l'aggravation de notre crime! Tarderons-nous encore à rendre à l'Afrique la justice à laquelle elle a droit? Qui doute que la prompte abolition du commerce des nègres ne soit le premier et le plus indispensable acte de politique , de devoir et de religion que nous ayons à faire , si nous désirons obtenir les importants résultats dont j'ai parlé, et que nous nous sommes engagés à poursuivre par les serments les plus solennels? Il y a pourtant un argument qu'on fait valoir comme une réponse universelle à tout ce que nous avançons ici. C'est, dit-on, que le commerce des esclaves est tellement enraciné en Afrique, qu'il est impossible de l'en extirper, et que l'abolition de cette branche du commerce anglais sera peu de chose en elle-même. Vous n'êtes pas certains, ajoute t-on, que les autres nations renoncent à ce commerce, quand vous leur en donnerez l'exemple. Je réponds que si ce commerce est aussi criminel qu'on l'affirme , Dieu nous défend de balancer un moment à détruire un si grand mal, quand même les autres nations penseraient différemment. Je frémis de la pensée des orateurs qui défendent l'argument que je combats en ce moment. Nous sommes les amis de l'humanité , disent-ils , nous ne le cédons à personne en zèle pour le bien de l'Afrique , mais les Français et les Hollandais ne renonceront pas à leurs pjélentions , et nous attendons qu'ils se joignent à nous ou qu'ils nous donnent l'exemple. Comment ce mal énorme scra-t-il jamais détruit, si chaque nation recule ainsi et attend qu'on ait obtenu le concours du monde entier? Je remarquerai aussi qu'il n'y a point de nation en Europe qui ait trempé aussi avant dans ce crime que la Grande-Bretagne , et de qui l'on ait autant de droit d'attendre l'exemple. 3Iais cet argument n'acquiert-il pas mille fois plus de force dans un autre sens? Les autres nations ne peuvent-elles se tourner vers nous et dire avec plus de justice : Pourquoi abolirions-nous le commerce des esclaves , quand la Grande-Bretagne ne l'a pas fait? Libre comme est l'Angleterre, généreuse et magnanime comme elle prétend l'être , non-seulement elle n'a pas aboli ce commerce, auquel elle prend tant de part, mais elle a refusé de le faire. Voilà l'argument que nous fournissons aux autres nations , si nous refusons encore de mettre

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fui à ce brigandage. Au lieu de nous imaginer follement que nous nous lavons du crime et que la responsabilité en appartient aux autres nations, songeons plutôt que nous aurons à répondre de leur barbarie , aussi bien que de la nôtre , d'après le raisonnement qu'on fait valoir contre nous.

» On prétend aussi qu'il y a dans la nature et la disposition des Africains , quelque cbose qui fait mal augurer de toute perspective de ciwlisation sur leur continent. « Il est reconnu , dit M. Fraser, qu'on a mis à mort un enfant qu'on avait refusé d'acheter comme esclave. » Et voilà le conte que cet homme éclairé nous cite comme preuve de la barbarie des Africains , et de l'inutilité d'abolir à jamais ce commerce ! Cet honorable député nous a pourtant dit que cet enfant s'était échappé trois fois; que, selon la coutume du pays, son maître avait eu à payer chaque fois qu'il lui avait élé ramené, et qu'enfin, autant par colère contre l'enfant que pour éviter la répétition des sommes qu'il lui avait coûté , il s'était déterminé à le mettre à mort. Voilà l'exemple signalé de la barbarie africaine, sur lequel on s'est tant appesanti. 11 faut avouer que cet Africain était barbare et féroce ; mais je demande ce qu'aurait fait un Américain civilisé ou même un corps d'Américains civilisés dans tout cas semblable? Les législateurs du monde occidental ne rendirent-ils pas une loi en 1722, qui punissait de mort le simple crime d'évasion , même pour la première fois? Qu'on ne vienne donc pas nous alléguer l'impossibilité morale de civiliser les Africains, et insulter à notre raison, en nous recommandant de tolérer ce commerce , jusqu'à ce que les autres nations nous aient donné l'exemple de l'abolir. Depuis que cette grande cause est pendante, une nation (le Danemark) qui n'est pas très-célèbre pour la hardiesse de ses conseils s'est déterminée à une abolition graduelle. La France, dit-on, s'emparera du commerce si nous l'abandonnons. Quoi donc! peut-on supposer que , dans la situation actuelle de Saint-Domingue, lie qui avait coutume de prendre les trois quarts des esclaves requis pour les colonies françaises, cette nation songera à s'emparer du commerce plutôt que toute autre nation? Quant aux autres pays, le Portugal, la Hollande et l'Espagne, voici mon opinion : s'ils nous voient renoncer à ce commerce, ils seront peu disposés à en favoriser la continuation, même d'après des principes spéciaux de politique. Je dis plus : comment fourniront-ils les capitaux nécessaires pour le continuer? S'il peut y avoir une aggravation à notre crime dans cette affaire abominable , c'est que nous nous sommes abaissés jusqu'à transporter ces misérables êtres du fowl

de l'Afrique aux Indes occidentales, en faveur du reste des puissances de l'Europe. Mais si nous renonçons à cet odieux trafic , où sont les fonds capables de faire face à l'achat de 50 à 40,000 esclaves? fonds qui , dans la proportion de 40 à 50 livres sterling par esclave, ne sauraient monter à moins d'un million et demi ou de deux millions.

> Il y a déjà longtemps que j'occupe l'attention de la chambre ; mais il me reste encore à toucher le point important^e la civilisation de l'Afrique. Il m'est pénible de songer qu'il y a des hommes parmi nous qui regardent l'état barbare de cette grande contrée comme un motif pour continuer le commerce des esclaves ; comme un motif, non-seulement pour nous refuser à toute tentative d'éclairer l'Afrique , mais pour intercepter tous les rayons de lumière qui pourraient y arriver. Ici , comme dans tous les autres points de la question , le raisonnement de nos adversaires tourne contre eux ; car, comment peut-on désespérer du sort déplorable de l'Afrique , quand les calamités de ce continent sont notre ouvrage , et qu'il ne tient qu'à nous d'y mettre un terme? Comment peut-on regarder la coutume que les Africains ont de se vendre entre eux comme le symptôme d'une barbarie incurable? Comment peut-on regarder la coutume d'offrir des sacrifices humains parmi un peuple comme la preuve de son incapacité pour la civilisation? Quel principe, quel exemple dans l'histoire sacrée ou profane, justifie nos adversaires dans leur manière de voir? Au contraire , ne voit-on pas que le commerce des esclaves , et que la coutume plus barbare encore d'offrir des sacrifices humains régnèrent jadis dans plusieurs contrées de l'Europe qui , grâce aux bienfaits des arts et au flambeau de la philosophie, sont maintenant parvenues au plus haut point de civilisation? Ne voit-on pas que cette observation s'adresse à nous , et qu'il y eut un temps où la condition de nos ancêtres fut aussi déplorable que celle des habitants de la Guinée? Car on sait qu'il y eut jadis des sa- j

orifices humains dans cette lie, et je remarquerai, comme fait J

absolument identique, que le commerce des esclaves a régné dans notre patrie. « Les esclaves formaient autrefois un article des exportations de cette ile, dit l'historien Henry, et l'on voyait les Bretons exposés en vente , comme du bétail, sur la place du marché à Rome. » L'adultère, le maléfice et les dettes devenaient sans doute la principale cause de leur esclavage , comme ces circonstances sont aujourd'hui la cause ou le prétexte de l'esclavage des Africains. Si nous nous sommes élevés d'un pareil abîme de misère au rang que nous occupons maintenant , viendra-t-on nous

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