PITT
dire que l'Afrique est incapable de civilisation ; viendra-t-on nous dire que c'est enthousiasme et fanatisme , de croire qu'elle puisse jamais s'élever à la hauteur des lumières et de la civilisation de l'Europe, et que la Providence l'a irrévocablement destinée à fournir des esclaves aux nations libres et civilisées? Si un pareil raisonnement pouvait être vrai à l'égard de l'Afrique, je voudrais bien savoir pourquoi on n'aurait pas pu l'appliquer à l'ancienne Bretagne barbare? Pourquoi un sénateur romain, raisonnant comme nos antagonistes, n'aurait-il pas pu dire des anciens Bretons : « Voilà un peuple qui ne s'élèvera jamais sur l'horizon de la civilisation; voilà un peuple qui n'est pas ne pour être libre, un peuple dépourvu de l'intelligence nécessaire pour acquérir les arts utiles, un peuple déprimépar la main de la nature, au-dessous du niveau de l'espèce humaine, et créé pour fournir un ramas d'esclaves au reste du monde. » Un Romain n'aurail-il pas pu dire tout cela des habitants de l'ancienne Bretagne , avec autant de vérité que nous le disons aujourd'hui des habitants de l'Afrique? Mais il y a si longtemps que nous sommes sortis de la barbarie , que nous avons oublié que nous fûmes autrefois barbares ! A quelle hauteur nous sommes élevés dans l'échelle de la civilisation ! et quel contraste nous formons avec les Bretons du vieux temps et les Africains de nos jours! Il y eut un temps où nous étions aussi obscurs parmi les nations de la terre , aussi sauvages dans nos mœurs, aussi grossiers dans nos habitudes et aussi dégradés dans notre intelligence, que ce malbcureux peuple qui excite notre commisération. Mais si les principes de nos adversaires étaient vrais, après avoir lutté pendant des siècles contre sa destinée, l'Angleterre se verrait-elle comblée de tous les dons de la Providence et enrichie de toutes les productions de l'industrie ? Se verrait-elle à la tète des nations dans le commerce , prééminente dans les arts, et presque sans rivale dans la culture des sciences et des lettres? Jouirions-nous de la liberté et de l'indépendance? Serions-nous éclairés par une religion bienfaisante et pure , et protégés par un système de lois sages et impartiales? Vivrions-nous enfin à l'abri de la constitution la plus parfaite qui soit jamais sortie de la main de l'homme? Non , sans doute, et nous gémirions encore dans l'ignorance, dans la barbarie et la brutalité où l'histoire nous représente nos ancêtres.
» Si donc nous sommes convaincus que l'ignorance et la barbarie sont les plus grands fléaux qui puissent affliger une nation ; si nous contemplons avec des transports dejoie et de reconnaissance le contraste qui existe entre la Grande-Bretagne ancienne et l'Angleterre
actuelle ; si nous frémissons d'horreur à la pensée de la misère qui devenait notre partage si notre lie fût restée dans cet état, Dieu nous garde de faire peser plus longtemps ces calamités sur l'Afrique , et d'empêcher d'arriver sur ses côtes les rayons de cette lumière bienfaisante qui a fait le tour du globe ! Qu'attendons-nous pour mettre fin à ce honteux brigandage , la peste cl la contagion de tout un vaste continent. Serons-nous insensibles à la gloire de régénérer tout un monde? Balancerons-nous encore à affranchir l'Afrique, et à briser les chaînes qui la tiennent dans une torpeur de mort ? Oh ! suivons la conduite que le devoir nous prescrit , écoutons la voix de la nature et le cri de la conscience ; et qui doute qu'avant la fin d'un siècle celte grande contrée ne nous offre un tableau aussi glorieux que son aspect est hideux et repoussant? Qui doute qu'avant la fin d'une génération , on ne voie ses habitants , maintenant morts à tout sentiment noble et généreux, livrés aux poursuites d'une industrie active et d'un commerce florissant et légitime? Qui doute qu'on ne voie bientôt l'influence salutaire des lettres s'unir à l'influence plus salutaire encore de la religion pour civiliser ce grand continent et en inonder toute l'étendue de leurs vertus réciproques? Oui , l'Afrique sortira enfin de l'obscurité où nos crimes l'ont plongée ; elle apparaîtra à son tour sur la scène du monde ; et l'Europe , qui la verra s'illustrer dans les lois , dans les arts , dans le commerce , participera elle-même à ses richesses, à sa prospérité, et recevra les plus amples récompenses pour ce bienfait tardif, si c'est un bienfait que de renoncer à tyranniser toute une race humaine , et de la laisser libre de battre les sentiers de sa gloire , et d'être l'émulation des autres nations de la terre.
Nos primus eqttis 0 riens afflavit anhelis ; lllic sera rubens accendet lumina Vesper.
ï C'est alors qu'on pourra appliquer à l'Afrique ces beaux vers originairement composés dans un autre dessein.
His demùm exactis
Devenére locos lœtos et amœna vireta Fortunatorum nemorum , sedesque beatas.
Largior hic campos œiher et lumine veslit Purpureo.
» Au nom de tous les motifs que j'ai fait valoir ; au nom de l'immense changement que nous attendons dans le sort de l'Afrique ; au nom des principes généreux que professe la nation, et de la honte qui s'attache à l'infâme trafic de la chair humaine , adoptons la mesure proposée par mon honorable ami , M. Wilberforce ; dé-
truisons promptemcnt, abolissons pour jamais le comiiicrcc des esclaves. Je déclare que je voterai contre tout ajournement ; je déclare que je m'opposerai de toutes mes forces à tout ce qui tendra à prévenir ou à retarder ce grand acte de justice et de politique universelle. »
L'effet de cette harangue fut prodigieux.
On tient d'un ami de Pitt, qui siégeait auprès de lui dans cette mémorable occasion, que Fox fut élcclrisé pendant tout le temps que parla l'orateur ; Slicridan l'applaudit dans les termes les moins équivoques ; et W^indham avoue lui-même qu'il se retira chez lui ce jour-là , frappe de la toute-puissance de l'éloquence , qui lui avait clé jusqu'alors inconnue. On a souvent douté de la sincérité de Pitt, plaidant pour l'abolition du commerce des esclaves, et pour l'émancipation des catholiques ; mais ^Yitllbread répond : € Qui pourrait croire à cette impudente assertion, après avoir entendu les divines paroles de ce grand homme , dans l'une et l'autre occasion? » Malgré les efforts de Pitt, la motion de Wilbcrforce fut rcjctée à une grande majorité, et ce ne fut qu'après sa mort, en 180G, que le commerce des esclaves fut définitivement aboli sous les auspices de la politique de Fox et de lord Grenville. On sait que la traite des nègres fut abolie en France en 1817, par une ordonnance de Louis XVIII.
Fox. (1749 — 180G.)
L'adversaire le plus illustre de Pitt, Fox, né à Londres en 1749, était fds de Henry Fox, premier lord llolland , qui fut lontemps dans la chambre des communes, l'antagoniste de lord Chatam. Ainsi la rivalité des pères avait précédé celle qui devait s'établir entre leurs fils. Henry Fox, qui n'avait aucun principe de justice, et qui appelait la vertu un vain nom, ne corrigea point les penchants de son fds, et les aida au contraire à se développer. Le jeune Fox ne suivit que trop la voie qui lui était ouverte. Il contracta une vie dissipée et des habitudes condamnables. Il dépensa son patrimoine du vivant mêoie de son père, qui fut obligé plusieurs fois de payer ses dettes. Après la mort de ce dernier, il dévora en peu d'années la fortune considérable dont il avait hérité; et lorsqu'cnsuite il eût perdu ses places, il aurait été exposé à la misère sans la générosité des Whigs qui se réunirent pour lui former un revenu de 3,000 livres sterling. Il passait toutes les nuits au jeu. Lorsqu'il occupait une place dans l'aduii-
nistralion, les commis étaient obligés de lui porter les dépêches, qu'il signait d'une main, tandis qu'il tenait les cartes de l'autre. Cependant, au milieu de toutes les dissipations du plaisir, il s'adonna à des études laborieuses, il acquit de très-vastes connaissances, et jamais, au jugement des savants les plus distingués, la chambre des communes n'a compté parmi ses membres un orateur plus rempli d'érudition.
Il en fut aussi l'un des plus éloquents. Pendant plusieurs années qu'il vota avec le ministère , au commencement de sa carrière politique, il déploya dans le parlement un génie supérieur. 3Iais ce fut surtout lorsqu'il eût trouvé dans Pitt un rival digne de lui, lorsque l'opposition des principes l'eût armé contre un homme si redoutable, que son beau talent appela et justifia l'admiration générale. Les élans vigoureux, les inspirations inattendues de son éloquence, balancèrent l'influence que Pitt exerçait par l'invincible séduction de ses discours. Ce dernier connaissait mieux les artifices de l'art : son style était plus pur et plus harmonieux, il savait mieux envelopper son adversaire dans les plis et les replis d'une logique dont il cachait les ressorts : mais Fox avait plus de chaleur, une ironie plus amère, une élévation plus habituelle dans les idées, et plus de solennité dans le style. 11 ne cherchait pas à embellir ses discours par l'agrément d'une diction élégante, mais à leur donner de la clarté et de la force. La vigueur de ses raisonnements produisait l'effet de la foudre, il entraînait, il électrisait, et ceux mêmes qui ne partageaient pas son sentiment, étaient forcés d'admirer l'énergie de sa parole.
Fox défendit la révolution française avec un enthousiasme frénétique ; mais, à l'époque du procès de Louis XVI, il demanda qu'on agît en faveur de ce monarque. 11 fit aussi des efforts pour faire adopter un système moins rigoureux en faveur des catholiques d'Irlande.
Sa mort suivit de quelques mois celle de Pitt.
Discours sur la guerre d'Amérique.
Le roi, selon l'usage, ouvrit la session par un discours. Il représenta la position critique des affaires, et la nécessité de faire de nouveaux efforts pour la défense de ses Etats contre les ennemis alliés. 11 dit que son désir d'obtenir une paix honorable ne devait pas néanmoins lui faire oublier ce qu'il devait à la nation , en sa qualité de souverain. La situation favorable du commerce dans les Grandes-Indes , et tous les avantages qui doivent s'en suivre , ne