‹ Histoire de l'éloquenceChapitre 76 sur 77 · FOX. 56S · texte numérisé non relu

FOX. 56S

peuvent cependant balancer le peu de succès de la guerre d'Améritjue. Rien n'a été négligé pour apaiser l'esprit de rébellion dans les colonies ; mais la force seule et de nouveaux cfTorts pourront soumettre le pays.

Une adresse de remercîments est votée comme à l'ordinaire.

< Je ne puis, Monsieur, traiter ce sujet sans exprimer de nouveau mon opinion sur la nécessité d'abandonner une guerre ruineuse. Je demande, en conséquence, qu'il me soit permis de proposer un amendement à l'adresse, et je prendrai pour motif celui même qu'ont eu les bonorables membres qui ont soutenu et voté cette adresse.

» Comme jeunes membres du parlement, on leur a donné cette tâche. L'inexpérience sans doute accompagne la jeunesse; mais ici il y a plus que de l'inexpérience. Il y aurait ignorance de leur part à vouloir soutenir cette adresse dans un moment tel que celui-ci. Quel est en effet l'homme qui, ayant suivi les ministres depuis les deux derniers parlements, et vu toutes leurs erreurs, voudrait encore les appuyer dans le cas présent? Quel qu'il soit, dans la dépendance de ces ministres par des places ou par des pensions (et il en existe de ceux-là), jamais il n'approuverait celte adresse s'il avait l'expérience du parlement. Il est donc évident que celte charge a été donnée aux nouveaux membres de la chambre , et j'en félicite les ministres, car au moins il y a de l'esprit dans ce choix; mais par la même raison qu'ils ont proposé cl appuyé cette adresse, moi, je me lève pour demander yn amendement. Tout jeune que je suis, je ne suis pas néanmoins un jeune membre du parlement. J'ai suivi déjà ces ministres ; j'ai vu leur politique, leur fausse conduite, leurs folies, et je reste confondu de les voir siéger au milieu de cette chambre, et y adresser un tel discours du roi dans un moment semblable.

» Faire parler ainsi le souverain est, pour moi , un sujet nonseulement de surprise, mais d'horreur. Cela me prouve qu'ils ont mis de coté toute espèce de honte et de décence, et qu'ils sont déterminés à poursuivre leur entreprise et à opérer la ruine complète de leur pays.

» Jamais il ne fut si important qu'en cette occasion de prouver que le discours émané du trône est le discours des ministres, et non du roi. De tous ceux que j'ai entendus, certes , celui-ci est le plus étonnant. Je m'arrête en considérant l'audace de ces ministres (car je ne puis me servir d'une expression plus juste) qui n'ont pas craint de mettre de telles paroles dans la bouche du roi.

» Un homme qui ignorerait la forme de notre constitution ne devrait-il pas supposer, en entendant ce discours, qu'il est l'œuvre d'un souverain arbitraire, despote et inhumain, qui, ayant entraîné ses sujets , ou pour mieux dire ses esclaves dans une guerre ruineuse , est déterminé néanmoins à la poursuivre par haine ou par vengeance? Ne penserait-il pas que ce monarque est incapable de sentir son propre malheur et la détresse de son peuple?

» Ce discours en eiTet est d'une nature rare, et je me réjouis en mon particulier du style clair qu'on y reconnaît. 11 est temps que le peuple sache ce qu'il a à souffrir et ce qu'il peut espérer.

» Je le demande cependant à tous les membres sincères de cette chambre ; élait-ce là ce qu'ils s'attendaient à entendre?

î Pour moi, je l'avouerai, je croyais (et j'aime à penser que beaucoup de collègues ont partagé mon opinion), que S. M. viendrait aujourd'hui déclarer qu'elle reconnaissait avoir été trompée; que le parlement, aussi bien qu'elle, avait été induit en erreur; qu'il était temps que cela finît ; que pour y parvenir enfin, elle demandait à son parlement de prendre les mesures les plus convenables, afin de rétablir la paix et la tranquillité dans ses Etats.

» Loin de là, le discours du roi ne respire que vengeance et que haine ; il prouve la détermination de persister dans le même système. C'est ce lanirage dont les ministres sont responsables; c'est à eux de rendre compte des causes qui ont amené la misère publique à la place de la prospérité dont ce pays jouissait.

1 J'ai avancé, et je le répète encore, que si les ministres avaient réussi à anéantir la liberté de l'Amérique, c'en était fait de la liberté de notre i)ays; j'ai donc dû voir avec plaisir qu'ils n'aienl; pas pu réussir dans leur plan. C'est dans la sincérité d'un cœur honnête et droit que je le dis encore.

» Le grand lord Chalam , de glorieuse mémoire, cet homme d'Etat si remarquable a toujours pensé comme je le fais à ce sujet, et, ne respirant que pour la liberté de son pays, il faisait des vœux pour que celle de l'Amérique pût résister aux attaques dirigées contre elle.

» 0 ministres misérables ! hommes incapables, dont les mesures sont si imprévoyantes, et exécutées avec tant d'incertitude, que le discours d'un seul homme, d'un seul membre de cette chambre les détruit, et montre que leurs auteurs ne sont capables que d'opérer la destruction et la ruine totale de leur pays!

» Et vous vous plaignez encore , comme l'a dit l'honorable membre qui a appuyé la motion , vous vous plaignez de ce que tous les détails de la guerre d'Amérique ont été produits et

reproduits cent fois. Oui , ils ont été répétés , les reproches de voire conduite; il faut bien les entendre encore, il faut les entendre non-sculcment ici, mais , j'ose le prédire, Tindignalion et la vengeance publiques vous les feront entendre encore au temple de la justice, et jusque sur l'écliafaud qu'ils doivent vous préparer.

» Je vois un honorable membre so-irire au mot d'échafaud (M. Dundas). Ne pcnse-l-il donc pas qu'il soit arrivé le temps de la punition?

ï J'affirme, quant à moi, que le moment approche où le peuple ne se soumettra plus, et où les ministres n'échapperont pas à la vengeance qu'ils ont éveillée. Leur conduite n'a aucun exemple dans l'histoire; et, parmi les annales des royaumes détruits parla faiblesse et la trahison , il n'y a rien de couiparablc à ce qui existe aujourd'hui; car celte même ruine nous arrive par des hommes qui n'ont pour eux ni la confiance publique , ni l'opinion publique, et qui restent tranquilles au milieu du désastre général.

» L'honorable membre qui a soutenu l'adresse , demande que la chambre se réunisse à runanimilc pour l'adopter. Ne se souvient-il plus que ce côté-ci de la chambre s'est toujours opposé à la guerre d'Amérique et à toutes ses conséquences? On serait tente de lui demander s'il parle sérieusement. Jamais moi et mes amis nous ne nous sommes relâches de nos efforts pour empêcher cette guerre; nous avons prié, supplié; nous avons prédit les événements qui sont arrivés, et jamais nous ne nous sommes trompés. S'il peut y avoir une seule consolation pour nous en cet instant, c'est de penser qu'un jour une plume impartiale écrira cette histoire, et montrera à la postérité qu'il existait alors des hommes qui jamais ne se seront souillés du système horrible qui aura détruit leur pays. Ils en auront souffert comme leurs compatriotes égarés , mais au moins ils ne seront pas complices d'une telle calamité.

» Je ne puis. Messieurs, exprimer mieux ce que j'éprouve sur notre situation, qu'en rapportant un discours de l'orateur célèbre d'Athènes. Démosthcnes disait : « Je devrais me livrer connne vous au désespoir sur votre situation désolante et en quelque sorte irréparable, et je le ferais si je ne réfléchissais que vous avez été amenés à cet état j)ar les mesures faibles et imprévoyantes d'hommes criminels. Si vos affaires eussent été bien dirigées, si vos opérations eussent été fermes et bien conçues, et que, maigre cela, vous eussiez été réduits à cette position déplorable, alors sans doute il faudrait désespérer de votre délivrance ; mais comme la

faute en est aux hommes incapables qui vous ont gouvernés, il vous reste un remède à employer ; changez le système que l'on vous a fait suivre , et vous pouvez encore redevenir ce que vous n'eussiez jamais dû cessé d'être. Si, au contraire, vous continuez la marche adoptée jusqu'à ce jour, sous peu une ruine totale anéantira votre empire, t

> Rien ne peut mieux rendre ce que je pense, ce que j'éprouve. Si les ministres avaient été capables , honnêtes , vertueux , nous devrions sans doute désespérer de nous relever de l'état où nous sommes ; mais , les connaissant tels qu'ils sont , chacun peut concevoir que le mal provient uniquement d'eux, et de la fausseté de leur système. Changeons donc et les hommes et leur conduite; adoptons des mesures sages, fermes et vigoureuses : nous verrons bientôt alors changer aussi notre situation.

> Si je parle ainsi , ce n'est sûrement pas pour obtenir leurs places; non, ils ont su les rendre indignes d'un homme d'honneur et qui aime son pays.

> Qu'il me soit encore permis de faire une comparaison de notre position avec ce que nous étions à la fin de la dernière guerre. A celle époque de gloire et de prospérité, la marine française était en quelque sorte anéantie: les Français étaient expulsés d'Amérique; de nouvelles sources de prospérité et de commerce nous étaient ouvertes ; notre influence s'étendait jusqu'à une espèce de prédominance en Europe ; notre empire sur mer était établi et reconnu, et nos ports étaient remplis de vaisseaux de toutes les parties du monde.

» Voyons maintenant où nous en sommes ! Nous avons perdu treize provinces d'Amérique , plusieurs de nos lies, et les autres sont en danger ; nous avons perdu l'empire des mers, notre considération chez l'étranger, et notre unanimité intérieure; les nations nous ont abandonnés à notre malheureux sort. Anglais ! était-ce là votre position, quand vous étiez gouvernés par des ministres du parti des Whigs; quand leurs mesures étaient conçues et exécutées par ce parti ; quand , forts de votre union , vous vous reposiez dans la confiance qu'à juste titre vous accordiez à ces ministres? JVon, c'est celle que vous procurent des ministres torys; c'est le fruit de leur système !

1 Je ne repasserai pas les actes blâmables de cette guerre , et la folle et imprévoyante conduite des ministres, lorsque, voyant la France armée dans tous ses ports , ils n'ont pris aucune mesure pour s'y opposer, et vous ont toujours assuré, dans cette chambre, que la meilleure intelligence régnait entre notre cour et celle du

continent. Chacun sait que, s'ils n'ont pas à ce moment montré leur juste défiance, il eût fallu entrer en guerre beaucoup plus tôt contre les puissances qui nous la font maintenant; il eût fallu abandonner la guerre d'Amérique ; et c'est là ce que jamais ils n'auraient fait; car c'est de cette guerre que sont arrivées des fortunes immenses à eux et à leurs amis , et qu'est sortie l'influence dont ils jouissent. Je ne repasserai pas ces événements ; il n'est pas un seul membre de cette chambre qui n'en soit pénétré.

i Mais quMl me soit permis , pour montrer combien le système de la France est plus sagement conçu, de supposer une conversation entre le roi de France et ses sujets sur le meilleur moyen de parvenir à une monarchie universelle. « Il faut, dirait le roi, affaiblir et détruire notre rivale redoutable, l'Angleterre. — Sans doute, répondraient les sujets; mais cela ne peut se faire qu'en nous affaiblissant nous-mêmes. — Non, dit le roi, nous ne ferons rien ; ils se détruiront eux-mêmes ; leurs ministres feront notre affaire ; ils les paient pour cela, et leur guerre d'Amérique suffit pour obtenir ce résultat. »

» Cette supposition est réalisée. Le premier ministre de la France, que je vois assis en face de moi, fait la guerre à l'Amérique pour le maintien de quelques droits insignifiants. Il est sourd à la misère publique et aux supplications du peuple.

> Mais, disent les sujets, si nous ne nous en mêlons, l'Angleterre triomphera sur l'Amérique. — Eh bien! répond le monarque, nous interviendrons, et après les avoir trompés par des promesses qu'ils auront crues ou feint de croire , nous frapperons le coup décisif. — Sans doute, disent les sujets, cela sera très-beau ; mais que nous en reviendra-t-il. Une égalité de commerce avec l'Amérique? — Oh! dit le roi, nous ferons mieux; nous nous concilierons l'amitié de l'Amérique, nous ferons un traité avec elle, et ayant été rinstruraent de son indépendance, nous la forcerons à une préférence en notre faveur. »

» Tel est le langage, sans doute, que pourrait tenir un souverain qui tiendrait à une monarchie universelle. Il est vrai cependant qu'après la Grande-Bretagne, il faudrait encore détruire les autres puissances maritimes. Pour cela , sans doute, le même souverain obtiendrait encore du premier minisire anglais , qui , comme je l'ai dit, serait plutôt son propre ministre, d'entrer en guerre avec ses meilleurs amis, les Hollandais. Quelques inséparables qu'ils soient de l'Angleterre par leurs intérêts , on peut néanmoins séparer ces deux peuples , et les armer l'un contre l'autre. Je le

sais, un semblable plan paraîtrait inexécutable avec d'autres hommes; mais avec nos ministres tout est possible, puisqu'ils vont jusqu'à faire parler le souverain comme ils parlent euxmêmes. »

L'orateur entre dans des détails sur les événements de la guerre en Amérique.

» Je me résume, Monsieur, et je demanderai à la chambre de prononcer si elle est déterminée à poursuivre la guerre d'Amérique, cette abominable et fatale guerre. C'est aux représentants du peuple que je m'adresse, et non aux créatures des ministres; je les conjure de faire leur devoir, d'agir selon leur conscience.

» Croient-ils, ces représentants du peuple, que jamais nous puissions faire la conquête de l'Amérique? Je les supplie de décider cette question la main sur la conscience. Imaginent-ils que jamais toute la puissance de l'Angleterre soit suffisante pour parvenir à ce but? Je pense que, si les membres de cette chambre ne se laissent influencer par aucune espèce de considération , les ministres resteront pour ainsi dire seuls, pour soutenir l'adresse proposée. Je dis plus : les ministres eux-mêmes voteront contre la continuation de la guerre; ils sentiront la nécessité de consulter le peuple, et surtout ils comprendront que les membres de cette chambre connaissent l'opinion de leurs commettants. Ce sont eux, et eux seulement, qui doivent payer pour continuer cette guerre; il faut donc les consulter.

» Je demande, en conséquence, qu'il soit fait un amendement à la motion. Je pourrais demander d'abord que les épithètes véhémentes qui y sont employées contre les Français en fussent rétranchées , non que je les désapprouve, mais parce que je n'en connais pas l'utilité : cependant, comme c'est une chose usitée et qui parait convenir aux ministres, sans chercher à en découvrir la véritable cause, je ne m'y opposerai pas. Ce que je ne puis accorder, est tout ce qui a rapport à la guerre contre l'Amérique. ï L'amendement que je propose aurait pour but, en donnant à S. M. l'assurance du zèle et de la loyauté de ses sujets, de lui procurer les moyens de soutenir les droits de son empire d'une manière plus efficace que celle qui a été employée jusqu'à ce jour. Je propose donc de substituer ces mots :

t Et , sans aucun délai, de nous réunir pour aviser, dans cette crise fatale, au plus sûr moyen de remédier au mal par un changement total de système. »

Renouvellement de la guerre contre les Français en 1803.

Fox regardait son discours sur la reprise des hostilités avec la France en 1805 , comme le plus parfait de tous ceux qu'il avait prononcés, et lord Brougham a sanctionné ce jugement par son autorité. Nous mettrons le lecteur à même d'apprécier le mérite de cette œuvre en citant la portion qui nous paraît la plus remarquable. L'orateur établit en commençant que si l'Angleterre, sans protester, a vu soumettre l'Europe et a laissé tomber au pouvoir de la France la Hollande , la Suisse et d'autres états, la prise de la misérable île de Malle ne saurait fournir un motif suffisant pour recommencer la guerre. A la fin de son discours, c'est Pitt et l'impression qu'il avait produite qu'il s'efforce de combattre.

c Que le citoyen ne regarde pas la livre sterling qu'il a dans les mains comme sa propriété inviolable , et qu'il songe qu'il est exposé à en donner quinze schellings au gouvernement, pour le soutien de la guerre; que ce citoyen ne se croie pas en sûreté contre l'inquisiteur qui peut être autorisé à venir faire effraction chez lui pour obtenir les cinq autres schellings. Et pourquoi toutes ces exactions? Pour Malte! Malte! la chétive et misérable île de Malte, qui ne se lie avec aucun de nos intérêts! Quel point dhonncur peut-il y avoir dans la possession de Malte? La France peut y en trouver un; mais ce point d'honneur pour nous n'est rien , absolument rien. — Mais il peut être prudent de garder cette île. — Je demande si la conservation en vaut la peine, ou mérite d'allumer une guerre sanglante? Le noble lord pcnse-t-il ainsi? Au contraire, n'est-il pas d'avis que non? — Mais il faut nous opposer à l'agrandissement de la France , qui menace de tout absorber, et à l'ambition de Bonaparte, qui vous dévorera comme une lave enflammée. — Nous avons entendu de sublimes pbilippiques à ce sujet, pilippiques auxquelles Démosthènes aurait prêté une oreille attentive et peut-être jalouse ; pbilippiques qui nous auraient entraînes au combat sur-le-champ, sans réfléchir quelles peuvent en être les conséquences; mais soudain vient la question suivante : qu'aurons-nous à payer? et quel sera le montant du bill? Je me rappelle un vieux proverbe français , et je crains si peu qu'on m'accuse de me franciser, que je le citerai ici. Ce proverbe me paraît être le contre-pied de cet autre proverbe dans notre langue : Toute bonne marchandise a son -prix. En effet, le Français dit : Quelques bonnes que soient les

épices, le coût m'en ôte le goût. Voilà ce que j'ai éprouvé en écoutant la harangue du grand politique en faveur de la guerre : les articles m'en paraissent d'un assaisonnement exquis, mais le coût m'en ôte le goût. Cependant ces pliilippiques ne sont pas nouvelles pour nous. Je me rappelle la fougueuse et véhémente déclamation de lord Rosslyn contre Franldin , qu'il traitait de traître en cheveux blancs , etc. ; je me rappelle que l'effet de celte magnifique vitupération fut si prodigieux , que quand le conseil privé leva la séance , les membres étaient prêts à faire sauter de joie leurs chapeaux , comme s'ils avaient obtenu un triomphe. Pourquoi payâmes-nous si cher ensuite pour ce triomphe indécent !

» Au commencement de la dernière guerre, nous étions en possession d'avantages que nous ne connaissons plus, et personne ne déplore plus sincèrement que moi les pertes que nous avons faites. On ne manqua pas d'images, de figures de rhétorique, de fleurs d'éloquence, d'une éloquence même incomparable pour défendre et exalter cette guerre. Mais on sait comment elle se termina, et le refroidissement qui s'empara de notre ardeur guerrière , à la vue du bill énorme qu'on nous présenta à solder. Il en est de même quand j'entends ces sublimes et éloquentes détonations; je ne saurais m'empêchcr de songer au triste aveuglement qu'elles causent , et aux conséquences lamentables qu'elles entraînent presque toujours. Quand le grand ministre paraît devant nous avec sa pompeuse et magnifique éloquence , il me rappelle l'histoire d'un prince barbare , de Muli-Moloc ou Muli-Ismaël , qui ne paraissait jamais mieux dans tout l'éclat de sa royauté que quand il allait préluder au massacre de ses sujets en masse. Quand je contemple la splendeur bien plus éclatante du génie ; quand je prête l'oreille à des périodes si bien ajustées , et que je jouis enfin de tous les charmes d'une éloquence triomphante , c'est fort bien pour moi , siégeant dans cette chambre , de me prêter à toutes ces illusions ; mais quelles tristes nouvelles il me reste à aller annoncer à mes commettants ! C'est pour cela que je voudrais savoir, avant tout engagement, quelle sera la fin de cette guerre. Je demande encore : Que gagnerons-nous en acceptant cette lutte? On répondra peut-être que c'est là une demande folle et déplacée , qu'elle est vieille et rebattue , passe; mais qu'elle est folle et déplacée, non. La Suisse et la Hollande sont, selon moi, les deux pays qu'il importe surtout d'affranchir du joug de la France. Mais avez-vous la moindre espérance d'accomphr ce grand objet? Avez-vous la moindre chance d'y parvenir en tenant la route que vous allez prendre ? Personne n'a une plus haute opinion que moi du génie

et de la bravoure de vos généraux ; personne n'a une plus haute idée que moi de l'inlrépidilé et de la valeur de vos soldats ; personne n'apprécie plus que moi la puissance et les ressources de votre marine; personne ne désire encore plus ardemment que moi de voir la puissance colossale de la France abaissée par les efforts de la Grande-Bretagne : mais il peut y avoir un moyen plus sûr d'arriver à ce but. Vous pouvez aller attaquer ses îles ; vous pouvez vous emparer de ses colonies et détruire son commerce : vous l'avez fait précédemment, et, autant que je sache , vous pouvez encore lui faire pousser de plus hauts cris que jamais de ce côté-là. Mais, dans ce cas même, que gagneriez-vous? D'un autre côté, que n'êlcs-vous pas exposés à perdre en résultat? Vous vous précipiterez dans le gouffre sans fond de la banqueroute cntr'ouvcrt devant nous. 3Iais la France , dit-on , sera réduite la première. On peut réduire la France à la mendicité; mais en sera-t-elle meilleure voisine? Ajoutez qu'une nouvelle révolution peut s'opérer en France, comme il s'en est déjà tant opéré depuis dix ans : qu'y gagnerez-vous encore ? La France , pourrcz-vous vous écrier alors , la France est plus misérable que jamais! Cela peut être, mais que gagnerez-vous à sa misère? On allègue que, s'il faut prendre les armes, il vaut mieux les prendre maintenant que jamais. On fait des distinctions logiques entre les forces intérieures et les forces destinées à harceler un ennemi; on ajoute, relativement à la France, qu'une année de plus peut étendre son commerce , accroître sa population , et lui donner ainsi les moyens de nous nuire , mais que toutes ces ressources peuvent être affaiblies par les révolutions qu'elle éprouvera dans une nouvelle guerre. Quand cette guerre lui ferait éprouver dix révolutions , au lieu de cinq ou six qu'elle a éprouvées pendant la dernière, en mettant toutes les autres considérations à part, l'expérience nous aulorise-t-elle à croire que ses souffrances la rendront une puissance moins incommode pour ses voisins , ou moins redoutable pour le repos du monde entier? Ses perles, dans la dernière guerre, l'ont-ellcs affaiblie? Les calamités qu'elle a essuyées dans ses révolutions intestines Font-elle énervée, rendue incapable de faire ombrage aux autres ou de se défendre ellemême? Au contraire, ne s'est-elle pas surpassée dans ses derniers efforts? n'a-t-clle pas été plus triomphante que jamais? n'csl-clle pas ressuscilée de ses cendres, et, comme un volcan qu'on croit éteint, n'a-t-clle |)as effrayé le monde par une explosion terrible au moment où on s'v attendait le moins? »

Barke. (1730—1797.)

La fin du dix-huitième siècle fut, comme on voit, une époque heureuse pour l'éloquence politique en Angleterre. Jamais on n'avait vu tant de grands orateurs siéger à la fois dans la chambre des communes. Outre Fox et les deux Pitt, elle produisit encore le célèbre Burkc , qui , avec un caractère différent, ne leur était pas inférieur. Né à Dublin en 1730, et nommé à la représentation nationale vers 1765, il fit admirer une éloquence élevée et majestueuse, une grande force d'imagination et de sentiment, un style brillant et fleuri, une abondance presque poétique de métaphores et d'images. Plusieurs traits d'une naïveté piquante semblaient accroître, au lieu de diminuer, l'audacieuse vigueur de ses discours. Son talent se déploya avec éclat dans presque toutes les diseussions importantes ; mais la révolution française l'éleva à un degré sublime. Au lieu d'être, comme Fox, l'admirateur des événements politiques qui se passaient en France, et des principes qui faisaient la base de la constitution nouvelle de ce pays , Burke ne pouvait les envisager qu'avec horreur, et il s'en déclara l'implacable ennemi. Un bill sur le Canada lui fournit l'occasion de combattre avec énergie des innovations que Fox avait célébrées avec transport. Il peignit la religion attaquée, les liens de la subordination rompus , la société entière menacée dans ses fondements. Il traça à grands traits le tableau politique de l'Europe, signala l'esprit d'ambition et de vertige qui animait la plupart des gouvernements , l'insouciance coupable des autres, la faiblesse de tous; et, quand il en vint à la discussion du bill sur le Canada, il se réjouit de n'y point voir cette désastreuse et coupable déclamation des Droits de l'homme, qui avait mis en feu la France. Puis, cédant au besoin d'exprimer sa pensée tout entière, il commençait une analyse résumée des principes de la constitution française, lorsqu'il s'entendit vivement rappeler à l'ordre par les anciens amis au milieu desquels il siégeait. Il y eut une altercation des plus vives. Fox, qui, pendant plus de vingt années, avait été lié d'une amitié très-étroite avec Burke , se sentant vivement blessé par des attaques dirigées contre ses principes les plus cliers, prit la parole pour les justifier et pour donner de pompeux éloges à la révolution française.

«Les paroles que je viens d'entendre, dit-il, semblent me

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menacer du plus grand malheur qui puisse m'atteindre, la perte d'une amitié à laquelle j'attache ma gloire et mon bonheur. Une calomnie vient d'être articulée contre moi, et c'est un ami qui la profère. Etrange et déplorable situation que celle où je me trouve! Le trait qui m'est lancé part de trop près, et part d'une main qui m'est trop chère, pour me laisser la présence d'esprit avec laquelle je l'eusse repoussé, s'il venait de l'un de mes adversaires accoutumés. M. Burke me réduit à la nécessité de me justifier. Au moins, dans la douleur qu'il me fait éprouver, c'est une consolation pour moi que d'être sur la défensive. Si je louais la conduite du premier Brutus, si j'appelais l'expulsion des Tarquins un acte généreux et patriotique , serait-il juste de dire que je médite l'établissement du consulat dans mon pays ? Si je répétais l'éloquent panégyrique de Cicéron sur le meurtre de César, la conséquence serait-elle que je serais venu ici , avec un poignard sur moi, pour tuer quelque grand homme, ou tuer quelque orateur? Si vous dites qu'admirer une aciion, c'est vouloir limiter, montrez qu'il y a quelque analogie dans les circonstances. C'était à mon honorable ami de prouver, avant d'accuser mes paroles, que l'Angleterre était précisément dans la situation de la France, au moment de la révolution française; et alors, quelque reproche calomnieux que dût m'altircr ma déclaration, je serais prêt à dire que la révolution française devrait être imitée par ce pays.

> J'avais parlé avec éloge de la révolution française. Qu'a ce langage d'étonnant de la part d'un homme qui soutient depuis vingt-cinq ans des combats réguliers pour la liberté de son pays, combats qu'aucun trouble , qu'aucun désordre n'accompagne, et où le vaincu a plus souvent à se féliciter que le vainqueur? Mon cœur est trop chaud , trop sincère et trop vaste pour ne vouloir qu'une liberté bornée à mon pays, et pour contempler avec satisfaction les chaînes qui pèsent sur d'autres peuples. Oui, j'en fais l'aveu; oui, mon patriotisme, et je ne sais s'il en est de plus ardent, mon patriotisme a pu se taire, et j'ai pu me réjouir quand j'ai vu l'émancipation de nos colonies et la sage liberté du peuple américain. Ce tort, si c'en est un, m'est commun avec l'ancien ami qui m'accuse. Qu'il se rappelle nos entretiens intimes et nos discours publics. Les vertus de AYasbington nous charmaient, et quelquefois nous avons été forcés d'applaudir à ses succès. La mort de Montgommeri a fait couler nos larmes. Alors , nous ne regardions pas la déclaration des droits de l'homme comme une source de fléaux pour le genre humain , comme une boite de Pandore. Alors, mon honorable ami disait, avec tout le feu de son

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éloquence, aux opiniâtres partisans d'une guerre injuste : Qu'on ne lance point un bill d'accusation contre tout un peuple. Que fait-il cependant aujourd'hui lui-même ? Par le discours que vous venez d'entendre, par un écrit que tout le monde a lu, ne lancet-il pas un bill d'accusation contre tout le peuple français , et cela sans information , sans enquête , sans attendre les révélations du temps, et en n'écoutant rien qu'une prophétique fureur. Pour moi, j'admire l'émancipation d'un grand peuple, je me réjouis de voir vingt-cinq millions d'hommes se réunir, par un effort courageux, à la famille encore trop peu nombreuse des hommes libres. Une longue suite de jours de paix, d'humanité, de tolérance, me semblent attachés à ce miraculeux événement. La déclaration des Droits de l'homme, ne me parait pas différente, lorsqu'elle a passé d'un hémisphère sur l'autre ; loin de là , je reconnais en elle un bien patrimonial, le titre primitif de nos vieilles libertés, et je sens plus que jamais mon cœur pénétré de reconnaisance pour les auteurs de notre pétition des droits. Notre constitution n'a point d'autre base ; c'est ce que je soutiendrais contre mon illustre maître, malgré la supériorité de ses talents; cette lutte prolongée serait pénible sans doute ; mais j'y mêlerais tellement les expressions de ma gratitude , celle d'une profonde déférence et les souvenirs de notre ancienne amitié , que son cœur éprouverait sans doute quelques-uns des regrets par lesquels le mien est déchiré. >

Cette vive réponse , où l'amitié tempérait encore l'amertume , blessa la fierté de Burke. Il se leva , et d'un ton solennel , profond et concentré :

« Quoique j'aie été plusieurs fois interrompu et rappelé à l'ordre , dit-il , j'ai écouté M. Fox avec le cahue le plus absolu, sans l'interrompre une seule fois. Cependant, il me semble que son discours est plus irrégulier , et bien plus éloigné de l'ordre que le mien. Ma conduite publique , mes paroles , mes écrits ont été traduits et falsifiés en termes amers et durs ; mes conversations confidentielles mêmes sont livrées à la chambre , et sont commentées, pour faire ressortir ma prétendue inconstance politique. Telles sont donc les marques d'affection que je devais recevoir d'un ami que je croyais si chaud et si sincère ! Fallait-il donc qu'après une intimité de vingt-deux ans , sans le moindre motif, il me blessât ainsi dans mes croyances les plus chères, et jusque dans les confidences de mon amitié ! Je ne puis concevoir que M. Fox m'accuse d'avoir parlé légèrement, sans exactitude, sans informations, sur des faits

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inconnus. N'a-t-il pas vu dans mes mains les livres, les pamphlets, les récits qui nous font connaître tous les malheurs, tous les crimes de la France?

» Mais ce n'est point le moment d'écouter mes regrets, de céder à l'effusion de sentiments que le discours de mon ancien ami provoque dans quelques-unes de ses parties , ni de repousser avec humeur les reproches d'instabilité et d'inconséquence qu'il renferme en même temps. Un trop profond chagrin m'oppresse, un trop pressant intérêt m'appelle à la défense de nos lois, de notre liberté vraie, forte et sage. Eh! comment ne pas concevoir des alarmes sur notre avenir, quand la plus funeste des doctrines trouve un apologiste et presque un admirateur dans l'oracle le plus imposant de Westminster. Pour moi, j'accomplirai mon devoir, dussè-je perdre un ami, et je ne cesserai de crier dans cette enceinte : Fuyez la constitution française, fuyez toute révolution , fuyez surtout celle qui unit le dogmatisme le plus présomptueux à la plus grossière barbarie. Etaient-ce donc là les caractères de cette indépendance américaine , dont je ne rougis pas d'avoir désiré quelquefois le succès. Ce peuple s'illustrait par des combats, et ne se déshonorait point par des massacres. Il était fidèle aux leçons du passé, à ses mœurs primitives, aux exemples et aux institutions de ses pères, à sa religion ; et je vois près de nous un bouleversement universel , qui entraine dans une ruine commune la religion, la morale, les souvenirs historiques, le respect pour toute autorité ancienne, pour toute dignité, pour toute vertu, pour tous les penchants aimables ; régénération monstrueuse , effroyable rajeunissement du genre humain , qui le ramènerait à l'état sauvage. Voilà cependant qu'on nous promet, comme un résultat de cette révolution, une longue suite de jours de paix , de tolérance et d'humanité. Une longue suite de jours de paix! Dieu nous préserve d'une paix qui nous rendrait complices et victimes de tant de fureurs! Elles seront repoussées par l'Europe armée, ou l'Europe les recevra à son tour. Le torrent menace tout; oui, je le vois, il va inonder bien des plaines voisines. Je n'aperçois nulle part des digues qui s'élèvent. Une longue suite de jours de tolérance I Quelle tolérance, grand Dieu! que celle qui livre d'abord à l'oubli , puis au dédain , puis à la persécution la plus cruelle, la religion qui a si heureusement changé la face du monde, et qui a fondé sous de saintes lois la république chrétienne. Venez rendre témoignage à la tolérance française , pontifes et pasteurs qu'elle a dépouillés , chassés et proscrits ; venez parmi nous, vous n'avez pas un moment à perdre

pour fuir le martyre qui vous attend dans voire patrie. Venez aussi , filles de Saint- Vincent-de-Paule, anges de la charité chrétienne, vous qui avez été arrachées des hospices où vos soins guérissent les malades , consolent les mourants , inhument les morts, vous qui avez subi le plus infâme châtiment ; oui , venez dans notre île ; c'est ici que nos soins hospitaliers, que notre tendre vénération vous feront connaître en quoi consiste la véritahle tolérance... Une longue suite de jours d'humanité 1 Où trouverezvous la garantie d'une telle promesse? Sera-ce dans ces meurtres populaires, si lâchement tolérés, appelés, provoqués par des hommes puissants? Sera-ce dans cette nuit infernale du 6 octobre, dans ce complot tramé contre les jours de la reine la plus aimable et autrefois la plus aimée ; dans le triomphe hideux et sanguinaire remporté sur un roi captif; enfin dans celte immense série de scènes homicides que personne n'avoue, que personne ne venge ; dans ces joies, ces fêtes et ces festins de cannibales ? On m'accuse de porter un bill d'accusation contre tout un peuple : il faut que je m'explique. Tout fier que je suis de ma patrie, je me sens le cœur français pour les victimes; je n'ai point un cœur français pour les bourreaux. On m'accuse de porter un jugement sur la constitution française avant l'expérience ; et c'est précisément l'expérience que j'invoque contre elle, mais l'expérience de tous les siècles , de tous les peuples , et celle surtout de mon pays. Quel guide plus sûr pouvais-je me proposer pour confondre la doctrine de ces législateurs nés d'hier, et qui, désavouant avec mépris tout rapport , toute conformité avec les législations anciennes et même avec la nôtre, déclarent qu'il faut tout changer, puisque tout est à renouveler, puisque rien n'est à sa place dans l'ordre social. Tant de monstrueuses innovations , on nous les présente comme des vérités absolues dans l'ordre politique ; les vérités absolues sont le trésor que Dieu s'est réservé, et qu'il ne nous communique pas. Que nous a-l-il laissé pour nous conduire dans l'ordre social? l'expérience. Quoi! je l'entendrai perpétuellement invoquer, cette expérience, dans les sciences naturelles cl physiques. On reconnaîtra de toute part qu'elle seule nous a donné les plus belles découvertes, et nous la laisserons bannir des sciences morales , son premier, son éternel domaine ! 11 est temps , sans doute , que je mette un terme à cette digression ; mais j'éprouve, en la finissant, un besoin impérieux qui peut seul apaiser le trouble de mon âme ; c'est Dieu lui-même que j'ose prier de veiller sur les intérêts de mon pays , et de nous maintenir au milieu des orages qui se déclarent, une raison saine, un cœur soumis et religieux.

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» Pour vous , mon ancien ami , pour vous avec qui je ne puis plus continuer des relations qui ont fait l'honneur et le bonheur de ma vie.... »

Fox qui était ému de ces paroles, dit alors à demi-voix , assez haut pour être entendu :

< Mais ce n'est point une rupture d'amitié. »

« C'est une rupture , reprit Burke , je sais ce qu'il m'en coûte. Mais je vous adjure, mon ancien ami, de vous souvenir de tous ces entretiens intimes que vous venez de rappeler, combien ils ont été conformes à la doctrine que je viens d'énoncer ; continuez avec éclat votre carrière ; soit qu'un jour vous deviez joindre vos efforts à ceux de l'illustre rival qu'avec vous j'ai si longtemps combattu , soit que l'intérêt de votre pays et de votre gloire vous prescrive de persévérer dans votre opposition, sachez toujours conspirer avec lui pour le maintien de nos lois et de nos principes. Je le conjure, je vous conjure aussi, de veiller sur notre constitution, que menacent déjà ces réunions, ces clubs qui professent un amour forcené pour la révolution française. Dignes ornements, dignes soutiens du parlement britannique , quels que soient vos débats, et puissent-ils être toujours imposants et réguliers, comme ils le sont aujourd'hui , conservez un point commun dans votre doctrine, celui de développer et de maintenir les principes de notre admirable constitution ; fuyez tous deux, fuyez à jamais la constitution française. Je mourrai en répétant ce cri. »

Burke mêlait à ce langage une émotion profonde; il toucha toute l'assemblée et l'attendrit même jusqu'aux larmes. Le combat dura encore quelque temps avec le même intérêt , et termina enfin la séance de l'assemblée, qui était hors d'état de reprendre la discussion du bill.

Telle est cette célèbre rupture entre Fox et Burke , l'une des scènes les plus intéressantes de l'éloquence parlementaire , en ce qu'elle offre tout le naturel et l'émotion des sentiments privés, joints à la gravité d'un intérêt public.

Burke travailla avec un zèle ardent , surtout dans les dernières années de sa vie, à préparer l'émancipation des catholiques d'Irlande. Sa mort arriva en 1797.

Shéridan. (1551— 1816.) Parmi les adhérents de Fox , le plus remarquable fut certaine-

ment Shéridan; et, à le prendre avec tous ses défauts et tousses travers , il fut le plus grand par son génie aussi bien que par ses talents.

Quoique son éducation n'eût pas été négligée puisqu'il fut élevé sous le célèbre docteur Parr , à l'école de Ilarrow , il se montra toujours fort paresseux, peu attentif, et n'apprenant que le moins possible, comme il n'eut pas honte de s'en vanter jusqu'à la fin de sa vie. C'est pour cela qu'il rapporta de l'école une fort chétive provision de connaissances classiques; et son goût, qui ne fut jamais correct, se forma entièrement sur les poètes et sur les amateurs dramatiques anglais, ou sur quelques prosateurs de la même langue -y car il s'en fallait bien qu'il pût lire avec facilité les orateurs d'aucune autre langue.

Ce fut avec un ample partage de réputation dramatique, qui n'était pas de meilleur augure dans un homme d'Etat ; avec la faible provision de connaissances qui pussent lui servir dans les affaires politiques; avec une naissance et une profession peu propres à commander le respect de la nation la plus aristocratique de l'Europe (car il était fils d'un acteur, et était lui-même directeur d'un théâtre), que Sbéridan entra au parlement, qui resplendissait alors delà gloire et des lumières de Burke, et qui renfermait des orateurs aussi consommés que Fox et Pitt. Son premier effort fut sans ambition et sans succès. Un juge plein d'exi>crience lui dit qu'il ne réussirait pas , et lui conseilla de rentrer dans la carrière du théâtre. Mais le nouvel élu au parlement voulut persister ; il avait pris son parti ; et comme il sentait qu'il avait des éléments en lui-même , il résolut de les développer. A ce qui lui manquait en connaissances acquises et en promptitude naturelle , il suppléa par une industrie infatigable.

Il s'éleva peu à peu au rang d'orateur du premier ordre et de grand maître dans les débats, autant que le permettent le manque de promptitude et le besoin de préparation. Il avait des qualités qui relevèrent à ce rang , et qui ne demandaient que l'habitude delà parole pour se mûrir : une imagination ardente et vive, quoique plus avide de combiner les caéations des autres que de créer elle-même; un esprit d'attaque aussi acre qu'intrépide; une grande familiarité acquise dans ses études dramatiques avec les sentiments du cœur humain et la manière de toucher les passions ; une grande facilité pour répigramme et les pointes, fruit encore plus direct de l'école du théâtre ; une excellente manière qui n'était pas dépourvue de variété et d'expérience ; enOn , une profondeur dans le ton de la voix , qui était parfaitement propre à la déclamation,

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à l'invective et aux mouvements pathétiques. Son sel attique, puisé à la même source , était éminemment piquant. Il ressemblait à son éloquence , c'est-à-dire qu'il était toujours travaillé et heureusement appliqué : il se mêlait assez bien à la satire , et ne descendait que rarement à la plaisanterie triviale et de mauvais goût.

Le goût de Shéridan n'était rien moins que chaste et correct ; il se complaisait dans les figures affectées et dans l'éclat , et se souciait fort peu que ce fût l'éclat d'un fragment de verre ou d'un diamant. Il affectait le style épigrammatique , jouait sur les mots, et visait à faire jaillir de leur choc une succession d'étincelles. Ses plus mauvais passages étaient évidemment ceux qu'il préférait, c'est-à-dire ceux qui étaient hérisser de pointes et de faux brillants. Ses meilleurs étaient ceux qu'il déclamait avec l'accent du défi , ou d'une aversion implacable , ceux enfin où il exposait une simple matière de fait ou faisait sonner le creux à quelques sophismes spécieux.

Sa harangue la plus fameuse fut sans contredit celle qu'il prononça à propos des Bégums, dans le procès de Warrcn-IIastings; et rien n'approche de ce qu'on raconte de l'effet prodigieux qu'elle produisit. Non-seulement commença alors la pratique , qui s'est depuis changée en coutume , d'applaudir l'orateur l'eprenant son siège, mais le ministre supplia la chambre d'ajourner la question , comme étant incapable de juger sainement sous l'influence d'une éloquence aussi irrésistible; tout le monde, à l'envie , exalta le triomphe de l'orateur. Cependant l'opinion commence à prévaloir qu'une grande partie de cet effet fut due à l'étonnante supériorité de ce discours sur tout ce que l'orateur avait produit jusqu'alors ; à l'extrême intérêt des matières auxquelles le sujet louchait naturellement, à la perfection et à la déclamation superbe de certains passages , plutôt qu'au mérite de l'assemblée. (Brougham.)

Shéridan, dit Burke, en parlant de son plaidoyer contre Warren- Hastings, a pétrifié d'admiration les milliers d'auditeurs qui étaient présents à la chambre. C'est là un effort unique dans l'histoire de l'éloquence, un effort qui réfléchit le plus grand honneur sur l'orateur, le plus grand lustre sur les lettres , le plus grand éclat sur le parlement , et la plus grande gloire sur sa patrie. Jamais l'éloquence antique et moderne , jamais la profondeur du barreau , ni la dignité du sénat, la passion du forum, ni la morale de la chaire chrétienne n'ont rien produit de comparable à ce que nous avons entendu dans la salle de Westminster. Quel orateur sacré

OU profane , quel historien ou quel philosophe nous a jamais rien offert qui approche du torrent d'images sublimes , de métaphores hardies, de pensées fortes et de maximes étincelantes de lumière, que nous avons admirées aujourd'hui avec un transport extatique? Depuis la plus haute poésie jusqu'à la plus haute éloquence, il n'y a point de genre de composition dont on ne puisse trouver des modèles accomplis dans l'immortel discours contre Warren- Hastings !

Pendant sept heures , Shéridan commanda l'admiration universelle d'une assemblée immense que l'attente de ce jour avait réunie de tous les rangs de la nation.

Fox avoua que tout ce qu'il avait jamais lu ou entendu disparaissait devant celte harangue, comme la vapeur devant le soleil. Pitt reconnut aussi qu'elle surpassait tous les chefs-d'œuvre de l'éloquence ancienne et moderne , et qu'elle possédait tout ce que le génie et l'art peuvent combiner pour toucher l'âme et convaincre l'esprit.

Il est impossible de citer ce discours parce qu'il est trop étendu ; et le morceler ce serait l'affaiblir.

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