‹ Histoire de l'émigration 17891825Chapitre 10 sur 63 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Coalition contre la France. — Séquestre des biens des émigrés. — Effets de cette mesure.

Après beaucoup d’hésitations, les cours de Vienne , de Berlin et de Pétersbourg firent une alliance pour comprimer les troubles de la France. Alors l’assemblée législative ne garda plus de mesures; une loi portée presqu’à l’unanimité frappa de séquestre les propriétés des émigrés.

L’effet de cette mesure est de multiplier à l’infini les émigrans volontaires. Le très-grand nombre parmi les nobles , ou ceux qui prétendent l’être , croient que leur honneur leur ordonne de fuir les geôliers de leur roi. Beaucoup d’entre eux sont véritablement entraînés dans cette démarche par des motifs éminem-

ment louables; mais rien n’est plus maladroit. 11 en est d’autres qui affecteront de dire qu’ils veulent se préserver de la contagion révolutionnaire, en abandonnant la France , comme les marins ont soin d’éviter les côtes pestiférées de la Barbarie; d’autres encore, plongés dans les idées du moyen âge , n’aperçoivent qu’une émeute passagère dans un mouvement général de l’esprit humain , et raisonnent à peu près comme ces mousignori de Borne , lorsque la voix de Luther avait déjà soustrait au Vatican la belle moitié de l’Allemagne; ils disent qu’il faut effacer jusqu’au dernier vestige de cette rumeur , quand il s’agit d’un bouleversement qui a suscité toutes les passions des hommes. Ils s’adressent très - imprudemment à ces puissances ennemies ou jalouses de la France , les priant, les conjurant d’intervenir dans ses débats domestiques , avant que ses débats n’aient incommodé les voisins. Us refoulent ainsi tous les mécontentemens qui commencent à se produire contre le nouvel ordre de choses :

mécontentemens dont l’expansion graduelle eût sans doute arrêté le cours des innovations préjudiciables et des injustices. Au premier danger, eux, et les malheureux qu’ils per-

suadèrent , ont abandonné, l’esprit saisi d’une aliénation pauique, leurs propriétés qu’arrosent la Seine ou le Rhône ; ils courent

où ?.. . sur les bords du Rhin î que faire ?... implorer les moyens de retourner dans leurs foyers ! Ayant des armes chez eux , ils vont en demander aux ennemis invétérés de leurs ancêtres ! Au lieu d’attendre l’affaiblissement de l’ivresse populaire, Je moment où la voix de la justice et du bon sens pourrait se faire entendre , en prenant une attitude à la fois tranquille et ferme , ils vont essayer leur intercession auprès de ces cabinets corrompus par les succès récens de leur indigne ambition. Ces trois puissances , qui se partagent les lambeaux de la Pologne , voient avec joie des symptômes de dissolution à l’occident de l’Europe. Elles encourageront les émigraus , afin d’agrandir les divisions de la France.

Mais cette impulsion si rapide de l’enthousiasme chevaleresque semble à la nation française un indice de pusillanimité. Cette nation , qui estime par-dessus toute chose la bravoure personnelle, se méprenant à l’égard de ces nobles fugitifs , cessera de redouter leur opposition y elle leur insultera par son dédain. Dès lors l’enthousiasme de la démo-

cratie monte au délire. Des sociétés populaires s’établissent jusque dans les bourgades. Leurs séances , faisant contracter à tous les esprits le besoin jusque là inconnu de discourir sur les intérêts généraux-, ou même d’entendre discourir , développeront des principes d’énergie et de constance dont le peuple ne paraissait pas susceptible. D’abord la vanité l’attachera au succès de la rép blique, et l’animera pour repousser l’étranger ; cette vanité , s’épurant peu à peu , deviendra un noble orgueil , alors que par de grandes victoires la France sera délivrée, et le territoire des agresseurs envahi. La fierté indignée , l’ardeur des représailles pousseront aux dernières limites les sacrifices de tout genre dans unè guerre sacrée. La haine portée aux émigrés, se confondant avec la haine vouée à leurs protecteurs, deviendra un sentiment universel et profond , qui , très-habilement entretenu par les tyrans de chaque jour , perdra très - peu de son intensité. dans la suite des temps. La génération qui vit partir les émigrés ne changera jamais à leur égard , et eux aussi conserveront sans altération toutes ces illusions qui les entraînèrent aux démarches les plus impolitiques.

On dirait que le même esprit qui, àlafin du

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onzième siècle , précipitait les Bouillon , les Tancrède , les Raymond en Palestine , anime les imprudens qui , à la fin du dixhuitième siècle, accourent en Allemagne. L’émigration semble-t-elle en effet autre chose qu’une croisade de la basse féodalité? Et le roi , qu’ils jurent de sauver ! ils l’ont laissé seul , seul au milieu des Caraïbes ( i ) !

( 1 ) Revue chronologique de l’histoire de France.

ir.

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