‹ Histoire de l'émigration 17891825Chapitre 9 sur 63 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Les émigrés excitent à la trahison. — Adresse de M. de Vaublanc au roi. — Worms. — Abus û Coblentz. — Journal périodique de la contre-révolution. — Décrets de l’assemblée législative.

On apprenait en même temps les tentatives faites auprès du général de Wimpfen, pour l’engager à livrer Neuf-Brisack, les invitations clandestines faites à des comptables de se transporter au-delà du Rhin , des enrôlemens furtifs payés à Paris même sur des caisses secrètes ; on était instruit que le nombre des émigrés en état de porter les armes pouvait aller à vingt mille hommes, dont environ quatre à cinq mille officiers et soldats déserteurs ou anciens militaires. L’assemblée proposa une députation au roi ; M. de Vaublanc rédigea une adresse qui fut

adoptée avec acclamation par l’assemblée.

Dans ce message au roi, pour l’intimider au sujet du veto sur le décret des émigrés , on remarque ces paroles prononcées par

M. de Vaublanc lui-même. « Depuis

deux mois que les Français patriotes sont persécutés près des frontières, et que les rebelles y trouvent des secours, quel ambassadeur a parlé comme il le devait en votre

nom? aucun; dites, enfin, que si des

princes d’Allemagne continuent de favoriser des préparatifs dirigés contre les Français, nous porterons chez, eux , non pas le fer et la flamme , mais la liberté ; c’est à eux à calculer quelles peuvent être les suites du réveil des nations La nation attend de vous des dé-

clarations énergiques. Quelles soient telles que. les hordes d’émigrés soient à l’instant dissipées! Nous reconnaîtrons à cette écla- • tante démarche le défenseur de la constitution. »

Peu de temps après, le roi fit signifier â l’électeur de Trêves que, s’il ne s’opposait pas efficacement à tout rassemblement de Français dans ses états, la France le regarderait comme son ennenÿ.

Coblentz, n’était pas le seul lieu de réunion.

le prince de Condé , fameux par la guerre de sept ans , était à Worms, ou il réunissait aussi une partie de la noblesse militaire ; à entendre les émigrés de Worms , ils n’étaient qu’en trop grand nombre pour entrer en France; le nom de Condé et un mouchoir blanc suffisaient.

Worms, par la nature de son rassemblement et le caractère de son chef, montrait plus de régularité , d’austérité et de discipline que Coblentz, où se faisaient remarquer plus de mouvement , de luxe et de plaisirs : aussi Worms avait-il été appelé le camp, et Coblentz la ville ou la cour (1).

Les abus les plus honteux s’introduisirent dans cette dernière ville : la police de Coblentz, voyant l’indigence de quelques gentilshommes, les séduisit pour en faire des espions. La citadelle de Coblentz devint une bastille où , sous toutes sortes de prétextes deux cents gentilshommes furent incarcérés dans l’espace de huit mois , sans aucun jugement.

Un journal périodique parut à Coblentz, et, après avoir pris un autre nom, fut appelé

(1) Las Cases.

Journal de lu contre - révolution ; s’il fallait l’çn croire , deux millions d’hommes marchaient au secours des émigrés ; et , quand on avait quelque doute , les hauts initiés disaient en grande confidence que ces troupes ne marchaient que la nuit pour mieux surprendre les démocrates, et ne passaient le jour que par pelotons et sans uniformes. Dans les lettres, on se mandait que 5 o mille cristaux de Bohème venaient d’être expédiés, que l’envoi très-prochain de 10,000 porcelaines de Saxe allait être fait, on annonçait a 5 ,ooo balles de cacao ; ce style énigmatique couvrait les illusions dont les émigrés étaient bercés.

Cependant l’assemblée législative continuait à rendre des décrets sur les émigrés.

Quelques-uns de leurs chefs furent mis en état d’accusation , et la haute cour nationale séante à Orléans devait les juger. « Oui, Messieurs, avait dit un membre dans cette discussion , ces chefs séditieux sont en révolte contre le souverain ; c’est contre le souverain que. sont soulevés un Rohan , un Bouillé , un Galonné; ces lâches jongleurs de l’antique féodalité qui, couranttoutes les cours de l’Europe, vont publiquement nous mendier des ennemis.

» Et quelle est donc cette nation nouvelle, cette vagabonde colonie que l’orgueil „et la mort des abus ont formée au-delà des frontières! Vomis de la terre de liberté, sans asile , sans demeure , c’est cette terre qu’ils veulent asservir! La France entière est où ils sont , et déjà peut-être le parlement de Coblentz a condamné le reste de la nation !

» .L’Allemagneentière , l’Espagne , laSuisse, la Prusse, s’arment , dit-on , contre nous ; la Suède embarque de la cavalerie ; vingt-quatre mille Suisses , vingt-quatre mille habitans d’une terre de liberté , viendront en arracher les plants sur le sol même de la liberté !. . .. Toutes les haines sont oubliées , toutes les discordes cessent , et les intérêts les plus opposés s’allient dès qu’il s’agit de nous détruire, nous qui sur les ruines de la Bastille avons juré l’égalité ! . . . . Voilà ce que l’aristocratie connue ou cachée publie chaque jour pour nous amener à ses fins, et avant tout pour paralyser, parle démonde la peur, et la justice et la loi !

» En vain supposerait-on toutes ces bandes 'e nqemies composées de tyrans mêmes ; en vain l’on feindrait de croire que le matelot suédois, le paysan russe ou le montagnard helféticu

peut s’identifier à l’orgueil des despotes : les sentimens de tous les droits naturels seraient éteints chez eux , qu’ils les retrouveraient chez nous ! Le sénat de Home voyait les tentes d’Annibal du haut de ses murs quand il vendit les terres qu’elles occupaient : nous n’en sornmes point à ce point, et nous présenterons auparavant au monde le spectacle imposant d’un peuple immense qui se précipite sur les mille têtes hideuses du despotisme !

La France entière s’élèvera ea pied comme une colonne; et ce cri terrible, La constitu-

tion ou la mort , parcourra en un instant nos nombreux bataillons? S’il faut sacrifier nospropriétés , nous les sacrifierons ,• notre vie sera çqmptée pour rien , et nos droits pour tout! Cachés derrière la horde des conjurés, lç£ grands conjurés paraîtront , et nos coups nç ; porteront plus à faux dans l’obscurité ;

s’il est écrit que nous devons succomber , nous aurons mérité d’être libres, et notre exemple ne sera peut-être pas inutile aux peuples. » . J

Tels étaient les discours des adversaires de l’émi^ation; leur enthousiasme électrisait le* peuple, et cent-cinquante mille hommes couvrirent bientôt les frontières.

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