CHAPITRE XII
Manifeste du duc de Brunswick. — Joie et espérance des émigrés. — Paroles de Cazalès. — L’armée des 'émigrés est distribuée en divers corps, et se met en marche. — Mauvais accueil, de leurs compatriotes.
APàris, lalicence populaire l’djtyortait; les événemens les plus désastreux venaient augmenter le trouble et la confusion. Au milieu de ces fatales circonstances , le duc de Brunswick arrive à Coblentz à la tête de l’armée prussienne , et fait paraître un manifeste daté de Coblentz, qui excita en France une indignation générale , et qui , rédigé au nom de l’Autriche et de la^russe , semblait appartenir aux Vandales plutôt qu’à des -souverains du dix-liuitième siècle.
Il est indubitable aujourd’hui que l’armement et les menaces de la coalition ont en-
traîné le sort de Louis XYI. Sans les insidieux encouragemens des cours d’Autriche, de Prusse et de Russie, les émigrés seraient rentrés en France , et n’auraient pu être ni proscrits ni expropriés. Plusieurs d’entre eux eussent péri sans doute , mais en défendant leurs foyers ; et le plus grand nombre, échappant au désastre et reprenant par degrés l’influence conservatrice qui s’attache nécessairement à la propriété , aurait servi de barrière au torrent de la démagogie (i).
L’apparition du duc de Brunswick et l’arrivée du roi de Prusse furent un grand sujet de joie et d’espcrance pour les émigrés ; quelques-uns d’entre eux néanmoins craignirent dès lors que leur cause ne servît de prétexte aux étrangers pour nuire à la France.
M. de Cazalès , arrivé depuis quelque temps , voyant les émigrés considérer en extase les Prussiens , qui défilaient' dans les rues de Coblentz pour gagner les frontières de la France, s’écria Jeunesse insensée, vous admirez avec sympathie cette troupe et tout son attirail; vous vous réjouissez de sa marche, frémissez-en plutôt! Pour moi, je
(i ) Revue chronologique de l’histoire de France,
voudrais voir le dernier de ces soldats dans leRhm. Malheur à qui appelle l’étranger dans son pays! O mes amis! continua-t-il avec chaleur, la noblesse française n’y survivra pas. elle aura la douleur d’expirer loin de son berceau. Je suis plus coupable qu’un autre, je le vois, et je fais comme tout le monde; mais c’est parce que je ne peux rien empêcher. Je le répète , malheur à qui s’adresse à l’étranger et s’en fie à lui! »
Les émigrés étaient vingt à vingt cinq mille en armes. Une telle masse ardente , dévouée, combattant pour ses propres intérêts, d’intelligence avec beaucoup d’aflidésdans la France, agissant contre une nation bouleversée, agitée de nouveaux droits non encore consacrés, pas même bien compris, pouvait porter des coups décisifs. Sous le prétexte d’exercer l’influence des émigrés sur plusieurs points à la fois , les étrangers les distribuèrent dans les différons corps d’armée. Six mille , sous les ordres du prince de Gondé , furent dirigés contre l’Alsace ; quatre mille, sous le duc de Bourbon, durent agir en Flandre , et douze à quinze mille demeurèrent au centre pour attaquer la Champagne. Ce corps se composait presque entièrement de cavalerie destinée à opérer
avec plus de rapidité un mouvement sur Paris.
Quelques têtes prévoyantes avaient proposé de se jeter avant l’arrivée des alliés sur quelque point de la France, et d’y nourrir la guerre civile.
* Cependant la multitude se mit en marche avec allégresse, et il n’était pas un émigré qui ne se vît bientôt triomphant au milieu de ses vassaux. Mais à peine eurent-ils mis le pied sur le sol français , qu’ils se trouvèrent au milieu des Prussiens , qui enchaînaient tous leurs mouvemens; leur subsistance et leurs ressources dépendaient de l’unique volonté des alliés , et les émigrés avaient la honte de ne se présenter qu’en esclaves sur le sol français (1).
Leurs compatriotes s’éloignaient d’eux au lieu de les recevoir* en libérateurs, excepté quelques seigneurs châtelains qui vinrent les joindre , la masse entière de la population fuyait à leur approche ; on les considérait hostilement avec l’œil du reproche et le silence d’un emorne réprobation. On semblait leur dire : « Ne frémissez-vous donc pas de souiller ainsi le
(i) Le comte de Las Cases.
sol de la patrie ? n’étes-vous pas nés fi auçais ; le cœur ne vous dit-il rien sur cette terre natale? Vous vou3 dites offensés; mais quel tort, quelle injure donna jamais à un fils le droit ou le sentiment de venir déchirer sa mère ! On nous dit qu’autrefois un pa-
tricien fougueux , Coriolan , eut l’infamie de combattre sa patrie; mais du moins à la fureur il joignait l’élévation ; il imposait ses propres volontés , il ne se traînait pas à la suite de barbares étrangers ; il les commandait , et encore se laissa-t-il attendrir. Quels que soient vos succès , ils n’égaleront jamais vos douleurs; vous n’aurez amené que des maîtres ( 1 ). »
(i) Le comte de Las Cases.
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