CHAPITRE XIV
Les émigrés sont accusés de fomenter des insurrections. — Lois révolutionnaires de la convention. — Émigration de Dumouriezet d’une partie de son armée. — Accueil de Coblentz à ces nouveaux émigrés. — Motions de Carrier et de Marat.
Tallien venait de lire un rapport sur les troubles survenus à Lyon. Les habitans de cette ville avaient fermé le club des jacobins, annoncé leurs projets de résistance aux proconsuls conventionnels; enfin l'insurrection générale qui devait éclater quelques semaines plus tard menaçait déjà le despotisme de la ' convention. On décréta d’envoyer une armée cpntre la ville rebelle. Chacun accusait les intrigues du dehors , et s’en prenait aux émigrés des troubles de l’intérieur ; de toutes parts, eux ou leurs agens, ou des prêtres
réfractaires, reparaissaient, disait-on, et quelques-uns trouvaient encore asile et protection. Lp député Saladin dénonça un jugement du tribunal d’Amiens qui rendait la liberté à un prêtre réfractaire; et Goupilleau (de Fontenai) signala la rentrée dans son département de prêtres également proscrits, et que l’Angleterre ramenait en foule sur ses chaloupes. Robespierre se plaignit aussitôt de l’insuffisance de la loi sur les émigrés. Il fit annuler tous les jugemens des tribunaux de district, mander à la barre les juges d’Amiens , et malgré les efforts de M. Lanjuinais et de Pétion , l’on adopta dans la séance du a 5 février 1793 la proposition faite par Goupilleau , et tendante à autoriser des visites dans tous les lieux soupçonnés de receler des prêtres ou des émigrés.
Les plaintes contre eux continuaient , et chaque jour devenaient plus nombreuses; Lefebvre (de Nantes) les accusait des troubles de cette ville; leurs sourdes menées fomentaient la sédition non-seulement à Nantes , mais à Caeb, à Bordeaux, à Marseille; incapables d’agir par eux-mêmes, des agens secrets, des espions de l’étranger, des femmes, des prêtres , s’agitaient pour eux dans le si-
lence et dans l’ombre; on ne les voyait nulle part , on les craignait partout ; quelquesuns seulement avaient osé se montrer dans le midi : à la suite des bandits échappés des prisons d’Espagne , ils avaient tenté une incursion sur le territoire français; leur intention était de s’emparer du fort de Vendre; mais , arrêtée dans sa course par le régiment de Champagne et un bataillon de Nantais , cette bande avait bientôt ité dissipée.
D’un autre côté, en même temps que l’émigration se montrait armée sous les ordres du prince de Condé, l’Angleterre formait des rassemblemens de Français qu’elle se disposait à jeter sur les côtes de France; elle les organisait publiquement, leur donnait des chefs et des armes, et faisait légaliser ces actes par bill du parlement. Tout se réunissait donc à cette époque pour provoquer contre les émigrés les lois révolutionnaires de la convention.
Duhem demanda que les émigrés et les prêtres déportés qui n’auraient pas abandonné la France dans un délai fixé fussent mis hors la loi ; et dans le même jour , 18 mars , Chaslier lit décréter que ceux qui seraient arrêtés huit jours après la publication de la loi seraient exécutés dans les vingt-quatre
heures. Le lendemain , sur le rapport de Cambacérès , on rendit un décret nouveau contre ceux qui étaient ou qui seraient prévenus d’avoir pris part à des révoltes contre-révolutionnaires qui avaient eu ou qui auraient lieu à l’époque du recrutement:
en conséquence, ces individus ne pouvaient profiter des institutions concernant la procédure criminelle et les jurés. Le fait demeurait constant * par un ( procès - verbal revêtu de deux signatures , ou bien d’une seule , confirmée par un témoin , ou par la déposition orale de deux témoins. Les prêtres , les nobles , les émigrés , les agens et domestiques de toutes ces personnes étaient condamnés à la peine de mort. Sur la proposition d’Albite , les émigrés pris en pays étrangers , armés ou non armés , furent considérés comme également coupables , et condamnés aux mêmes peines.
Quelques jours après on apprit la trahison de Dumourieï. Bientôt on sut qu’il avait vainement compté sur son armée , et que presque toutes les troupes qui formaient le camp de Maulde l’avaient abandonné ; mais les hussards de Brechigny et du colonel général , les dragons de Bourbon , les
chasseurs des Cévennes, les chasseurs braconniers , un bataillon de volontaires , le vingt-cinquième régiment d’infanterie , la compagnie des tirailleurs d’Egron, de Givet , et un escadron de dragons volontaires de Santerre , étaient passés à l’ennemi , ainsi que le duc de Chartres , aujourd’hui duc d’Orléans, le général Valence, et quelques autres officiers.
Ces nouveaux émigrés , tous vainqueurs à Jemmapes , furent mal acbueillis des Autrichiens qu’ils avaient battus, et plus mal encore des premiers émigrés auxquels ils venaient se joindre ; l’exaltation de ces gentilshommes n’était point diminuée , quoique leurs espérances fussent déjà cruellement déçues.
On sait qq’en 1792 les dates de l’émigration étaient tellement calculées à Coblentz , qu’un grand nombre des arrivans avaient été repoussés comme coupables d’avoir hésité et tardé trop long-temps à prendre une résolution souvent semée d’obstacles. Le marquis d’Ecquevilly raconte, dans ses mémoires , que le prince de Saint-Maurice , fils du prince de Mont-Barrey , ancien ministre de la guerre , dont la conduite avait paru équivoque dans les premiers momens des trou-
blés de la Franche-Comté , s’étant présenté à Coblentz , fut menacé d’être jeté dans le Rhin s’il osait coucher dans cette ville.
L’effet que produisit cette vaine et ridicule exagération fut funeste sous plus-d’un rapport à la cause de l’émigration , et elle repoussa de ses rangs plusieurs officiers qui s'y étaient présentés; de ce nombre fut le général d’Arçon, officier du génie, aux talens duquel Dumouriez dut peut-être la plus grande part de ses succès en Hollande. C’est ce général qui, au commencement de la guerre de 1 793 , s’empara de Breda et de Gertruydenberg.
Dumouriez et les transfuges à sa suite n’étaient pas gens à souffrir de pareilles menaces ; mais , quelque accueil qui leur fût fait , la France n’en avait pas moins perdu quelquesuns de ses meilleurs régimens et de ses généraux les plus distingués; et l’exemple pouvait être contagieux.
Carrier proposa de mettre en état d’arrestation M. de Sillery , beau-père du général Yaleûce , et le duc d’Orléans , père du duc de Chartres, tous les deux membres de la convention. Le ministre de la guerre Beurnonville , et les commissaires envoyés au camp de Maulde pour arrêter Dumouriez ,
avaient été eux-mêmes arrêtés et livrés aux Autrichiens; Marat demanda que cent mille parens et amis d’émigrés fussent pris en otage pour la sûreté du ministre et des commissaires prisonniers , et que les généraux déserteurs fussent jugés par contumace.
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