CHAPITRE XVIII
Exécutions militaires. — Envoi de drapeaux. — Affaire de Bar-le-Duc.
Cependant l’émigration s’était partout dénoncée ; on l’avait trouvée sous toutes les formes au milieu ou derrière les rangs de l’ennemi, et le canon français n’avait jamais été- tourné contre les soldats anglais ou allemands, prussiens ou espagnols, sans frapper en même temps les émigrés. Jamais de ville reprise , de corps réduit à mettre bas les armes , sans que des Français ne deviennent prisonniers de guerre des Français'. Ainsi les généraux républicains , ordinairement surveillés par des représentàus du peuple , surveillés eux-mêmes par un des partis qui se dénonçaient mutuellement dans la convention, se virent-ils souvent obligés de
livrer à des commissions militaires des hommes qu’ils n’auraient jamais voulu avoir à combattre. Ainsi la reprise du Quesnoy , de Valenciennes , celle des forts Saint-Elme , Port-Vendre et Calioure , la conquête de la Savoie et du comtédeNice, furent-elles suivies de rigueurs impérieusement ordonnées par la loi. Ainsi Pichegru , envoyant plus tard un drapeau pris dans une petite affaire entre la Meuse et le Yaalh , avait soin d’écrire à la convention : « Trois cents émigrés ont été taillés » en pièces , et soixante-neuf viennent d’être • menés au quartier général ; ils ne tarderont »pas à subir le soit qui leur est réservé. Vive » la république! vive la constitution! » Tel é tait du reste le style de toutes les lettres et l'es- .p rit de toutes les adresses des généraux dé cette époque. Voyez plutôt le discours du général Despinois, prononcé à la barre de la convention en y présentant vingt-six drapeaux et l’épée du général espagnol Saint-Maurice.
La présentation des drapeaux des émigrés à la convention, et l’accueil qu’elle fit au premier qui lui fut offert, peut enoore donner une idée de l’esprit qui l’animait. C’était après la déroute de Valmy ; elle ne voulqt point recevoir l’étendard des révoltés, et..
• considérant que ce signe de rébellion , autour duquel s’étaient réunis les émigrés pour déchirer le sein de leur patrie , souillerait les regards de la convention nationale, et qu’il devait être détruit d’une manière aussi ignominieuse que les brigands qui n’avaient pas même eu le courage de le défendre, elle décréta que le guidon pris sur les émigrés serait livré à l’exécuteur de la haute justice , pour être brûlé au lieu ordinaire des exécutions. » (Décret du 12 octobre 1792 ).
L’armée de Sa mbre-et- Meuse , après avoir forcé l’ennemi sur les bords de la Roer, s’était divisée en trois colonnes , l’une dirigée sur Bonn ; l’autre , ayant Kléber à sa tête , marchait sur Dusseldorf , et la troisième envahissait Cologne. Déjà Dusseldorf était en feu ; l’armée était en possession de Cologne ; des nuées d’émigrés avaient disparu devant elle , mais tous n’avaient pu s'échapper. Us étaient mis hors la loi, on demanda leurs têtes.
On se souvient aussi que dans Valenciennes onze mille d‘entre eux avaient été faits prisonniers , et qu’on n’avait point encore décidé de leur sort. Duhem éleva bientôt la Yôix contre eux dans la convention. Eh vain Richard assure-t-il qu’on peut s’en reposer
de des sangla ns sacrifices sur l’horrèiir des soldats républicains pour les émigrés ; qu a Ypres, â l’Ecluse , à Niçuport, ils se sont exposés à tout pour qu’il n’en échappât pas un , Merlin (de Douai) revient au texte de la loi, à son exécution rigoureuse ; il rappelle que des émigrés ont été pris les armes â la main dans une ville française , que déjà oti sollicite des certificats de non énjigration pour quelques-uns d’entre éux, et qu’il est à craindre que , à la faveur de ces certificats facilement accordés , l’émigration ne revienne en détail organiser la révolte au sein de la patrie. On enjoint aussitôt au représentant én mission dans ces contrés d’organiser une section du tribunal criminel pour juger tous les individus qui pouvaient être compris dans un décret de mise hors la loi du 7 septembre
On divisa les émigrés entrés à Valenciennes en trois classes : ceux qui avaient été pris les armes à la main furent compris dans la première, et livrés à une commission militaire, qui les condamna à mort; les seconds, considérés comme émigrés simples, furent envoyés devant le tribunal criminel du département du Nord; quant aux derniers,
d’abord confondus avec les deux premières classes, ils en furent séparés pour être jugés particulièrement sur les délits à eux imputés.
Malgré la toute-puissante volonté de la convention , malgré la haine des soldats républicains contre les émigrés, les généraux, les soldats eux -mêmes, et surtout les habitans
des villes frontières, parvinrent souvent à soustraire aux commissions militaires les malheureux qui leur étaient destinés. On pourrait citer mille exemples de ces actes d’humanité, d’autant plus généreux qu’ils n’étaient pas sans danger, et que sous le régime des lois de complices et de suspects ils furent trop souvent le chemin de 1 échafaud.
Mais parmi tous les traits que je pourrais choisir , je n’en veux rappeler qu’un , parce qu’il resta long-temps ignoré , et qu’jl honore particulièrement un des capitaines dont j’ai cité le nom, en rappelant sa conduite dans une occasion moins favorable sans doute à ceu$ qu’il aurait voulu toujours pouvoir épargner.
Lorsque le général Pichegru vint mettre le siège devant Bois-le-Duc , cctie ville avait pour garnison les deux régimens de Ilesse- Philippsthadt,auxquelsétaientjointsuncpartie
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de l’infanterie de la légion de Béon et le régiment de Bedeau , presque entièrement composés d’émigrés ; le régiment de Hesse- Philippsthadt lui-même en était rempli. Après quelques jours de tranchée ouverte , et à la veille d’un assaut général , le commandant de la place fut sommé de capituler : il capitula. La garnison devait sortir avec armes et bagages , et se retirer sur Grave , pour se rendre de là vers la frontière opposée de la Hollande. Elle sortit; auxtermes du traité elle défilait entre les deuxhaiesde l’armée des assiégeans, lorsqu’une agitation extraordinaire se manifesta dans les rangs. Parmi ceux contre lesquels ils venaient de verser leur sang , les républicains avaient reconnu des émigrés français, et déjà, dit-on. les soldats des bataillons révolutionnaires , qui étaient à la suite des représentons de la convention, s’étaient abandonnés à leur fureur , et avaient frappé plusieurs officiers à coups de baïonnette , quand le général Pichegru , informé de ce qui se passait , accourt suivi de son état major , et s’élance au milieu de ses soldats. Ni sa voix ni ses gestes ne peuvent d’abord les arrêter ; il met l’épée à la main , se précipite sur ceux qui refusent de l’entendre ,
en abat plusieurs aux pieds de leurs victimes, et parvient eniin à ramener l’ordre , la discipline , et à calmer les esprits. Il lit bientôt reprendre les rangs sur toute l’étendue des deux lignes, et la garnison défila ; des soldats un moment inhumains s’étaient trouvés dans les rangs français , mais leur crime ne fut pas celui de tous; et des officiers de la garnison, reconnus par d’anciens soldats de leurs régimens , en furent protégés, loin d’ctre dénoncés par eux ; c’est une justice qu’ils se sont plu à leur rendre après cet événement(i).
(i) Voyez la noie de la page i54 , la fin du vol.
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