‹ Histoire de l'émigration 17891825Chapitre 20 sur 63 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Campagne de 1794. — Fauxbruits répandus par les émigrés. — Conquêtes des Français. — Les émigrés sont abandonnés par la coalition , et repoussés de différentes Tilles, de la Belgique , de l’Allemagne , de la Suisse et de l’Italie.

Les victoires du maréchal Jourdan et de Pichegru, qui ouvrirent la campagne de 1794, l’évacuation de l’Alsace sur l'armée autrichienne, au milieu de laquelle se trouvait celle du prince de Condé, et les succès éclatans qu’obtinrent partout les généraux républicains , ne dessillèrent point les yeux des émigrés sur la puissance de la révolution française; ils ne rabattaient rien de leurs espérances et de leurs vœux, et projetaient encore la conquête de la France , à l’époque même où la seule Angleterre semblait. encore vouloir leur fournir de l’or , des armes, et sa protection.

TaDtôt leurs a gens et ceux de Pitt, qu’on surprenait de tous cAtés. répandaient le bruit de leurs victoires pour inquiéter la nation;tantôt au contraire ils parlaient d’amnistie et de paix pour amollir le courage de ses soldats. Un jour les armées françaises avaient été battues devant Mayence , et celles des royalistes delà Vendée s’avançaientaupas de charge sur Paris, pour décimer la convention et lui arracher lés victimes; une autre fois Pichegru avait perdu trente mille hommes par les inondations de la Hollande , et fa guerre était partout suspendue sur lès bords de la Meuse , du Rhin , et des Alpes aux Pyrénées. Déjà on connaissait les, traités de paix imposés à la république; ses généraux même marchaient à la tête de leurs armées pour les faire exécuter ; le premier article de tous ces traités était toujours la rentrée triomphante des émigrés, et la restitution de leurs biens. C’est ainsi qu’en menaçant sans cesse uu peuple qu’ils disaient en révolte , ils appelaient eux-mêmes ses foudres vengeresses sur leurs têtes, et faisaient trouver partout au comité révolutionnaire des exécuteurs de ses sangla ns décrets.

Mais ces bruits sans cesse renaissans n'é-

talent jamais que les précurseurs des victoires signalées de la république, et le jour même où des rumeurs secrètes annonçaient qu’un de nos généraux les plus célèbres marchait sur Paris à la tète de deux cent mille hommes, l’armée du Rhin emportait le fort et la tête du pont deManheim , l’armée du nord enlevait Venloo, Maëstricht (1) , Nimègue, occupait Grave, l’île de Bommel , le fort Saint-André , et mettait en déroute le prince d’Orange et ses alliés sousies mur9 de Breda. (27 décembre 1 794 - ) Quelques jours après les différentes divisions républicaines entraient les unes dans Utrecht, etle surlendemain dans Amst^dam , les autres dans Rotterdam et La Haie r tous les ports du Zuy-der-Zée , comme ceux de la Meuse et de l’Escaut , tombaient successivement au pouvoir des vainqueurs ; la cavalerie française avait prisla flotlehollandaiseàrabordage (2), et la Hollande était conquise.

( 1 ) Le jour de la prise de Maëstricht Souwarow prenait d’assaut Praga, faubourg de Warsovie , et renouvelant la scène d’Istnaïl, il faisait massacrer de sang-froid quatorze cent mille individus, hommes, femmes et enfans.

(2) Les vaisseaux retenus par les glaces n’araient pu mettre à la voile, et avaient été pris par des régimeus de hussards français.

Depuis sa retraite de Verdun ,- le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, s’était dégoûté d’une guerre dont il ne prévoyait pas alors l’influence sur les destins futurs de sonempire. Il s’était exclusivement occupé du partage de la Pologne et d’intérêts tout-à-fait étrangers à la cause clés émigrés; l’inaction de ses armées en 1793 avait été la même en 1794 , et le 5 avril 1795 il devait signer la paix avec la convention. D’un autre côté, la Russie, qui en 1791 avait manifesté tant de dispositions hostiles contre la révolution, ne faisait aucun mouvement pour la combattre : l’impératrice Catherine II, oui s’était montrée Si ardente pour les entremises aventureuses, se contentait d’encourager celle-ci et du geste et de la voix.; elle donnait de l’or et des encouragetnens; elle témoignait le plus vif intérêt aux princes français , et leur conseillait d’aller chercher des secours en Angleterre ; après avoir été si prodigue de promesses guerrières , elle ne faisait déjà plus que l’offre pacifique de 80 journaux de terre , d'une maison , de trois chevaux et d’un certain nombre de paysans, à tout Français gentilhomme qui voudrait s’établir dans ses états.

Cette princesse avait déjà fait sur la fin de l’année 1792 des offres à peu près semblables au prince de Condé. Ce prince, devenu seul chef de la noblesse ralliée sous les fleurs-delis . était entraîné par la politique , et ne pouvait rien hasarder; mais si comme général le tempsn’avaitpourluique des lenteurs, comme père il accusait les rigueurs du temps. Sa sollicitude sur le sort de cette noblesse l’avait porté à mettre sous les yeux de l’impératrice de Russie la situation future d’un grand nombre de gentilshommes qui , victimes de leur fidélité à leur Dieu et à leur roi, étaient au moment de se trouver à jamais prosci^ts de leur patrie et dénués de toute espèce de ressource chez l’étranger (1). Tout en renouvelant les promesses de soutenir vivement une cause dont elle voulait faire la sienne , Catherine II répondit que dans le cas où, malgré ses efforts réunis à ceux des puissances coalisées, larépublique française viendrait àse consolider , de manière à ôter tout espoir de la soumettre , elle offrait au prince de Condé pour lui , sa famille et les six mille émigrés qui le suivaient, un établissement sur la mer

( 1 ) D’Ecqucvilly, pag. 45.

d’Azof(i). Le prince eût été reconnu chef de ia colonie ; il l'eût gouvernée selon la religion et les lois de ses pères ; deux chevaux et deux vaches eussent été mis à la disposition de chaque émigré, qui eût en outre conservé le traitement du grade dont il était pourvu dans l’armée du roi de France avant l’émigration (2). Le duc de Richelieu, qui venait de faire dans les armées russes la campagne contre les Turcs , arriva à Willingen chargé de 60,000 ducats joints à ces dépêches, et destinés aux frais de route du prince de Condé et de ceux des gentilshommes qui voudraient accepter l’asile que leur offrait - » l’impératrice. L’ordre de licenciement que le

prince reçut quelques semaines après allait peut - être le forcer à aller chercher un exil éternel au fond de la Crimée, quand il obtint la révocation de cette mesure. 11 n’accepta de l’impératrice que les 60,000 ducats, qu’elle lui permit plus tard d’employer aux besoins de son armée.

(1) Située au 46* degré de latitude, le sol en est excellent; elle fait partie de l’ancien royaume du l’ont, où régna Milhridale.

(2) Extrait des bulletins manuscrits de Vienne des 19 et 21 janvier 1793.

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Mais les secours les plus positifs que les .

émigrés eussent jamais reçus venaient des petits princes des bords du Rhin , tels que ceux de Hesse, Philippstadt, dTIohenloe, de l’électeur de Trêves qui alimenta long -temps la cour de Coblentz, du comte d’Egmont, propriétaire de biens immenses dans les Pays- Bas, et qui fit de grands sacrifices pour les préparatifs de la guerre de 1791, et avant eux , du roi de Sardaigne , qui le premier accueillit le comte d’Artois à Turin. Les ressources de ces princes , avaient bientôt été épuisées ; la conduite des émigrés dans l’étranger n’était pas non plus sans reproche , et leur présence devenait chaque jour un danger plus imminent pour ceux qui les recueillaient; l’émigration fut bientôt réduite à l’extrémité.

Dès l’année 1790 , un décret de la diète de Ratisbonne obligeait tous les émigrés à prendre part dans les armées ; les communes du , canton de Fribourg se plaignaient de leur affluence, et surtout de celle de prêtres qui ^avaient éludé une première ordonnance en partant et en revenant plus nombreux. En même temps le canton de Berne interdisait son territoire à tous les émigrés , et les chassait sous vingt-quatre heures; on ne les

souffrait pas plus en Piémont qu’en Suisse; à Stuttgardton leur donnait ordre de quitter le pays; le conseil privé de Brabant rendait une ordonnance très- sévère contre eux ; et sous le prétexte que la ville , à la veille de recevoir l’empereur, était pleincdc cavalerie. Bruxelles leschassait tous, n’exceptant nominativement que MM. de Bretcuil et de Yillequier.

La terreur que le nom de la république française répandait dans la Méditerranée commençait aussi àse faire sentir parmi toutes les petites puissance* d’Italie. La cour de Naples se souvenait encore de la frayeur dont elle avait été saisie naguère à l’apparition de la flotte républicaine ; celle de Toscane cherchait déjà à renouer une ancienne alliance , et elle enjoignait aux émigrés qui venaient de quitter Toulon avec l’escadre de Ilood (i) de sortir de ses états. Gênes, alliée de la France, imita l’exemple de la Toscane.

(1) Les lettres de l’amiral Ilood portèrent d:ins ce temps leur nombre à quatorze mille huit cent soixantedix-sept. La plupart se retirèrent dans les états ecclésiastiques, jusqu’au moment où il leur lut permis de rentrer , c’est-à-dire à l’époque où des lois moins sévères distinguèrent les émigrés en rebelles armés et ei# simples fugitifs.

A la reprise de Saorgio, les Alpes devenaient françaises. Turin était dans la consternation , et les émigrés fuyaient de toutes parts. Dugommier, vainqueur de 7,000 Espagnols auxfortsSaint-Elme,Port-VendreetCollioure, recevait dans la capitulation la promesse qu’on lui livrerait tous ceux qui se trouveraient sur le territoire français occupé par l’armée espagnole.

Les chances de la gtierre , qui n 'avaient pas toujours été heureuses pour la France de ce côté , devinrent tout-à-fait funestes au roi d’Espagne sur la fin de l’année 1794; Figuères, Bellegarde et Rose lui furent enlevés, et il demanda bientôt à signer le traité de paix de Bâle, que la Suède et la Prusse signèrent également le 22 juillet 1795. Alors la Hollande, érigée en république batave, était engagée par le traité de La Haye (16 mai), à servir la cause de la révolution française. La Russie , quoique ayant rompu toutes relations diplomatiques avec la France de 179», n’avait jamais prodigué que des promesses à la coalition , et on ne comptait plus sur ses secours , puisque depuis trois ans on y avait compté vainement. Leroi de Sardaigne, déjà dépouillé d’une partie de ses états, était blo-

qué clans Turin ; et l’Italie ouvrait ses portes aux armées républicaines, contre lesquelles l’Autriche avait à se défendre après les avoir attaquées. L’émigration se trouvait donc aux abois ; partout errante et fugitive , elle donnait à l’Europe le spectacle de ses infortunes et de sa misère.

Proscrite chez elle , officiellement bannie chez presque tous les peuples , on ne lui offrait de retraite qu’au fond de la Crimée ; elle ne trouvait de refuge que chez les plus implacables ennemis de son pays. Là on lui montrait du doigt les rivages de la patrie, en lui donnant des poignards pour lui percer de - nouveau le sein.

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