CHAPITRE XXI
Préparatifs pour l’expédition de Quiberon. — Ses principaux chefs. — Défaite de Villeret- Joyeuse par Bridport. — Les émigrés débarquent. — Proclamation du comte de Puisaye. — Division entre les chefs. — Ils occupent Auray. t— Quiberon. — Le fort Fenthièvre. — Reprise du fort Penthièvre parles républicains. Déroutes, de l’armée anglo-émid^e.
Le ministère britannique s’était mis en j’Ççî tard , mais telle avait sans doute été sa volonté ;
1 insurrection , faite sans lui et avec trop dé précipitation, n était pas éteinte; il sentit qu’il pouvait alors presset- l’ed^çü des secours. On embarqua à Sonthampton ou j "
on mit à bord q, i; un>\ip: ' l’artillerie de touté'cspè^,
soixante mille 1
guerre et de bouche ; en
coûta plusieurs millions ; et comme tout n’était pas prêta la fois pour la grande expédition projetée , on prit le parti de la diviser en trois flottes qui devaient se suivre à peu d’intervalle. Il fut arrêté que le comte d’Artois ne partirait qu’avec la troisième , afin que les autres, arrivées à leur destination, eussent tout préparé au moment où ce prince viendrait se mettre à la tête de l’armée royale.
Cinq mille Français émigrés, mais parmi lesquels il fallait compter un certain nombre de prisonniers républicains enrôlés, formaient les troupes du débarquement , divisées en cinq corps réguliers et complets , à la solde de l’Angleterre.
Le régiment de Royal-Louis , celui de Royal-Émigrant ou de la Châtre , qui , au moment de l’évacuation de la Hollande, s’était réfugié en Angleterre avec les débris des armées anglaises; la légion du Dresnay ; celle de la marine , composée , en gande partie , d’officiers de la marine royale , émigrés ; un régiment d’artillerie de six cents hommes, dont tous les officiers et sous-officiers avaient suivi l’amiral Hood, après avoir défendu Toulon ; une brigade de dix-huit ingénieurs, une centaine d’officiers destinés à prendre des
commandemens parmi les chouans ou les Vendéens ; des intendans , commissaires des guerres , médecins , chirurgiens et employés d’hôpitaux ; enfin « une compagnie de missionnaires , une milice sainte , composée de cinquante respectables ecclésiastiques ayant à' leur tête Mgr. l’évêque de Dol, René de Ilercé, que la palme du martyre devait bientôt couronner» : telle était l’armée que le comte de Puisaye commandait en chef, et dont le comte d’Hervilly, commandant particulier des troupes régulières de sa majesté britannique, était maréchal-général des logis. MM. de Tintiniac, de Vauban, Dubois-Bertholet , et le comte de Botherel , ancien procureur-syndic des états de Bretagne , un des principaux chefs des chouans et agent de la correspondance des - princes (1), avaient sous leurs ordres les différentes divisions de cette armée. Le duc de Lévis, aujourd’hui pair de France, les marquis de Contades, de Balleroi, de Saint-Pierre, de la Moussaye, de Guebriant ; les comtes de Broglie , de Roscoët ,
(1) Mémoires de l’expédition de Quiberon , pages at > 5 et 206.
de la Houssaye, le iieutenaut-général Jumilliac , faisaient partie de l’état-major.
Deuxvaisseaux de soixante-quatorze, quatre frégates, quatre chaloupes canonnières, deux corvettes et deux cutters, servirent d’escorte au convoi qui devait rester près du lieu du débarquement, et agir selon les circonstances ou selon les ordres qu’il avait reçus. Le comte de Vaugiraud , qui connaissait parfaitement les côtes de Bretagne, et que nous avons vu depuis vice-amiral et gouverneur de la Martinique, était auprès de sir John Waren en qualité de premier aide-de-camp.
L’escadre républicaine, commande par l’amiral Yillaret-Joyeuse , fut surprise et battue par celle de l’amiral Bridport. L’armée anglo-émigrée débarque le 27 juin 1790, et , sur le rivage - même, la division éclate entre les chefs. Le comte de Puisaye propose un plan de campagne; le comte d’Hervilly en propose un autre : les généraux émigrés soutiennent le plan de Puisaye; d’Hervilly exhibe des pleins pouvoirs qui lui donnaient , au nom du gouvernement anglais, l’entière disposition de tout ce qui était à sa solde ^c’est-àdire de l’armée anglo-émigrée tout entière.
Cela était peu concluant pour l’armée en gé-
lierai; mais, au nom de l’Angleterre , il fallut s’incliner.
Bien quelles chefs des royalistes ne s’entendissent pas entre eux, ils espéraient qu’ils .seraient entendus par le peuple français , auquel ils adressèrent à cet effet une proclamation. L’expression de peuple français était un peu révolutionnaire; et, dans la bouche des chouans, elle avait quelque chose de bizarre : mais il faut bien faire des concessions à la difficulté des temps; la victoire raccommode tout. Au reste , cette proclamation n’avait pas toujours tort ; la France avait cruellemei^soufffert de ses dissensions intestines, et ceux qui venaient prolonger et aggraver les malheurs n’en disaient pas moins la vérité en en retraçant l’étendue.
Plus d’un trait de maladresse gâta les pathétiques apostrophes de M. le comte de Puigaye , général en chef, aaquel les siens mêmes disputaient ce titre ; et d’abord , comme le fait remarquer l’auteur auquel nous empruntons ces lignes i), elle était signée , M, le comte de Puisaye ; ensuite le rétablissement des privilèges y était mal déguisé sous le nom de droits
^1) Bibliothèque historique. Septembre 1819.
de la noblesse : ou se montra plus habile depuis. Enfin , les gens du bon ton par excellence manquèrent d’urbanité en offensant l'oreille française par les mots de généreux ministre du monarque anglais , et la proclamation acheva de blesser toutes les convenances par cette phrase : « Nous vous apportons desmunitioos, des armes, et l’appui.. efficace qu’une puissance protectrice consent à vous donner » ; sans compter que des munitions. e& des armes apportées par quelques chouans au peuple français , pour que le peuple français fît la guerre dans l’intérêt des chouans, font à la réflexion un effet fort étrange qui dut même alors paraître ridicule. Plus tard on à fait 1 des prô-, clamations ; mais celles-là furent suivies de quelques cent mille baïonnettes, et elles 1 n’étaient pas signées par le comte inconnu de Puisaye; la proclamation datéede Vannes ne gagna ni n’effraya personne.
Les émigrés étaient débarqués le 27 sur la plage de Carnac entré le golfe du Morbihan et la presqu’île de Quiberon.
Réunis aux chouans , ils occupent le lendemain le bourg d’Aurai. Après huit jours passés à débattre le plan, d’attaque, d’Hervilly et Puisaye s’emparent du village de Lo-
. • ( vffa )
maria ou Quiberou , etdu petit fort Penthièvre. Bientôt ils abandonnent le poste de Carnac, menacé par un corps de républicains, et se réunissent dans la presqu’île de Quiberon ; se mettant par là sous la protection des forts et sous . le feu de l’escadre anglaise, au lieu de s’avancer en Bretagne pour donner la main aux bandes royalistes et marcher sur les républicains.
r * Mais de toutes les mesures qui ne furent pas prises, la plus sage et la plus juste eût été celle d’arttendre S. A. R. Monsieur , comte d’Artois, dont on avait annoncé la prochaine arrivée , et qui eut lieu peu de semaines après. Xà présence de ce prince aurait ranimé le courage abattu des royalistes de l’intérieur, et un renfort de quatre mille hommes de bonnes troupes qui l’accompagnaient méritait la peine de différer un projet si hardi ; enfin , la gloire qu’on supposait vainement d’acquérir par une attaque générale , il était bien convenable de la réserver pour l’auguste frère du roi (r). » •
Un nouveau corps d’émigrés au service de
(j) M. Villeneuve. Voyez la note de la page 182, à la ûndu vol.
l’Angleterre , composé de sept régimeus d’infanterie , Rohan , Satms , Périgord , Damas , Céon , York-Rengers et York , pris dans les différentes places fortes de Hanovre , arriva le quinze dans la presqu’île de Quiberon ; il était commandé par le colonel de Sombreuil , qu’attendait un si funeste destin. Pendant qu’il était en rade dans la baie sur les bâtimens de transport anglais, c’est-à-dire du i 5 au 16, le premier corps d’émigrés s’avance sur le camp retranché des républicains , établi à peu de distance du fort Penthièvre ; il paraît que les chouans de M. deVauban devaient attaquer ce camp par derrière, mais cette attaque n’avait pas eu lieu, et d’Hervilly , repoussé l’épée dans les reins jusqu’au fort Penthièvre , y voit deux de ses régimens entièrement détruits et tombe luimême blessé mortellement. * Nous nous étonnions, dit M. de Villeneuve-la-Roehe- Barnaud , que M. d’Hervilly , après avoir vu notre division mouiller devant lui , se fût décidé à engager le combat, pendant que nous étions encore retenus à bord de nos bâtimens. N’eût-il pas été plus prudent d’attendre que nous fussions à terre , et que nous eussions opéré notre jonction ? Quinze
cents hommes de bonnes troupes , éprouvés par trois ans de combats presque continuels , étaient-ils à dédaigner , au moment où l’on entreprenait d’attaquer avec des forces inférieures un ennemi non moins aguerri et protégé par des retranchemens hérissés de canons? Telles furent les observations que nous fîmes entre nous. Toutefois nous ne nous permîmes pas de blâmer nos généraux ; ils pouvaient avoir eu des motifs que nous n’étions pas en état d’apprécier ; et d’ailleurs appartient -il à de simples officiers de juger leurs chefs ? »
On a cru que , jaloux de se réserver l’honneur de l’action , le comte d’Hervilly avait fait retarder le débarquement de la division Sombreuil , et hâté son attaque sur Sainte- Barbe pour se réserver l’honneur de l’action. C’est à l’inconcevable témérité de ce chef queie comte de Yauban impute lea malheurs de cette journée. . .«• •>,
Cet échec commença la dissolution d’une armée où régnaient bien d’autres sujets de désorganisation. Le comte de Puisaye , successeur du comte d’Hervilly , breveté du roi de France , n’était pas breveté du roi d’Angleterre , et personne ne voulait lui obéir. Bientôt
l’ou vit se réveiller le républicanisme dans une armée presque entièrement composée desoldats républicains quines’y étaient enrôlés que pour sortir des prisons, et qui ne pouvaient y être retenus que par des succès (1). I>ès lors il fallait s’attendre à la désertion , a ux conspirations , aux révoltes ; entrer dans les rangs royalistes n’avait été pour des prisonniers que se ménager l’occasion de les abandonner et de redevenir libres dès qu’ils toucheraient le sol français. Leur complot formé , ils en instruisent le général Hoche. Le fort Penthièvre tombe en son pouvoir ; les émigrés sont cernés , leur camp est enlevé ; à peine quelques-uns ont-ils le temps de fuir jusqu’aux vaisseaux anglais ; et Sombreuil , qui par un sentiment héroïque de l’exeknple qu’il doit à ceux dont il a le commandement a dédaigné de se sauver , est obligé de mettre bas les armes. Tout son corps est fait prisonnier , et dix mille individus Anglais et chouans , femmes et enfans de chouans , tombent dans la puissance du vainqueur (2).
La baie de Quiberon présentait alors le
(1) Mémoire de M. de Vau b an.
(3) Abrégé chron. de l’Iiist. de France,
plus effroyable spectacle qu’on pût contempler. Les rivages et Les rochers étaient couverts de femmes et d’enfans éplorés et de chouans dispersés, qui n’avaient pu trouver un refuge contre les vainqueurs. La mer , horriblement agitée , repoussait tous ceux qui voulaient affronter ses flots. Sur cette mer en fureur on voyait des chaloupes errer ça et là', et chercher à ravir à la mort quelques malheureux emportés par les vagues.
Les approvisionnemens , les embarcations , étaient partout naufragés; la côte en était couverte, ainsi que d’armes brisées et de cadavres mutilés; et, au milieu de la baie, une escadre entière et cent vaisseaux de transport, battus par la tempête , ajoutaient encore à l’horreur de cet imposant et terrible spectacle.
Les représentans du peuple purent le contempler à leur aise. A la nouvelle du débarquement deQuiberon, la convention avait retrouvé ses fureurs contre les émigrés , et elle avait aussitôt lancé sur leurs tètes un nouveau décret ; par 'un article inhérent à la constitution qu’on lui préparait, la nation française déclara • que jamais, en aucun cas, elle ne » souffrira la rentrée des Français' qui , ayant
» abandonné la patrie depuis le 1 5 juillet 1789, »‘ne sont pas compris dans les exceptions
• portées aux lois contre les émigrés; et il » est interdit au corps législatif de faire de » nouvelles exceptions sur ce point. ••
Dans un discours véhément, Doulcet avait rendu compte à l’assemblée de cette invasion et du combat de Belle-Isle. Aussitôt elle avait donné ses pouvoirs à Tallien, l’homme du 9 thermidor, et à Blad , son collègue au comité de salut public. Tous les citoyens en état de porter les armes devaient marcher à leur voix pour repousser les ennemis de la république , et. toutes les autorités étaient tenues , sous leur responsabilité , d’exécuter les arrêtés des nouveaux proconsuls.
A leur arrivée en face de Quiberon ils avaient ordonné la levée en masse des liabitans; et, dans leur proclamation datée de Vannes comme celle de Puisave , ils s’écriaient : • Les émigrés sont vomis sur nos » côtes par les Anglais pour opérer la contre- » révolution , assassiner les républicains fi- » dèles , et ravager leurs propriétés ; ils ont » osé remettre le pied sur la terre natale , la
• terre natale les dévorera. »