‹ Histoire de l'émigration 17891825Chapitre 24 sur 63 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Abandon des émigrés par les Anglais. — Reddition du corps du comte de Sombreuil. — Malgré les efforts des républicains les émigrés sont livrés aux commissions militaires. — Sombreuil et l’évêque de Dol son fusillés. — Dispersion entière des armées anglo-émigrées et chouanes.

Les pertes que l’Angleterre fit à Quiberon ne sont pas à comparer à celles qu’éprouvèrent les Français qu’elle avait précipités dans cette funeste croisade. Les vaisseaux qui les avaient jetés sur les côtes purent à peine ramener quelques faibles débris de leuxarmée ; et comme parmi les émigrés il se trouvait environ trois cents officiers de cette marine française qui s’était illustrée dans la guerre d’Amérique , on en a conclu que le cabinet britannique n’avait pas hésité à les con-

duire sous le feu des batteries républicaines , et de les y abandonner. Ge qui paraît certain, c’est que si la division sous les ordres du colonel Sombreuil eût pu parvenir à se faire embarquer , elle était sauvée tout entière : le général Hoche , ses officiers , tous les soldats républicains, et peut-être les représentans euxmêmes , appelaient à grands cris l’escadre anglaise, qui leur eût épargné une suited’exécutions trop sanglantes ; mais l’escadre , assurée des dangers de ceux qu’elle avait jetés sur le rivage , ne voulut point les en arracher ( 1 ). • ,

L’opinion de la perfidie des Anglais dans cette affaire trouva des partisans même en Angleterre, et le machiavélisme si avéré de Pitt était bien capable de l’accréditer Ce ministre, essayant de pallier la honte de cette expédition , s’écriait : « Du moins le sang anglais n’a pas coulé! — Non sans doute, répliqua Shéridan , mais l’honneur anglais à coulé de tous ses pores. * Sir John Waren fut obligé de justifier aussi sa conduite devant \e parlement. Mais le monde entier persistant à voir une perfidie dans cette expédition , se

(1) Voyez la note de la page ai 2, à la lin du vol.

persuade que Pitt n’a désiré que prolonger la durée et étendre les ravages d’une révolution dt)nt les désastres ne sont profitables qu’il l’Angleterre.

La plage de Quiberon anéantit les espérances de Immigration. Là elle perdit ses plus intrépides soutiens , et l’élite de sa noblesse y fut décimée; et tandis qu’on en reportait au loin quelques débris fugitifs, elle voyait tomber encore le héros de sa cause, l’honneur de ses armes ; le jeune Sombreuil recevaitla mort sur la riveopposée.

Le comte Charles de Sombreuil était un jeune hofnme de vingt-six ans, de la plus belle figure et de la plus haute espérance.

Sa bravoure , ses qualités brillantes , non moins que la noblesse et les grâces de sa personne , pouvaient flatter son ambition , de toutes les faveurs de la fortune $ livré aux funestes illusions de l’émigration , il ne fut que l’une de ses plus intéressantes victimes. Au commencement de la révolution, Sombreuil était passé en Russie ; le prince de Nassau, grand-amiral de l’empire, l’avait choisi; pour aide-de-camp. Il préféra bientôt la cause des proscrits de Coblentz, , à la cour de la superbe Catherine II.

Après les tristes campagnes de 1792 et 1793, qu’il fit avec la Prusse, il alla prendre le commandement des hussards de Salm *à la solde de l’Angleterre. La Hollande conquise, il fut appelé à Londres. Ses talens militaires, son intrépidité, tout le distinguait de la foule des émigrés qui projetaient alors leur aventureuse croisade contre la France.

Pitt jeta les yeux sur lui, et il fut chargé de conduire sur les côtes de la Bretagne quelques-uns de ces preux qui devaient trouver leur tombeau dans cette autre palestine.

On dit qu’épris d’une jeune Française , que sa beauté rendait digne de tous ses vœux, il allait voir son hymen accompli la nuit même où il reçut l’ordre du départ. Il s’arracha « mourant d’amour et de désespoir (1) » des bras de sa fiancée du matin, qu’il laissait veuve avant d’être épouse , et le pressentiment de son destin l’assaillit aussitôt. Le père de Sombreuil, gouverneur des invalides sous Louis XVI , avait été dévoué aux massacres de Septembre ; les cris supplians de sa fille , qui le couvrait de son corps , le défendait avec ses larmes et son désespoir ,

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(1) Expressions d’une lettre de SombrcuiL

étonnèrent la fureur des bourreaux mêmes ; cette fois ils lepargnèrent. Mais l’amante de Sombreuil ne l’avait point suivi sur les rivages de Quiberon.

En posant les armes , Sombreuil avait cru capituler, tousses compagnons le croyaient de même. Cernés, pressés de toutes parts, et sous les coups des baïonnettes et de l’artillerie républicaine , il ne leur restait qu’à mourir.

Leurs ennemis, qui étaient Français, rangés en bataille devant eux, leur crièrent en ce moment : « Rendez-vous, émigrés; il ne vous sera fait aucun mal ; nous sommes tous Français. » Us crurent que les désirs et les vœux d’une armée qiji venait de triompher pour la patrie devaient garantir la clémence d’un peuple généreux ; ils baissèrent leurs étendards et la pointe de leurs épées.

Sombreuil , après avoir tenu un conseil de guerre , avait envoyé un parlementaire au général Hoche , et s’était bientôt rendu près de lui , accompagné de ses officiers supérieurs. Ou avait , dit-on , stipulé verbalement une capitulation, garantie par la parole d’honneur des deux chefs. « Sombreuil se dévouait pour le salut de ses compagnons d’armes renfermés dans le fort neuf ; les émigrés pou-

vaient se rerribarquer, les soldats restaient prisonniers de guerre , et la républicpie était libre de les incorporer dans les rangs de ses troupes dès qu’elle le jugerait à propos. Tels furent , dit M. de Villeneuve , les articles süccincts d’une capitulation à laquelle devait indignement manquer un gouvernement dont l’orgueil voulait en imposer à toute l’Europe. »

Le général Hoche a constamment exprimé qu’il n’avait ni fait ni sous-entendu ou supposé de capitulation ; et la franchise de son caractère, ainsi que la loyauté de sa conduite dans la Vendée , le mettront à l’abri de toute imputation de fausseté, et seraient au moins de fortes présomptions en faveur de ses dénégations (1). Il est donc vraisemblable que s’il eût suivi son impulsion il eût rendu à la liberté des Français qui s 'étaient vaillamment défendus. Cependant on peut supposer que la convention rappelée par les émigrés a eu lieu verbalement , dans le tumulte de la mêlée et avec un chef secondaire. Mais alors même, ne devait-elle pas être tenue? Elle était conforme aux usages de la guerre; toute

(i) Abrège chronologique de l’ Histoire de Fronce.

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législation qui n’est pas barbare admet les vraisemblances en faveur du faible, de l’accusé, du vaincu; il fallait rejeter les émigrés sur le rivage qui les avait apportés (1).

Quoi qu’il en soit, Sombreuil fut victime de son dévouement , et les siens ne furent pas sauvés. Malgré les efforts des soldats , des geôliers , des liabitans des bourgs d’Auray , de Quiberon, de Vannes , où l’on avait établi des commissions militaires; malgré ces commissions elles-mcmes, accusées d’indulgence, et qui sauvèrent tous ceux qu’ellespurent sauver, presque tout le corps d’émigrés subit la peine réservée par la loi aux Français armés contre leur patrie. L’évêque de Dol et le colonel Sombreuil furent des premiers fusillés. En apprenant cette nouvelle, le général Charette, qui bientôt devait périr ainsi lui -même, égorgea tous ses prisonniers.

La destruction de l’armée vaincue à Quiberon ne fit pas cesser la guerre dans l’ouest de la France ; Vaubau et quelques autres tentèrent de la prolonger plus long-temps. Charette venait de se remettre à la tête de nou-

(i) Voyez la note de la page aia, et l’Abr. chron. det’hist. de France.

veaux combattans; mais le comte d’Artois,

débarqué à l'Ile-Dieu avec la troisième division de l’armée destinée à Quiberon, est bientôt forcé de revenir en Angleterre. Le découragement , joint à la fatigue, s’empare alors des chouans et de leurs chefs ; ils se soumettent à la nécessité ; Charette est tombé dans les mains des républicains. Stofïlet n’est plus.

Déjà on avait tenté de livrer Saint-Malo aux Anglais , une nouvelle expédition se préparait encore sous les auspices de l’Angleterre et les ordres du marquis de Sérent; elle coûta la vie à cet entreprenant royaliste. Alors Puisaye avait gagné le Canada; le dernier des Vendéens , Charles d’Auticliamp , se soumet à la république; et au mois d’août 1796, le général Hoche , aussi brave guerrier que général habile et soldat généreux, acquiert le nom de pacificateur de la Vendée.

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