CHAPITRE XXIV
Arrivée de la troisième division de l’armée émigrée, sous les ordres du comte d’Artois, à l’IIe-Dieu. — Elle rentre dans les ports d’Angleterre.
Après le i4 juillet 1789 , le comte d’Artois était parti avec sa famille pour Turin , où il résida jusqu’à l’année suivante ; il se rendit ensuite à Mantoue , et,' dans le courant de 1791 , il vint à Worms avec le prince de.
Condé et le marquis de Broglie , passa quelques mois au château deBrulh, prèsde Bonn, puis à Bruxelles , et de là à Vienne. Dans le courant de cette année il avait assisté à la conférence de Pilnitz , où fut rédigée la fameuse convention , premier acte d§s coalitions successives formées par les puissances
étrangères contre la révolution française.
Après la campagne de 1792 , il se retira avec Monsieur ( Louis XVIII ) à Ham en Westphalie , et se rendit plus tard à Saint-Pétersbourg. Il avait trouvé Catherine dans les dispositions les plus favorables ; à son arrivée l’impératrice voulut que ce prince apprît qu’en dépit de l’Europe la cour de Russie venait de le reconnaître solennellement pour lieutenantgénéral du royaume , en même temps qu’elle reconnaissait Monsieur pour régent de France. Elle avait donné des ordres pour qu’il f&t traité selon son rang et sa naissance; le comte Repnin vint au-devaat de lui jusqu’à Riga. A Pétersbourg , il reçut les visites et les complimens du sénat , de la régence , de la ville et de tous les ministres étrangers ; et l’accueil de l’impératrice semblait devoir répondre à toutes ses espérances. Le comte d’Esterhazy , envoyé de Monsieur , profita de ce moment de faveur pour présenter ses lettres de créances à l’impératrice , et le comte de Romanzof reçut les siennes en qualité de ministre de S. M. auprès de Monsieur (1).
(1) Extrait des gazettes de Saint-Pétersbourg.
Bientôt l’Angleterre s’engagea à solder et transporter sur les côtes de France vingt mille Russes que Catherine se chargeait de fournir; mais, craignant déjà d’avoir pris desengagemens qu’il n’était pas dans sa politique de remplir , Pitt fit attendre long-temps l’effet de ses promesses, et finit par n’envoyer que de faibles subsides.
La Russie elle-même n’était pas fâchée de voir l’Europe s’épuiser contre la révolution; aspirant déjà à dicter un jour des lois à l’Europe et à la France, elle s’en tint à des protestations de dévouement , à de vaines marques de protection et d’amitié qui ne lui coûtaient rien et ménageaient ses ressources pour l’avenir. Le comte d’Artois se détermina alors à rejoindre son frère en Westphalie ; il ne se rendit en Angleterre qu’à l’approche de l’expédition de Quiberon.
C’est le 26 août 1795, près de six semaines après la fatale déroute de l’armée émigrée , que le prince partit de Portsmouth à bord de la frégate le Jason ; et après avoir croisé les côtes de France , être passé devant Noir-Moutiers , il débarqua à l’Ile-Dieu.
Le chevalier de Tintiniac , Georges Cadoudal et M. Jean- Jean .généraux des chouans, avaient gagné , l’un Saint-Brieux , l’autre le Morbihan , le troisième Quimper ; le comte de Puisaye , le comte de Vauban , retirés ou cachés au milieu des Vendéens, n’avaient plus d’espoir de reprendre utilement les armes ; les pays royalistes dépérissaient ; le malheur les avait tous mis en état de paix ; enfin toute hostilité sérieuse avait déjà cessé quand on annonça que le comte d’Artois arrivait avec des secours , de l’artillerie , des munitions , des armes , des provisions , de l’argent. II venait d’en coûter vingt-huit millions à l'Angleterre., et, sans se décourager , elle dépensait de nouveau dix-huit millions pour cette seconde entreprise. Les chefs des royalistes réveillent le courage des insurgés, les rassemblent de nouveau ; un Bourbon va paraître à leur tête ; une telle espérance leur suffit. « Soixante mille hommes sont aussitôt sous les armes», dit le comte de Vauban; et, quelque exagération «ju’il puisse y avoir dans ce dénombrement , l’Angleterre redoute déjà l’enthousiasme que pourrait exciter sur ces parages la vue d’un prince français. Dèslors il fut résolu que le comte d’Artois ne
sortirait de llle-Dieu que pour retourner à Portsmouth.
Les chefs royalistes de la Bretag ne avaient exagéré leurs forces, fait entrevoir de puissans secours, promis la coopération d’un général des plus marquans de la république.
Monsieur , lieutenant-général du royaume , qui n’avait qu’à ordonner , et dont la présence seule aurait selon eux quadruplé le nombre des soldats, fixait, disaient-ils, l’attention de tous les pays royalistes ; ils promettaient hautement de sauver le royaume s’il venait parmi eux. Le ministère anglais ajouta foi à des désirs et à des espérances conçues dans l’enthousiasme ; la perspective seule du salut et du bonheur de la France , dont les royalistes se réjouissaient d’avance, porta le coup mortel à leur nouvelle entreprise. Sans qu’on puisse trop expliquer quelle obligation ce gouvernement imposa , quel ordre impérieux il envoya à ses escadres, la troisième division de l’armée émigrée, destinée à l’invasion de la Bretagne , rentra bientôt dans les ports de l’Angleterre.
Le duc de Bourbon , que le comte d’Artois avait appelé des bords du Rhin pour partager la gloire de reconquérir le trône de France ,
n’cut que le temps d’arriver à l’Ile-Dieu et de remettre à la voile.
L’émigration ne resta plus en armes contre la république, que sous les ordres du prince de Condé et dans les rangs de son armée.