CHAPITRE XXY
Position du corps du prince de Condé, à l’époque de l’expédition deQuiberon. — L’Angleterre le prend à sa solde, dans la crainte qu’il ne soit réduit à pénétrer dans la Vendée.
Cette armée venait de passer à la solde de l’Angleterre ; mais elle ne restait pas moins retenue au service de l’Autriche; elle était alors campée sur les bords du Rhin, d’où elle avait pu voir signer la paix de Bâle , par la république française, la Prusse et l’Espagne.
A l’époque dePexpédition de Quiberon , à laquelle la nécessité avait failli réduire le prince de Condé de prendre part, le colonel Crawfurd , au nom du gouvernement britannique , était venu lui offrir ses secours et les moyens nécessaires pour augmenter le traite- »
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ment et le nombre des troupes à ses ordres, et le commissaire anglais avait consenti sans difficulté à toutes les demandes du prince.
« Ce ne fut , dit M. d’Ecquevilly , ni un mouvement de bienfaisance, ni le rapport utile sous lequel poys, ppqçripçs senr i r l’Angleterre dans la partie du continent où nous nous trouvions , qui provoquèrent les mesures nobles et généreuses qu’elle prit alors , et auxquelles tant de Français ont : dû leur
la politique
lélibérations
du cabinet de St. - James. »
En effet , la nouvelle insurrection opérée dans la Vendée , après la violation du traité de là Jaunaye, était l’instant de servit 1 utilement làcausé des émigrés. Mais qu’importait à l'Angleterre 'le succès de cette cause? Elle voulait le déchirement,' l’affaiblissement, la de-
Struction de là puissance française en Eürô^e, comme elfe ■ Vivait’ effectuée en Amérique: C’est au né fn de la coalition et des émigrés qu’ellë avait enlevé pour elle nos possessions coloniales; c’est encore "au nom des étbigrés qu’elfe apportait sur nos rivages le fer et l’incendie ; c’est au' nom de Dieu et du roi qu’elle poussait à' la guerre civile la
existence ; elles forent l’effet de qui dirigeait constamment les
population de la Vendée et de la Bretagne ÿ
c’est encore en ce nom quelle tenait armés les Français des bords du Rhin contre les Français des rives de la Seine. Elle ne préparait à l’émigration follement abusée que des triomphes sur les cadavres de ses frères et sur les cendres de ses propres cités. Des débris et des ruines , l’anarchie et la guerre civile : voilà ce qu’elle réservait aux malheureux qui s’étaient réduits à implorer ses secours.
Etrange aveuglement de l’esprit humain!
ces émigrés, qui avaient fui leur patrie, en haine de ses oppresseurs , qui n’avaient pas su se résigner à humilier leur front devant son nom sacré , étaient les premiers à sentir le déplorable usage que l’on faisait d’eux contre eux-mêmes ; c’est un maréchal-généraldes-logis de l’armée de Condé, un des premiers lieutenans du prince , son confident et sou ami, qui, après avoir appelé nobles et généreuses les mesures prises pour retenir des Français dans les rangs autrichiens , nous dit ensuite : « Les succès des royalistes dans la Vendée, à l’époque des préparatifs pour' Quiberon , donnaient de l’inquiétude à l’Angleterre; ils étaient tels qu’il ne manquait plus pour les couronner entièrement quel’ar-
rivée parmi éux d’un prince de la maison de Bourbon. Le gouvernement anglais, en berçant d’espérances ceux qui se trouvaient alors en Angleterre, multipliait les obstacles au désir et à l’intention qu’ils en témoignaient, ne jugeant pas encore h France assez a ffaiblie pour désirer la fin d'une révolution qui épuisait successivement ses ressources. L’Angleterre , craignant donc le parti que pouvait prendre, et qu’aurait probablement pris le prince de Condé et la plupart des gentilshommes qui étaient sous ses ordres , de se jeter dans la Vendée, si ce corps cessait d’être soutenu efficacement, se décida à lui faire un sort assez considérable pour engager le prince de Condé à ne pas sacrifier l’avantage positif offert à cette noblesse rassemblée sous ses ordres, au hasard d’une entreprise dont les entraves qui auraient été mises à son zèle et à son active valeur rendaient le résultat au moins très-incertain ( 1 ). »
Ainsi s’explique la lenteur des préparatifs de 1 expédition de Quiberon, qui ne fut entreprise qu’au moment où les chouans et les
(i) Campagnes des corps sous les ordres du prince de Condé, par le marquis d’Ecquevilly, p. ip5, tom. I".
Vendéens vaincus commençaient à désarmer ; ainsi s’explique l’arrivée tardive de la division du comte de Sombreuil , et l’apparition plus tardive encore du comte d’Artois, auquel on ne laissa pas même mettre le pied sur le sol français; ainsi s'explique encore l’effroyable abandon où se trouva Sombreuil lorsque Hoche le pressait de s’embarquer. O Fiance!
quels sujets de joie pour ton implacable ennemie! C’est elle dont les trames attisent à loisir en ton sein les feux de la discorde ; c’est elle qui donne à tes en fans les poignards dont elle n’ose te frapper; elle encore qui jette à tes bourreaux la tête des braves qu’elle redoute et qu’elle a rendus coupables.
Le corps du prince de Condé s’était réuni * au commencement de 1793, à l’armée autrichienne , qui occupait alors Germesheim et les différens villages situés derrière les lignes de la Queioli. Là un commissaire était venu imposer à ce corps l’organisation autrichienne , et le mettre aux ordres des généraux du gouvernement qui le prenait à son service..
L’empereur n’avait reconnu danree corps que deux généraux : le prince débondé avec le titre de feld-maréchal-lieuter*»Qt , et le duc de Bourbon , comme général-uiajor. Les offi-
ciers généraux y occupèrent , selon leur ancienneté ,' les places de colonels , de majors , de capitaines, et les colonels, majors, capitaines effectifs , devinrent lieutenans , sergens, caporaux. Le duc d’Enghien eut le rang de major.
L’infanterie noble fut distribuée en douze compagnies de 193 hommes; la cavalerie forma des divisions de 400 chevaux ; jmais il fut réglé par le prince de Condé que des domestiques montés formeraient un tiers de ces divisions, pour donner aux gentilshommes le moyen d’en conserver à leur service : l’empereur ne leur en accordait point, ne les considérant tous ensemble que comme de simples dragons ou cuirassiers. Comme tels , ils ne touchaient aussi que la paie ordinaire de soldats , environ sept sous de France. Le prince de Condé fit former une masse totale des appointemens des officiers de tous grades, depuis le dernier fourrier jusqu’à lui ; et , quelque rang qu’ils occupassent , généraux , eoloneh ou soldats , tous furent assujétis à une égah répartition de solde. Douze à treize sous par jour et le pain de munition , c’étaient les seuls moyens d’existence de la plupart de ces gentilshommes en faveurdesquelsle prince
de Condé disposa alors de 60,000 ducats qu’il avait reçus de Catherine II.
Sous Wurmser, Brown , Albert de Saxeteschen , les émigrés avaient d’abord passé le Rhin près de Philipsbourg , assisté en personnes à diverses affaires qui eurent lieu dans le courant de la campagne de 1793 , à Rilsheim , àZeiskam, à Bodenthal r àBrumpt, à Bersthcim, et repassé le Rhin après la déroute de Wurmser. Laissés à peu près dans l’inaction pendant le courant de l’année 1 794, ils s’étaient vu condamnés à une inaction pareille une partie de l’année 1795 ; c’est alors que prêts à être abandonnés par l’Autriche , et toujours à la veille d’être obligés à se désorganiser eux-mêmes, ils avaient accepté .six mille livres sterling de Pjtt et plus tard les secours apportés par Crawfurd au nom du gouvernement britannique.
Mais la conduite des Anglais à leur égard ne conserva pas long-temps le caractère de générosité qu’ils avaient montré dans le premier moment. Le colonel Crawfurd annonça, le 2 octobre 1795 (c’est-à-dire trois mois après l’événement de Quiberon ) , qu’il avait reçu les ordres de son gouvernement pour réduire à
moitié , à dater de ce moment même , les
appointemens des officiers de tout grade du corps de Condé (1). La solde des soldats fut seule exceptée de cette réduction. Ainsi du jour où l’Angleterre a consommé ses crimes, ceux quelle a prétendu défendre et protéger , ’ et dont elle n’a pu se défaire, lui deviennent à charge ; elle les abandonne à leur sort , ou fait plus : elle les déporte dans ses colonies.
Les changemens survenus dans les eirconstances avaient déjà déterminé Pitt à licencier les régimens levés par ses ordres contre la France, alors qu’il, semblait vouloir en former le noyau d’une armée royale dans la Vendée; mais cette aigrette blanche que les preux de Quiberon portaient au chapeau , ces fleurs-de-lys , ces armes des rois de France, qui brillaient sur leurs étendards , n’étaient que les hochets trompeurs dont Pitt amusait leurs espérances et leurs vœux; ils croyaient avoir combattu sous les drapeaux d’un Bourbon , et n’avaient servi que la politique d’un Pitt. i
Ceux qui étaient échappés à ces désastres profondément médités dans son génie, avaient
(i) Campagnes du corps de Condé , page 3g4- *
bientôt été chassés des parages où il les avait attirés. Les régimens des ducs de Laval , du prince de Broglie , des comtes de Vioménil , de Béthizy , avaient été dirigés sur la Souabe, et dans les environs de Constance : on les licencia après leur arrivée. Deux autres régimens émigrés, ceux des ducs deMortemart et de Castries , furent envoyés à Stade , pour être embarqués sans que leur destination fût connue; enfin les hussards de Salm furent démontés , et ceux qui ne purent déserter furent embarqués pour les îles ; c’est à peu près tout ce qui restait de Quiberon; ceux des régimens licenciés en Souabe , et qui ne voulurent pas se rendre au commandant britannique chargé de former de leurs débris un bataillon destiné pour la Corse, se réunirent à l’armée de Condé; elle eut bientôt à recueillir encore quelques soldats échappés au régiment de Rohan , également désorganisé par l’Angleterre.
C’est ainsi qu’à la fin de 1795 l’armée du prince de Condé contenait à peu près tout ce que l’émigration française avait de soldats sous les armes.