CHAPITRE XXYL
Correspondance de Pichegru et des émigrés. — Indifférence des Autrichiens pour leurcause. — Arrivée de Louis XVIII à l’armée. — 11 est forcé de la quitter.
. — Assassinat de Dillingen. — Affaire d’Ober-Komlac. — Fin de la campagne de 1796.
L’AuTBicnE , servile instrument des haines de l’Angleterre , esclave de son or , à genoux devant ses ministres , recevait toutes ses inspirations de Pitt ; l’émigration n’avait donc à attendre d’elle que contrariétés et dégoûts.
Pichegru , le conquérant de la Hollande , commandait l’armée du Haut-Rhin. Ce général avait toujours cherché les moyens d’être utile à la cause du roi , dit M. d’Ecquevilly. Pendant que son quartier-général était à Huningue , il avait profité du voisinage de.Mu-
lhein, où se trouvait alors le prince de Coudé, pour entrer en négociation. Son premier soin avait été de lui faire connaître le désir qu’il avait de donner des preuves de son zélé pour le rétablissement de la monarchie.
Une correspondance suivie avait eu lieu pendant l’été ; des émissaires respectifs en étaient porteurs , et l’un des intermédiaires les plus affidés était Montgaillard. Lorsque Picliegru se rendit à Strasbourg, le prince de Condé était en quartier d’hiver â Brühl . et la position respective des deux chefs présentait la chance la plus favorable ; le général fit prévenir le prince que son plan dès long-temps formé était à la veille de recevoir son exécution. Il s’agissait de faire passer le Rhin au corps émigré , de le placer en avant-garde de l’armée républicaine , qui eût arboré la cocarde blanche , proclamé le roi, marché sur Paris , sous les ordres du prince de Condé. Pour preuve de la pureté de ses intentions , Picliegru offrait ses principaux généraux en otages ; mais il exigeait avant tout qu’aucun étranger ne passât .le Rhin , et ne mît le pied sur le territoire français.
L’indifférence des Autrichiens pour la cause des émigrés et des Bourbons était trop connue
du prince de Condé, pour qu’il ne conçût pas quelques inquiétudes sur le parti que Wurmser prendrait dans cette circonstance.
Toutes ses espérances furentbientôt évanouies; Wurmser, d’après les intentions très-prononcées de sa cour, s’opposa au passage du Rhin, que les émigrés ne pouvaient opérer sans son autorisation; l’Autrichien n’v eût consenti que dans le cas où Strasbourg, Neuf- Brisack et Huningue lui eussent été livrés.
Mais Pichegru avait déclaré qu’avant tout nul étranger ne souillerait le territoire français ; tout espoir était donc perdu.
Cette négociation coûta la vie au général républicain ; mais, n’eût-elle pas dû faire à l’instant poser les armes à ceux qui devaient s’apercevoir enfin que dès long -temps ils n’étaient plus que les soldats de l’Angleterre, ou de l’Autriche, et non des gentilshommes français ?
Le corps de Condé quitta les quartiers d’hiver de Brühl pour se mettre en cantonnement à Migel près de Fribourg , où il fut joint par le roi de France , que le sénat de Venise venait de proscrire des états de la république. Ce prinçe arriva subitement au milieu de cette armée, accompagné du comte
d’Avaray, du vicomte d’Agoult et d’un seul domestique. Il annonça qu’il n’arrivait à l’armée que comme simple gentilhomme, et qu’il se rangeait sous les ordres du prince de Condé , dont il voulait en même temps recevoir l’hospitalité. On mit à l’ordre du jour la déclaration suivante :
« Des circonstances impérieuses nous rete- » naient depuis trop long-temps éloigné de » vous , lorsqu’une insulte aussi imprévue que » favorable à nos vœux ue nous a plus laissé » d’asile ; mais on ne peut nous ravir celui de » l’honneur.
» Le sénat de Venise nous a fait signifier » de sortir dans le plus court délai des états » de sa république. A celte démarche , non » moins offensante pour l’honneur du nom » français que pour notre personne même , » nous avons répondu : Je partirai ; mais » j’exige deux conditions : la première , quon » me présente le livre d’or où ma famille est in- » scrite , pour en rayer te nom de ma main ; la » seconde , quon me rende l’armure dont l’ami- » tiè de mon aïeul Henri IV a fait présent à la » république. Nous venons donc nous rallier » au drapeau blanc , près du héros qui vous » commande et que nous chérissons tous.
» Nous nous livrons arec confiance à l’espoir » que notre arrivée sera pour vous un nouveau » titre aux généreux secours que vous avez » déjà reçus de leurs majestés impériale et » et britannique. • '•
» Notre présence contribuera sans doute » autant que votre valeur à hâter la fin des » malheurs delà France , en montrant à nos » sujets égarés , encore armés contre nous , » la différence de leur sort sous les tyrans qui » les oppriment , avec celui dont jouissent des » enfans qui entourent un bon père.
» Signé Louis. *
La suite des événemens dut prouver à Louis XVIII qu’il s’était trompé sur l’intention du gouvernement vénitien à son égard ; le territoire de la république étant sur le point d^être envahi , le sénat n’avait pas voulu exposer ce prince aux dangers d’une retraite qui fût peut-être même devenue impraticable; mais , malgré le secret profond qui préside à toutes ses délibérations, n’aurait-il pù lui faire connaître confidentiellement les motifs qui exigeaient la précipitation de son départ ?
Dès le premier moment de l’arrivéé du chef des Bourbons au corps de Condé, la cour
de Vienne avait témoigné le plus grand mécontentement, et elle ne cessait de renouveler ses instances pour qu’il s’en éloignât. Louis XVIII déclara que la force seule pourrait l’obliger de quitter le poste où l’honneur l’avait appelé ; mais les affaires désastreuses pour l’armée autrichienne et pour celle des émigrés qui se succédèrent sur le Rhin , depuis le 3i mai 1796 jusqu’à la retraite de ces armées commandées par le comte de Latour, firent concevoir des inquiétudes au prince de Condé sur la sûreté du roi, au milieu de son corps constamment aux prises avec les républicains. On apprit bientôt que l’archiduc Charles, sur les succès duquel on avait vainement compté, venait detre repoussé sur Pforzheim et Philipsbourg, et en même temps que le comte de Watersleben se repliait sur Francfort, sans espoir de parvenir à s’y défendre; les inquiétudes du prince de Condé redoublant chaque jour, il engagea le roi à s’éloigner de l’armée.
* Malgré sa répugnance , Louis XV 11 I prit le parti que lui prescrivait la prudence , et, cédant aux instauces de ses serviteurs , il partit dans la nuit pour Augsbourg. Ce fut dans cette route qu’eut lieu l’attentat commis contre sa personne , et dont voici la re-
lation écrite un instant après par le duc de Villequier. ;
• Le roi ayant quitté l’armée de Condé à Villingen , sur la nouvelle des malheurs successivement éprouvés par les Autrichiens, et de la retraite générale qui en était la suite , S. M. se rendit dans le plus grand incognito , accompagnée de trois de ses serviteurs, à Diliingen , petite ville près du Danube, appartenant à l’électeur de Trêves; elle comptait s’y arrêter un moment, et se remettre ensuite en route pour aller chercher un asile en Saxe, et attendre, comme elle l’avait dit en partant à ses braves compagnons d’armes, des circonstances plus heureuses pour venir de nouveau combattre pour le salut de ses malheureux sujets.
» Le 19 juillet au soir, le roi était dans son auberge ; il avait travaillé toute l’aprèsmidi pour expédier le comte d’Avaray, qu’il chargeait d’aller préparer plusieurs choses relatives à son voyage; celui-ci venait de quitter S. M. pqur passer dans sa chambre , il était environ dix heures du soir; le roi, fatigué pat le travail et la chaleur, s’était mis à la fenêtre avec le duc de Fleury, il faisait un clair de lune qui ne donnait cependant pas sur la
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maison ; les lumières qui étaient en arrière sur la table éclairaient la tête du roi. Il y avait à peine un quart d’heure que S. M. s’était mise à la fenêtre, qu’un coup de carabine fortement chargée part dans l’obscurité d’une arcade voisine. La balle atteint le roi au sommet de la tête, frappe le mur, et tombe dans la chambre. Au mouvement que fait le roi , le duc de Fleury s’écrie ; le duc de Grammont accourt, le comte d’Avaray revient sur ses pas; ils croient leur maître blessé mortellement en le voyant tout couvert de sang : le prince courageux leur dit tranquillement :
« Rassurez-vous, mes amis, ce n’est rien, rien du tout ; vous voyez bien que je suis resté debout, quoique le coup soit à la tête. » Il ne se trouvait pas là de chirurgien, celui du roi était encore auprès de Ulm aux équipages de l’armée ; il fallait cependant étancher le sang, couper les cheveux pour juger de la profondeur de la plaie : ce fut là le cruel office des trois serviteurs de S. M., qui voyaient ruisseler le sang précieux de leur maître, dont le calme et les discours ne pouvaient dissiper leur juste effroi Le roi ne s’était assis qu’après quelques minutes; sa plaie était profonde, affreuse , et il ne fallait rien moins que le
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raisonnement , qu’à l’exception du roi chacun avait perdu , pour juger qu’une blessure mortelle à la tête ne permet pas de marcher ni d’agir. Un chirurgien de la ville s’étant présenté, il posa le premier appareil en attendant l’arrivée du chirurgien de S. M. , qui arrivaà quatre heures après midile lendemain, et donna le bulletin suivant , après avoir levé l’appareil provisoire : La balle qui a frappé S,. M. a été portée et dirigée à la partie supérieure de la tète ; le pericrânc a été légèrement offensé ; jusqu'à présent il n’y a point de fièvre , il y atout lieu de croire que l' issue n en sera pas fâcheuse. Signé COLON, chirurgien du roi, le üo juillet 1796.
» Il est impossible de montrer plus de douceur , plus d’intérêt pour ses serviteurs éperdus que le roi 11e l’a fait dans cette occasion. L’un d’eux s’étant écrié : — Oh! monmaître,si le misérable eût frappé une demi - ligne plus bas ! Hh bien ! mon ami , reprit - il froidement , le roi de France se nommerait Charles X. — La régence de Dillingen et le commandant militaire se sont parfaitement conduits et ont donné tous leurs
soins pour le service du roi, et la recherche de l’assassin , que tout porte à faire re-
garder comme étranger au pays. Le monstre s’est évadé . et il est bien à craindre qu’on ne perde sa trace ; il a pu croire son crime accompli , et est sans doute allé recevoir son salaire. » 1
Quelques jours après cet attentat se donna l’affaire d’Ober-Kamlac, dans laquelle l'armée émigréetua sept cents Français, et perdit cinq cents de ses gentilshommes ; elle se retira alors sur la Bavière , campa derrière le Lect, et poursuivit sa retraite jusque sous Munich. L’archiduc Charles, étant parvenu à repousser à son tour l’armée française , lui fit repasser le Leck, remporta quelques avantages sur laLahnetà Schullewried, oùleducd’Enghien montra une valeur dont il avait déjà donné plus d’une preuve. Mais le général Moreau s’étant porté en avant, la terreur s’empara des Autrichiens ; le corps de Condé , placé en arrière garde , sauva peut-être par sa contenance ferme leur armée et leurs équipages.
Après s’être encore distingué en face des retranchemens de Neustadt , et au siège d’Huningue, où il avait rejoint l’archiduc Charles , et où fut tué le brave Abatucci , le corps de Condé prit ses can-
tonnemens aux environs de Mulheim. Le duc de Berry quitta un instant l’armée du prince pour assister au siège de Kehl , formé par l’archiduc , et qui capitula quelque temps après.
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