CHAPITRE III
Les émigrés s’organisent. — Évasion du roi. — Les chefs du côté droit de l’assemblée constituante projettent de faire sortir de France tous les nobles.
Rjeçüs et caressés par quelques princes de l’empire, les émigrés faisaient de petites recrues et de grandes menaces. Mais on mûrissait depuis long-temps un projet bien plus dangereux pour la révolution française : les cours de Vienne et d’Espagne en étaient le ressort, et le couvraient d’une suspension d’armes de tous les souverains. Les courriers qui allaient et venaient sans cesse d’une cour à l’autre , et les visites que se firent quelques rois, setablaient n’avoir pas d’autre but.
M. de Breteuil conduisait la trame : M. de Calonne agissait auprès du ministère anglais
pour avoir des secours , et les princes voyageaientpartout. Le Piémont, Venise , Vienne , les virent tour à tour chercher et obtenir des promesses d’hommes et d’argent. Ils revinrent ensuite à Worms et à Coblentz. Ils s’y formèrent bientôt une cour, agrandie depuis , afin que personne ne pût douter que c’était toujours la cour de France qui faisait la guerre à la révolution. Versailles s’était transporté à Worms (1) , et déjà la reine pensait qu’en , *■ laissant tout l’honneur du rétablissement de l’ordre au parti de Coblentz , Louis XVI serait mis en tutelle au retour des émigrés, ce qui augmenterait encore scs propres malheurs.
« Si les émigrés, disait-elle, réussissent, ils feront long-temps la loi ; il sera impossible de leur rien refuser : c’est contracter avec eux une trop glande obligation que de leur devoir la couronne. (2) »
Cependant le bruit du départ du roi circulait à Paris ; les précautions de surveillance avaient redoublé. Un décret enjoignit au prince de Condé de rentrer en France sous peine d’être mis hors de la loi, et d’avoir ses . • ■ ■■
(1) Rabaut Saint-Étienne.
(a) Mémoires de madame Campait.
propriétés confiquées; et des mesures sévères furent prescrites contre les embaucheurs à l'étranger*
La nouvelle de l’évasion du roi était répandue à l’avance dans les pays étrangers.
La crainte de la fureur des citoyens , lors de cet événement, dépeuplait les châteaux. Les gentilshommes ou se rendaient à Paris, ou sortaient du royaume : le roi, la reine et leurs enfans, et madame Elisabeth, sœur du roi , partirent dans la nuit du 20 juin , et prirent la route de Montmédy. Monsieur prit celle de Mons , et son voyage est devenu célèbre par la relation qu’il en a faite.
Cependant les émigrés triomphaient à Mayence , à Coblentz , à Luxembourg, à Bruxelles, à Londres, en Allemagne, en Italie. Des courriers sont expédiés dans toutes les cours, et l’on se met en marche pour aller joindre le roi. • •
L’arrestation de Louis XYI à Yarennes est connue. Les chefs du côté droit de l’assemblée constituante conçurent néanmoins l’idée la plus folle : ils s’imaginèrent qu’en faisant sortir du royaume toute la noblesse, ils pourraient, avec son aide et le secours des puissances étrangères , rentrer les armes à la main , ré-
tablir l’ancien ordre de choses , et recouvrer les droits et les avantages que leur enlevait la nouvelle constitution.
On déclara donc aux nobles qu’il fallait émigrer, et se rassembler sur les frontières; qu’ils y trouveraient de nombreuses armées d’Autrichiens, de Prussiens, de Russes, d’Espagnols. Ils quittent en foule leurs châteaux , abandonnant leurs femmes , leurs enfans , leurs propriétés à la merci de leurs ennemis , n’emportant pas même leur argent, leurs bijoux, leurs armes; la plupart avec un seul habit et quelques cliemises , croyant que cet exil volontaire n’était qü’un voyage de plaisir de cinq ou six semaines.
On a de la peine à concevoir comment la noblesse française put donner dans le piège qu’on lui tendait. L’étonnement cesse lorsque l’on vient à réfléchir sur l’ignorance grossière des hosnmeset des choses où étaient plongés les chefs qui la conduisaient, sur leur folle confiance en eux-mêmes et dans les puissances étrangères. Les femmes , encore plus humiliées de leurs pertes , plus jalouses de leurs droits, furent les plus ardentes à hâter l’émigration. Elles tourmentaient par des sarcasmes et par un ton affecté de mépris ceux
qui refusaient de partir, ou même qui balançaient un moment, t L’honneur, disaient- » elles, a parlé, il u’y a plus à hésiter. » Ou envoyait des quenouilles aux traîneurs ; ou les menaçait de tout le courroux de la noblesse victorieuse; ceux qui s’obstineraient à rester seraient dégradés , relégués parmi la bourgeoisie , tandis que les émigrés posséderaient les places, les honneurs, les dignités. On
• insinuait aux bourgeois que c 'était un moyen assuré d’acquérir la noblesse (1).
L’émigration éprouvait si peu d’obstacles que l’on faisait publiquement à l’Opéra et au Palais-Royal des arrangemens pour se rendre à Coblentï , auprès des princes qui la favorisaient. Une partie du régiment de Berwick irlandais sortit de Landau avec armes et bagages (2).
Le roi, instruit qu’il se faisait en son nom des enrôlemens pour les corps qui se for-
* niaient hors des frontières , envéya à l’assemblée nationale son désaveu formel.
(1) Le marquis de Ferrières, (a) Mémoires d’Ecquevilly.