CHAPITRE XXXI
Tableau de» émigrés dispersés dans l’Europe. — Un prince illustre retiré en Suisse donne des leçons de mathématiques. — • Affaire des naufragés de Calais.
— Longs débats sur leur sort. — Bonaparte les rend i
A la liberté.
. Mais si les émigrés ont acquis peu d’honneur par leurs tardives ou vaines tentatives contre la France, ils n’ont eu à verser que plus de larmes sur le long abandon qu’ils ' . avaient fait de leur patrie, au lieu d’y être restés sous les armes pour servir la cause de leurs rois. Ils s’aperçurent qu’il faut plus que des complots et des trames pour renverser les gouvernemens qu’on a laissé s’établir , et quelles malheureux qui ont le tort d’être *-
vaincus ne trouvent bientôt ni compassion ni pitié chez :eux mêmes qui ont cru devoir compatir uty moment a leurs peines.
Dans quel état vivaient-ils avant que la patrie ne leur rouvrît ses bras ? quel spectacle offraient- ils à l’Europe ? Chassés , ' proscrits , expulsés par ordonnance , par mesure de police , de sûreté , ou par la force des circonstances, de toutes les villes de l’Allemagne et de l’Italie , du Hanovre , le roi de
Prusse leur défendait l’entrée de ses états ;
le duc de Brunswick , qui les avait si longtemps accueillis, imitait la Prusse; Hambourg, Osnabrück , le margraviat de Baden, l’Autriche même , les repoussaient , n’exceptant que ceux dont on connaissait les moyens d existence et dont' on avait droit de faire surveiller la conduite. L’Espagne leur offrait pour asile, les Canaries ou l’île de Mayorque ; l’Angleterre avait déporté ceux qui restaient à sa solde en Corse , à Saint-Domingue , et dans ses colonies. Et si on les supportait encore quelque part , quel honneur et quel considération attiraient-ils au nom français?
Le lâche abandon où l’Europe les a laissés , les indignes procédés dont elle s’est 'rendu coupable envers eux feront sa honte éternelle, car le malheur de tou? n’était sans doute pas mérité, et ce n’était pas à l’Europe à punir des fautes ou des erreurs dont le pardon
était déjà préparé par la patrie. Sa conduite à leur égard est d’autant plus honteuse , quelle ne fut souvent inspirée que par le besoin de se débarrasser de gens dont la misère lui reprochait son peu de générosité, ou par un sentiment plus vil encore, la crainte de se compromettre vis - à - vis du gouvernement français. L’oisiveté de quelques-uns des émigrés au sein des villes où ils s’étaient réfugiés , les intrigues dont la république accusait les autres, étaient le prétexte de ces proscriptions de proscrits , de ces lois d’exil lancées contre des exilés ; mais combien d’entre eux ne s’occupaient qu’à gémir sur une patrie toujours chère et dont les violences révolutionnaires avaient seules pu les éloigner 1 C’est en occupant les loisirs de leur pacifique exil au profit des peuples chez lesquels ils s’étaient retirés , c’est en répandant parmi ces peu-, pies leurs arts et leur industrie , c’est en les instruisant par leurs leçons , non moins que par l’exemple de leurs vertus, qu’ils avaient mérité l’intérêt de l’Europe ; et l’Europe les repoussait indignement de son sein.
. Mais avait-elle attendu long-temps pour leur témoigner son froid égoïsme ou sa haine ? Dès la fin de la campagne de 1792, ne l’a-
vait- elle pas assea manifestée? « Alors avait commencé pour nous la plus épouvantable débâcle , dit l’un des émigrés de l’armée qui pénétra en Champagne : le langage ne saurait rendre, les indignes traitemens dont nous fûmes l’objet , ni le juste ressentiment dont un cœur généreux dut se remplir contre les Prussiens , nos alliés ; nos princes dégradés , .méconnus , insultés par eux ; nos équipages pillés , nos personnes mêmes bassement insultées; tels nous fûmes pèle - mêle poussés et revomis en dehors de la frou- \ tière par nos amis , nos alliés !... »
L’industrie des Français expallriés leur tint souvent lieu des secours que l’insensibilité des gouvernemens étrangers leur refusait.
Bientôt les sacrifices de la vanité malheureuse ne coûtèrent rien à la raison ; le commerce consola une foule d’émigrés de la perte de leur patrimoine; d’autres , en utilisant les divers talens dont ils étaient doués, se créèrent du moins une existence honorable. Le marquis de Boisfranc était libraire à Leipsick; le comte de Las Cases et mille autres enseignaient le français en Angleterre , . tandis qu’un prince d’un sang royal donnait des leçons de mathématiques dans un village
de la Suisse ; « et ce seul acte , s’écriait vivement Napoléon en apprenant cette noble résignation , ce seul acte en fait un homme et atteste quelque mérite : assurément voilà le plus grand succès de madame de Genlis. »
On raconte qu’à l’époque où le prince donnait ces leçons, un jeune protestant de Nîmes , devenu aide-de-camp de M. de ^lontesquiou , avait émigré avec lui , et pour plus de sûreté il avait cru devoir changer de nom en passant les frontières. Arrivé dans une petite ville de la Suisse, il y trouve un individu ayant quelques-uns de ses traits , portant son nom , protestant comme lui , et comme lui se disant de Nîmes : c’était le prince exilé. Obligé de cacher avec soin son existence , il avait adopté pour ud moment la patrie et la famille d’un jeune militaire qu’on croyait retiré en Languedoc , et qu’on lui assurait avoir beaucoup de ressemblance avec lui. On ne£se doutait pas qu’il pût jamais venir démentir cette fable au fond de la Suisse , et ce ne fut que longtemps après qu’on apprit au prince que celui qui aurait pu si étrangement le compromettre était parti tout surpris de la rencontre , et craignant que des explications ne le compromissent lui-même. On ne trouve guère de
ces incidens que dans les romans; mais lorsqu’ils servent à constater la grandeur d’âme d’un homme illustre, ils deviennent dignes de l’histoire.
L’histoire des émigrés naufragés à Calais a été célèbre; leur procès , qui pendant plus de quatre années occupa le directoire , les tribunaux , les conseils des cinq-cents et des anciens , et qui inspira un vif intérêt dans toute l’Europe , mérite par son éclat une place dans l’histoire de l’émigration.
Le duc de Choiseul, accompagné d’un grand nombre d’officiers français attachés à son sort , se rendait aux Indes, embarqué sur un bâtiment neutre, lorsqu’un horrible naufrage fit périr une partie des équipages, et jeta le reste sur les côtes de Calais. Tous les émigrés sont successivement transférés dans différentes prisons, pour être jugés par une commission militaire; elle reconnaît son incompétente; une seconde commission déclare que les uaufragés de Calais ne sont pas dans le cas de l’art. 7 delà loi du a5 brumaire, qui ne condamne que les Français émigrés qui seront pris faisant partie de rassemblemens armés ou non armés , ou ayant fait partie de ces rassemblemens.
Le gouvernement anglais envoie deux commissaires réclamer la liberté des prisonniers arrêtés sur un bâtiment neutre; ses réclamations ne sont pas écoutées. Le duc de Choiséul, par la force de la raison , et l 'éloquence du malheur , attendrit, entraîne les ennemis les plus acharnés de l’émigration;
* une foule de citoyens se réunissent à lui pour prendre sa défense. On leur répond :
« Un assassin , un parricide, s’est sauvé de France , où une condamnation à la peine capitale l’attend ; il est passé chez l’étranger , dans une colonie , dans une île ; un naufrage le jette sur le territoire français , il est saisi , reconnu. Je vous le demande, le naufrage l’aura-t-il absous de son crime? proposerat-on une absolution , une commutation de peine ? Non , sans doute. Eh bien , le principe est le même à l’égard de l’émigré ayant porté les armes ; sa condamnation est écrite snr la table de nos lois , et elles doivent le frapper de quelque manière qu’il s’offre à leurs coups. »
On parle^e capitulation au ministre de la justice ; et que lui importe? il la méconnaît , et ne cherche qu’à prolonger la captivité de ses victimes. Des commissions militaires, des
tribunaux , de la cour de cassation , l’affaire est enfin portée au conseil des cinq cents , pour venir encore à celui des anciens.
MM. Pastoret et Portalis se distinguent dans ces longs débats, qui semblaient ne devoir amener que la discussion de quelques heures ; les nobles sentimens rendent toujours éloquent.
Ils croient avoir subjugué l’assemblée; mais ce n’est qu’après plusieurs années d’angoisses et d’une incertitude cruelle que Bonaparte, rendit les naufragés à la liberté ; et M. le duc de Choiseul , l’un des soutiens de nos libertés publiques, a laissé dans ses mémoires un monument dê sa reconnaissance pour l’homme qui sut réparer enfin une éclatante injustice.