CHAPITRE V
Les émigrés persistent dans leurs hostilités. — Formation de leurs corps. — Dilapidations de la cour de Coblentz.
Ao milieu de ce concert presque général pour la paix , les émigrés seuls s’obstinaient à vouloir la guerre et à la préparer ; ils se rendaienttoujoursen fouleà Coblentz et à Worms; ils y armaient avec activité ; ils préparaient des magasins, passaient des marchés pour les fournitures , formaient des cad res qui à la vérité ne se remplissaient pas , car aucun d’eux ne voulait se faire soldat ; ils instituaient des grades qui se vendaient ; et s’ils ne tentaient rien de véritablement dangereux , ils faisaient de grands préparatifs qu’eux-mêmes croyaient redoutables , et dont l’imagination dut s’effrayer (1).,
(i) Thicrs, Histoire de la Révolution française.
Cette foule de créations militaires attira uu grand nombre d’émigrés ; les ambitieux y trouvaient l’occasion d’acquérir des grades supérieurs ; les émigrés hors du service par la réforme reprirent leur rang d’ancienneté ; ceux qui n’avaient jamais servi se plaçaient dans la carrière militaire et beaucoup d’entre eux trouvaient dans le traitement pécuniaire des moyens d’existence bien au - dessus de leur patrimoine. On s’était réservé la disposition des emplois supérieurs de chaque corps. Pour y parvenir , la faveur et l’argent étaient nécessaires ; l’ancienneté des services , le mérite personnel , les talens militaires , n’y trouvaient aucun accès. Une quarantaine de femmes françaises formaient la nouvelle cour ; elles se recrutèrent des femmes allemandes de la cour de l’électeur; la corruption, le gaspillage et l’intrigue s’emparèrent de ces deux cours ; elles en interceptèrent toutes les issues à la modestie, à la décence, à la vérité et à la justice ; jamais le despotisme de la faveur et celui de l’arbitraire n’eurent un règne plus actif. Les réglemens militaires à Coblentz furent tout aussitôt paralysés par ceux-là même qui les avaient créés et promulgués. Ce concours de tous
les vices engendra une multitude de colonels , de lieutenans - colonels et de majors qui n’avaient jamais eu de troupes, et qui n’en furent pas moins brevetés supérieurement à Coblentz (1).
Tous les emplois supérieurs dans chaque corps se vendirent des sommes énormes.
Cette manière de procéder plaça le plus souvent à ce grade et des enfans ignorans et étourdis , et des septuagénaires qui n’avaient jamais servi. Du nombre de ceux-là fut le marquis de Polignac , âgé de soixante-treize ans , qu’on fit colonel propriétaire, d’un régiment de nouvelle création. De tels titulaires se trouvèrent réduits à prendre des instructeur» qui venaient leur donner les premiers , élémens des manœuvres militaires.
Les places de simples fonctionnaires dans les corps de maîtres ne se donnèrent bientôt plus qu’à la faveur ; une fois qu’ils y firent admis on les abandonna au caprice de leurs supérieurs , qui les cassaient et réformaient à volonté et sans appel. Le marquis d’Autichamp , pour son compte et comme
i(i) Histoire sécrète de Coblenlt. Campagnes de l’armée de Condé, par le marquis d’Ecquevilly.
commandant de la gendarmerie , réforma d’uue seule fois quatre-vingt-cinq gendarmes parce qu’il ne les trouvait pas assez beaux hommes. , ...
Le corps d’officiers de l’armée française, qui avait émigré presque en totalité, se trouva dans les rangs le fusil sur l'épaule , le sac sur le dos , et commandés par les officiers nouveaux de Coblentz. Ceux de la marine et de l’infanterie furent souvent placés dans la cavalerie , et ceux de la cavalerie dans l’infanterie; une foule de vieillards et d’enfans y fut incorporée. La cavalerie fut mal montée tous furent mal armés ; de manière qu’aucun des corps des émigrés n’était en état de faire < une contenance utile à la guerre , et que»cette • armée ne présentait qu’un épouvantail pour la nation française.
Les émigrés qui étaient sortis de France à la première explosion de la révolution s’étaient réfugiés dans les cours étrangères, et principalement à Turin. Mais bientôt le dessein de reconquérir leurs. privilèges les engagea à s’adresser à Calonne , ancien ministre. La ville de Coblentz était devenue leur séjour. Les courtisans y étaient accourus, et c’est là que la nouvelle cour s’était formée. Les puis-
sances étrangères leür fournirent des seeours, etLouisXVI, auquel les émigrés s’adressèrent, leur lit passer secrètement des sommes considérables. Mais cette cour française à Coblenta fut lopg-temps encore presque sans sujets, sans ministres, Sans armées, sans tribunaux.
Calonne se fit d’abord nommer ministre de la haute police, et éleva de vastes bureaux sous la direction d’un prévôt de maréchaussée des chasses et d’un ancien lieutenant de police de Lyon. On promit à l’un la place de commandant du guet à Paris, à l’autre celle de lieutenant-général de police. On disposa ainsi successivement de toutes les places du gouvernement que l’on se proposait d’établir en France. Calonne devait être fait pair du royaume et premier ministre ; il réunit A Cobleutz l’administration des 'finances àcélledé la police. Le maréchal de Broglie, comme ministre de la guerre, eut aussi ses bureaux.
Un sénat souverain fut formé.
Ce qui était le plus difficile était de former l’armée. Üne lettre Circulaire fut adressée -atïxe gardes du roi, dont le corps avait été licencié après la journée de 1 789. Le sénat décréta à Cobïeutz la résurrection des mousquetaires ,
des clievau - légers , des gendarmes , des gardes de la porte , dont les corps avaient été supprimés par le roi en 177.5. Deux maisons militaires furent créées ; la gendarmerie également supprimée en 1787 fut rétablie ; on décréta la levée d’un corps de cavalerie sous le nom de chevaliers de la couronne , et celle d’une foule de, corps de cavalerie et d’infanterie sons la dénomination de compagnies de provinces ; chaque province de la France eut les siennes; celle du Poitou en eut sept.
Des réglemens fixèrent les appointemens ; les gardes furent habillés , montés , .équipés , armés , et leurs chevaux nourris aux frais du trésor de Coblenti.
Une ordonnance enjoignit à tout émigré de s’enrôler militairement dans les deux premiers jours de son arrivée , sous peine de déguerpir comme suspect. Les troupes furent alors composées d’élémens divers qui s’étaient rassemblés à la hâte sous les auspices du dévouement et de la mode. Le militaire riait de voir à ses côtés le magistrat trottant pour la première fois sur un cheval de guerre dont il craignait les mouvemeus presque autant que ceux de l’ennemi ; le gentilhomme frémissait
de Se voir soldat comme le iinancier. Une foule de jeunes gens , accoutumés à une vie voluptueuse et dissipée, ne cessaient de murmurer contre les corvées , la nourriture et le» logemens. La mauvaise humeur était à l’ordre du jour dans cette armée, et l’indiscipline était l’esprit de corps de plusieurs régimens. Nombre de gentilshommes , devenus philosophes en devenant soldats , prétendaient voir leurs égaux dans des généraux qui avaient perdu comme eux leur patrie , leurs châteaux et leurs privilèges (1).
Pour comble de maux , les dilapidations
furent extrêmes à Coblentz. Les chefs des
corps monopolèrent sur l’achat des chevaux , des habillemens et autres fournitures dont ils s’étaient chargés. Les bureaux ministériels , ceux de police et ceux des vivres de l’armée faisaient une consommation énorme. Une foule d’émissaires, envoyés sur les routes, absorbaient les ressources pécuniaires. Il ne restait rien pour payer l’armée , et on ne la paya point ; on invita tous les militaires qui auraient encore des ressources personnelles
(») Coup d’œil sur les campagnes des émigrés , par M. Damartia.
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à laisser à la masse leurs appointemcns dont on leur tiendrait compte. Des corps entiers , taisant de nécessité vertu, y consentirent ou renoncèrent à leur paie ; la misère devint extrême : beaucoup de gentilshommes se trouvèrent réduits à ne manger que du lait , des pommes de terre , et point de pain. On applaudit à Coblentz à cette triste résignation, mais sans embrasser l’exemple de la réforme (1).
Tels étaient les ennemis de la révolution française rassemblés à Coblentz.
( l ) Ifistoire secrète de Coblentz.
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