CHAPITRE VI
Erreur de l’assemblée constituante. — Tableau de l’émigration à Coblentz. — Inquiétude de Louis XVI.
Aiftst rassemblée constituante s’était trompée en poussant la confiance jusqu’à penser que les ennemis les plus invétérés de la révolution suivraient le vœu du monarque , reviendraient autour de lui pour assurer son existence , et prendraient part au pacte nouveau, qui leur promettait paix et protection. 11 n’en arriva pas ainsi. La liberté y dit Lacretelle le. jeune, de sortir de France parut à des hommes aveuglés par la haine la liberté de sortir d’une prison. Les frères du roi se servirent des antiques formules de la monarchie pour convoquer autour d’eux l’arrièreban de la noblesse. Ils protestèrent que le
roi était enchaîné par une autorité usurpatrice, qu’au fond du cœur il détestait; qu’eux seuls étaient les interprètes de ses vœux , et pouvaient tracer à la fidèle noblesse la route qu’elle avait à suivre. Us menaçaient de l’infamie quiconque hésiterait à venir les rejoindre. Ils présentaient la certitude d’un retour triomphant et prochain; tous les rois de l’Europe déjà ligués contre un système impie et anarchique ; des armées s’avançant vers les frontières de la France, qui réclamaient une avant-garde de Français dignes de leurs aïeux. Le ressentiment et l’orgueil firent ajduter foi à cette promesse. Toutes les routes étaient couvertes de présomptueux fugitifs qui les remplissaient de leurs menaces. On courait à Coblenlz comme à la nouvelle capitale. On quittait les plaisirs., de Paris comme pour aller chercher d’autres plaisirs : les descendans des croisés, plus inconsidérés encore que leurs ancêtres , abandonnaient sans précaution leurs vastes domaines, et n’emportaient avee eux qu’une épée qui devait être inutile ou funeste. Il y avait bien une sorte de fanatisme chevaleresque chez quelques individus ; mais ce qui précipitait au dehors la plupart de ces insensés , c’était
la mode. Ceux qui avaient des noms illustrés craignaient d’y imprimer une tache en refusant de porter les armes contre leur patrie.
Ceux qui avaient des noms plus obscurs, des titres plus modernes, bénissaient l'occasion qui leur était offerte d’en rehausser leclat. Mille aventuriers les suivaient et les excitaient.
Nul mystère, nulle prudence ne dissimulait ces provocations à une guerre étrangère. Elles retentissaient dans tous les spectacles , dans tous les lieux publics; et ce qu’il y eut de plus funeste , c’est qu’elles furent cnten^ dues même à la cour (i).
11 est certain que les émigrés et les prêtres ne déguisaient point leurs intentions hostiles. Tout se faisait à Coblentz avec une ostentation qui ne pouvait admettre aucun palliatif. On obligeait tous ceux qui s’y rendaient de prendre une attestation de quatre gentilshommes, qui répondaient de leurs principes et de leur attachement à la bonne cause. On exigeait que les officiers qui avaient obtenu la croix de saint Louis depuis la révolution la renvoyassent aux priuees , et leur remissent' les brevets des différens grades auxquels ils
(i) Lacretelle le jeune.
avaient été promus. Les prêtres retirés à Trêves se livraient aux plus violentes déclamations contre la constitution. C’était un enthousiasme réel ou factice de fcèle pour la religion, de dévouement au roi. * J’ai fait de mon roi mon âme , disaient quelques émigrés; un corps sans âme peut-il exister ? Je perdrai plutôt la vie que de voir avilir mon pays! (1) »
Louis XVI ne pouvait se dissimuler le mauvais effet que produisaient dans le peuple les propos imprudens et les folles jactances des émigrés : il se crut obligé de faire quelque démarche officielle qui démentît en quelque sorte des bruits qui pouvaient entraîner les plus fatales conséquences. Il envoya M. de Sainte-Croix à l’électeur de Trêves, pour le prier de dissiper les rassemblement qui se formaient dans son électorat (2).
(1) Le marquis de Ferrières.
(3) Idem.