CHAPITRE VII
mis XVI et la Constitution. — Ce qu'il en pense et ce qu'il [veut. — Irritation des émigrés contre lui. — Projet de [Congrès, conçu et abandonné. — Eszterhazy à Saint-Pétersbourg. — Catherine parle beaucoup et agit peu. — Angoisses de l'i Cour de Coblentz. — L'Électeur de Trêves sommé par la France de chasser les émigrés et de dissiper sur-le-champ les rassemblements armés. — Le comte d'Oxenstiern et le comte de Romanzof. — On annonce l'évasion du roi. — Cette nouvelle est démentie. — Les résolutions delà Diète de Ratisbonne ratifiées par l'Empereur. — Révocation et rappel du comte de Vergennes, ministre de France. — Son successeur Bigot de Sainte-Croix. — Léopold désavoue les menées des émigrés. — L'armée des princes se disperse. — Misères de celle de Gondé. — Le prince de Nassau est envoyé à Vienne.
Au grand dépit de ses frères, Louis XVI avait ratifié la Constitution et fait part à toutes les puissances des motifs par lesquels il s'était déterminé à l'accepter. Cette constitution, si contraire à ses vues, bouleversait de fond en comble la vieille charte de la France ; elle détruisait tous les privilèges
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établis par Pancien régime; elle créait des innovations que le roi considérait comme fatales à sa couronne ; elle stipulait enfin au profit de la nation des droits que celle-ci n'avait conquis qu'aux dépens du pouvoir royal. C'était une œuvre réformatrice, mais aussi une œuvre révolutionnaire à laquelle aucun monarque de droit divin n'aurait pu obéir sans la maudire.
Mais, comment s'y dérober ? Cela apparaissant comme impossible, il fallait bien se résigner à la subir. Louis XYI s'y était résigné, non sans conserver l'espoir d'en secouer plus tard le joug et avec la volonté d'en tirer parti, sur-le-champ, pour améliorer sa situation. Quoi qu'il en pensât, il ne pouvait méconnaître que la dure loi qu'on lui imposait lui offrait une chance d'échapper aux violences populaires comme à la tyrannie des émigrés, toujours absolus dans leurs revendications, et à la cruelle nécessité d'appeler à son secours des armes étrangères.
(( Chacun blâme quelques articles de la Constitution, écrivait-il à ses frères, et cependant tous espèrent une véritable félicité de l'ensemble de cette même Constitution. Je me suis convaincu qu'en essayant de la renverser, je soulèverais un orage incalculable. Il faut qu'ils en fassent eux-mêmes l'expérience ; alors, ils reconnaîtront promptement leur erreur. Je suis décidé à prolonger une si-
tuation bien pénible pour moi et j'exige de vous que vous appuyiez mes plans avec une entière résignation. Vous avez des motifs nombreux d'irritation ; vous avez beaucoup souffert. Mais, moi, ai-je eu d'heureux jours? »
Ce langage qu'il leur tenait dans une lettre secrète exprimait avec sincérité sa pensée. Oui, il roulait l'user promptement, cette charte abominable; oui, il rêvait de l'abolir quand le peuple en îrait lassé. Mais, il la préférait encore à la guerre ivile, et quand il réclamait de ses frères une obéistnce égale à la sienne, quand il les rappelait auprès le lui, quand il adjurait les émigrés de rentrer dans !ur patrie, encore qu'il fût permis à ceux-ci de fenser qu'il ne leur parlait en ces termes que pour 'omper ses geôhers et calmer leurs défiances, il ^mettait un vœu dont la réalisation lui eût été iouce, à la condition cependant qu'il ne restât plus delà des frontières un seul proscrit et qu'en rendant tous en masse, ils fissent disparaître la principale cause des colères de la rue.
Mais, les émigrés étaient bien loin de vouloir obéir à ces injonctions. Quelques-uns seulement se décidant à rentrer, ils devenaient, par leur isolement même, les boucs émissaires qui allaient payer pour tous les autres. A Goblentz et à Worms, se nouaient des intrigues nouvelles. Irrités par la faiblesse de leur frère, les princes adressaient à Te-
tranger des appels plus pressants. Tandis que le roi et la reine, impuissants à pacifier la France, se plaignaient de ces menées, déclaraient que l'entêtement des émigrés paralysait leurs efforts, ceux-ci s'attachaient avec plus d'ardeur à fomenter la guerre étrangère, à déchaîner la guerre civile dont Marie- Antoinette ne cessait de répéter qu'elle perdrait à jamais la Monarchie.
« Ni guerre civile seule, disait Louis XVI, ni guerre civile avec la guerre étrangère, ni une régence qui créerait des conflits entre les princes et l'Assemblée, mais un Congrès formé des représentants des puissances, appuyé sur des forces imposantes, tenant un langage ferme et modéré, déclarant que les souverains ne veulent pas intervenir dans le gouvernement de la France en ce qui ne concerne point les relations de la France avec eux et qu'ils ne veulent traiter qu'avec le roi et avec lui seul. )>
Il n'y a pas lieu de rechercher ici si cette politique était sage, si elle était prudente, si elle avait chance d'aboutir. Ce qu'il faut constater, c'est que les princes la répudiaient, la qualifiaient de pusillanime et d'humiliante. C'est l'invasion qu'ils voulaient, l'invasion poussée jusqu'à Paris, leur en frayant la route, chassant l'Assemblée, châtiant les rebelles, rétablissant l'ancien régime dans toute sa pureté.
Et si violentes éclataient alors leurs stériles
revendications que Marie- Antoinette, même aux heures de détresse et de découragement, quand il lui était démontré que FEurope ne voulait pas porter secours aux Bourbons, persévérait dans la résolution de ne recourir jamais aux émigrés, desquels elle redoutait un « esclavage pire que le premier », préférait courir l'aventure d'une nouvelle tentative d'évasion, et qu'entraînée par l'horreur qu'ils lui inspiraient, elle écrivait à l'Empereur son frère pour désavouer tout ce que le comte d'Artois Lvait fait et dit à Pilnitz (1).
L'idée d'un Congrès avait un moment occupé les missances. Mais, ce ne fut que le caprice d'un jour. .'Empereur proposa de composer le Congrès avec >s ambassadeurs accrédités à Paris et de le réunir Aix-la-Chapelle. La Prusse, l'Espagne, la Sardgne, les Deux-Siciles parurent disposées à s'y tire représenter « à la condition, disait la Prusse, [u'il sera appuyé par une armée. » Le roi de luède manifesta avec ostentation la volonté d'y
(1) Elle disait le 4 octobre : « Je pense qu'un premier point 5t de régler la conduite des émigrants. Je peux répondre des frères du roi, mais non de M. de Gondé. Les émigrants rentrant en France en armes, tout est perdu. Il serait impossible de persuader que nous ne sommes pas de connivence avec eux. L'existence d'une armée d'émigrants sur la frontière suffit pour entretenir le feu et fournir un aliment aux accusations contre nous. Un congrès faciliterait les moyens de les contenir. »
prendre part. L'Impératrice approuva ces préparatifs tout en alléguant qu'elle n'avait pas de troupes disponibles. Les choses en étaient là, quand brusquement, tout fut suspendu par l'adhésion qu'avait donnée Louis XVI à la Constitution.
L'Empereur Léopold, qui n'était entré dans l'affaire que contraint et forcé, saisit cette occasion d'en sortir. Il déclara que «la crise était finie», que les émigrés devaient retourner en France, ajoutant du même coup qu'il ne pouvait plus être question d'accorder des secours de troupes ou d'argent. Il fit part de ses résolutions aux princes, et leur déclara qu'il ne voulait désormais que favoriser « une marche d'amendement », qui semblait la plus désirable comme la mieux appropriée aux circonstances.
Du fond de sa prison des Tuileries, Louis XVI ne put réclamer contre l'abandon du projet de Congrès. Mais les princes, toujours à la poursuite d'une politique plus active et plus militante, rappelèrent les prétendus engagements pris envers eux à Pilnitz. Ils se plaignirent d'être traités comme des enfants. Léopold fit la sourde oreille, heureux de s'être dérobé une fois de plus à ce qu'on attendait de lui, justifiant le mot de la reine de Naples : « On ne peut rien en faire qu'en le violant. »
On touchait alors à la fin de septembre. De Vienne, Polignac désespéré écrivait : c( Tout se ralentit et sera rejeté au printemps si l'Impératrice
Catherine n'intervient pas. » Mais celle-ci, quoique animée pour la cause royale d'un bon vouloir dont elle avait donné des preuves non équivoques, entendait choisir l'heure et le moment d'intervenir par les armes. Après n'avoir songé pendant longtemps qu'aux affaires de Turquie, elle ne songeait maintenant qu'à celles de Pologne dont elle comptait tirer encore un meilleur parti. Prête à favoriser des combinaisons qui ne l'obligeraient pas à combattre, elle allait longtemps encore décliner toute participation aux actions décisives.
Le comte Eszterhazy, étant arrivé à Saint-Pé- [tersbourg, le 14 septembre, reçut d'elle l'accueil le plus bienveillant. Elle lui annonça qu'elle venait d'envoyer aux princes deux millions, lui promit de ne pas s'en tenir là, le mit en présence du comte de Saint-Priest venu dans ses États, comme envoyé du roi de Suède (1), pour plaider la cause de la monarchie française, le recommanda au comte de Cobenzl accrédité près d'elle en qualité d'ambassadeur de l'Empereur d'Autriche, se donna toutes les apparences du plus ardent dévouement, allant jusqu'à ne plus recevoir le chargé d'affaires de France et se prodiguant en bonnes paroles. Mais, elle écarta toutes les demandes qui tendaient à la jeter dans la coalition naissante. Eszterhazy ne fut
(1) Voir pourla mission de Saint-Priest mon livre : Les Bourbons et la Russie.
pas plus heureux que Saint-Priest dans ses démarches.
Elle leur objectait sans cesse ses difficultés avec la Pologne et avec les Turcs. Elle voulait finir de ce côté avant de rien entreprendre ailleurs et ajournait ses résolutions au printemps suivant. Mais, alors même qu'elle jbraînait les choses en longueur, elle le faisait avec tant de bonne grâce et d'habileté que ni l'agent des princes, ni celui du roi de Suède, ni ceux qui vinrent ultérieurement seconder ou continuer leurs efforts ne perdirent jamais l'espoir d'un secours effectif. Telle fut sa tactique pendant plusieurs années.
Les prières éloquentes du comte d'Artois, qui se rendit auprès d'elle après la mort de Louis XVI, ne parvinrent pas à modifier ses résolutions. Lorsqu'elle venait de se décider enfin à prendre les armes, elle mourut, n'ayant rien fait ni pour les Tuileries dont elle blâmait les vues, ni pour les émigrés dont la légèreté ne lui inspirait que mépris et défiance (1). Il suffit d'exposer sa conduite pour faire comprendre combien eurent à souffrir ceux à
(1) Elle le leur fit quelquefois sentir, témoin ce billet, écrit de sa main en novembre 1791 : « Si M. de Galonné continue de faire comme il fait, nous finirons par nous brouiller : 1° Il se sert de mon nom sans ma permission pour emprunter; 2o II parle à la cour d'Espagne de transports de troupes, ce que je n'ai jamais dit ni promis. »
iui elle promettait sans cesse plus qu'elle ne vouait tenir.
A Coblentz, Fangoisse est poignante dans ces ernières semaines de Tannée 1791. Tout manque à la fois aux princes : l'argent, Tinfluence, des armes, la confiance de leur frère, la sympathie des populations au milieu desquelles ils vivent. L'Autriche et la Prusse continuent à se jouer d'eux, 'attitude de l'Espagne reste louche. Catherine 'est prodigue que de bons procédés. Quant aux luissances secondaires, qui se disent disposées à servir, elles déclarent ne pouvoir rien si quel- 'un des grands potentats du Nord ne prend l'initive de la partie. Dans les réticences avec les- ^elles on accueille leurs requêtes, c'est l'influence de la cour des Tuileries que les frères du roi perr sistent à voir. C'est elle qu'ils accusent d'être la cause de leurs échecs successifs.
Les nouvelles de Paris se font de plus en plus menaçantes. Le 30 septembre, l'Assemblée nationale s'est séparée, sa tâche terminée, après avoir voté la Constitution, reçu le serment du roi et décrété « que tous ceux qui ont protesté contre iuelques-unes de ses opérations seront à l'avenir incapables d'aucune espèce de service. » Avec l'esprit qui règne c'est un arrêt de proscription. Les lections ont lieu sous le coup de ces menaces. L'Assemblé Constituante est à peine réunie qu'elle
vote les premières mesures contre les émigrés, la loi qui les frappe de mort.
La situation de la famille royale devient au même moment plus terrible. Le palais des Tuileries où elle réside se transforme en une étroite prison. Ces événements ont à Coblentz des contrecoups affreux. Le 14 novembre, les princes qui, chassés du château de Schonbornlust par l'hiver, se sont installés dans la ville, voient arriver dans leur petite maison le baron de Duminique, ministre de PElecteur. Il est pâle et tout efïaré. Il a reçu du comte de Vergennes représentant du roi Louis XVI une note dans laquelle ce diplomate, par ordre de son gouvernement, se plaint des rassemblements de Coblentz, et invite l'Électeur à les disperser.
Pendant trois jours, les princes, leur oncle qui leur donne asile, leurs conseillers, Vergennes luimême qui se désespère d'avoir été contraint de leur transmettre cet ordre comminatoire, demeurent irrités et anxieux. Pendant ces trois jours, on discute vingt plans, sans en arrêter aucun. Par malheur, la nouvelle s'est répandue parmi les émigrés où commence à régner une fermentation dangereuse. Ils maudissent leur roi assez faible pour se prêter à des menaces contre ses plus fidèles sujets. Ils fulminent contre l'égoïsme de l'Autriche qui ne porte pas secours à la noblesse de France. Les plus ardents parlent de courir aux frontières, de
tenter un coup de désespoir. Au milieu des groupes qu'ils forment dans les rues, dans les cafés, circulent, mécontents et effrayés, les notables habitants de la ville, qui s'inquiètent des menaces de la France, redoutent une invasion et parlent d'aller exiger de l'Électeur le renvoi de ces Français qui vont attirer sur eux des maux incalculables. Le 17 novembre, autre événement., Dans la )irée, arrive de Paris un courrier. Il apporte aux •inces une lettre de Louis XVI. Il y est dit que 'est uniquement par considération pour eux qu'il différé de sanctionner le décret sur les émigrés, leur ordonne de revenir près de lui. S'ils s'y reisent, ils seront responsables des malheurs qu'une Sbstination mal placée ne manquerait pas d'entraîner.
Les princes son indignés. Ils s'avisent tout à coup que l'adresse de ce message n'est pas libellée onformément à l'étiquette et aux usages de la cour, qu'ils ne sont pas traités en frères dans le texte de la lettre, mais en étrangers et, sous ces prétextes, ils sont au moment de la refuser, en alléguant qu'elle ne saurait leur être destinée. Sur les instances de Vergennes, ils se décident cependant à la recevoir. Mais, Monsieur lait remarquer qu'il est bien extraordinaire qu'on invite les gentilshommes à rentrer dans le royaume au moment où s'exercent contre ceux qui ne l'ont pas quitté,
à Caen notamment, d'épouvantables violences.
— En écrivant cette lettre, le roi n était pas libre ! s'écrie-t-il, et, nous sommes trop ses fidèles sujets pour obéir à des ordres extorqués par la violence. Voilà ce que nous répondrons.
Cet incident accroît l'exaltation générale. Le lendemain, parvient directement à la chancellerie de rÉlecteur de Trêves un office du ministre des Affaires étrangères de France. Ce document confirme la note remise par Vergennes. Il porte que <c Sa Majesté voit avec peine les rassemblements qui se font à Coblentz, qu'Elle sait que les émigrés s'arment pour envahir le royaume, que l'Electeur favorise leurs desseins et qu'ils tiennent des propos insultants pour le régime qu'ont choisi les Français. »
Cette fois l'accusation est directe et précise, non moins formelle l'invitation adressée par le roi à l'Electeur de ne pas persévérer dans une conduite « qui donne de l'ombrage » et d'avoir à faire cesser des désordres dont la responsabilité, s'ils se prolongeaient, retomberait sur ceux qui les auraient provoqués ou favorisés. Quelqu'accablante que soit cette injonction, les princes à qui le baron de Duminique s'est hâté d'en donner connaissance, se déclarent résolus à n'y pas céder, si l'Électeur, leur oncle, ne les y contraint pas. La veille, ils étaient moins disposés à la résistance. Mais, ce
jour-là, ils ont appris que le roi de Suède, pour témoigner publiquement de l'intérêt qu'il leur porte, vient d'accréditer auprès d'eux un représentant et que l'Impératrice Catherine est disposée à suivre cet exemple. C'est de ce double événement qu'ils tirent toute leur énergie.
L'envoyé suédois arrive le 20 novembre. C'est le comte d'Oxenstiern. A peine débarqué, il est mandé chez les princes où il trouve le baron de Duminique. On le met au courant de la situation, on sollicite ses conseils et on puise dans sa parole tant de courage qu'à l'issue de l'entretien, le ministre de l'Électeur, par ordre de son maître, répond au gouvernement français sur un ton d'assurance que jamais il n'aurait osé prendre s'il ne se sentait appuyé. Après avoir étabh que le roi Louis XVI n'était pas libre quand il a formulé ces accusations mal fondées, il déclare, « qu'il n'existe dans l'Électorat aucun rassemblement armé. Il n'y a que des Français qui ont cherché un asile contre les persécuteurs et à qui le gouvernement de l'Électeur a interdit d'acheter des munitions et des armes de guerre. »
Mensongères sont ces affirmations que démentirait tout voyageur qui a traversé Coblentz et a pu voir, dans les rues, les uniformes bariolés des officiers et soldats de l'armée des princes. On n'en soutient pas moins que les reproches du gouverne-
mt français sont injustes. Mais, cette réponse
partie, l'exaltation qui l'a dictée tombe et fait plao au découragement.
On veut cependant retenir les illusions qui s'évanouissent. Le maréchal de Broglie, à la table de la noblesse, va congratuler le comte d'Oxenstiern- L'Électeur donne, en son honneur, une fête féerique. Malgré tout, ces bravades dissimulent mal l'angoisse que chacun ressent , à la veille de nouveaux malheurs en quelque sorte pressentis et auprès desquels ne sont rien ceux qui naguère arrachaient au marquis de La Queuille ce cri de détresse : « Je suis surpris que nous existions. »
Les jours suivants, se succèdent des nouvelles contradictoires. Les lettres de Paris donnent du roi des idées si incohérentes qu'on ne sait qu'en penser. Les unes le représentent comme très satisfait, les autres comme très abattu, et très affligé. On apprend ensuite qu'à Mayence, à Worms, à Spire, partout où il y a des émigrés, les princes de l'Empire ont reçu des notes analogues à celle qui a été adressée à l'Électeur de Trêves. On dit que les émigrés vont être chassés de l'Allemagne.
D'autre part, on raconte qu'après le vote de la loi qui édicté contre eux des châtiments redoutables, le prince de Reuss, ambassadeur de l'Empereur d'Autriche à Berlin, a entretenu les ministres du roi de Prusse d'un projet d'alliance à conclure entre les deux souverains, en vue des afïaires de
France. On ajoute, il est vrai, qu'il a tellement insisté sur la nécessité « de s'en tenir à la défense », que les Prussiens sont convaincus qu'après avoir pris l'initiative de cette proposition, l'Autriche, au moment de se décider, reculera.
En toute occasion, promettre d'entreprendre et ne rien faire, telle est bien, en efïet, la politique de Kaunitz, le ministï^e de l'Empereur. Comme ses
)llègues, il est peu favorable à l'Émigration ; mais, plus qu'eux, il admire la nouvelle constitution la France. Il en a appris par cœur les princi-
iles dispositions ; il les récite avec emphase à ses [siteurs, en leur déclarant que le roi Louis XVI
a adhéré librement, sans contrainte, et qu'il a
. raison.
Malgré tout, on se reprend à espérer. On reste convaincu que l'Europe cessera d'être indifférente aux démarches comminatoires du pouvoir révolutionnaire, que Léopold ne laissera pas les États de l'Empire sous le coup d'une invasion, qu'il préviendra les desseins des « enragés de Paris » en leur déclarant la guerre.
Puis, brusquement, éclate la nouvelle que le roi a pu sortir de sa capitale. C'est le 22 novembre qu'elle se répand dans Coblentz. D'où vient-elle? Par qui vient-elle? Qui l'a apportée? Nul ne le sait, et plus elle est invraisemblable, plus on y croit. De toutes parts, s'élèvent des cris d'allégresse. Ils re-
doublent quand on annonce que Louis XVI vient directement à Coblentz, escorté par cent mille hommes recrutés dans les garnisons soulevées sur son passage.
L'Électeur donne Tordre de tirer le canon dès que le roi paraîtra. Les princes sont accourus au palais. Condé arrive deWorms. La ville se pavoise. Aux croisées, apparaissent des drapeaux blancs, quelques-uns fleurdelysés. Les cloches sont en branle. Le soir venu, les maisons sont illuminées, tandis que les émigrés convaincus que leur exil est fini, qu'ils vont rentrer en France derrière leur roi victorieux, s'apprêtent au départ. Mais, le lendemain, des informations plus précises viennent détruire tant de radieuses espérances et démentir le bruit de l'évasion du roi. Fausse était la nouvelle si légèrement accueillie la veille. Quand on n'en peut plus douter, le découragement renaît, plus âpre et plus morne. De nouveau, voici la misère et sa suite d'humiliations et de souffrances ; du même coup, l'animadversion surexcitée des populations qui, à Coblentz, à Worms, à Mayence sont lasses des exigences des émigrés; les injonctions impérieuses du gouvernement français qui réclame leur expulsion. Quelques-uns parlent encore de l'intervention de l'Europe ; la masse n'y croit plus.
D'autres espoirs sont emportés en même temps.
En vain, l'agent Froment, arrivé sur ces entre-
^ites, apporte un plan pour soulever le Midi ; en vain, il raconte que la Provence, le Languedoc, le Vivarais sont prêts à Taction; que son frère Fabbé Froment est en Espagne pour obtenir des secours du gouvernement espagnol, qu'il est secondé par le Comte d'Antraigues (1). La foi manque. Bien qu'on accorde dans le conseil des princes de longues heures à l'étude de ces projets, on ne croit pas à leur réussite. Rien ne saurait aboutir sans le concours despuissances et les puissances sont inactives et silencieuses.
L'Empereur, cependant, rompt le silence dans les derniers jours de décembre. C'est pour ratifier le « Conclusum » qu'au mois d'août précédent a voté la Diète de Ratisbonne et pour demander au roi de France la réintégration des princes de l'Em-
(1) C'est lui qui, après avoir quitté la France, avait eu l'idée d'envoyer l'abbé Froment en Espagne. Mais cette mission n'était pas seulement politique. Elle eut surtout pour objet une spéculation sur les vins. Ces choses sont d'ailleurs assez obscures. Ce qu'on en sait, c'est que d'Antraigues, en ce moment, voyageait en Suisse et en Italie comme négociant, sous le nom de Philibert. Il se fixa ensuite à Venise d'où il exerça son influence toute-puissante sur les affaires de l'Émigration jusqu'au jour où Bonaparte, vainqueur en Italie, le fît arrêter. Mais, la captivité de d'Antraigues fut de courte durée. Il y a lieu de penser qu'il fit à Bonaparte les plus complets aveux et que ce fut pour payer ses confidences qu'on le laissa 8'évader. Il alla se fixer à Londres où, plus tard, il périt assassiné. Il avait épousé la chanteuse Saint-Huberti,
pire dans tous leurs droits. Il répond ainsi à l'ultimatum qui lui a été adressé de Paris, à la menace qui lui a été faite de marcher sur l'Électorat de Trêves, si les émigrés n'en sont pas expulsés. A la même époque, il écrit au roi de Prusse pour lui proposer une alliance contre l'ennemi commun. Ce souverain accepte, à la condition que la protestation qu'on se propose de lancer ne visera pas la Révolution, mais seulement le cas de violation du territoire allemand.
Cette agitation diplomatique, ces échanges de vues et de notes ne présagent rien de bon pour les émigrés. Tout le monde, peuples et monarques, leur en veut d'avoir appelé la tempête sur le pays Rhénan. On sait que s'ils ne s'éloignent pas, la guerre est inévitable. Cette perspective ameute contre eux les habitants de l'Électorat, parmi lesquels la Révolution compte des adeptes ardents et convaincus.
Le rappel de Vergennes annoncé tout à coup, porte la terreur à son comble. A Paris, on reproche à ce diplomate d'être le complaisant des princes, d'être sans énergie devant eux et d'oublier, en leur présence, qu'il est l'agent du gouvernement Français. On lui donne un successeur qui saura, mieux que lui, faire exécuter la volonté nationale. Vergennes refuse de rentrer en France, écrit au ministre De Lessart qui a succédé à Montmorin une lettre très
[gne (1) et se jette parmi les émigrés où est vérita-
)lement sa place. Mais, après cette manifestation
personnelle, il est obligé de céder son poste à Bigot
de Sainte-Croix, la créature des « Monarchiens ».
A peine en fonctions, celui-ci, quoiqu'on ait essayé de l'intimider par d.es déclarations hostiles, pose nettement ses exigences. Son attitude a ébranlé
§jà les résolutions de Coblentz, quand arrive une
jmmunication de l'Électeur de Mayence, Frédériclarles, baron d'Erthal (2). Il écrit à celui de
:èves que la ville de Worms exige le renvoi d'un
illier de Français qui s'y trouvent avec Condé.
[Que ierez-vous si pareille requête vous est adres- ? » demande-t-il. Embarrassé pour répondre, lecteur de Trêves appelle auprès de lui le prince de Nassau et le comte de Calonne afin de les consulter. Il redoute une invasion révolutionnaire.
— Armez les émigrés, lui répond présomptueusement Nassau, et je réponds de la sûreté de vos États.
(1) On y lit ces mots:» Le langage de l'adulation eût été , ;ut-ètre plus utile pour moi et plus agréable pour vous. Mais, ce n'est pas en louant un gouvernement penché vers sa ruine qu'on parvient à le sauver. »
(2) 11 avait été élu le 18 juillet 1774 et ne fut ordonné prêtre qu'à cette époque, à l'âge de soixante ans. Il avait comme coadjuteur le prince de Dalberg, qui servit plus tard Napoléon pr.
Mais Dalberg s'était entièrement consacré au gouvernement d'Erfurt.
Mais le pauvre petit souverain n'ose courir cette™] aventure sans savoir si l'Empereur le soutiendra. Il écrit à Léopold, lui fait part de ses perplexités : « Faites cesser le sujet des inquiétudes de la France, réplique l'empereur, etje prendrai parti pour vous.» Sous le coup de cette lettre, l'Électeur est épouvanté. Ne pouvant plus compter sur l'Empereur, il s'adresse à la Prusse et sollicite son appui pour résister aux exigences du gouvernement Français. Mais, lente à venir, la réponse de la Prusse est évasive. Clément Venceslas de Saxe se sent déplus en plus isolé sous les menaces qui deviennent de jour en jour plus redoutables, au fur et à mesure que Bigot de Sainte-Croix, à l'exemple de ses collègues accrédités auprès des autres princes de l'Empire, se fait plus pressant.
Malgré tout, cependant, les princes parviennent à ranimer le courage de leur oncle. Sous leur influence, il se prodigue en bravades. C'est en vain que la France veut lui arracher la promesse de ne plus tolérer dans ses États des rassemblements armés et se dit prête à se contenter de cette satisfaction ; il ne veut rien promettre. Bien plus, il fait injure à Bigot de Sainte-Croix, en reculant sans cesse sa réception officielle et la remise de ses lettres de créance. Les princes lui ont persuadé que quoiqu'à Paris, Jacobins et Constitutionnels désirent la guerre, les premiers avec l'espoir
[u'elle les relèvera dans Popinion, les seconds avec l'espoir qu'elle consommera la chute du parti viomt, ils sont hors d'état de la faire (1), n'ayant ni 'gent, ni troupes sûres et qu'en conséquence, on jut les braver impunément. Mais bientôt, le ministre de France réclame avec tuteur sa présentation à la cour. On consulte alors llecteur de Mayence. Sur son conseil. Bigot de linte-Croix est reçu le 3 janvier 1792, et c'est kns cette audience qu'il déclare à l'Électeur que le 15 de ce mois, il y a encore dans PElectorat des rassemblements armés, les Français y entreront. Cette fois, l'Electeur se croit perdu. Dans son affolement, il oublie que les princes auxquels depuis une année il donne asile sont ses neveux, qu'il les â toujours encouragés et soutenus dans leur résistance contre Paris. Il leur adresse une note par laquelle, après avoir exposé que ses sujets déjà, travaillés par la propagande démagogique, sont menacés d'une invasion et que pour leur en épargner les maux, il a pris l'engagement de ne plus tolérer de corps armé dans ses Etats, il intime aux frères du roi de France l'ordre formel de disperser leurs troupes.
En môme temps que cette impérieuse réclama.
(1) Galonné écrivait à lacomtesse de Ghabannes, le 9 janvier : .^^J^'e craignez pas la guerre. Peuvent-ils la faire sans armes
tion leur est remise, Monsieur et le comte d'Artois reçoivent de l'Empereur un dur avertissement. Léopold affirme que le roi son beau-frère a accepté « sérieusement » la Constitution, qu'il répugne à toute tentative contre-révolutionnaire et que lui, Léopold, sait que les princes ne l'ignorent pas. En conséquence, les manœuvres auxquelles ils se livrent sont contraires à ce qui a été convenu à Pilnitz. Elles ne peuvent qu'entraver le rétablissement de Tordre en France. L'Empereur ajoute que toutes les cours pensent comme lui. Quant à la protection à assurer aux émigrés, il estime qu'elle ne laisse rien à désirer et ne peut être poussée plus loin, une protection plus active devant être réservée pour le roi s'il en avait jamais besoin. C'est une leçon cette lettre, et bien humiliante. Mais les princes doivent courber le front et la subir. Cette fatale année 1791 s'achève ainsi dans les colères et les larmes. L'hiver va s'écouler sans améliorer cette situation désespérée.
Quand arrive le 15 janvier, la physionomie de Coblentz s'est déjà transformée, car il a bien fallu se résigner à obéir. Les exercices militaires ont cessé, les troupes soldées ont dû quitter l'uniforme ou sortir deTElectorat derrière les gardes du corps, dont les princes ont été contraints de se séparer. Ces malheureux ont pris le parti, les uns de se cantonner dans des villages perdus et de s'y faire ou-
lier, en attendant qu'on ait décidé de leur sort, es autres d'aller rejoindre à Worms l'armée de onde.
Mais, celle-ci n'a pas une meilleure fortune à esérer. On l'a chassée de la ville ; on ne veut même lus tolérer sa présence dans les environs. Condé 'a pas un sou à donner à ses soldats. Par ce rigoueux hiver, ils sont sans feu, sans pain, sans abri, n les voit errer hâves et déguenillés, objet de réulsion et d'horreur, rarement de pitié, de la part e ceux auxquels ils tendent la main. On en renontre étendus sur les routes, épuisés par la fatigue u même morts par suite des privations, lorsqu'ils 'ont pas eu le courage de mourir volontairement. our créer des ressources à ceux qui sont restés utour de lui, Condé songe aies jeter sur l'Alsace t avec eux, à prendre possession de cette province ù deux villes, Strasbourg et Colmar, sont prêtes, à e qu'il assure, à lui ouvrir leurs portes. Tandis que se déroule cette morne épopée, à oblentz, un peu de calme semble revenir. Bigot de Sainte-Croix, au nom de son gouvernement, se déclare satisfait des concessions qui lui ont été laites. Il donne aux princes comme aux émigrés l'as-
Isurance que, s'ils restent paisibles, s'ils renoncent à s'agiter et à conspirer, on les laissera résider à Coblentz. 11 en prend même l'engagement formel vis-à-vis de l'Électeur. Mais, les conditions qu'il y
met sont telles qu'assurés- de ne pas les remplir, résolus de favoriser de tout leur pouvoir des provocations qui rendront la guerre inévitable et obligeront l'Autriche et la Prusse à intervenir par les armes, les princes se préoccupent de trouver une retraite où ils pourront se fixer, quand ils auront été contraints de quitter le pays qui leur donne asile.
Dans cette détresse, c'est encore vers F Autriche, malgré les humiliations et les affronts qu'elle leur à infligés, que les frères du roi se retournent. Le refuge qu'ils cherchent, c'est d'elle ou par elle qu'ils espèrent l'obtenir. Pour le solliciter, ils recourent au prince de Nassau à qui son nom, son rang, son crédit assurent un accueil favorable de la part de la cour de Vienne.
Dans un conseil auquel il assiste, il est décidé qu'il se rendra sans retard auprès de l'Empereur. Il ne s'agit plus maintenant de décider Léopold à déclarer la guerre à la France. Plus modestes sont les prétentions. Il faut seulement qu'il permette aux princes et à leur armée, quand le séjour de Coblentz leur aura été interdit, de se rendre dans le Brisgau, de se cantonner à Baie et à Ettenheim qui sont territoire impérial. Là, ils seront respectés et certains de n'être pas attaqués. Si Léopold leur refuse cet abri, Nassau devra lui demander, le supplier au besoin, d'intercéder auprès du roi de
Prusse, afin qu'il leur ouvre son duché de Clèves ou tout autre partie de ses États du Bas-Rhin (1).
Dès le lendemain, le prince de Nassau quitte
Coblentz. Mais si faible est l'espoir qu'on fonde
sur ses démarches qu'aussitôt après son départ,
Galonné écrit au comte de Las Cases, ambassadeur
d'Espygne à Venise. 11 le prie de s'informer si
lans le cas où l'Empereur Léopold et le roi de
^russe refuseraient de donner asile aux frères du
[ci et à la noblesse française, le monarque Espa-
lol voudra les recevoir. Dans le même but, il
•adresse au duc d'Havre représentant des princes
Madrid et mande au cardinal de Bernis réfugié à
lome de tâcher de mettre dans leurs intérêts l'am-
fassade d'Espagne. « L'Espagne, dit-il, c'est notre
îule ressource, en attendant les secours du Nord
li ne viendront qu'au printemps . »
Après l'expédition de ces lettres, qui a suivi de
près le départ de Nassau, Coblentz retombe dans
(1) « Le temps presse. Gondé n'est pas en état de tenir quinze jours. Il est sans ressources, il en demande et on ne i eut lui en donner. C'est à cela seulement qu'il faut songer. ')n n'a perdu que trop de temps aux petites questions. 11 faut lue Nassau parte ce soir pour Vienne ou demain à la pointe •lu jour. Le temps et Je défaut d'argent nous écrasent. Au nom de votre gloire, prince adorable, soyez tout à l'objet qui presse et n'écoutez que vous-même ou ceux qui ne sont dévoués qu'à vous. » — Galonné au comte d'Artois. — o janvier 1792. — Correspondance inédite.
la torpeur. Les nouvelles de Paris se font de plus en plus alarmantes. Les princes ne peuvent jeter un regard autour d'eux sans constater le pénible abandon dans lequel les laissent les cours. « C'est une chose bien étrange et bien révoltante, s'écrie Galonné, que les Bourbons soient traités comme gens sans aveu et ne trouvent pas où reposer leur tête tranquillement... Nous sommes dans un moment bien critique et bien cruel. On traite les Bourbons et les gentilshommes français comme des Juifs Errants. Le prince de Condé n'a plus ni feu ni lieu. Il est exactement courant les chemins, par vaux et montagnes, depuis qu'il a été successivement congédié de Worms et d'Ettenheim. La noblesse donne l'exemple d'une résignation héroïque et touchante au milieu des tourments contraires et des déplacements pénibles qu'on lui fait subir. Quand donc cela finira-t-il? Si nos augustes en étaient victimes, ce serait la honte de tous les trônes et vraisemblablement le signal de leur renversement. )> En décrivant la misère des émigrés. Galonné n'exagère pas. La situation de ceux qui se sont réfugiés en Allemagne est devenue intolérable, et malheureusement, elle va s'aggraver de jour en jour, de mois en mois, d'année en année, en grossissant sans cesse le cortège de maux, attaché à leurs pas.