CHAPITRE VI
L'émigration après Varennes. — Sa physionomie. — Rigueurs delà Révolution contre les émigrés. — Leurs espérances, leurs épreuves, leurs illusions. — Ils exercent tous les métiers.— Détresse générale. -— Coblentz. — Le Conseil des princes. —Influence de Galonné. — Rivalités. — Organisation de l'armée des princes et de l'armée de Condé. — Leur misère. — La Bastille à Coblentz. — Suleau et son journal. — La noblesse de cour contre la noblesse de province. — Chronique scandaleuse et propos de salons. — Les maîtresses : Louise de Polatron, madame de Balbi, la princesse de Monaco. — Affluence des émigrés à Coblentz. — Leur présence et leurs propos trompent les princes.
En même temps que se dramatisaient les malheurs de la royauté, le courant de l'émigration devenait irrésistible. Avant l'arrestation du roi à Varennes, on comptait déjà les émigrés par centaines ; après cet événement, ce fut pire ; on les compta par milliers. L'émigration de 1789 avait été une cause, la principale cause des violences jacobines; celle de 1789 fut un résultat, le résultat de ces violences et des progrès de la Révolution.
Traqués dans leurs demeures, expulsés de leurs
châteaux par l'incendie et le pillage, chassés des villes par l'avènement des forces de la Terreur, nobles, prêtres, bourgeois, artisans ne trouvaient le salut que dans une fuite précipitée. Ils allaient où ils pouvaient, à Londres, à Bruxelles, àMayence, à Rome, à Venise, à Berne, ailleurs encore. On migrait par toutes les frontières. Il y avait des ^migres partout. Tous les pays de l'Europe en virent arriver. Il y en eut même aux Etats-Unis^ au Canada, en Asie, en Perse, aux Indes, dans le royaume de Siam. Mais, ce fut surtout en Suisse, Itahe, en Angleterre, dans les Pays-Bas, en Allemagne qu'ils se rendaient.
Les Électorats des bords du Rhin regorgeaient de Français (1). En Savoie, ils étaient devenus si bruyants et si nombreux que l'Assemblée Nationale
mgeait à faire entrer dans le pays, pour les dis-
(i) Le 1*' avril 1792, Vergennes, l'agent français à Goblentz, écrivait à Montmorin : (c II me paraît essentiel que vous soyez informé que, depuis environ quinze jours, les émigrations de la France en Allemagne deviennent très considérables et d'autant plus fâcheuses que la plus grande partie de ces émigrants est composée d'une classe de citoyens très utiles, je veux dire de laboureurs et d'artisans. Soixante personnes à la fois, tant hommes que femmes et enfants, ont passé par cette ville, il y a quatre jours, se dirigeant vers la Hollande. » Le 12 avril, il écrit encore: « Les Français qui sont à Goblentz sont très tranquilles, et non ceux qui se trouvent vers la partie supérieure du Rhin, et à qui on ne cesse d'imputer des projets de contre-révolution. »
perser, le général de Montesquiou. En beaucoup d'endroits, leur présence occasionnait des soulèvements populaires : à Bruxelles, où la foule ameutée jeur arrachait les cocardes blanches dont ils se paraient ; à Charabéry, où des protestations s'élevaient contre les opinions qu'ils exprimaient ; à Nice, à Bonn, à Worms où on leur reprochait de provoquer par leur nombre la hausse du prix des denrées.
Ils formaient aussi des rassemblements sur les frontières de l'Est. Les échos de leurs menaces incessantes arrivaient jusqu'à Paris. Là, on accusait l'Emigration de s'organiser pour la guerre, d'acheter des armes, des munitions, des chevaux, d'enrôler des soldats, d'inonder la France de manifestes et de pamphlets. Et malheureusement, ces accusations étaient fondées.
Devant l'émotion de Paris, l'Assemblée s'irritait de ces menées. Le roi, pour lui complaire, enjoignait à ses frères de venir reprendre leur place auprès de lui. Ils se gardaient d'obéir, convaincus, non sans raison, que Louis XVI, malgré les apparences de son langage, ne souhaitait pas leur retour. Les émigrés mis comme eux en demeure de rentrer en France, imitaient leur résistance. Devant cette révolte, l'Assemblée prenait le parti de sévir.
Elle prononçait la peine de mort contre ceux « qui se rassemblent au delà des frontières. » Elle en estimait le nombre à deux cent mille ; elle voulait en
COBLENTZ d29
avoir raison. Cette première mesure de rigueur était bientôt accompagnée de plusieurs autres. Etaient déclarés passibles de la peine capitale, après les émigrés, leurs femmes, leurs enfants « s'ils ont plus de dix ans », leurs débiteurs, s'ils commettent l'imprudence d'acquitter leur dette. Des primes étaient accordées aux dénonciateurs ; les biens d'émigrés confisqués, les mariages dissous par l'émigration.
En exerçant ces rigueurs impitoyables, la Révolution n'inventait rien. Elle ne faisait que retourner contre les émigrés les châtiments édictés par Louis XIV contre les protestants après la révocation de l'Edit de Nantes. Mais, pas plus que les protestants, les émigrés ne se laissent intimider par ces menaces. On compte ceux qui se résignent
rentrer. Il en est peu parmi eux qui aient à se louer d'avoir obéi, témoin la princesse de Lamballe. Pour prix de leur docilité, presque tous sont -envoyés à l'échafaud. A quelques-uns seulement, robéissance porte bonheur, au marquis de Frémeur, par exemple, qui revient en France, que le règlement de la succession de son père y retient et qui doit à cette circonstance de sauver sa fortune et un
rand nombre de ses parents (1).
(1) Il était le gendre du marquis de Bouthillier, maréchal de camp, major général de l'armée de Gondé, dont les mémoires manuscrits que m'a communiqués sa famille m'ont fourni de précieux renseignements.
îl
Mais pour dix qui rentrent, il en est cent qui sortent, vont s'installer quelque part, assurés que c'est pour trois mois, se refusant à croire que l'exil aura une durée plus longue. Cette illusion engendre d'horribles infortunes. Malheur à quiconque ne s'est pas muni de ressources abondantes . Le délai prévu s'écoulera, l'exil ne cessera pas et la misère viendra, accablante et cruelle, avec son sinistre cortège d'angoisses et de tortures.
En attendant, TEmigration élégante est à Bruxelles et à Londres; l'Emigration militaire à Coblentz, à Mayence, à Worms ; l'Emigration pauvre à Soleure et à Fribourg où l'ont peut vivre à meilleur prix. Dans ces deux dernières villes, se sont réfugiés des députés proscrits, des publicistes, ceux qui voient dans la Révolution autre chose qu'un accident passager, qui en ont étudié les origines, prévu les effets, et en redoutent les suites. Si les princes n'écoutaient que les avis qui leur viennent de là, tout autre serait leur conduite. Mais l'esprit constitutionnel et « monarchien » réside parmi les émigrés de Suisse et cela suffit pour exciter contre eux les défiances de Coblentz.
Bien différente est à Coblentz, à Mayence, et à Worms la physionomie de l'Emigration. Là, viennent ceux qui sont moins soucieux de se mettre à l'abri qu'avides de combattre et de se venger. En
septembre 1792, il n'arrive pas moins de soixante officiers par jour.
(( Je trouvai à Coblentz, écrit l'un d'eux (1), un nombre infini d'officiers de tous les grades, d'émigrés de toutes les classes, de tous les rangs, de tous les âges, de tous les sexes. Émigrer était alors une véritable mode. Les fiacres, les carrosses de remise de Paris, les voitures de la cour, connues -ous la dénomination de pois de chambre arrivaient journellement à Coblentz. Les femmes galantes de Paris se mettaient aussi de la partie. Elles insultaient ouvertement, leur proposant des quenouilles, les gentilshommes et militaires ne paraissant pas disposés à émigrer. »
Cette population nomade , jetée hors de ses foyers, tumultueuse, encombrante, portant à l'étranger ses passions et ses exigences, espère que, jrâce à l'Autriche, ses maux vont finir. Son espoir, tous les émigrés d'Allemagne le partagent. A Bonn, ils vont chaque jour se promener sur les routes pour voir si les armées impériales ne se montrent pas à l'horizon. A Aix-la-Chapelle, ils acclament l'Archiduc Charles qu'ils ont reconnu traversant la ville, et tandis qu'on change ses chevaux, groupés autour de sa voiture, ils l'accablent de leurs bénédictions, bien qu'il affecte de ne parler à
(1) Mémoires inédits du marquis de Bouthillier.
aucun d'eux. A Mayence, ils bravent audacieusement le gouvernement Français dans la personne de son représentant. Ils Tespionnent jusque dans sa maison, mettent ses gens en interdit chez les fournisseurs. La duchesse de Gramont se plaît à ameuter contre lui la coterie des émigrés. Un jour étant en voiture avec mesdames de Guiche, de la Force et de Choiseul, elle s'amuse, de vingt pas en vingt pas, à couper la route au carrosse du diplomate, en chantant le Ça ira^ histoire de faire montre d'un peu d'impertinence. A Londres, on nourrit d'autres préoccupations. On ne songe qu'à se faire la vie joyeuse. Les Français se donnent entre eux des bals, des soupers, vont presque tous les soirs au théâtre (1).
Il en est de même à Bruxelles où les femmes sont au Parc, chaque après-midi, en grande parure. Aux environs de la ville, s'est fixée la princesse de Vaudémont dans une ferme à elle, dont elle a transformé les granges pour s'y faire un appartement. Les gens de bon ton s'y rassemblent, passent et repassent en allant à Coblentz. Ils apportent des nouvelles, en remportent pour les semer ailleurs. Cette brillante potinière reste ouverte jusqu'au jour où les armées de la République viennent la fermer
(1) Le 21 janvier 1794, l'un d'eux donne un bal. Ce n'est que la fête commencée, que quelqu un fait remarquer que c'est l'anniversaire de la mort du roi
et obligent la princesse à chercher un asile à Hambourg.
C'est le moment où commencent les dures [épreuves. « J'ai vu, dit un témoin de ces temps, Tavocat Christin (1), j'ai vu la princesse de Vau- [démont, née de Montmorency et veuve d'un prince |de Lorraine, vendre des livres à Hambourg sous [un nom supposé et recevoir le soir cinq ou six per- 'sonnes qui, toutes faisaient usage de quelques res- 'sources et gagnaient à peine de quoi vivre au jour [le jour. Rien n'était plus aimable que ces soirées. »
Cette histoire est celle de la plupart des nobles [émigrés. « A Londres, raconte encore Christin, je [trouvai une marquise de Chabannes tenant une [école de petites filles, une comtesse de Boisgelin donnant des leçons de piano, à pied, sa robe retroussée dans ses poches et un parapluie à la main, et le soir, ces deux dames se réunissaient chez leur vieil oncle septuagénaire, l'archevêque d'Aix qui, soutenu par ses nièces cédait à de pauvres curés la pension que le gouvernement anglais lui accordait. Ces soirées chez l'archevêque étaient encore une des réunions les plus aimables que j'aie vues. On se faisait à son sort sans récrimination. »
(1) Cette citation et la suivante sont extraites d'une brochure parue récemment en Russie et consacrée à une grande dame russe, la princesse Tourkestanof, dont Christin fut l'ami.
Les récits du temps présentent d'innombrables tableaux du même genre. Les premiers émigrés ont déjà connu d'âpres soucis. Mais, ceux qui se sont expatriés après Varennes sont encore plus misérables. L'espérance qui les soutenait au départ a été brève. Au-delà de la frontière, ils ont trouvé toutes les amertumes, toutes les déceptions, toutes les cruautés de la lutte pour l'existence.
Les bourgeois, les artisans, ceux qui étaient accoutumés au travail et à se contenter de peu, parviennent à se créer des ressources, en reprenant à l'étranger la profession qu'ils exerçaient en France. Les privations qu'ils subissent ne diffèrent guère de celles qu'ils ont supportées dans leur patrie depuis que la Révolution est venue tarir les sources où s'alimentait l'industrie nationale. Pour ceux-là, l'exil est tolérable. Mais, pour les nobles qui n'ont jamais fait œuvre de leurs doigts, c'est le supplice et le martyre d'être contraint de gagner sa vie par le travail.
Ils connaissent toutes les horreurs de la pauvreté. Ils sont réduits, pour ne pas mourir de faim, à entreprendre de dures besognes que, faute d'habitude, ils ne peuvent rendre productives qu'après de laborieux et de longs efforts. Toutes les grandes villes d'Europe sont témoins de ces drames de la misère.
En Angleterre, la charité ou des calculs politi-
ques finiront par en atténuer le caractère douloureux, en organisant des secours au profit des émi- Igrés. Mais, il n'en est pas de même en Allemagne où la présence des frères du roi les a attirés en plus grand nombre qu'ailleurs. On voit les plus 1 grandes dames de Taristocratie française devenir mercières, parfumeuses, marchandes de modes,
itercer encore d'autres métiers.
Dans plusieurs villes, il y a, sur les promenades, 3S échoppes où elles trônent transformées en marlandes. A Bamberg, une marquise de Guillaume ent un café où la beauté de sa fille attire les consommateurs. La marquise de Lostange vit, dans la même ville, des libéralités d'un ancien domestique. Ailleurs, une marquise de Virieu est couturière, une marquise de Jumilhac lingère, une madame de Lamartinière ravaudeuse, une demoiselle de Saint-Marceau fille de boutique, une madame de Uocheplatte marchande des quatre saisons, une comtesse de Périgord institutrice, une demoiselle de Dorvillers professeur de langues, une demoiselle de la Bretonnière professeur de pianos, une duchesse de Guiche garde-malade, une demoiselle de Saint- Marcel fleuriste.
A Londres, une jeune baronne siège au comptoir d'un restaurant. Une autre vit maritalement avec un coiffeur dont elle tient les comptes. Puis, il y a celles qui exercent des professions moins avoua-
bles, des comédiennes, des chanteuses de café-concert, des marchandes de baisers. A Londres, à Bruxelles, à Rome, à Coblentz même, l'armoriai de la galanterie vénale s'enrichit du nom de quelques belles patriciennes.
Les hommes aussi pratiquent tous les métiers. A Hambourg, des prêtres sont colporteurs de chansons et les chantent dans les rues. Le consul de France signale à la police deux portefaix du port, qui déchargent les navires, décorés de la croix de Saint-Louis. Ce sont des gentilhommes français. Par ses soins, il leur est interdit de la porter.
A Erlang, un La Vieuxville est commissionnaire^ un Mailly typographe, un Coigneux cordonnier. Partout où il y a des émigrés, les teneurs de livres, les écrivains publics, les porteurs d'eau sont des Français. A Londres, on va entendre des comédiens dont les aïeux ont été aux Croisades. Quelquefois, si cruelle devient la misère qu'elle pousse aux plus affreuses extrémités. Le Comité de salut public recrute parmi les émigrés, les espions qu'il entretient dans plusieurs villes étrangères et souvent les tribunaux locaux ont à juger des friponneries dont des émigrés sont les auteurs. Il en est qui fabriquent de faux assignats. Ils se justifient en disant que Calonne en fait autant (1). Un effroyable dénû-
(1) 11 y avait en Angleterre, en Suisse, en Allemagne des fabriques de faux assignats comme en France même et comme
ent peut seul expliquer cette absence de tout
ns moral, cet oubli de toute dignité.
Ce qu'il est ce dénûment, quelques fragments de lettres en donnent à peine une idée. « J'ai encore trois louis en tout. Si je savais à qui m'adresser pour vendre des couverts. » — « J'ai vendu les habits dont vous m'avez parlé ainsi que vos
Iulottes. )) — (( Je suis dans le dénûment le plus bsolu. Nous sommes à la veille de manquer de lain, réduits à vivre de son et de pommes de terre. » - « Je n'ai pas d'argent pour acheter du pain. )> — Vos bijoux sont engagés. Impossible de vous nvoyer de l'argent autrement. Le juif qui les a lonnera encore vingt-cinq louis dessus. » — « Nous sommes, ma femme et moi, dans le dernier besoin. Aidez-nous, je vous en supplie. Envoyez-nous des louis. On ne peut trouver ici à changer des assignats parce qu'ils sont faux, provenant de la fabri- '[\ie de M. de Galonné. » Ces lettres viennent d'un peu partout. Celles qui partent de l'armée de Condé ne révèlent pas qu'on y est moins malheureux. — « Nous passons quelquefois cinq jours sans avoir de rations. » — « Les logements que nous occupons sont des greniers, des écuries et des étables ;
à Paris. Mais, je dois à la vérité de déclarer que nulle part, n'ai trouvé la preuve que Galonné eût patronné ou encoure celte fabrication. Il est au moins probable qu'il en protale plus qu'il put.
pour matelas une botte de paille et à peine assez d( place pour s'étendre. » — « J'ai g-ardé deux mois la même chemise. Quand elle était trop sale, je me mettais au lit pour la faire laver. » — a Mon cher papa, les princes Français nous avaient promis quatre sous par jour. Ils ne nous les 'donnent pas. Nous mourons de faim. L'armée manque de tout. » C'est de Verdun où les émigrés se trouvent avec les alliés en marche vers Paris que cette lettre navrante est datée.
Vers ce même temps, Chateaubriand, encore obscur, erre, le soir venu, par les rues de Londres, cherchant à tromper sa faim, en regardant aux devantures des magasins les victuailles exposées ou en respirant les odeurs qui montent des cuisines. « Quand je passais devant les boutiques de boulanger, mon supplice était horrible. Par une rude soirée d'hiver, je restai deux heures planté devant un magasin de fruits secs et de viandes lumées, avalant des yeux tout ce que je voyais ; j'aurais mangé non seulement les comestibles, mais leurs boîtes, paniers et corbeilles. )> • Les plus grands ne sont pas à l'abri de cette détresse. Polignac écrit de Vienne, le 2 octobre 1792 : <( J'éprouve, ainsi que vous, beaucoup de difficultés pour me procurer de l'argent qui m'est nécessaire pour faire subsister la nombreuse famille que j'ai avec moi. Je suis même obligé de trouver sur mon
crédit qui n'a jamais été considérable ici et qui diminue tous les jours, l'argent que j'ai été obligé de dépenser pour le compte des princes, car, depuis longtemps, ils en manquent entièrement et ne peuvent en donner à personne pour les objets même les K| plus nécessaires. )> Tels sont les principaux traits de cette détresse générale. Elle n'épargne personne et IH^ux qui, durant les premières années de l'exil, y ont échappé, finissent eux aussi par en être victimes. C'est vers Coblentz qu'il faut regarder pour juger , l'esprit et le caractère de l'Émigration. De septembre 1791 à 1792, cette ville est la capitale des émigrés. Là sont les princes frères du roi, ce qui reste debout du pouvoir royal. Là, sous le regard paternel de leur oncle, l'évêque Électeur de Trêves, se dépense en vaines agitations, durant de longs mois, la société française.
Les princes, on l'a vu, sont installés au château de Schonbornlust. Cette résidence que leur a offerte l'Électeur est vaste, luxueusement meublée. Ils y vivent avec leur petite cour, le prince de Nassau -Siégen, Calonne, Flachslanden, Conzié évêque d'Arras, le maréchal de Broglie, le marquis de Jaucourt, le marquis de Vaudreuil qui forment le conseil de gouvernement. Madame, femme du comte de Provence, occupe une partie du château. Les deux frères et leurs conseillers se sont partagé le reste.
Le conseil se réunit tous les jours. Fréquemment, le baron de Duminique, premier ministre de FElectorat, vient prendre part aux délibérations que préside Monsieur. On tient ce personnage pour un homme de ressource. On le sait non moins dévoué que son maître à la cause royale. Un peu plus tard, lorsque Catherine accrédite auprès des princes, à titre d'envoyé, le comte de Romanzof, lorsque le roi de Suède envoie auprès d'eux, en la même qualité, le comte d'Oxenstiern, on les admet l'un et l'autre au conseil pour faire honneur à leur souverain. On y admet aussi le chevalier de Bray qui est venu apporter à Coblentz les ofïres de service des Français engagés dans l'Ordre de Malte (1). En revanche,
(1) On lit dans les notes manuscrites du chevalier de Bray : « Le prince de Nassau est tout entier à la cause des princes. Son sang et sa fortune, il leur offre tout. C'est un homme posé, calme, d'un extérieur extrêmement noble et modeste et tout de feu dans ses résolutions. Romanzof n'est pas autant à la chose que Nassau. Mais il s'y tient par sentiment et relations de personnes. La mort de Potemkim l'a mis en grande faveur à Pétersbourg, où il doit remplacer Markof. On est fort content d'Oxenstiern. Les princes l'aiment et le traitent comme doit l'être le ministre du roi de Suède. On lui communique tout comme à moi-même. »
Oxenstiern arriva à GobJentz le 19 novembre. Sa première visite fut pour Romanzof, la seconde pour les princes, la troisième pour Galonné. Vergennes le présenta à l'Électeur, ce qui donna lieu à une réception à laquelle assistaient hait cents gentilshommes français, qui se retrouvèrent le soir pour lui faire fête à un thé chez le baron de Duminique. Le lende-
le comte de Vergennes n'y est jamais appelé. Le comte de Vergennes est ministre du roi de France, près de l'Électeur. Cela suffît pour que, quoique passionnément attaché aux princes, il soit tenu en suspicion, mis à l'écart et laissé dans l'ignorance des projets qu'on discute (1). Cette défaveur n'est pas méritée, elle constitue même une injustice, car ^^ergennes, quoique encore en place, partage les griefs et les espérances des émigrés, se fait leur complice en affirmant à Paris qu'à Coblentz, on ne conspire pas « bien que sept à huit cents officiers autour des princes puissent faire croire le contraire. » Sa disgrâce dure jusqu'au jour où son gouvernement le révoque et lui âonne M. de Sainte- Croix pour successeur. Ce jour-là seulement, Vermain, toute la noblesse française, ayant à sa tête le maréchal de Broglie, alla complimenter Oxenstiern. Mais, c'est surtout à Romanzof qu'on faisait fête. Il était l'envoyé de Catherine au Cercle du Haut-Rhin quand elle le chargea de la représenter auprès des princes. Dès son arrivée, son hôtel ne désemplit pas : « Sa présence est une consolation et un secours, en même temps qu'elle en impose aux autres puissances. »
(Ij Vergennes eut le sort commun à tous les envoyés de France. Genêt à Pétersbourg, Noailles à Vienne, Ségur à Berlin, Mackau à Naples, le chevalier de Gaussin à Stockholm tombèrent, au lendemain de Varennes, dans la disgrâce du -ouverain auprès de qui ils représentaient le roi. Genêt l Gaussin, notamment, reçurent l'ordre de ne plus aller à la cour. Toutefois, les missions diplomatiques ne prirent fin qu'après la mort du roi.
gennes recouvre auprès des princes son crédit perdu.
Dans le conseil, sont discutées les questions politiques, Forganisation militaire, les démarches à faire auprès des souverains, les lettres pour le roi, les marchés à passer, les emprunts à contracter. Là sont nommés les représentants que, faisant acte de souveraineté, les princes, au mépris des ordres de leur frère, accréditent dans les diverses capitales. A la fin de 1791, sont chargés de leurs intérêts, le duc de Polignac à Vienne, le comte Eszterhazy à Saint-Pétersbourg, le duc d'Havre à Madrid, le cardinal de Bernis à Rome, le chevalier de Roll à Berlin, le baron d'Escars à Stockholm, le baron de Talleyrand à Naples, le marquis de Sérent à Turin, le baron de Castelnau à Berne, le marquis de Saint- Simon à Francfort, le marquis de Larouzière à Ratisbonne, le marquis de la Queuille à Bruxelles.
Ce sont là les diplomates de l'émigration, les uns très habiles, les autres incapables, tous assez dévoués pour supporter en silence les avanies auxquelles les expose la fausseté de leur situation, les gouvernements se refusant à entretenir des relations officielles avec eux.
. Galonné est à la tête de ce personnel. Inspirateur des princes, il dirige leurs agents. Il conseille, ordonne, morigène au besoin. Il s'est emparé de tous les pouvoirs, s'impose à Monsieur qui n'a qu'une
demi-confiance en lui, mène par le bout du nez le comte d'Artois qui ne voit que par ses yeux et n'entend que par ses oreilles. Grâce à la faiblesse des uns, à la crédulité des autres, Calonne est le grand maître de Coblentz, ministre de la guerre, ministre des affaires étrangères, ministre de la Justice. Tout lui obéit, rÉlecteur lui-même et le baron de Duminique, auxquels il se substitue dans le gouvernelent de la principauté.
Peu à peu, ils ont abdiqué leur puissance entre
îs mains. Prince ecclésiastique, l'Électeur déteste
gouvernement qui a ruiné le clergé et donné à
lurope de funestes exemples. Pour le flatter, les
ligrés se déclarent les défenseurs de la religion
itholique. Et cela suffit pour le captiver, pour le
issurer contre les effets du mécontentement de ses
ijets qu'épouvante la présence de ces étrangers
>nt les intrigues les désignent aux colères de la
France.
Calonne nomme à tous les emplois. Il tient une volumineuse correspondance avec le dehors et le dedans (1). Il reçoit les rapports que des royalistes ardents adressent de Paris ou du fond des provinces. Présomptueux à l'excès, il ne croit qu'à ce qui s'ac-
(l)Je dois au baron Bertrand de Langsdorf communication de deux volumes du copie de lettres de Calonne, datés de janvier et février 1792. Ces deux in-folios m'ont fourni d'utiles éclaircissements.
GOBLENTZ
corde avec ses désirs et ses espérances. Quiconque en arrivant à Coblentz veut être employé, doit s'adresser à lui, se faire bien venir de lui. Sa protection tient lieu de tous les mérites à ceux sur qui elle tombe. Seule, elle est efficace, comme seul aussi est tout puissant le parti de ses créatures.
Parmi les émigrés, on en juge ainsi. On sait que les princes ne s'aiment pas, qu'ils se dénigrent dans leur société particulière ; que Galonné est l'homme du comte d'Artois, Jaucourt l'homme de Monsieur, que tous deux, par leurs propos, aggravent et accentuent les dissentiments non avoués qui existent entre les frères du roi. Mais, on sait aussi que Jaucourt est sans crédit, que seul Galonné a le pouvoir. Devant lui, le vieux maréchal de Broglie, luimême, sacrifie son indépendance. Si le maréchal de Gastries conserve la sienne, c'est qu'il a refusé de se fixer à Goblentz et vit retiré à Gologne d'où il deviendra bientôt l'intermédiaire officiel entre les princes et le baron de Breteuil, agent du roi.
A côté de Galonné, les hommes influents sont les deux Vaudreuil, le comte, membre du conseil et son cousin le marquis, qui tombe un jour à Goblentz venant de Paris et déclare partout que Louis XVI, malgré les apparences contraires, approuve la conduite de ses frères. G'est aussi le duc de Gramont, chargé avec le maréchal de Broglie, de l'organisation de l'armée. Mgr de Gonzié, évêque d'Arras,
jouit également d'un grand crédit. Le baron de Flaschlanden, à qui est confiée une partie de la correspondance diplomatique, n'est qu'un premier commis. Il obéit à Calonne dont la confiance seule lui donne un peu de prestige, après lui avoir fait perdre celle des Tuileries (1).
La plus haute influence appartient aux trois étrangers que les princes ont admis dans leur conseil : le prince de Nassau, le comte de Romanzof et le comte d'Oxenstiern. Le premier doit sa faveur à son dévouement. Dans les jours de détresse financière, on est sur de trouver sa bourse ouverte. Les deux autres recueillent le fruit des espérances que les émigrés fondent sur le bon vouloir de leurs souverains pour les entreprises des princes.
Dans les circonstances critiques, quand la délibération doit porter sur quelque objet d'importance, on appelle Condé. Condé est à Worms, logé au palais de l'Électeur, avec son fils et son petit-fils. Sa fille, la princesse Louise de Bourbon, sa maîtresse, la princesse de Monaco, sont logées aux entours de la ville. Lui-même a formé un camp. Il y concentre
(1) 11 avait été d'abord le confident de la reine et son intermédiaire auprès de l'Empereur. Mais, ayant allégué la nécessité de montrer aux princes les lettres qu'il recevait du roi, il tomba en disgrâce et quitta Paris. On ne lui écrivit plus des Tuileries.
une armée rivale de celle des princes. 11 vient fréquemment à Coblentz pour quémander des secours ou apporter des avis. Dans l'entourage de Monsieur et du comte d'Artois, on le tient pour peu confiant et même dissimulé (1). Mais, on prise son jugement. Et puis, en sa qualité de prince du sang, la conformité de ses vues avec celles des frères du roi fortifie l'autorité de ceux-ci.
En résumé, on compte dans Coblentz trois partis : celui de Monsieur, celui du comte d'Artois, celui de Condé. C'est le second qui, par Calonne, dirige tout, est maître de tout. Sur les conseils de Calonne, les princes font revivre la cérémonial de la cour de France, réorganisent la maison du Roi, rétablissent les grandes charges, les pages, les mousquetaires, les chevau-légers, les grenadiers à cheval, les gendarmes, les chevaliers de la couronne, la compagnie de Saint -Louis, celle des gardes de la porte. Les uniformes sont éclatants, Les gentilshommes qui composent le guet dej gardes sont montés sur des chevaux à courte queue. Ils portent un costume vert, avec parements, revers et collet cramoisi, galonnés en argent. Le marquis
(1) Lorsqu'il écrivait une lettre importante, il en traçait lui-même, de sa main, le brouillon, et en distribuait ensuite les morceaux à quatre ou cinq secrétaires qui les recopiaient séparément, sans savoir ce qui précédait ou ce qui allait suivre.
du Hallay, le comte de Montboissier, le vicomte de Virieu, le marquis d' Autichamp, le comte de Bussy, le marquis de Vergennes sont à la tête de ces corps d'élite. Le comte d'Avaray et le comte de Damas commandent la maison militaire de Monsieur, le bailli de Crussol et le comte François d'Escars, celle du comte d'Artois.
Au fur et à mesure que ces compagnies se constituent, elles sont mises avec solennité en possession du service qui leur est dévolu. Les princes, entourés de ce que Coblentz renferme de plus brillant, leur présentent les officiers qui doivent les commander. L'armée des princes, celle de Condé, sont formées dans les mêmes conditions. Aucun émigré en état de porter les armes ne peut séjourner à Coblentz, s'il ne se fait inscrire chez le duc de Gramont, en sollicitant un emploi militaire. Il en est de même à Worms, où le marquis de Bouthillier, major-général, reçoit les engagements. Dans ces deux villes, on compte jusqu'à vingt mille hommes enrôlés ou prêts à s'enrôler. Le malheur est que tout le monde veut être officier et personne soldat, bien que les volontaires touchent quarante-cinq livres par mois dans l'infanterie, soixante-quinze dans la cavalerie et qu'on accorde en supplément aux plus pauvres la solde abandonnée par les plus riches. Si l'on cédait à toutes les ambitions, il n'y aurait que des étatsmajors.
Calonne imagine alors de mettre en vente les grades et de débiter à haut prix les brevets. Il en résulte autour des princes des mesquines jalousies, des basses intrigues, des critiques véhémentes. On accuse Calonne de dépouiller les serviteurs du roi^ de repousser les dévouements qui viennent s'offrir, témoins ces gentilshommes réfugiés à Berne, qui demandent des armes et du pain et qu'on renvoie, parce qu'ils ne peuvent payer les emplois qu'ils sollicitent.
Bientôt, ces armées si brillamment organisées cessent de recevoir leur solde. Les princes, à bout de ressources, se trouvent impuissants à leur épargner les angoises de la misère. L'Électeur de Trêves se voit contraint de faire distribuer aux corps cantonnés sur son territoire des rations de pain et de viande. Les infortunés qu'on a leurrés de l'espoir d'une marche prochaine vers la France, pié tinent sur place, campés dans la boue, sous le froid et la pluie, mal nourris, mal vêtus, mal chaussés. On leur fait prendre patience en leur annonçant des subsides de l'Impératrice de Russie. Mais, quand ces subsides arrivent, l'emploi en est déjà réglé. L'entretien de la maison des princes et de leurs représentants à l'étranger en absorbe la plus grande part.
Au camp de Worms, la détresse est encore plus affreuse. A la fin de 1791, au commencement de
COBLEXTZ 149
1792, par le plus rude hiver, les soldats de Condé sont chassés de Worms et de Mayence, réduits à errer dans les margraviats de Bade et dans le Brisgau, repoussés de partout, en proie à de si cruels supplices, que plusieurs cherchent, dans une mort volontaire, la délivrance. Condé écrit à Galonné lettres sur lettres, demande du secours, se plaint d'être oublié. Et Calonne de répondre ^c au cher Josias » c'est le nom qu'il donne au prince — pour lui ixposer que lui-même est sans le sou et pour ^exhorter à la patience, comme si l'on pouvait patenter quand le pain manque.
Cette accumulation de troupes, leur infortune, 5ur inaction engendrent bientôt l'indiscipline. Il tut créer une police, interdire le jeu, disperser les réunions bruyantes, réprimer les propos calomlieux. Près de deux cents gentilshommes sont chassés de l'armée ou enfermés dans la forteresse de la Ihartreuse et dans les prisons de Coblentz. On dilit que la Bastille n'a été détruite à Paris que pour 'e rebâtie aux bords du Rhin. Seulement, ici, ['est l'Électeur de Trêves qui délivre les lettres de "cachet, à la requête de Calonne, presque sur son ordre.
A Coblentz, la politique est brûlante, acerbe, agressive. Elle tient ses assises au café des Trois- Couronnes, où vient pérorer chaque jour Suleau, le journaliste de l'émigration, l'éditeur du journa
des princes (1 j, l'oracle des exaltés. Là, dans le bruit des conversations et des querelles, il récite les articles qu'il publiera bientôt dans sa gazette, articles que Galonné est obligé de désavouer, tant sont ardentes et violentes les diatribes qu'ils fulminent contre les gouvernements qui tardent à porter secours.
Les propos du fougueux pamphlétaire trouvent de l'écho parmi ses auditeurs Ceux-ci discutent les chances de la République. Ils sont convaincus que le premier coup de canon emportera ce régime abhorré, ouvrira aux émigrés la route de Paris. Ils ne parlent que de partages et de vengeances. Ils constitueront un ministère et se feront restituer leurs antiques privilèges.
Dans les paroles éclate le mépris des nobles entre eux, l'hostilité sourde de la noblesse de province contre la noblesse de Versailles, des émigrés courtisans contre les émigrés soldats, et par-dessus tout la haine de Coblentz pour les royalistes modérés, les monarchiens, comme on les appelle, qu'on enveloppe dans la même animadversion que les Jacobins. On se répand en atroces calomnies sur eux, sur le roi, sur la reine, sur les personnages de l'entourage des princes.
Le roi a osé se plaindre de ce que ses frères
(1) Journal de M. Suleau, rédigé à Coblentz, dédié à toutes les puissances. A Neuwied sur le Rhin et à Paris, 1791.
agissent sans son aveu, ne tiennent aucun compte des dangers qu'il court et cherchent à organiser une régence. La reine a dit qu'elle aimait mieux être la mère d'un roi constitutionnel que la femme d'un roi pourvu d'une tutelle. Ces propos leur sont imputés à crime. On leur reproche de considérer les succès possibles des émigrés comme des chaînes qu'une fois rétabli sur son trône, Louis XVI ne )ourrait secouer. Crimes aussi sa condescendance Lvers l'Assemblée nationale, son dessein d'adhé- )r à la Constitution. Crimes enfin, les ordres qu'il |nvoie aux princes et dont ceux-ci ne tiennent aucun )mpte.
On comprend dans les mêmes anathèmes ceux d veulent deux Chambres, un roi sans pouvoir, [n gouvernement comme en Angleterre. Les au- 5urs de ces violences ne s'entendent que pour mspuer la Constitution. Dès qu'il s'agit d'étudier autre système, ils se divisent et justifient ce 'mot de Mercy : « Pour juger sainement les affaires françaises, il ne faut prêter l'oreille à aucun parti, parce qu'ils sont tous aveuglés par leur intérêt ou leurs passions... Leur plus grand défaut, c'est d'être dans un état de dissolution politique; ils sont plus exagérés et plus absurdes que les Jacobins. »
L'Empereur, le roi de Prusse, Monsieur, ont leur part dans les amères critiques dont les espions
de Paris recueillent les échos. Les émigrés accusent, non sans raison, l'Empereur de vouloir les perdre : « Il ne serait pas fâché de trouver un prétexte pour démembrer la France, en poussant l'anarchie à son comble. » Au roi de Prusse, ils reprochent de se laisser approcher par des hommes séduisants et dangereux, ces monarchiens aussi criminels que les démagogues; à Monsieur, ses irrésolutions, celles de ses partisans, leur déférence pour les idées des Tuileries. Jaucourt, le partisan passionné de Monsieur, est pris à partie. Un gentilhomme corse lui jette au visage qu'il n'est qu'un espion aux gages de Paris et s'attire par cette algarade une rigoureuse mise aux arrêts.
C'est encore au café des Trois-Couronnes que s'alimente la chronique scandaleuse. Si l'on exalte Galonné, c'est pour dénigrer Breteuil. On attaque celui-ci jusque dans sa vie privée. On commente la liaison de sa fille, madame de Matignon, avec D'Agoult, l'évêque de Pamiers; la sienne, avec la sœur du même évêque, le tout émaillé de détails abominables.
Pour être moins bruyants, les propos des salons ne révèlent pas plus de bienveillance. On se réunit chez madame de Galonné, une aimable et richissime anglaise, que son admiration pour l'homme du comte d'Artois a poussée à lui offrir sa fortune et sa main et qui donne des « petits dîners char-
mants (1) »; chez madame de Caylus ; chez madame d' Antichamp ; ailleurs encore. Chaque jour, ce sont fins repas, thés, concerts, voire représentations, tout comme à Paris. Les personnages admis à ces réunions sont triés sur le volet. Mais, Téclat de leur nom et de leur rang ne les rend pas plus raisonnables que le commun des émigrés. Ils ont les mêmes •éjugés, se leurrent des mêmes espérances, nourfssent les mêmes haines. Ils ne diffèrent d'eux que LUS l'expression de leurs sentiments.
En tous ces endroits, on ne fait pas l'opinion; on subit. Elle arrive toute faite d'ailleurs, de chez idame de BaJbi, la préférée de Monsieur ; de lez madame de Polastron, la favorite du comte [Artois ; ou enfin de chez la princesse de Monaco, mcienne et toujours amie du prince de Condé. On peut dire d'elles qu'elles sont les trois^reines de l'Emigration. Louise de Polastron, née d'Esparbès de Lussan, est une jeune femme douce, simple, modeste, fuyant l'intrigue et aimant le comte d'Artois. Livrée à elle-même, elle ne serait qu'une charmeuse. Mais son entourage l'excite contre madame de Balbi, qui la jalouse. La rivalité des deux maîtresses devient bientôt une des préoccupations des émigrés.
(1) C'est l'expression dont se sert le chevalier de Bray en sortant, le 2o novembre 1791, de chez Galonné où il a dîné en très aimable et très noble compagnie
Madame de Balbi a trente-huit ans. Elle est fille du marquis de Caumont La Force, femme d'un riche Génois, devenu fou, et qu'elle a quitté pour ce motif en juillet 1780. Elle est dame d'atours de la comtesse de Provence, depuis la retraite de la duchesse de Lesparre, dont la survivance lui avait été accordée par Monsieur, et qui donna sa démission à ce propos. On dit qu'elle n'est pour ce prince qu'une amante platonique, et que ses faveurs appartiennent au beau Jaucourt, un homme à femmes, celui-là, dont la main mutilée rappelle l'héroïsme avec lequel il se coupa deux doigts pour sauver l'honneur et la vie de la comtesse de la Châtre. Au contraire de Louise de Polastron, madame de Balbi est intrigante, ambitieuse, avide, mêlée à tout, appliquée à se mêler de tout. Dans le monde qui vit autour d'elle, un homme l'a devinée. C'est Romanzof, l'agent de Catherine. Il a compris quel parti il pourrait tirer de la favorite, quelle influence il pourrait exercer, grâce à elle. Il en a fait son amie et lui doit de devenir l'homme le plus puissant de l'Emigration en Allemagne.
La princesse de Monaco est une Brignole. Elle a conservé, malgré son âge, les restes de la plus magique beauté. Elle est auprès de Condé depuis vingt-deux ans. A la suite d'un duel et d'un procès scandaleux, elle ne l'a plus quitté. Ils ont mis en commun leurs deux existences. Elle le rejoint dans
ses quartiers d'hiver. On dit qu'il Fa épousée (1). Femme légitime ou non, elle est pour lui une compagne dévouée et tendre. Elle l'aide de ses revenus; quand ils sont épuisés, elle vend ses diamants, se sacrifiant à ce point que le duc d'Enghien qui d'abord la voyait avec défiance, finit par concevoir pour elle une filiale afi'ection.
De ces trois « divinités », on les désigne ainsi, une seule exerce sur les émigrés une réelle influence, une influence politique. C'est madame de Balbi. En arrivant à Coblentz, au moment où elle se préparait à le rejoindre à Paris, Monsieur l'a installée dans une maison de plaisance sur la route de Schonbornlust. Elle y passe tout le temps de son séjour à Coblentz, même quand Monsieur et son frère viennent, pendant l'hiver, se loger en ville. Elle y reçoit la plus brillante société « un petit nombre de jeunes jeunes gens bien impertinents, les matadors de la cour et les ministres étrangers. »
Chaque soir, quand elle est rentrée chez elle, en venant de chez Madame, où son service l'a retenue
(4) Tout porte à croire que le mariage n'eut lieu que le 19 décembre 1798. C'est la date donnée par Talmanach de Gotha de 1800. Celui de 1799 avait signalé déjà le fait, mais sans indication d'époque. Dans ses mémoires inédits, le marquis de Bouthillier se dit en situation de supposer que le mariage fut célébré en Pologne, secrètement, alors que l'armée de Condé était à la solde de la Russie.
une partie du jour, elle trouve son salon plein. Elle fait sa toilette devant tout le monde, changeant si vite chemise, has et robe « que personne ne voit rien. » Monsieur arrive, après avoir laissé son frère à la porte de madame de Polastron. Alors, on soupe. Après le repas, Monsieur s'assied au coin de la cheminée, l'extrémité de sa canne dans son soulier, et se prodigue en bons mots, en anecdotes, en piquantes railleries sur les hommes et sur les événements. Quand il s'est retiré, une partie des assistants se met au jeu, tandis que les autres discutent plus ou moins gravement les problèmes de la pohtique.
Madame de Polastron qui vit plus renfermée critique (( tout cet étalage ». La princesse de Monaco n'est pas plus bienveillante pour le salon de madame de Balbi, quoique le sien soit au même degré un foyer d'intrigues et de tracasseries. Mais les malicieuses remarques de deux des favorites ne peuvent rien contre la troisième. On la sait toutepuissante sur Monsieur et si funeste est son pouvoir que le chevalier de Bray, en le constatant, s'écrie : « Il ne faudrait pas de femmes ici ! » Quant à Galonné, au milieu de ces influences contraires, il se meut à l'aise avec la sérénité d'un dieu qui ne daigne pas regarder à ses pieds.
Indépendamment des émigrés fixés à Coblentz, il •en vient un grand nombre qui ne font qu'y passer
et ne s'y arrêtent qu'afin de voir les princes. Il arrive des émissaires de France, des délégués des provinces méridionales, ceux du Dauphiné, de l'Auvergne, des Cévennes'et du Languedoc. Ils quémandent des secours pour leurs entreprises, expo- 11 sent des plans, attendent des ordres. Viennent aussi des envoyés de Louis XVI, chargés de misl^bns officielles ou secrètes. Parmi ces allants et pHnants, se glissent des espions Jacobins, des ' Juifs à mine sordide, attirés par Tespoir de surprendre quelque gros secret, ou de vendre des munitions et des armes. A signaler aussi des étrangers qu'anime le désir désintéressé de rendre service, comme le fils d'Edmond Burke, qui vient mettre à la disposition des princes l'appui de son père auprès de William Pitt.
Tout arrivant se préoccupe d'être présenté aux frères du roi. Les audiences, ordinairement, ont lieu le matin, après un premier travail auquel, isolément ou en commun, ils se sont livrés avec Caloïme ou tout autre de leurs conseillers, les aprèsmidi et les soirées étant consacrées aux visites chez l'Electeur, aux promenades, dîners, réceptions d'apparat ou à de longues stations chez les maîtresses. Les princes reçoivent de préférence les voyageurs qui viennent de Paris, les interrogent sur la situation delà famille royale, sur l'état de l'opinion, sur les sentiments de l'Assemblée. Mais il est rare
qu'on leur réponde avec sincérité. Même dans l'exil, on les traite comme des princes en possession de leur puissance. On les trompe, afin de leur plaire. On leur dit que la France est prête à se soulever pour eux. Ils le croient. L'affluence des gentilshommes qui accourent sous leurs drapeaux est bien faite pour encourager leur crédulité et leurs illusions. Ils ne voient pas que les émigrés, appartenant à une caste proscrite ont intérêt, en venant les entourer, à les ménager, à les flatter.
C'est ainsi que de mensonges en mensonges et d'erreurs en erreurs, on les conduit au précipice. Autour d'eux, personne ne comprend la Révolution pas plus qu'ils ne la comprennent eux-mêmes. Telle est la principale cause de leurs fautes.