CHAPITRE VIII
situation s'aggrave entre Paris et la Cour de Vienne. — Propos belliqueux et notes comminatoires. — Les résolutions de l'Assemblée nationale. — Le prince de Nassau voit l'Empereur Léopold. — Curieux entretien. — Opinion des ministres et leur malveillance pour les émigrés. — Une lettre de Galonné. — Nassau se rend auprès de Catherine. — Ses instructions. — On apprend la nouvelle de la mission Talleyrand à Londres. — Calonne y envoie son secrétaire pour contrecarrer les faits et gestes de l'agent français. — Son mémoire à Pitt. — Démarche pressante à Berlin. — On apprend brusquement l'arrivée à Saint-Pétersbourg du marquis de Bombelles.
Au commencement de cette année 1792, s'échangeaient entre la France et la cour de Vienne, des propos belliqueux. Dès les premiers jours de janvier, en réponse à une communication de l'ambassadeur Français, le marquis de Noailles, l'Empereur lui faisait remettre une note comminatoire. Il y était
t en termes hautains qu'il ne tolérerait pas qu'une insulte lût faite aux princes de l'Empire non plus qu'à lui-même. A la première menace dirigée contre
leur territoire, son armée franchirait la frontière, appuyée sur les forces russes et prusiennés.
Conformément à ce langage, il négociait avec la Prusse et la Russie, en invitant à s'associer à elles la Grande-Bretagne, l'Espagne, la Sardaigne et la Saxe. 11 voulait réunir, de Baie à Dunkerque, cent quatre-vingt mille hommes, sous le commandement du duc de Brunswick. En attendant, il ordonnait à sa sœur, l'archiduchesse Marie-Christine, gouvernante des Pays-Bas, défaire avancer vers la France le maréchal Bender avec un corps d'avant-garde de trente mille soldats. Quoique le mauvais vouloir de l'archiduchesse retardât l'exécution de ses ordres, il était clair que, s'attendant à voir la France lui déclarer la guerre, lui-même s'y préparait, en ayant soin de tenir les émigrés dans l'ignorance de ses desseins.
A Paris, l'Assemblée nationale, après un ardent débat provoqué par la note remise à Noailles, protestait solennellement. Le 14 janvier, elle déclarait « traître et infâme » quiconque prendrait part à un Congrès ayant pour objet d'imposer à la France la réforme de sa Constitution, d'intervenir entre elle et les rebelles ou de défendre les droits des princes de l'Empire, possessionnés en Alsace. Le 25 du même mois, elle décidait qu'un ultimatum serait envoyé à la cour de Vienne. Mais, antérieurement à cette décision, le ministre des affaires étrangères.
De Lessart, en avait expédié un. Le 28, le roi en avertissait l'Assemblée en protestant de nouveau de sa volonté d'observer la Constitution, loin de se douter que sa fermeté sincère ou jouée envers l'Empereur allait hâter la conclusion des arrangements proposés à la Prusse par ce prince. (1)
C'est au cours de ces événements que Nassau, parti de Coblentz le 6 janvier,, arrivait le 12 à Vienne, était reçu par l'Empereur le même jour, lui remettait les lettres des frères du roi et celle de l'Électeur. Après les avoir lues, Léopold parla de son dévouement à la maison de France. Il en donna pour preuve les instructions envoyées à l'archiduchesse. Nassau ayant observé que ces instructions n'avaient pas été suivies et que la malveillance de Marie-Christine pour les émigrés venait de se manifester une fois de plus par cet acte de désobéissance aux ordres de l'Empereur, celui-ci répliqua qu'il saurait bien se faire obéir, dût-il rappeler sa sœur,
elle persistait à ne pas tenir compte de sa volonté.
L'entretien qui suivit roula exclusivement sur les
aigres, sur leurs prétentions, leurs malheurs, les
I (i) En recevant l'ultimatum de la France, l'Empereur ne
|H||^ contenir sa colère. — Puisque les Français veulent la
'^erre, s'écria-t-il, ils l'auront et ils verront que Léopold le
icifique sait la faire quand il le faut. Ils en payeront les
frais et ce ne sera pas en assignats
moyens de leur venir en aide(l). En ce qui touchait ™;j le séjour des princes à Coblentz, l'Empereur déclara qu'ils pouvaient rester dans cette ville, à la condition de s'abstenir de toute manifestation hostile à la France. A ce propos, il se plaignit des mouvements militaires du prince de Condé qu'on disait prêta faire marcher sur Colmar ses troupes concentrées en ce moment à Etteinheim. L'Empereur blâmait ce projet qui ne pouvait que déranger les siens. Et comme Nassau objectait, ce qu'il savait d'ailleurs n'être pas vrai, qu'en cette circonstance, Condé agissait contre le gré de Monsieur et du comte d'Artois :
— Qu'ils exigent donc qu'il se soumette à leurs désirs, reprit Léopold. Cela est d'autant plus facile que Colmar n'est pas une position militaire.
— Eh ! Sire, il n'en est pas de meilleure pour le prince de Condé, s'il est attaqué.
— Attaqué! Par qui ? Les Français l'oseraient-ils après mes déclarations et celles du roi de Prusse! m
— Je ne le crois pas, tout en souhaitant qu'ils le fassent.
— Je pense comme vous, dit alors l'Empereur, car il vaudrait mieux qu'ils commencent. Cependant, ce n'est pas à nous à y donner lieu et c'est
(1) Les détails qui suivent sont tirés des rapports que le prince de Nassau envoyait à Galonné et que nous avons trouvés dans le copie de lettres de ce dernier.
urquoi, il laut disperser tout ce qui est à Ettenim.
— Mais, que deviendra Farmée des princes? Que otre Majesté l'autorise au moins à se réfugier dans
le Brisgau.
— Soit, mais c'est à la condition qu'elle y restera dans une rigoureuse inaction. Qu'on prenne à cet
^ward un engagement formel et j'écrirai à tous les ^■rinces Électeurs pour les inviter à tolérer la présence des émigrés dans leurs Etats. Ce que je ne Bux pas, c'est que le prince de Condé se livre à elque coup de tête, se jette en Alsace.
— Même si les populations l'appelaient?
— Elles ne l'appelleront pas.
— Je puis affirmer le contraire à Votre Majesté, rasbourg a offert déjà de le recevoir.
— Peu importe I s'écria l'Empereur. L'interven- [on des émigrés gâterait tout.
Il n'en voulut pas démordre, tout en se déclarant et à agir, au premier prétexte qui lui serait fourni, la première manifestation des Français contre le territoire de l'Empire. La note qu'il avait reçue de Xoailles, bien qu'il la trouvât impertinente, ne suffisait pas selon lui à justifier une entrée en campagne. Il fallait un acte, une démarche injurieuse de l'Assemblée. Alors, il n'hésiterait pas à faire avancer une armée et le roi de Prusse n'hésiterait pas plus que lui.
— Et je n'en serais fâché qu'à cause de la saison, ajouta-t-il. S'ils se tiennent tranquilles et nous
laissent faire nos préparatifs, nous pourrons bientôt mettre le roi Louis XVI à même de se prononcer entre les révoltés et nous.
Ainsi se révélait à Nassau le projet de Léopold, ce projet jusque-là soigneusement dissimulé aux princes, qui consistait à assurer le salut de leur frère, en dehors d'eux, sans leur concours, en l'appelant à jouer un rôle de médiateur entre le peuple Français et les armées étrangères et à le remettre par ce moyen en possession de sa puissance. Mais, tout en se laissant aller à ces confidences, l'Empepereur ne cessait de répéter que son entreprise ne pourrait réussir que si le prince de Condé s'abstenait de toute manifestation.
— Que Votre Majesté, en l'autorisant à se réfugier dans le Brisgau, lui intime l'ordre d'y rester immobile, conseilla Nassau.
— Je ne veux rien avoir à faire avec lui, répliqua vivement l'Empereur ; mais, je m'adresserai aux princes qui leur feront tenir leurs ordres.
Pendant ce long entretien, l'Empereur s'était dérobé aux sollicitations de Nassau qui n'avait rien obtenu, ou presque rien, pour la cause des frères du roi. Aussi, tout en le constatant avec tristesse, se laissa-t-il aller à insinuer qu'il serait peut-être plus heureux s'il s'adressait directement à Berlin et à
Pétersbourg. L'Empereur le prit au mot et, soit qu'il n'eût pas saisi le sens de l'insinuation, soit qu'il fût heureux de se débarrasser des obsessions des princes, il encouragea Nassau dans son dessein, l'engagea à se rendre auprès du roi Frédéric-Guillaume et de l'Impératrice Catherine et lui promit même des lettres pour ces deux souverains. Enfin, le congédiant, il l'invita à s'aboucher avec ses
inistres pour régler la question relative à l'armée de Condé.
Ce que Nassau emporta de plus clair de l'audience impériale, ce fut la certitude que la cour de Vienne détestait les émigrés, se défiait d'eux et ne voulait pas les secourir. Il en eut la conviction plus nette encore en causant avec Kaunitz et Cobenzl. Kaunitz '< radota «, ne parla que de la Constitution française jui excitait son enthousiasme. Il rappela que le roi l'avait acceptée (1). Cobenzl déclara nettement que
(1) C'était là le grand argument de l'Autriche, celui qu'au moment même de la mort de Léopold, au mois de mars suivant, les princes s'efforçaient encore de détruire. On lit dans une lettre du maréchal deCastries à Breteuil, écrite le 4 mars, mais qui ne fut pas expédiée, par suite même de l'événement : «< L'Empereur veut toujours partir de la base que le roi a accepté librement et franchement la Constitution. Il se fonde sur une prétendue lettre de la reine, lorsqu'il sait a n'en poiî- "oir douter, que le roi ne l'a acceptée que le couteau sur la - jrge. Cependant, la réponse qu'il vient de faire suppose toujours la même base et consacre une constitution qui anéantit le trône en commettant la reine parce qu'il rapporte sa con-
les frères du roi et leurs partisans ne seraient tolérés dans les États de l'Empire qu'autant qu'ils n'y provoqueraient aucun rassemblement ; que s'ils entendaient se mêler des affaires de France, l'Empereur s'abstiendrait de toute intervention en faveur de la cause royale et il le pria de le leur faire savoir. Mais Nassau déclina cette pénible mission. Il ne consentit à s'en charger que si la communication était formulée par écrit.
Les autres hommes d'Etat, qu'il eut occasion de voira Vienne, lui parurent encore plus malveillants pour les princes et pour les émigrés. Plus d'une
duite à l'impulsion qu'il a reçue par sa lettre. Il convient de mettre sous les yeux de la reine la part qu'elle aurait dans l'opinion parla cruelle conduite de l'Empereur qui, en paraissant vouloir la mettre à couvert des entreprises des Jacobins, l'enchaîne au parti des constitutionnels, qui perdra également la couronne et toutce qui y est attaché. »
La lettre de la reine à laquelle il est fait allusion avait été expédiée à Vienne, au mois de juillet précédent, parle canal du ministre Montmorin, et remise à l'Empereur par Noailles. L'Empereur s'en servit pour détourner les cours d'agir et Breteuil, averti, dut donner à celles-ci des explications. Après avoir exposé dans quelles conditions elle avait été écrite et expédiée, il disait au maréchal : « Vous jugez de ce que vaut une lettre confidentielle à laquelle on donne un pareil cours. La reine s'était trouvée obligée de l'écrire et l'Empereur l'avait fait bien sentir dans le temps, de sorte que c'est un procédé auquel on ne saurait donner de nom que d'avoir fait usage de cette lettre pour persuader aux principales cours que le roi était dans le sens de la Constitution. »
fois, il dut craindre d'être obligé de partir sans avoir rien obtenu de ce qu'il était venu demander. Enfin, comme il se préparait à s'éloigner, les dispositions de la Cour parurent s'adoucir. Cobenzl revint sur ses précédentes déclarations. A l'en croire, ce n'était que « pour ce seul moment » que l'Empereur désirait voir les princes s'abstenir de toute participation aux affaires de France; plus tard, tout ce qui était Français serait placé. Des assurances formelles furent données pour un emprunt de deux millions que les princes voulaient contracter et pour lequel ils demandaient la garantie de l'Autriche. On promit le rappel de Tarchiduchesse Marie- Christine si malveillante aux Français. Il fut également affirmé que trente mille hommes des garnisons des Pays-Bas se tiendraient prêts à marcher contre la France.
Telles furent les seules satisfactions qu'obtint Nassau et encore ne laissaient-elles pas d'être assez platoniques. Il ne s'y trompa point et les princes, en recevant le rapport dans lequel il leur rendait compte de sa mission, ne s'y trompèrent pas plus que lui, bien qu'il eût essayé de dissimuler sa déception et son découragement.
« Les perfidies qu'on vous fait éprouver, écrivait à cette occasion Calonne au comte d'Artois, me portent à la rage comme Vaudreuil, mais, plus encore aux partis décisifs et je crois que le temps de
]a douceur est passé, qu'il n'y a plus que lafierté, la fermeté et le caractère qui puissent nous sauver. J'avoue que les dernières dépêches de Vienne, quoique de meilleur augure que les précédentes, ne me satisfont pa^ encore. Ce sont des conversations, des causeries ; et parce qu'elles ne sont pas contrariantes, on les croit favorables. Nous avons été souvent payés de cette monnaie-là, sans en avoir un sol de plus, et je crains que ce ne soit encore la même chose au sens propre comme au sens figuré (1). »
Mais, si Galonné considérait la mission de Nassau comme ayant échoué à Vienne, en revanche, il accueillit avec enthousiasme l'idée de la continuer à Saint-Pétersbourg. En réalité, c'était là, la seulement que pouvait être cassé, parla grande Catherine, le jugement si défavorable aux princes et aux émigrés qu'avait rendu le rusé Léopold. Le voyage en Russie fut donc approuvé, un mémoire rédigé sur-le-champ, résumant tous les arguments les plus propres à décider l'Impératrice à s'interposer pour sauver les émigrés d'un irrémédiable désastre.
Ce document, dont j'ai le texte original sous les
(1) Correspondance inédite de Galonné. A signaler dans la même lettre, le passage suivant : « Ce qui m'afflige le plus, c'est que je crains que les braves Jacobins qui nous ont si bien servis jusqu'à présent ne soient bientôt écrasés par les monarchiens qui tueront tout, amortiront tout, réduiront tout en putréfaction. En vérité, sans Jacobins, point de salut. » — 3 février 1792.
yeux, traçait au prince de Nassau et au comte Eszterhazy dont on Tinvitait à s'assurer le concours, la conduite et le langage qu'ils de valent tenir. Il s'agissait de démontrer à l'Impératrice combien étaient injurieuses pour les princes, la politique égoïste, les exigences de la cour de Vienne, sa persistance à exclure de toute participation aux affaires de France les frères du roi. On observait que Léopold ne nourrissait pour eux que des sentiments de bienveillance, mais qu'il se laissait dominer par ses ministres et que ceux-ci voulaient annuler l'influence des émigrés. On en tirait la preuve des propos du vicechancelier autrichien, le comte de Cobenzl. On lui reprochait de vouloir interdire aux princes de participer à la défense des droits de leur frère, d'avoir osé déclarer que leur présence dans les armées coalisées exciterait une animosité funeste, que la contrerévolution s'opérerait plus facilement sans eux et l'on s'appliquait à prouver l'injustice de ce langage. « Disons-le avec tout le respect que les princes auront toujours pour le roi leur frère, s'écriait le rédacteur du mémoire, il n'y a qu'eux dans l'état actuel des choses, qui puissent le sauver de la séduction qui l'obsède, des perfidies qui le trahissent et de sa propre faiblesse, qu'une suite de malheurs ^Bapables de lasser le courage le plus ferme, rend ^Bien excusable. Il n'y a que les princes qui puis- ^^nt démasquer les intrigues, et repousser les
efforts de ce parti monarchien ou constitutionnel qui, malgré leur vigilance, ne fait déjà que trop de progrès dans le royaume, et dont le triomphe deviendrait complet par leur entier éloignement. Il n'y a qu'eux qui, par sentiment comme par devoir, soient appelés à épargner le sang français, et à tempérer les horreurs de la guerre prête à s'allumer. Il n'y a qu'eux enfin, qui aient pris l'engagement solennel et irréfragable de défendre la religion de leurs pères et le trône héréditaire dans leur maison, de rétablir les vrais pasteurs dans leurs fonctions, et tous les citoyens dans leurs propriétés, d'affermir par l'ordre la liberté détruite par la licence, et de soutenir les droits légitimes de cette valeureuse noblesse dont ils s'honorent d'être les chefs. » Après cette tirade où s'exprimait, en une forme véhémente et concise, la funeste doctrine des émigrés, qui n'admettait pas que le roi pût et dût être sauvé par d'autres que par eux, les princes continuaient en suppliant l'Impératrice de leur prescrire ce qu'ils devaient faire pour échappera Textrémité humiliante autant que douloureuse de licencier leurs troupes, de disperser les gentilshommes réunis autour d'eux. Mais tout en sollicitant ses conseils et son secours, ils lui suggéraient d'obtenir pour eux du roi de Prusse, dans son duché de Clèves, un asile où ils pourraient se retirer avec toutes leurs forces sans désarmer.
Ce qu'ils voulaient sans oser le dire trop ouvertement, c'est qu'en quelque endroit qu'ils fussent contraints de se réfugier, ils y trouvassent la faculté de reprendre leurs armements interrompus et le cours de leurs intrigues, de se réorganiser, de se mouvoir, en un mot de se préparer à jouer leur partie dans Taction où l'Europe paraissait prête à se jeter. Si l'égoïsme des puissances leur refusait cette faculté, prétendait engager la guerre sans eux, il ne leur resterait d'autre ressource que de s'enfuir en Espagne, en laissant le prince de Condé à portée du théâtre des opérations militaires pour les y représenter, et au besoin les y appeler. C'est dans ces inconstances qu'ils demandaient à l'Impératrice de se faire l'arbitre de leur sort.
« De tous les développements de la politique, disait Calonne, le plus important serait de connaître si l'Empereur se bornera à protéger les frontières de l'Empire et l'intérêt des ,princes possessionnés en France ; si au contraire, il étendra sa protection sur les princes et la noblesse, ou si enfin il n'emploiera ses forces qu'à son profit. » Et il ajoutait : « Les princes sans puissance n'ont pas le droit d'exiger de l'Empereur qu'il s'explique. Mais l'Espagne et son alliée l'Impératrice le peuvent. »
Cet appel à l'Espagne prouvait une fois de plus les illusions de Calonne. Ni le ministère Florida- Blanca qu'une intrigue de cour venait de renverser,
ni le ministère du comte d'Aranda qui lui succédait n'étaient disposés à intervenir pour les émigrés. Les princes, en dépit de leurs efïorts, n'avaient pu même obtenir à Madrid la promesse d'un asile pour le cas où ils seraient chassés de l'Allemagne. Le ministère de Godoï, prince de la Paix, ne devait pas leur être plus favorable.
En même temps, Oalonne rêvait de recourir de nouveau à l'Angleterre bien que ses premières démarches auprès d'elle eussent été stériles. Il en cherchait depuis quelque temps l'occasion, quand tout à coup, elle se présenta. Vers la fin de janvier, le bruit se répandait que le Cabinet français, ayant à sa tête M. de Narbonne, venait d'envoj^er à Londres, l'ancien évêque d'Autun, Talleyrand, pour essayer de jeter entre la République française et le gouvernement britannique, les bases d'une alliance ou tout au moins pour obtenir du ministère Pitt sa neutralité, si la guerre éclatait entre l'Autriche et la France.
Galonné saisit la balle au bond, et s'empressa d'intervenir. A la mission Talleyrand, il opposa la mission Ghristin. Ghristin était son secrétaire. Il le chargea de porter à Pitt un mémoire, une lettre ; au prince de Galles, et de surveiller en même temps les menées de l'envoyé français (L)
(1) Pour la mission Talleyrand, lire le récit qu'en a fait M. Albert Sorel dans son livre VEurope et la Révolatîoji fran-
Dans le mémoire à Pitt, après avoir constaté rimminence de la coalition « de toutes les souverainetés, contre les ennemis de tous les souverains )), il exprimait Fespoir que le gouvernement Anglais, quoiqu'il en eût dit, ne voudrait pas rester neutre. « Les usurpateurs du gouvernement français, continuait-il, se figurent le contraire... C'est dans cette persuasion que la faction domi-
Rante a pris le parti d'envoyer à Londres quelquesns de ses agents pour négocier avec les ministres, emer dans les peuples ses contagieuses erreurs, intriguer partout, corrompre la populace et semer l'esprit de sédition. Ces émissaires sont MM. Jarry, de Talleyrand de Périgord, le duc de Biron et Piabaud Saint-Étienne, peut-être aussi le sieur de Bonne Carrere, revenant de Hollande, où il est allé à même intention. Alors, la mission serait de cinq personnes (1).
(c Le sieur Jarry qui a été déjà employé à quelques besognes politiques et qui ne manque pas d'habileté, doit être le seul accrédité, comme le
çaise (t. III) eL la correspondance diplomatique de Talleyrand (mission de 4792), publiée par M. G. Paliain. Quant à la mission Christin, elle n'a pas d'histoire et vraisemblablement, on n'en saura jamais plus que ce qui est raconté ici. (1) Galonné était mal informé. La mission se composait uni-
tjquementde Talleyrand et du duc de Biron, et encore, ce derlier était-il chargé d'un achat de chevaux pour dissimuler le véritable objet de son voyage.
seul chargé d'affaires de France à Londres ; M. de Talleyrand de Périgord, ancien évêque d'Autun, emploiera pour le seconder tout Fesprit et toute la souplesse dont, depuis deux ans, il a si honteusement abusé; M. Rabaud Saint-Étienne, protestant, aura le département d'échauffer les non-conformistes ; le duc de Biron, autrefois Lauzun, qui a un grand nombre de connaissances en Angleterre, sera l'introducteur de ses collègues; Bonne Garrere conduira les manœuvres subalternes et les distributions d'argent, car, il ne faut pas douter que la corruption, ce moyen favori de l'Assemblée, ne soit employée à Londres, comme elle l'est partout en son nom...
(c Je ne suis pas inquiet de l'effet que doit produire cette caravane diplomatique, moitié incendiaire, moitié astucieuse. Si le gouvernement britannique, qui aujourd'hui plane tranquillement sur la politique de l'Europe, voulait abandonner son système d'immobilité, au moment que toutes les autres Cours s'ébranleront, s'il tournait ses regards sur les avantages que l'Angleterre pourrait se ménager au milieu de ce mouvement général, soit par quelque alliance, soit par des stipulations utiles à son commerce, s'abaisserait-il à traiter avec une horde séditieuse couverte de mépris, qui n'a pas un an à subsister et dont la prescription anéantira tout ce qu'elle aura fait? Ne serait-il pas plus digne
de lui et plus solide en soi de s'entendre avec les frères du roi, qui, au moment actuel, ont seuls le libre exercice de son autorité. »
C'est cette idée que développait Galonné, en comparant les avantages « illusoires » que procurerait à l'Angleterre son alliance avec un régime condamné à périr et ceux qu'il pourrait tirer d'un accord avec les princes. « Sur tous les points que l'Angleterre pourrait avoir en vue, disait-il, la conciliation ne sera pas difficile, dès qu'il y aura en France un gouvernement ; elle est impossible quand il n'y en a pas et c'est notre état actuel. »
Et pour conclure, il demandait à Pitt de veiller sur la conduite des émissaires français, d'éclairer leurs intrigues, « de les empêcher de siéger au Club de la Révolution ou à ceux des non-conformistes. » Il espérait même que, vu la circonstance, le roi d'Angleterre donnerait aux princes français quelque témoignage public de ses sentiments pour eux, afin de prévenir les fausses interprétations, et « de fermer la bouche à ceux qui font à une nation trop fière pour ruser et à un souverain trop loyal pour tromper, l'injure de suppos'er que l'Angleterre entretient sourdement les désordres de la France et en désire la prolongation . »
Je me suis étendu sur ce document parce qu'il établit qu'à la date où il fut écrit, le 28 janvier 1792, les émigrés qui devaient trouver plus tard en An-
gleterre des ressources précieuses et un concours actif n'en avaient encore rien obtenu, ce qui révèle clairement que Pitt attendait son heure et une occasion propice pour se prononcer dans un sens ou dans un autre. Telles étaient si bien ses dispositions à ce moment, que la mission de Talleyrand n'allait pas mieux réussir que celle de Christin et que l'obscur bourgeois envoyé par les princes et le brillant gentilhomme envoyé par la Révolution, en quittant Londres quelques semaines plus tard, s'en retournaient l'un à Coblentz, l'autre à Paris, sans être plus avancés l'un que l'autre.
En même temps qu'il dépêchait Christin en Angleterre, Galonné écrivait lettres sur lettres au baron de Roll, agent des princes auprès du roi de Prusse, et au fidèle Nassau qui s'était rendu dans €ette capitale en quittant Vienne, avant d'aller à Saint-Pétersbourg. A Berlin aussi, il fallait faire pièce à la diplomatie de la Révolution. Le ministre Narbonne qui rêvait en même temps que ralhance anglaise l'alliance prussienne, venait d'y expédier le comte de Ségur avec une mission analogue à celle de Talleyrand. Et non seulement, il importait de paralyser ces démarches, mais encore obtenir de la Prusse (( notre divinité tutélaire )>, comme l'appelait Galonné, qu'elle permît aux princes, s'ils étaient chassés de Goblentz de se réfugier dans le duché de Clèves, afin d'y attendre, l'Autriche persistant à se
dérober, le secours que malgré tout, ils espéraient des Russes et des Suédois.
Les demandes pressantes de Nassau et de Roll ne devaient pas aboutir. La Prusse avait pris le parti de marcher avec l'Autriche et d'éloigner les émigrés de toute action décisive. Mais Ségur ne fut pas plus heureux auprès d'elle que Talleyrand auprès de l'Angleterre. Il eut même à subir la honte d'un affront personnel et dut quitter Berlin, chassé en quelque sorte par les impertinences du souverain et de sa Cour (1).
Telle était la situation à la fin du mois de janvier 1792. Mais, à ce moment, et comme Galonné attendait avec anxiété les résultats des négociations que, contrairement aux ordres de Louis XVI, et sans en faire part au baron de Breteuil, il continuait simultanément auprès des grandes puissances, éclatait à Coblentz la nouvelle la plus imprévue, celle de l'arrivée à Saint-Pétersbourg d'un agent du roi de France, envoyé directement à Catherine par le prisonnier des Tuileries.
Que ce prince eût osé une telle démarche, à Pinsu de ses frères, quand ceux-ci alléguant qu'il n'était pasUbre,lui contestaient le droit d'ordonner, c'était
(1) Je suis obligé de passer rapidement sur ces incidents qui appartiennent bien plus à l'histoire de la Révolution qu'à celle des émigrés. Ils sont racontés tout au long, avec documents à l'appui, dans le livre de M. Albert Sorel déjà cité.
déjà grave. Mais, ce qui vint greffer une violente colère sur leur stupéfaction, c'est que cet envoyé secret n'était autre que le marquis de Bombelles, l'ancien ambassadeur du roi à Venise, Bombelles objet des ressentiments du comte d'Artois depuis la querelle qui s'était élevée entre eux, quelques mois avant (1), et auquel il reprochait d'être un des favoris de Marie-Antoinetteetl ame damnée de Breteuil.
(1) Voir plus haut, page 69.