CHAPITRE IX
Confiance de la famille royale dans le baron deBreteuil. — Elle lui fait tenir diverses lettres destinées aux souverains et le large de les leur faire parvenir. — Le maréchal de Casies désigné pour servir d'intermédiaire entre les princes Breteuil. — Négociations difficiles et malentendus volonlires. — Défiances mutuelles. — Ce que Galonné pense le son rival. — Le marquis de Bombelles envoyé par peteuil à Saint-Pétersbourg par ordre du roi. — Mission de fombelles. — Accueil malveillant de l'Impératrice de (ussie. — Elle fait connaître à Coblentz que Bombelles a dans ses États. — Fureur des princes, leurs récrimi- Ltions et leurs plaintes. — Le maréchal de Castries ivoie son fils à Breteuil pour obtenir des explications. — breteuil refuse d'en fournir. — Le maréchal écrit au roi. Découragement de Galonné.
La confiance ancienne de Louis XVI et de Marie-Antoinette dans le baron de Breteuil survivait à la dramaiique aventure de Varennes. Dès qu'il fut possible à Louis XVI ramené dans Paris de communiquer avec le dehors, il fit avertir Breteuil fixé à Bruxelles de se tenir prêt à recevoir ses
ordres. Bientôt après, il lui envoyait le baron Vioménil porteur d'un paquet de lettres que les malheureux souverains avaient pu écrire et confier à ce fidèle serviteur de leur cause.
Parmi ces lettres, il y en avait une pour l'Empereur Léopold, une autre pour l'Impératrice Catherine, sollicitant leur appui. D'autres étaient adressées, dans le même but, au roi de Prusse, au roi d'Espagne, au roi de Suède. Le roi et la reine,. dans cette correspondance qu'ils s'étaient partagé ]a peine de rédiger, y revenaient sur l'idée d'un congrès, un congrès appuyé d'une force armée, qu'ils considéraient comme un moyen propice d'arrêter les lactieux et d'établir en France un état de choses tolérable. Breteuil était chargé de faire parvenir ces lettres à leurs destinataires et d'appuyer, par des moyens du choix desquels on le laissait juge, les demandes qu'elles formulaient.
Mais, ce n'était pas tout. Le courrier qu'il avait reçu lui apportait encore autre chose, une pièce destinée à faciliter la création d'un «modus vivendiw entre le roi et ses frères, en apparence pour mettre un terme à leurs dissensions, en réalité pour contenir et paralyser l'action compromettante des princes, tout en ayant l'air de les associer plus étroitement à la politique du roi. C'était une lettre écrite par Louis XVI au maréchal de Castries alors retiré à Cologne. Dans cette lettre, le roi de-
mandait au vieux soldat de prendre une importante part dans la conduite des affaires de la Monarchie I d'assurer les relations des princes avec le baron de Breteuil, en s'en faisant Tinterraédiaire.
A ne considérer que la forme de cette communication, elle constituait un appel du roi à ses frères, un hommage à leur dévouement, et pour tout dire, une preuve de son désir de voir renaître la confiance qui, depuis si longtemps, manquait à leurs rapports. C'était cependant un tout autre tint que poursuivait Louis XVI. Attribuant à Monsieur et au comte d'Artois une partie de ses malheurs, impuissant à leur imposer ses ordres, las de leur légèreté, de leur étourderie, s'irritant de les voir commencer à tout instant des pourparlers avec les puissances amies de sa couronne et compromettre ainsi les négociations qu'il engageait luimême avec elles, il s'était imaginé qu'en feignant de vouloir désormais ne rien faire sans eux, il obtiendrait qu'ils ne fissent rien sans lui. C'est dans ce dessein qu'après avoir désigné Breteuil comme son représentant, il demandait au maréchal de Castries de devenir celui des princes, comptant que ces deux personnages se mettraient bientôt d'accord pour le service de ses intérêts et pour dérober à ses Irères les projets qui devaient rester secrets, ou que tout au moins, si le second ne se prêtait pas aisément à ce qu'on attendait de lui, l'habileté du pre-
mier saurait bien, tout en ménageant ses scrupules, le lui imposer. La lettre du roi au maréchal de Castries cachait donc une petite supercherie. Mais, il n'en fut jamais de plus excusable, puisqu'il s'agissait après tout du salut d'une cause que les fautes des princes compromettaient chaque jour d'une manière plus irrémédiable (1).
Entrant dans les vues du roi, disposé même à en accentuer la portée, Breteuil chargea d'abord le marquis d'Autichamp de porter à Cologne la lettre destinée au maréchal. Il lui adjoignit le marquis de Vioménil qui devait rapporter à Paris la ré-
(1) On ne saura jamais assez avec quelle étourderie les princes et leurs agents ouvraient des négociations sur les sujets les plus graves. C'est ainsi qu'à Vienne, à la fin de 1791, Polignac prit sur lui de présenter aux ministres de l'Empereur le vieux projet de la régence de Monsieur, précédemment abandonné sur Tordre formel du roi. Galonné lui-même dut désavouer son agent. Le 2 janvier 1792, il écrivait à la duchesse de Polignac : « Divine amie, le cher duc a cru, pour proposer à l'Empereur plus d'un moyen de manifester en ce moment des sentiments dignes de lui, devoir, entre autres, lui retracer l'idée de la régence dévolue au frère du roi pendant sa captivité. Je vous dirai sans détour et avec toute la franchise qu'autorise l'amitié, qu'il eût mieux valu qu'il n'ait pas fait revivre cette ancienne proposition qui est perdue de vue depuis qu'elle a paru déplaire au roi, et que Sa Majesté Impériale a fait plus que désapprouver. N'hésitez donc pas, mon cher duc, (pardon, mon aimable amie, si je vous quitte un moment pour lui parler;, n'hésitez pas de rétracter la partie de voire proposition qui se rapporte à la régence. » — CoiTespondance inédite de Galonné.
ponse du vieillard dont Louis XVI, d'une façon bien inattendue, solicitait le zèle. Lui-même lui écrivait : « Je désire avec vous tout ce qui pourrait donner les moyens de ne pas voir les idées et les mesures de Coblentz faire fausse route militaire et politique. J'ajoute avec la sincérité de l'amitié combien le partage avec vous de cette difficile direction m'animerait et me tranquilliserait » (1).
Quand le maréchal de Castries reçut cette décla-
■Bon d'amour, il avait auprès de lui Mgr de Conzié,
[revêque d'Arras. Comme beaucoup de membres du
haut clergé de ce temps, cet homme d'Église était
i friand d'intrigues politiques. Il en avait le goût et
(1) Le 20 décembre, il lui écrivait encore : « Ce que M. d'Autichamp vous a porté de la part de Sa Majesté vous aura prouvé combien c'est le vœu qu'Ella forme pour s'assurer j franchise et discrétion dans ses rapports intimes et fraternels avec les princes par rapport à vous. Le désir général vous rend absolument le maître de prononcer. Vous sentez à quel point votre présence serait nécessaire à Coblentz, tout ce qu'elle ajouterait à la confiance réciproque du roi et des princes... Dès que les princes auront voulu me faire connaître directement leur volonté, vous correspondrez avec moi comme avec l'homme de confiance du roi. J'espère que vous serez facilement ma caution auprès d'eux sur le soin que j'apporterai à mériter leurs suffrages et à leur inspirer toute la confiance que le roi est bien décidé à leur montrer, dès qu'ils auront fait preuve de tout vouloir concerter avec Sa Majesté. Je suppose que le baron de Vioménil rapportera au roi un prononcé positif sur celte entière déférence des princes. »
aimait y être mêlé, ce qui devait faire de lui, par la suite, un des agents les plus actifs de l'Émigration. Le maréchal le fit partir aussitôt pour Coblentz, en le chargeant d'y présenter et d'expliquer une note dans laquelle il rendait compte de l'événement qui venait de se produire et demandait des ordres pour répondre à Breteuil.
Conzié négocia avec tant d'habileté qu'il obtint des princes une décision telle que la souhaitait le maréchal. Sincères ou non, ils avaient accueilli avec un bruyant empressement les désirs de leur frère, et commencé à s'y conformer, en se déclarant prêts à entrer en rapports avec Breteuil par l'intermédiaire du maréchal. Ils avaient même annoncé la nouvelle autour d'eux, sous la forme la plus propre à relever leur autorité. « Le rapprochement que nous désirions tant avec les Tuileries est enfin opéré. Le roi et la reine nous rendent justice. »
C'était toujours, on le voit, la même disposition à traiter avec leur frère d'égal à égal, tandis que dans la pensée de ce dernier, et plus encore dans celle de Breteuil, les relations qui se renouaient devaient avoir pour effet de substituer à cette dispo sition l'obéissance que des sujets doivent à leur sou verain. Breteuil, surtout, l'entendait si bien ainsi que, dans la crainte que l'opinion fût trompée par le rapprochement du roi et de ses frères et y vît une concession arrachée à la faiblesse de celui-ci, il dé-
Ilarait que rien de leur entente ne devait transpirer U dehors et qu'il valait mieux qu'on crût toujours ux dissentiments de la famille royale : « Il est important de ne rien dire ni faire pour ramener dans le public ridée d'une parfaite intelligence entre le
i et les princes. »
Dès que le maréchal eut connaissance des intenons de Monsieur et du comte d'Artois, il s'em-
essa de les communiquer à Breteuil. Il lui donna assurance que, comme lui, il voulait des relations
anches, propres à ramener la concorde entre le
i et ses frères, à cimenter l'union qui, seule, pour-
it les empêcher de succomber.
Il fallait, à son avis, que les opérations ostenibles des princes et les négociations secrètes du roi e marchassent pas en sens contraire, quant aux
oyens, car elles ne pouvaient différer quant au ut. Il espérait que les puissances, en présence de
tte réconciliation de famille, ne marchanderaient
us leur concours .
Enfin, il posait en principe, que si c'était au roi et à la reine à imprimer la direction, c'était aux princes à agir : « Sous quelque aspect que ce soit, écrivait-il à Breteuil, plus vous vous montrerez, plus vous apporterez d'embarras dans les fonctions du roi de la Constitution. Vous avez Tinfluence que le roi vous donne quant au fond ; c'est la seule part désirable à avoir. Vous donnerez le plan, le mouve-
ment et la direction et c'est aux princes d'agir secrètement dans les cours... Si vous l'entendez différemment, expliquez-vous (1). »
Breteuil ne se hâta pas de s'expliquer. Mais, son silence ne signifiait pas qu'il acceptait l'interprétation du maréchal. Toute différente était la sienne. 11 savait qu'en s'adressant à ses frères, le roi n'entendait pas que ses affaires leur fussent désormais communiquées sans réserve et voulait surtout qu'eux-mêmes n'entreprissent rien sans l'avoir concerté avec son représentant.
Celui-ci exagéra encore ces dispositions. Se défiant également de Condé et de Calonne, dont il connaissait l'influence néfaste sur Monsieur et le comte d'Artois, il interpréta ses instructions dans le sens le plus restrictif. Il les considérait comme obligeant les princes à lui révéler tous leurs projets et le laissant libre lui-même de leur taire ceux du roi. Il le fit connaître lentement, peu à peu, et quand, à Coblentz, on s'en fut convaincu, il ne resta plus rien de l'accord dont on avait espéré au moins quelques bons effets. On ne saurait cependant blâmer Breteuil. Sa défiance envers les princes, envers leur entourage n'était que trop fondée. D'autres la partageaient, le roi de Suède lui-même, qui quoique convaincu que les princes pouvaient
(l)Ces fragments sont tirés des papiers inédits du maréchal de Castries.
seuls diriger raction, se plaignait « du peu de secret de leur conseil. »
A Coblentz, on n'avait pas attendu, pour se méfier de l'agent du roi, qu'il eût donné des preuves de ce que l'on appelait « sa duplicité. » Les arrangements entre Louis XVI et ses frères étaient à peine arrêtés que Galonné écrivait à l'abbé Maury retiré à Rome, en lui rendant compte de la situation politique : « Le gros baron veut se rapprocher ou )araît vouloir se rapprocher de ce côté-ci. On ne je recule pas et ce que l'on vous a dit du maréchal le Castries intermédiaire est vrai. Ce dernier est )yal et nous nous y fions. Il voit déjà de lui-même le quel bois on se chaufie à Bruxelles et il n'en ist pas plus édifié que nous (1). «
Le même jour, il répondait au baron de Talfèyrand qui représentait les princes à la cour des »eux-Siciles : « On veut éloigner les princes, à [uelque prix que ce soit, et les mettre hors la chose jour pouvoir en disposer à son gré. Bruxelles arable particulièrement s'acharner à ce dessein et
(1) 9 janvier 1792. Correspondance inédite de Galonné.— -e maréchal de Castries étant allé à Coblentz, le 1" janvier, m doit supposer que dans les entretiens qu'il eut avec les )rinces, il s'associa, dans une certaine mesure, à leurs prévenlions contre Breteuil, car rien, dans ses notes manuscrites, ne révèle qu'il eût mis encore en doute, à cette époque, la sincérité du représentant du roi, comme semble l'indiquer Calonne.
la maudite influence de l'intrigant baron de Breteuil se fait encore sentir. »
C'est ainsi qu'on préludait à l'alliance. En de telles conditions, elle ne pouvait porter d'heureux fruits. De nouveau, les cours de l'Europe allaient recueillir les preuves des dissentiments aggravés et envenimés de la famille royale. Il reste à raconter dans quelles circonstances ils éclatèrent.
Breteuil, encore en possession des lettres écrites par le roi et la reine à divers souverains, était tenu de les expédier. Mais, leur teneur l'obligeait à suivre, à l'insu des princes, les négociations qu'elles comportaient. Dans celle destinée au roi de Suède, Louis XVI, après avoir énuméré les avantages d'un congrès, ajoutait : « Cela vaudrait mieux qu'une attaque des princes qui, malheureusement, entourés de personnes aigries, ne sont pas libres de faire ce qu'ils veulent, ni de garder le secret de leurs projets. » Et il en tirait cette conclusion que leur intervention devait être évitée et Breteuil chargé seul de négocier. Une recommandation analogue était faite à l'Impératrice Catherine.
Rien ne pouvait être d'un plus fâcheux effet, alors surtout que les souverains auxquels on demandait d'exclure de toute participation aux affaires concernant la France les frères du roi, les tenaient en haute estime, et que sans dissimuler leur vanité, leurs préventions, tous ces défauts dont la famille royale
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avait si cruellement souffert depuis 1789, ils étaient d'avis que le roi devait abandonner à ses parents émigrés, la direction de ses intérêts au dehors.
Quoi qu'il en soit, ces diverses lettres furent successivement expédiées, sauf celle que Marie- Antoinette avait écrite, le 3 décembre, à l'Impératrice de Russie. L'importance qu'on attachait à celle-ci, les développements verbaux qui devaient y être donnés nécessitaient qu'elle fut portée à Saint-Pétersbourg par un personnage important et habile. Aussi, pour ^remplir cette mission, le roi avait-il désigné son mcien ambassadeur à Venise, le marquis de Bom- ►elles.
On s'étonnera qu'il n'eût pas songé à y employer |e comte Eszterhazy qui se trouvait alors en Russie, iprès avoir donné à la reine des preuves de dénouement, propres à justifier le choix de sa per- ;onne. Mais, Eszterhazy était soupçonné d'être levenu l'homme des princes et quoique disposé à •ecourir à son zèle, si besoin était, le roi ne voulut )as que dans la démarche qui allait être tentée au- )rès de Catherine, il fût l'unique et principal négociateur.
A défaut de lui, on alla chercher le personnage
li devait le plus déplaire au comte d'Artois. N'était- 'epasBombelles, en effet, qui dix mois plus tôt avait mcouru la disgrâce de ce prince, en se montrant 'op dévoué au roi? Bombelles, depuis cette époque,
vivait à Naples. C'est là que vint le trouver le pressant appel de Breteuil. Il s'y rendit sans hésiter.
Le 30 décembre, il était à Bruxelles. Il en repartait le surlendemain, l^*" janvier 1792, porteur de la lettre de la reine de France à Catherine, d'une lettre et d'un long mémoire de Breteuil pour cette souveraine et pour le comte Ostermann, ministre des affaires étrangères, d'une copie des pouvoirs donnés par Louis XVI à son agent général à l'étranger, d'une recommandation du comte de Fersen pour le baron de Stedingk ministre de Suède en Russie et enfin d'une lettre de ce même Fersen à son ami le comte Eszterhazy, l'engageant à quitter Saint-Pétersbourg sur-le-champ et à venir à Bruxelles : a Je vous en expliquerai les raisons à votre passage ici et vous verrez que je n'avais pas tort. »
En distribuant ce volumineux courrier, Bombelles devait exposer à l'Impératrice l'importance d'un congrès armé, tel que le demandaient le roi et la reine et la supplier d'agir auprès des princes « afin qu'ils subordonnent leurs démarches et leurs actes à ceux de leur frère (1). »
(1) Dans sa lettre à l'Impératrice, Marie-Antoinette disait, en la finissant : « Si Votre Majesté a quelque chose à nous communiquer, que cela ne soit que par M. le baron de Breteuil qui a toute notre confiance, et il est bien essentiel pour nous que le secret soit absolu pour tout autre. » Ce secret n'était connu que de Breteuil, Vioménil, Bombelles et Fersen.
Si la reine à Paris et Breteuil à Bruxelles, avaient connu les dispositions de Catherine, ils se seraient abstenus de donner à leurs démarches une forme blessante pour Monsieur et pour le comte d'Artois, dont les déclarations chevaleresques lui avaient fait illusion au point de la décider à leur ouvrir le trésor de ses Etats et auprès desquels, comme gage de ses promesses de secours, elle entretenait un représentant. A Saint-Pétersbourg, Bombelles allait se heurter contre la sympathie non dissimulée que l'Impératrice professait pour les frères de Louis XVI et contre le souvenir défavorable qu'elle avait conservé de ses anciennes relations avec Breteuil.
Il arriva dans cette capitale, le 26 janvier. Sa première visite fut pour le comte Eszterhazy auquel Punissait une vieille amitié. Il lui remit une lettre de Fersen. Puis, résolu à ne pas feindre avec lui, il lui confia, sous le sceau du secret, l'objet de sa mission, en y apportant les plus grands ménagements pour Tamour-propre de son interlocuteur.
Eszterhazy eut le bon goût de ne pas trahir la surprise et la peine qu'il éprouvait à se voir supplanté. Préoccupé surtout de servir la cause royale, il se mit à la disposition de Bombelles pour faciliter ses démarches. Mais, il lui déclara qu'il ne pouvait obtempérer à la requête de Fersen et se résoudre à quitter Saint-Pétersbourg. Abandonner son poste, c'eût été tromper la confiance des princes de qui il
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le tenait. Il ne voulait pas partir sans leur ordre.
Il fit observer que s'il se rendait auprès d'eux, il serait contraint, pour expliquer son retour, de leur confesser la vérité, alors qu'on lui demandait de la leur taire. Bombelles comprit ces scrupules et n'eut pas à regretter la résolution qu'ils avaient dictée à Eszterhazy car, dès ce moment et jusqu'au départ de ce dernier, qui eut lieu quelques semaines plu tard, il trouva en lui un concours actif et dévoué.
Il lui dut d'être reçu, le jour même de son arrivée, par le comte Ostermann. Ce ministre commença par émettre des doutes, quant au degré de confiance qu'il convenait d'accorder à Breteuil et à son envoyé, alors que le comte Eszterhazy était à Saint-Pétersbourg comme représentant de la monarchie française. Bombelles dut lui rappeler que dès longtemps, Breteuil avait été choisi par le roi pour négocier, en son nom, avec les puissances, que Galonné le jalousait et n'avait pu le cacher depuis qu'il savait par une déclaration de l'Empereur quelle confiance Louis XVI avait en Breteuil.
— Maintenant, ajouta Bombelles , le pouvoir de Breteuil a pris une nouvelle force par suite d'un avis du roi, faisant connaître à ses frères que ce gentilhomme était seul chargé de défendre ses intérêts auprès des cours.
En parlant ainsi, Bombelles ne faisait que paraphraser le mémoire qu'il était chargé de remettre à
l'Impératrice et entravers duquel, deux jours après, elle jetait cette phrase significative : « Dans tout ce mémoire , je ne vois que la haine de Breteuil contre Calonne. Il faudrait envoyer au diable des conseillers tels que Breteuil qui donne d'aussi mauvais conseils, et Calonne, parce qu'à la lettre, c'est un éventé. »
Convaincu ou non par la chaleur avec laquelle lui parlait Bombelles, le comte Ostermann lui promit de remettre à l'Impératrice les diverses pièces et de solliciter pour lui une audience. Cette audience se fit attendre, fut plusieurs fois ajournée et avant même qu'elle eût été accordée, Bombelles comprit qu'on aurait préféré qu'il ne vînt pas. Et c'était vrai. [On pensait à la cour qu'il eût mieux valu qu'Eszterhazy fût chargé de présenter la lettre de la reine )i qu'à défaut de lui « un simple courrier eût fait leilleur effet. )> Bombelles retrouva ces dispositions auprès de Impératrice, quand il put enfin être mis en sa irésence. Elle l'accueillit avec sécheresse et haujur. Elle n'aimait pas Breteuil. Elle le connaissait [de vieille date, depuis 1762, alors que du vivant [de son mari, le tzar Pierre III, il était chargé d'affaires de France en Russie. A cette époque, les [Orlof s'étaient ouverts à lui de leur projet de ren- [Verser le tzar, au profit de la tzarine, et lui avaient demandé son concours pour contracter un emprunt.
Breteiiil s'était dérobé. Il avait quitté Saint-Pétersbourg à la veille de la révolution de palais qui mit Catherine sur le trône. Elle avait gardé de ce refus un ressentiment inoubliable. Bombelles en éprouva les effets.
A son tour, tout en adoptant le principe d'un congrès et en promettant d'en écrire aux cours européennes, elle se déroba, quand son interlocuteur voulut obtenir d'elle un formel engagement. Comme il mettait sous ses yeux la copie des pouvoirs délivrés à Breteuil par le roi de France, elle répliqua froidement:
— Les princes en ont de tout pareils.
Puis, révélant ce qu'elle avait déjà fait à leur prière, les services rendus par elle à leur cause, elle s'étonna qu'on voulût se passer d'eux. Toutes ses réponses furent évasives, rendues presque impertinentes par la persistance malicieuse qu'elle mit à traiter sur le pied d'une égalité parfaite Louis XVI et ses frères. Ni dès ce moment, ni plus tard, Bombelles ne put la fléchir et la décider à se prêter aux vues des Tuileries.
Du reste, après avoir lu la lettre de Marie- Antoinette, elle avait écrit en marge les réflexions suivantes qui révèlent toute sa pensée : « Qu'attendre de gens qui agissent sans discontinuer avec deux avis parfaitement contradictoires, l'un en public, l'autre en secret ? C'est elle qui a tout perdu,
cette contradiction continuelle; c'est elle qui empêche d'aller en avant. Le seul parti qui le pourrait, celui des princes, on le voudrait en arrière. Pourquoi? On est faux avec eux et avec tout le monde en vérité , car ce Breteuil a toujo^irs haï cordialement la Russie et votre servante plus qu'âme qui vive. »
Ce n'est pas seulement par le décourageant accueil fait à Bombelles qu'elle manifesta ses rancunes contre Breteuil et son dédain pour les vues politiques du malheureux roi de France. Elle poussa cette manifestation jusqu'à la plus cruelle indélicatesse. Au m.épris des pressantes recommandations de la reine prisonnière, elle fit part au prince de Nassau et au comte de Romanzof de 1 arrivée de Bombelles à sa cour et de l'objet de son voyage, de telle sorte qu'à Theure où Breteuil se flattait que le secret de la mission ordonnée par le roi était bien gardé, la nouvelle en arrivait à Coblentz. C'était dans les , derniers jours de janvier. A ce moment déjà, les relations à peine ébauchées du baron de Breteuil avec la petite cour des princes avaient pris une tournure aigre-douce et donnaient naissance à des querelles épistolaires.
Le maréchal de Castries, soit qu'entre les lignes de la correspondance de l'agent du roi, il devinât ce qu'à dessein, celui-ci néghgeait d'y mettre, soit que les constantes plaintes de Calonne eussent
éveillé ses soupçons, commençait à se méfier, à trouver qu'on ne lui révélait que des choses sans importance. Écho des récriminations de Galonné,
suspectait les actes de Breteuil et surtout son silence « Je suis fâché du silence que vous gardez >>, ui écrivait-il. De son côté Breteuil remarquait que lorsqu'il sollicitait des renseignements, il ne les obtenait jamais qu'incomplets, altérés par des réticences. Or, s'il revendiquait pour lui le droit de parler ou de se taire à son gré, il ne reconnaissait pas ce droit aux princes. Une tardait pas à s'impatienter de leur prétention à traiter avec leur frère d'égal à égal et un jour, le 28 janvier, il écrivait au maréchal de Castries.
« Je crois, monsieur le Maréchal, qu'il faut une petite explication entre vous et moi pour nous bien entendre sur la manière d'établir solidement cette confiance réciproque de la famille royale, afin d'aller au-devant des doutes et des soupçons qui ramèneraient bientôt à Coblentz le même esprit d'inquiétude, de défiance et d'injustice qui a si fort écarté de la marche simple et uniforme que les affaires auraient dû prendre dès le premier moment entre le chef de la famille et ses frères...
« Il est donc nécessaire que les princes veuillent bien vous faire passer le résumé de leurs vues, de leurs mesures, de leurs moyens de tout genre chez les puissances étrangères ou dans le royaume, afin
que, d'après la communication que vous aurez eu la bonté de m'en faire, je puisse instruire assez le roi pour qu'il conspire cet état de choses avec celui qui est particulier aux mesures de Sa Majesté. Quand j'aurai fait ce rapprochement, je vous dirai ce qui paraîtra au roi devoir être suivi ou abandonné par les princes. »
Ainsi, Breteuil affirmait nettement le droit du roi de se réserver la connaissance de certains objets, tout en exigeant que ses frères lui révélassent la totalité de leurs intentions et ne fissent aucune démarche sans son aveu. Si contraire à leurs idées ^tait cette doctrine que le Maréchal n'avait pas osé leur communiquer la lettre de Breteuil et l'avait gardée pour lui, se contentant d'insister encore pour obtenir « une égale communication, une égale confiance. » Mais, Breteuil ne cédait rien de son interprétation et ce dissentiment commençait à s'envenimer quand la nouvelle de la mission de Bombelles vint tout à coup consacrer, par un acte décisif, l'opinion de l'agent du roi.
C'est par le comte de Romanzof que les princes en eurent connaissance. A peine averti par une lettre du ministre Ostermann, il s'était empressé de la leur apporter. Cette révélation inattendue les exaspéra. Voilà donc à quoi tendait et devait aboutir V la relation franche » que le roi avait chargé Breteuil de créer. On l'inaugurait en engageant en
Russie, à leur insu, une négociation qui faisant double emploi avec les pourparlers engagés déjà par eux, menaçait de compromettre les avantages qu'ils en espéraient. Et quel négociateur avait-on choisi pour le substituer à des serviteurs aussi éprouvés que Nassau et Eszterhazy? Un homme dont avait à se plaindre le comte d'Artois, qu'il accusait de lui avoir fait injure en lui cachant des ordres qu'il tenait directement du roi. Sur qui compter désormais puisque Louis XVI lui-même se servait des ennemis de ses frères, les employait à des missions louches et dirigées contre eux? Etait-ce par de tels procédés qu'on espérait réconcilier les membres divisés de la famille royale ?
La correspondance inédite à laquelle sont empruntés ces détails trahit la stupéfaction des princes, la fureur de Calonne. 11 y a notamment un mémoire à l'Impératrice, rédigé par ce dernier, exposant toute l'affaire et les griefs de la cour de Coblentz contre Bombelles. Il y a aussi une lettre de Monsieur à la reine et ce cri de colère poussé par le comte d'Artois contre Breteuil :
— L'existence de ce maudit homme est par trop funeste et nuisible (1).
(1) Voir aux pièces justificatives.
Il est intéressant de noter que la reine eut la conviction que le comte Eszterhazy était le révélateur du voyage de Bombelles et en conçut contre lui une vive irritation. L'infortunée
Ces pièces comme les plaintes adressées au Maréchal, pour être transmises à Breteuil, accusent le caractère aigu du conflit qui s'éleva à cette occasion entre Coblentz et les Tuileries. Il devint même si bruyant, par suite des récriminations des princes, que le fameux secret cessa d'en être un et fut bientôt connu de toutes les cours.
Si le maréchal de Castries traduisit avec moins d'éclat que les princes la pénible surprise que lui causait l'événement, il ne put cependant la dissi- Luler. Il écrivit à Breteuil. Il se plaignait du délut de confiance dont celui-ci venait de faire preuve l'heure même où il parlait si haut de la nécessité 'un bon accord entre le roi et ses frères. Il lui en lulait d'autant plus qu'il s'était livré entièrement lui, allant jusqu'à reconnaître que « Galonné étant in danger et son influence sur le comte d'Artois lésastreuse, il fallait, non Tôter, ce qui eût été impossible, mais l'annuler. » Non content de lui écrire, chargea son fils, le duc de Castries, d'aller à Iruxelles pour remettre sa lettre à Breteuil et lui lemander verbalement des explications. Elles furent irèves et hautaines.
— Si je n'ai pas parlé aux princes de la mission lu marquis de Bombelles, dit Breteuil, c'est que le •oi et la reine m'avaient ordonné le secret. M. de
mveraine mourut sans avoir su que Catherine était la seule )upable.
Bombelles est allé à Saint-Pétersbourg par leur volonté, y appuyer des démarches que, depuis dixhuit mois, les princes n'ont pu faire aboutir. Il était temps que le roi intervînt et parlât.
Gardant le plus absolu silence sur le fond même de cette mission diplomatique, il se contenta de répéter au duc de Castries, ce qu'il avait déjà dit dans ses lettres au maréchal, à savoir que « la suprématie royale exigeait qu'avant de l'interroger, on lui fit part des vues, des plans, des négociations et qu'on promît surtout de ne pas s'opposer au congrès. » En un mot, il maintint fermement le droit supérieur du roi, sans faire aucune confidence au fils du maréchal. « La confiance du roi en M. de Breteuil, écrivait le duc à son père, ajoute à sa disposition naturelle pour la bouffissure et l'importance. Je ne l'ai pas trouvé tel pour mon père ni pour moi. Mais, vis-à-vis des princes, il est premier ministre et plein de la suprématie royale. »
Désolé de n'avoir rien appris, l'envoyé du maréchal, avant de quitter Bruxelles, alla voir le comte de Fersen dans lequel il avait deviné le correspondant intime de la reine et l'auxiliaire de Breteuil. Il espérait recueillir de lui quelque précieuse information. Mais, Fersen ne lui ayant rien dit, il n'osa rinterroger, connaissant bien « son caractère en arrière et la pédanterie de sa discrétion. )>
Les réponses que lui rapportait son fils n'étaient
pas pour satisfaire le maréchal. Mais, il ne se tint pas pour battu. Il écrivit directement au roi : « Sire, la correspondance qui devait assurer la communication de toutes choses et que vous avez prescrite venait de s'établir, lorsque les princes ont appris, par voie étrangère, qu'on avait fait passer, à leur insu, deux personnes chargées d'ordres particuliers de Votre Majesté pour Saint-Pétersbourg et pour Berlin (1). C'est ainsi qu'en débutant et suivant les lirections que vous aviez tracées, Sire, à Bruxelles îomme à Coblentz, une démarche cachée pourfait renverser l'organisation que Votre Majesté établie, si elle pouvait se renouveler. Au fond le votre prison, Sire, vous ne pouvez apprécier
!S inconvénients et les dangers de pareilles dé-
larches (2) ».
r Quant à Galonné, à la suite de cette affaire, il [dressait au maréchal de longues lamentations :
L'espoir de l'avenir, disait-il en terminant, m'avait toujours soutenu contre l'horreur du présent.
[ais, depuis que je n'aperçois plus que des inten-
(1) La lettre destinée au roi de Prusse et remise à ce prince ir le comte de Caraman, alors fixé à Berlin, ne donna lieu à
kucun incident,
(2) Je n'ai trouvé nulle part trace de réponse à cette lettre, ^où l'on peut conclure que le maréchal, après l'avoir écrite — Ile existe en minute dans ses papiers — ne l'expédia pas, ou
l'elle n'arriva pas aux Tuileries, ou enfin que le roi ne put ne voulut pas y répondre.
tions perfides ou au moins suspectes dans ceux qui semblent avoir le plus d'influence, je n'arrive pas plus à prévoir qu'à voir et tout me donne une humeur noire qui me fatigue plus que le travail même dont je suis excédé : »
Telle est l'histoire de ce qu'on a appelé la mission de Bombelles. Cette mission étant restée sans résultats, il n'y aurait pas eu lieu d'en écrire longuement le récit, si elle ne faisait ressortir les déplorables fruits qu'engendrait la rivalité de Galonné et de Breteuil et la triste influence qu'exerça cette rivalité sur les destinées de la Monarchie. Toute cette intrigue finit par s'apaiser. Mais, elle accrut le ressentiment des princes contre leur frère. Jusqu'à la fin, leurs relations eurent à en souffrir et tandis que Louis XVI et Marie- Antoinette emportaient dans la tombe la certitude qu'ils expiaient les fautes des émigrés, le comte de Provence et le comte d'Artois demeuraient convaincus que, si on les eût écoutés au lieu d'écouter Breteuil, cette tragique aventure eût été épargnée à la famille royale.