CHAPITRE X
Échecs de la diplomatie des princes. — Les ressources matérielles s'épuisent. — Souffrances des émigrés en Allemagne. — La guerre imminente. — Bases d'un accord entre l'Autriche et la Prusse. — Traité du 7 février 1792. — Mort de l'Empereur Léopold. — Effets de cet événement. — François II succède à son père. — Gustave III de Suède est assassiné. — Le gouvernement Suisse et l'Espagne refusent de prendre part à la guerre que préparent l'Autriche et la Prusse. — Les espérances des émigrés ranimées. — Le baron de Goguelat à Vienne. — Ultimatum de la France. — A Coblentz, les princes profitent de ce que le gouvernement français paraît cesser de s'occuper d'eux pour reformer leur armée.* — Brusque déclaration faite à l'Électeur. — Il supplie les princes de quitter Coblentz. — Les princes ne cèdent pas à ses sollicitations. — Ils sont convaincus que, dans la guerre qui s'engage, les Français seront battus. — Leurs inquiétudes quant aux exigences des vainqueurs. — De toutes parts, les frères du roi sont priés de ne pas faire parler d'eux. — La mission de Mallet du Pan.
Vers la fin de février 1792, partout où elle avait tenté des démarches, la diplomatie des princes
était en échec. A Vienne, elle rencontrait la versatilité de Léopold, le mauvais vouloir de ses ministres, la crainte qu'il nourrissait de perdre dans la guerre ses provinces des Pays-Bas ; à Berlin, l'implacable égoisme des Hohenzollern, qui ne voulaient entrer en ligne qu'après s'êtres assuré des dédommagements; à Londres, l'inébranlable volonté de Pitt de rester neutre dans les conflits qui menaçaient le continent, tant que l'intérêt national ne lui commanderait de s'y mêler; à Saint-Pétersbourg, les desseins ténébreux de Catherine contre la Pologne ; à Madrid, le désarroi du pouvoir royal tombé en quenouille ; partout enfin, l'invincible défiance qu'inspiraient les émigrés.
A cette détresse morale, s'ajoutait la détresse matérielle. Les fonds successivement prêtés par les maisons régnantes s'épuisaient. A grands pas, s'avançait la misère. Le crédit personnel du maréchal de Castries, venait d'obtenir d'un banquier de Cologne cent mille florins pour les princes ; mais, en recevant cette somme, le 24 janvier, Calonne écrivait avec mélancolie : « C'est toujours un petit secours pour en attendre de plus grands qui viennent bien lentement. Nous n'avons rien touché de Naples et, quoique l'Empereur dise partout qu'il a prêté aux princes deux millions, le fait est que ces deux millions sont encore réduits à zéro. » Le 30, Flaschlanden ajoutait : « L'Empereur met de telles
conditions aux secours accordés aux Électeurs quil fait journellement tourmenter les princes dans leur asile. Si son projet était de déshonorer ses co-États en les livrant à une terreur indécente, en même temps qu'il veut écarter absolument les princes de la coalition, il ne se conduirait pas difïéremment. Ajoutez à cela que nous commençons à manquer d'argent et vous verrez que nous ne sommes pas jSur des roses. »
La dispersion de l'armée des princes, le piteux [état de celle de Condé rendaient plus lamentable [cette situation. J'ai déjà décrit l'infortune des émi- [grés qui s'étaient enrôlés au service de la cause royale. Chaque 'jour y ajoutait quelque trait [poignant. Ce n'était pas seulement, comme aux détbuts de l'émigration, la ténacité de leur dévouement [qui les retenait en Allemagne, ni leur haine invétérée contre cette Révolution qui les avait dépouillés îaprès les avoir forcés à fuir ; c'était maintenant la ipeur trop justifiée de rencontrer dans leur patrie, s'ils se résignaient à y rentrer, des périls plus grands que ceux contre lesquels ils se débattaient.
Et puis, en dépit de leurs maux, un espoir les soutenait encore. Ils ne voulaient pas croire que l'Europe persisterait à les laisser dans un si misérable abandon. Ils pensaient que, même en ce cas, la guerre deviendrait tôt ou tard inévitable, et que faite sans eux ou avec eux, elle tournerait nécessai-
rement à leur profit, quel que fût le mauvais vouloir des puissances. Ils puisaient dans cette conviction le courage de supporter leurs maux. Mais, ces maux n'en étaient pas moins effroyables et les princes, témoins impuissants des souffrances de leur fidèle noblesse, en avaient le cœur déchiré. Sur un point, les émigrés ne se trompaient pas. Oui, la guerre tendait à devenir inévitable. Mais, ce n'était pas en vue de les secourir que voulaient la faire les puissances qui la préparaient. L'Empereur Léopold et le roi de Prusse leur en cachaient dédaigneusement le véritable but, à l'heure même où ils arrêtaient d'importantes résolutions. Une intervention armée dirigée par le duc Ferdinand de Brunswick (1) était décidée. Les deux souverains devaient fournir chacun quarante mille hommes et Léopold, en plus, ses troupes des Pays-Bas. Un appel serait fait par eux aux autres puissances pour les inviter à prendre part à l'action qui, d'ailleurs, ne serait pas
(1) C'était le plus illustre soldat de son époque. Il avait cinquante-six ans. Au moment où la confiance des souverains allemands allait mettre dans ses mains les destinées de la coalition, il venait de repousser les offres du ministère Narbonne, qui avait eu l'étrange idée de lui proposer, par l'intermédiaire du général de Custine, de se mettre à la tête des affaires de France, en faisant luire à ses yeux qu'il était le seul homme en Europe capable de diriger et de contenir la Révolution et qu'il pourrait devenir par là « l'idole des Français et le bienfaiteur de la postérité. »
subordonnée à leur réponse, la défense des princes possessionnés et des pays rhénans exigeant une marche rapide.
Mais, il était bien entendu que la guerre n'aurait pas pour objet la restauration de la monarchie absolue. Cette restauration propre à rendre à la nation française son ancienne puissance, n'était désirable ni pour la Prusse, ni pour l'Autriche. Elles réclameraient seulement justice au nom des possessionnés et la cessation des préparatifs belliqueux auxquels se livrait la France, depuis le 14 décembre. Quant au congrès proposé par Louis XVI, il ne se réunirait que si « la nation française exprimait le vœu que le roi se portât médiateur entre elle et l'Europe. »
Ces bases avaient été posées le 17 janvier à Vienne. Modifiées dans quelques détails secondaires, elles se retrouvèrent dans le traité qui lut conclu à Berlin le 7 février, sous le coup de l'émotion qu^y causèrent les solennels débats consacrés, en janvier, par l'Assemblée nationale, aux affaires d'x\llemagne et dont le ton général, comme le vote qui les couronna, équivalait à une déclaration de guerre. Mais, en tout cela, les souverains contractants songeaient surtout à des accroissements de territoire et à conjurer les desseins pressentis ou devinés de l'Impératrice Catherine sur la Pologne. C'était encore plus contre cette princesse que
contre la France qu'ils s'unissaient. Les intérêts de la maison de Bourbon n'occupaient, dans le traité du 7 lévrier comme dans leurs préoccupations, que la seconde place.
Le fait suivant en fournit la preuve éclatante. Le représentant de Catherine à Paris, M. de Simolin, étant venu à Vienne, au nom de Marie-Antoinette, pour laquelle il professait un dévouement analogue à celui du comte de Fersen et ayant sollicité des secours urgents pour la famille royale, il lui fut déclaré par le vieux Kaunitz « que les puissances étrangères ne pouvaient s'immiscer ni en droit, ni en fait dans les affaires domestiques d'une nation indépendante sans en être requises et qu'elles ne l'étaient pas. » Ce n'était donc ni dans l'intérêt du roi ni pour faire le jeu des émigrés que les Cabinets de Vienne et de Berlin se décidaient à la guerre, mais pour se défendre et avec l'espoir, après la victoire, d'opérer quelques conquêtes aux dépens du vaincu.
Du reste, rien de ces projets, bien qu'on les eût mis depuis longtemps à l'étude, n'était connu des princes français. Aussi, ne cessaient-ils de se lamenter sur leur triste état dont ils attribuaient à Léopold et à ses longs atermoiements toute la responsabilité, quand le décès de ce prince, survenu inopinément, parut devoir modifier l'état général des affaires.
L'Empereur était mort le 1^^ mars, après une courte maladie dont, d'abord, personne, autour de lui, ne s'était inquiété. Il avait quarante-cinq ans et semblait devoir vivre de longs jours. Aussi, les circonstances de son trépas parurent-elles extraordinaires et donnèrent-elles lieu aux rumeurs les plus étranges. On alla jusqu'à prétendre qu'il avait été empoisonné. On accusa de ce crime tour à tour les Jacobins et les émigrés. Les premiers le considéraient comme le plus redoutable ennemi de leurs ^idées. Les seconds lui reprochaient de ne vouloir >as les admettre dans la coalition. Mais, ni les uns les autres n'étaient coupables de sa mort préma- [turée. (( C'était un voluptueux, dit un de ses conîmporains ; il avait mené la vie vivement )>, si vivelent, ajouterai-je, que c'est sans doute de cela (qu'il mourut.
L'efïet de l'événement lut considérable. Quel-
[ues serviteurs fidèles et la cour des Tuileries en
furent consternés. Marie-Antoinette, sous l'empire
le ses angoisses renaissantes, suspendit toutes les
légociations engagées entre elle et ses amis, pour
la délivrance de la famille royale. En revanche, bon
Lombre de gens se réjouirent, même à la cour de
iVienne. Dans Paris, on fut convaincu que le parti
ide la guerre avait perdu son plus ardent champion
[en Europe, ce en quoi on se trompait, car Léopold
[s'était constamment efforcé d'éviter la guerre. C'est
même à cause de cela que les émigrés l'avaient en horreur.
A Coblentz, en apprenant sa mort, on se félicita, dans l'espoir que son successeur serait plus actif et plus entreprenant que lui. Cet espoir cependant n'empêchait pas Calonne d'écrire : « J'espère que cette mort ne nous jettera pas dans une stagnation nouvelle. Le roi de Prusse est bien disposé et veut que nos princes jouent le rôle qui leur appartient (1). Est-il vrai, comme on le dit, que la dernière réponse de l'Empereur consacre les principes constitutionnels ? C'est avoir fait ses adieux à l'honneur en même temps qu'au genre humain. »
Le successeur de Léopold était son fils. Il montait sur le trône, à vingt-quatre ans, sous le nom de François II, comme roi de Bohême et de Hongrie, en attendant l'élection qui devait le faire Empereur et qui eut lieu au mois de juillet. Il passait pour un esprit honnête, judicieux et froid, passionné surtout pour l'art militaire, disposé en politique, tant en dehors de ses Etats qu'au dedans, à ne rien changer à ce qu'avait fait son prédécesseur, et à suivre les mêmes voies. Il le prouva en reprenant,
(1) Cette affirmation exprimait précisément le contraire de la vérité. Mais, il n'est pas rare, dans la correspondance de Galonné, de le surprendre en flagrant délit de mensonges et d'illusions
à peine le maître, les négociations commencées par Léopold avec la Prusse.
Les princes français se hâtèrent de renouer avec lui les rapports qu'ils avaient eus avec l'Empereur défunt. Mais, auprès du fils, ils allaient se heurter aux mêmes difficultés qu'auprès du père, recueillir les mêmes réponses, rencontrer la même opposition, une égale volonté de tenir les émigrés à Fécart. C'est cette volonté qu'ils s'attachaient à contrecarrer, invinciblement résolus à s'imposer à la coalition qui se formait et qui ne voulait pas d'eux.
Aux Tuileries, sur le conseil du comte de Fersen, on se préoccupait aussi d'entrer en relations avec François II. La reine lui écrivit, pour lui faire part de l'affreuse situation de la famille royale et lui révéler l'imminence de la guerre que préparait contre l'Allemagne le gouvernement français. Le baron de Goguelat, employé déjà à ces missions secrètes qui exigent du sang-froid, du courage et du dévouement, fut chargé de porter cette lettre à Vienne où il devait se faire recommander par Breteuil et par Mercy.
Mais, se produisait alors un événement encore plus grave pour les émigrés que la mort de Léopold. Le roi de Suède, Gustave III, avait été assassiné dans un bal masqué, le 16 mars, à Stockholm où il venait de rentrer après un assez
long séjour à Aix-la-Chapelle. Il était tombé sous les coups d'une poignée de conjurés obscurs, poussés à ce crime par la noblesse suédoise, qui dans la guerre qu'il préparait contre la France pour y rétablir Tabsolutisme, voyait une menace contre ses propres immunités. Avec lui s'éteignaient ses anciens projets, au moment où, peut-être, ils allaient se réaliser. Son fils, Gustave-Adolphe, devenait roi à sa place. Mais il avait treize ans, et devait être pourvu d'une régence. Elle fut dévolue au duc de Sudermanie qui n'entendait pas engager la Suède dans une guerre contre la nation française. A ces faits lamentables ne se bornaient pas les motifs de désorganisation, de désarroi et d'impuissance par lesquels était gravement atteinte la cause des princes. En même temps qu'ils sollicitaient les secours de l'Europe, ils s'étaient adressés à la Confédération suisse, avec l'espoir d'obtenir d'elle des soldats qui viendrait grossir leur armée. Quelques cantons avaient accueilli favorablement ces ouvertures. Afin de témoigner de leur bon vouloir pour la Monarchie, ils s'étaient prodigués en procédés courtois envers les émigrés réfugiés sur leur territoire. D'autres s'étaient montrés plus réservés dans leur réponse, moins disposés à entrer dans les vues des royalistes français. Il n'était pas néanmoins téméraire d'attendre de la Confédération un appui efficace.
Tout à coup, vers le milieu du mois de mai, on apprenait à Coblentz que le gouvernement français exigeait du gouvernement fédéral le renvoi des émigrés, et, le mois suivant, ce dernier faisait connaître qu'il était résolu à observer la plus stricte neutralité. Bientôt après, l'Espagne sur laquelle on avait tant compté en faisait autant, refusait d'entrer dans la coalition, et cet exemple entraînait à une résolution analogue les diverses puissances d'Italie.
L'Emigration était donc cruellement éprouvée et semblait irréparablement affaiblie par l'ensemble des faits qui viennent d'être résumés. Sans argent, sans alliés, sans asile, tenue en défiance par le roi, traitée avec dédain par les cours, impuissante sous les terribles lois qu'avait votées contre elle l'Assemblée nationale, elle était sans moyens d'action. Il ne lui restait d'autre ressource que celle de se disperser ; les princes n'avaient plus qu'à disparaître, à chercher un refuge en Espagne, à s'y faire oublier, et telle était la cruelle perspective qui se déroulait devant eux, quand les événements, en se précipitant, vinrent ranimer de nouveau leurs espérances ébranlées.
Ces réveils sont fréquents dans l'histoire des émigrés, aussi fréquents que leurs déceptions. Du commencement à la fin de leur triste épopée, ce n'est qu'une suite de conceptions caressées avec enthousiasme et d'amers découragements, une
îl
succession de jours où l'ombre et la lumière ont une égale place, qui voient les projets de la veille emportés par les incidents du lendemain, la certitude du succès s'évanouir brusquement dans celle de la défaite, pour renaître encore et se dissiper après, sous la poussée de malheurs imprévus. Jamais il n'y eut autour d'une cause tant d'espoirs conçus et détruits.
A la fin du mois de mars 1792, une période d'espoir commençait à Coblentz, où l'on ne doutait plus de l'intention des Français, de déclarer la guerre à l'Allemagne. C'est sur cette guerre que l'on comptait pour relever les affaires de l'Émigration ; on ne comptait même que sur elle. « Mes espérances, écrivait à Calonne le maréchal de Castries, ne sont fondées en ce moment que sur les insolences de l'Assemblée. » Il est vrai que « ces insolences » dépassaient toute mesure et que l'Autriche en arrivait au point de ne pouvoir plus reculer.
Cependant, le maréchal éprouvait encore des doutes à cet égard. On lit dans ses notes, à la date du 26 mars : « On mande de Paris que l'intention de Dumouriez (le successeur de De Lessart aux Affaires étrangères) est de couvrir d'or les princes possessionnés en Alsace et de conjurer la guerre de FEmpire, persuadé que la cour de Vienne ne la fera pas, si elle n'y est pas obligée. Il suit de cette sup-
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position la nécessité d'échauffer les princes intéressés, tels que les Electeurs ecclésiastiques et autres pour faire consacrer leurs réclamations dans la nouvelle capitulation qui sera présentée au nouvel Empereur. )>
Donc, c'est la guerre qu'on voulait, qu'on appelait, qu'on provoquait, car, par elle seulement, on pourrait arriver au but opiniâtrement poursuivi, la chute du gouvernement révolutionnaire et la restauration de la Monarchie par les émigrés. A cette Rême époque, c'est-à-dire aux derniers jours de ars, l'émissaire de la cour de France, Goguelat ivoyé par la reine à François II pour le presser d'agir, arrivait à Vienne. Il était porteur de lettres de Breteuil et de Mercy, que ceux-ci lui avaient remises à son passage à Bruxelles et qui confirmaient par avance tout ce qu'il dirait pour émouvoir l'Autriche et la Prusse, pour les intéresser au sort de la iamille royale.
Par ces lettres, par le langage de Goguelat, on sut à n'en pouvoir douter ce qui se passait à Paris. En réponse aux observations de l'Autriche, Dumouriez allait adresser à cette puissance un ultimatum exigeant la cessation des armements du gouvernement impérial. Il préparait en même temps une mise en marche de troupes contre la Savoie, les pays Rhénans et la Belgique. Quant au roi et à la reine, ils solhcitaient de prompts secours. Pleins de
défiance pour leurs frères, pour le prince de Condé et pour Galonné, ils s'en fiaient à Breteuil du soin dérégler la direction de la politique qu'il convenait d'adopter et de suivre.
L'ultimatum annoncé par Goguelat, arriva à Vienne, le 4 avril. L'ambassadeur français, Noailles, après avoir hésité à le remettre, s'y décida le 5 et ce que n'avaient pu les supplications du roi et de la reine captifs, les démarches des princes, de longues négociations, fut obtenu en quelques instants par le langage hautain de Dumouriez. En le lisant, le prince de Kaunitz « fut mis hors de lui ». Sous son influence, l'Empereur se décida à la guerre, intéressant dans sa détermination la Prusse qui, depuis longtemps, s'y préparait. Ce n'était plus, maintenant, qu'une affaire de six semaines ou deux mois, le temps de faire marcher les troupes. Les Français avaient voulu la guerre. Qu'ils attaquassent ou n'attaquassent pas, ils l'auraient. Il s'agissait seulement de les « amuser » jusqu'à l'heure où l'on pourrait agir. Une lettre de Fersen, envoyée dans une caisse de biscottes, fît connaître cette décision à la famille royale, qui attendait, dans une angoisse affreuse, le résultat de ses démarches.
Ces choses s'étaient passées à Finsu de la petite cour de Coblentz. Jusqu'au dernier moment, les princes avaient tout ignoré. Mais, dans l'attente des événements qu'ils pressentaient, profitant de
ce que Tattention de l'Europe semblait s'être détournée d'eux (1), par suite de la gravité des communications échangées entre Vienne et Paris, ils avaient, peu à peu, laissé rentrer dans Coblentz et se reformer autour d'eux, leur armée dispersée. De nouveau, les uniformes se montraient dans les rues; de nouveau, on distribuait des grades, on achetait des munitions et des armes ; avec plus d'ardeur que jamais, on sollicitait à Vienne et à Berlin un rôle pour les émigrés, sans être encore assuré que ces réparatifs et ces démarches ne seraient pas en ure perte. Le maréchal de Castries étant venu Coblentz, pour tâcher d'avoir des nouvelles, constatait que l'argent était rare, qu'on n'y savait rien.
« Nous attendons M. de Nassau avec impatience. Nous espérons qu'il viendra tirer le voile qui nous sépare du reste de l'Europe. »
Le voile fut tiré, au moins en partie, le 28 avril. Déjà, la veille, le chargé d'affaires de France remplaçant Bigot de Sainte-Croix absent, s'était plaint à l'Electeur dans une note rédigée au nom de son
(1) A Paris même, on les traitait maintenant avec dédain : « On n'a rien à craindre des princes émigrés, écrivait Dumouriez à Barthélémy, agent français en Suisse. Ils n'ont ni argent ni appui. Même en cas de guerre, TAutriche veut les laisser de côté, parce que son plan est d'une profondeur politique dans laquelle il est impossible de caser les projets de ces chevaliers errants. » (9 mai.)
gouvernement de ce que les « mesures prises contre les émigrés avaient été illusoires, et de ce que les rassemblements et armements recommençaient. » Mais, le lendemain, il lui faisait passer un document bien autrement grave qu'une note diplomatique. C'était la déclaration de guerre adressée, le 20 avril, par le roi de France, au roi de Bohême et de Hongrie.
Enfin, cinq jours après, TÉlecteur, dans une note officielle, transmettait aux princes Fexposé des griefs du gouvernement français. Il les suppliait de quitter le territoire de Trêves et de se diriger dans le bas archevêché, au delà du Rhin, « où il préférait recevoir les émigrés, même en plus grand nombre, parce qu'ils ne pourraient faire ombrage dans cet éloignement des frontières, que de les laisser même en petit nombre près des frontières de la France. »
Ce n'était là qu'une communication de pure forme, arrachée à l'Electeur par l'effroi de ses sujets qui redoutaient une invasion. Les princes ne s'y soumirent pas. Loin de s'y soumettre, ils activèrent leurs démarches à Vienne et à Berlin, afin d'obtenir l'autorisation de reformer leur armée et la promesse qu'elle aurait une place dans la campagne qui maintenant ne pouvait plus être évitée.
Ce qui encourageait leur résistance, ce qui em-
pécha rÉlecteur de Trêves d'exiger qu'elle cessât, ic'est qu'à Coblentz, pas plus que dans aucune des villes où les émigrés étaient dispersés, on ne croyait à la victoire des Français. On était convaincu qu'au premier choc, ils seraient refoulés et détruits. Les tragiques incidents qui marquèrent l'ouverture des hostilités, le 28 avril, étaient bien laits pour justifier cette opinion. Au seul aspect de l'ennemi, l'armée du Nord, qui marchait sur la Belgique, prit la fuite avant d'avoir combattu, massacra Dillon, un des généraux qui la commandait. La lenteur [des alliés empêcha seule cette déroute de devefuir irréparable. Mais les émigrés crurent qu'elle irétait.
Le maréchal de Castries lui-même, en dépit de
son expérience des choses de la guerre, s'y trompa.
[Tandis que les princes prenaient prétexte de
'cette défaite pour résister aux objurgations de
l'Électeur de Trêves et pour le rassurer, le vieux
soldat qui s'était couvert de gloire au service de la
France, laissait tomber, de sa plume cette phrase
dans laquelle on regrette de ne pas trouver au
moins un patriotique regret : « La déclaration de
guerre que l'Assemblée a fait la fohe de rendre, les
•échecs que les troupes ont essuyés immédiatement
après, tout a prouvé qu'il ne fallait pas de grandes
forces pour abattre les factieux qui se sont emparés
du royaume. » Le malheur est que les « factieux »
n'étaient pas abattus et qu'ils allaient le prouver bientôt à la coalition animée, au premier moment, d'une si téméraire confiance.
Du reste, tous les émigrés, ou presque tous, partageaient l'opinion du maréchal de Castries. De même qu'ils avaient cru que l'Émigration aurait une durée de trois mois, de même, ils croyaient à la brièveté de la guerre et à l'effondrement de la Révolution. Ils formaient déjà des projets, se préparaient à rentrer en France, discutant la conduite à tenir, en y rentrant. Ils ne savaient encore rien des dispositions des cours alliées, des plans du duc de Brunswick, commandant en chef des forces de la coalition. Mais, ils s'en entretenaient comme s'ils les eussent connus, attribuant au généralissime ceux qu'ils inventaient eux-mêmes.
Une ombre, cependant, passait sur leur joie. Ils redoutaient le démembrement de la France, Ils se disaient tout bas que l'Alsace deviendrait territoire impérial ; que la Lorraine serait annexée au Luxembourg, les Pays-Bas français aux Pays-Bas autrichiens, que la Corse serait offerte à Catherine et que d'autres remaniements territoriaux auraient lieu en Allemagne et en Pologne. Aucun de ces dires ne reposait sur une base plus sérieuse que les prétendus plans de Brunswick. Mais, à Coblentz et partout où il y avait des émigrés, ils alimentaient leurs fiévreux entretiens.
Ils se demandaient encore si l'Impératrice Catherine entrerait dans la coalition. La plupart d'entre eux, serrant cette fois de plus près la vérité, craignaient que cette princesse refusât de s'associer aux cours du Nord afin d'être libre, quand elle les verrait occupées en France, d'agir en Pologne à son gré. Et telle était bien en eifet la conduite qu'elle entendait tenir. Elle avait d'abord feint l^ft d'être disposée à envoyer à la coalition un corps I^B de quinze à dix-huit mille hommes, offert env^Ê suite d'y substituer une somme égale au coût d'en- ^Htretien de ces troupes, et finalement, prétextant ^^ qu'elle avait à se plaindre delà légèreté des princes [ et de leur prodigalité, des prétentions et de la v£^nité de Galonné, critiquant la faiblesse du roi et la défiance qu'il témoignait à ses frères, elle se borna à d'assez précaires secours, gardant son argent et ses soldats pour sa campagne de Pologne, qu'elle avait longuement étudiée.
Mais, ces desseins divers n'étaient pas encore avoués et les émigrés à Coblentz, Breteuil à Bruxelles avaient les yeux fixés sur Saint-Pétersbourg où Nassau, Bombelles et Eszterhazy essayaient en vain d'obtenir de l'Impératrice une déclaration franche et décisive. Elle ne s'était prêtée qu'à seconder un de leurs désir. A leur requête, elle avait consenti à demander, à la cour de Vienne, d'employer les émigrés et de leur permettre de s'or-
ganiser, en attendant qu'on recourût à eux. Mais, la cour de Vienne faisait la sourde oreille et tout en se disant prête à acquiescer à ces demandes, n'y répondait pas. A la faveur de ce silence qui ne signifiait ni oui, ni non, Coblentz, de nouveau, devenait un camp, comme avant le mois de décembre. Abandonnés à eux-mêmes, les princes se préparaient à combattre. Se passant de l'autorisation de l'Autriche vainement sollicitée, ils reformaient leur armée et celle de Condé.
De toutes parts, cependant, leur arrivaient de pressants avis, par lesquels ils étaient invités à ne rien faire qui pût indisposer les puissances et troubler leur action. Breteuil ne cessait de leur recommander la prudence. De Paris, on les suppliait de se montrer discrets et surtout de s'abstenir de proférer des menaces contre l'Assemblée.
Le ministre delà marine, Bertrand de Molleville, intervenait secrètement dans ce sens. Il mandait au maréchal de Castries : « Tout ce qu'il y a ici de gens raisonnables, et le roi plus que personne, redoutent, par-dessus tout, de voir les émigrés jouer un rôle quelconque dans la malheureuse guerre où nous avons été entraînés. Je ne doute pas que vous ne fassiez comme moi tout ce qui dépendra de vous pour engager ceux avec lesquels vous pouvez avoir quelques relations à ne se mêler en aucune ma-
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ière de cette querelle. Ils doivent sentir combien ne conduite contraire compromettrait dans ce molent-ci leurs familles et leurs propriétés et comme elle rendrait difficile toute espèce d'arrangement définitif à leur égard. »
En même temps, un publiciste déjà célèbre, dé-
Iénseur intrépide de la Monarchie, quoique sujet fuisse, Mallet du Pan, était arrivé à Genève, le [2 mai, venant de Paris et se mettrait aussitôt en apport avec le maréchal deCastries. Il était chargé, ùi écrivait-il, de conférer avec lui au sujet d'une tiission que le roi lui avait confiée.
' « Elle consiste à détourner les émigrés de prendre aucune part aux hostilités. Le roi a des agents dans tous les départements, des informations sûres et multipliées, qui lui font craindre que la guerre étrangère entraîne une Jacquerie. Sa Majesté désire qu'afin d'en prévenir les horreurs dont on rejette trop légèrement la possibilité, les royalistes s'abstiennent et cela dans l'intérêt du roi, de l'État, de leurs propriétés et qu'ils préparent ainsi un traité de paix dans lequel les puissances étrangères et Sa Majesté seront les arbitres de la destinée des lois et de celle des nations. Voilà le désir du roi.
i'out sera facile dans le présent comme dans l'aenir si l'on s'attache à ce plan de conduite. Tout e compliquera de périls, d'incertitudes, de diffiultés si Ton s'en écarte. »
Mais ces avis, ces démarches , ces invitations réitérées devaient être en pure perte. Les princes ne voulurent rien entendre. Leur parti était pris. Ils avaient toujours dit et répété que le roi ne pouvait être sauvé que par eux, qu'une guerre entre la France et les souverains du Nord leur fournirait l'occasion de le sauver et de rétablir son autorité. Ce n'est donc pas quand les événements leur offraient la possibilité de jouer ce rôle, objet, depuis trois ans, de leur ardente ambition, qu'on pouvait espérer qu'ils y renonceraient.
Loin d'y renoncer, ils trouvaient, tous les jours, des accents d'une énergie plus éloquente pour réclamer leur place dans les événements. Ils ne reconnaissaient à personne le droit de les en écarter, ni au roi leur frère qui, n'étant pas libre, avait perdu celui d'exprimer une volonté, ni aux puissances qui n'étaient pas en état de décider quelle conduite leur traçaient leur naissance, leur rang, le sang des Bourbons.
C'est ainsi qu'après avoir, durant si longtemps, ameuté contre la France les nations étrangères, ils briguaient le triste honneur de marcher à la tête des armées coalisées et considéraient comme une offense, le mauvais vouloir et les refus opposés à leurs prétentions. Et le jour où ils pouvaient croire qu'ils en auraient raison, un de leurs partisans, Vaudreuil, écrivait :
« L'horizon paraît enfin s'éclaircir et quoique j'y aperçoive encore quelques nuages, je ne doute pas qu'ils se dissipent dès que le soleil aura commencé sa marche. « Le soleil dont parlait Vaudreuil, c'était la coalition.