‹ Histoire de l'émigration. Coblentz, 1789-1793 (d'après des documents inédits)Chapitre 15 sur 20 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Les princes quittent Cobleniz. — Campagne de 4792. — Galonné, percepteur d'impôts. — Embarras financiers des princes. — Nouveaux prêts de la Russie et de la Prusse. — Misères des émigrés. — Breteuil à Verdun. — Départ de Galonné. — Tergiversations du duc de Brunswich. — Sa défaite à Valmy. — 11 conseille au roi de Prusse de battre en retraite. — Il négocie sans succès avec Dumouriez. — La retraite est décidée. — Les horreurs de la fuite. — Licenciement de l'armée des princes. — Celle de Gondé passe à la solde de l'Autriche. — Une lettre de Thugut. — Gustine dans les Électorats Rhénans. — La débâcle. — Les princes français se réfugient à Liège, puis àHamm. — La mort de Louis XVL — Monsieur se proclame régent de France. — Ses déclarations. — La polit que des émigrés.

Avec la guerre qui commence, finit l'histoire de l'Émigration à Coblentz, de ces premières années de Texil, durant lesquelles, avec une ténacité digne d'une cause meilleure, pleins d'illusions et d'espoirs, les émigrés n'avaient cessé d'ameuter l'Europe contre la France, sans se laisser décourager par

les contretemps ni par les épreuves. Dans le courant du mois d'août, les princes quittaient Coblentz, à la suite du roi de Prusse et de son armée. Maintenant, la lutte était engagée. Mais, comme ce n'est pas l'histoire de la Révolution que je raconte, il ne me reste plus qu'à résumer les événements qui allaient clore par d'éclatants revers la période des débuts de l'Emigration.

La campagne s'ouvre ; les armées alliées franchissent la frontière, s'emparent en quelques semaines de Longwy qui se rend à l'Autriche, de Verdun qui se rend à la Prusse. Ils mettent le siège devant Thionville et convient les émigrés à l'honneur de prendre part aux opérations. Le quartier général est à Étanges. C'est là que s'installe Galonné. Il y organise, au nom du roi, la perception des impôts.

Il n'a d'autre préoccupation que celle de se procurer des ressources. Les huit cent mille francs qu'à Bingen, le roi de Prusse a prêtés aux frères du roi, sous la garantie du prince de Nassau et sur la promesse formelle que cette somme suffira à tout, n'ont été qu'un déjeuner de soleil. Il y avait tant d'exigences à satisfaire, tant d'affamés autour des princes, tant de créanciers, de si pressants besoins que du prêt de la Prusse, en quelques jours, il ne reste plus rien.

Monsieur et le comte d'Artois sont sans le sou.

Condé tire sur ses derniers écus et n'existe plus que par le dévouement de la princesse de Monaco qui fait argent de tout. Nassau lui-même a donné tout ce dont il dispose : « sa vaisselle d'argent, ses diamants, les épées qu'il avait reçues de l'Impératrice Catherine. » Il n'a gardé « que ce qui lui est nécessaire, pour arriver jusqu'à Paris. »

A peine la frontière franchie. Galonné est obligé de confesser aux alliés que ses moyens sont épuisés, que les princes ne peuvent plus payer leurs soldats. « Heureusement, ajoute-t-il, on est maintenant en pays Français. Les populations vont se soulever contre la Révolution, acclamer leurs libérateurs, apporter des trésors aux frères du roi captif. »

Cet espoir est bientôt déçu. On traverse des contrées hostiles à la Monarchie. Les populations ne témoignent que malveillance aux envahisseurs, se dérobent, s'enfuient, les gens des villes cachant leur argent, les paysans chassant devant eux leur bétail.

La perception des impôts ne donne rien. Et Brunswick de demander dédaigneusement, où sont €es Français enthousiastes dont on lui avait promis le concours, ces secours en argent et en nature que devaient fournir les campagnes. Où sont-ils les royalistes fidèles qui devaient ouvrir aux armées étrangères la route de Paris?

Il faut cependant sortir de cette impasse. Puisqu'on

commis la faute d'accueillir les émigrés parmi les troupes alliées, on ne peut les laisser mourir de faim. A regret, la Prusse consent à faire de nouvelles avances ; la Russie, de son côté, donne des preuves éclatantes de sa générosité. Mais, ce n'est ipas encore assez pour tout ce qui reste à faire .

Quand le maréchal de Castries, en prévision de

i-Farrivée des fonds attendus, cherche à en déter-

jminer l'emploi , il conçoit les plus cruelles per-

)lexités. <( A qui donnera-t-on ces fonds, écrit-

^11. iVux créanciers? Mais, alors, comment secourir

îinq mille gentilshommes sans ressources ? » Les

'russiens ayant versé un acompte de soixante et

[uinze mille francs, il propose de les donner à la

Loblesse. Avec le reste, on assurera Tétat .des

)rinces, en réduisant toutefois leurs dépenses (1) ;

m calmera les créanciers en soldant les engage-

[ments échus et on constituera une réserve pour

les secours urgents.

Ce projet est sage ; les princes y adhèrent. Mais, les retards apportés dans Tenvoi des fonds promis )ar la Russie et la Prusse ne permettent pas d'y lonner suite. On en est réduit à vivre au jour le jour,

(1) En l'année 1792, la dépense totale des princes s'élève à Jo. 361. 298. L'entretien de leur maison entre dans ce chiffre )our 1.300.000 francs, celui de l'armée pour 19 millions. L'escompte des valeurs et les frais de change ont absorbé le reste. — (Papiers du maréchal de Castries.)

comme on peut. Les soldats maraudent, irritent les paysans, n'obtiennent nourriture ou logement que le pistolet au poing, excitent contre Finvasion la colère et les malédictions de ce peuple qu'on est venu délivrer.

Pour ajouter à l'horreur de ces choses, la pluie ne cesse pas. Elle est torrentielle ; elle change en des marais de boue les pays qu'on traverse. La dysenterie se déclare parmi les troupes, devient épidémique ; les soins manquent, les armées laissent sur leur passage des traînées d'agonisants et de morts, que, derrière elles, les paysans viennent dépouiller.

Les émigrés cependant ne se découragent pas. Ils sont convaincus qu'ils arriveront à Pc\ris, qu'en approchant de la capitale, leurs maux cesseront et qu'ils y entreront en triomphateurs. Les premiers succès les ont électrisés, la prise de Longwy surtout (c la première bonne nouvelle depuis trois ans ». Lorsqu'à cette bonne nouvelle, « les enragés de Paris » répondent par les massacres de Septembre, les émigrés s'enragent à leur tour. « La position du roi et de la reine fait frémir. On ne pourra les tirer du gouffre que par la terreur et si on menace de la mort quiconque, dans l'infâme Assemblée ou la municipalité de Paris, oserait porter la main sur eux. » Incidemment le correspondant inconnu qui adresse ces réflexions au maréchal de Castries révèle le fond de son cœur : « Le départ de La

'ayette est un bien. Il servait de centre au parti lonarchien bien plus à craindre pour la monarchie

le les Jacobins. »

En même temps, des gentilshommes se travesissent pour aller faire de la propagande royaliste [ans Tarmée républicaine et démontrer aux officiers gentilshommes, qui n'ont pas déserté, que le gouvernement de Paris n'étant plus qu'un gouvernement d'assassins, ils ne peuvent continuer aie sersous peine d'encourir les mêmes responsabilités

le lui et de s'exposer aux mêmes légitimes repré-

illes.

A ce moment, tandis que Calonne est aux envims de Thionville, Breteuil arrivé à Verdun est landé parle roi de Prusse qui veut le consulter sur le )oint de savoir s'il convient de laisser partir Nassau qui s'est offert pour aller négocier à Paris la iberté du roi. Ce projet est abandonné. Mais, on Sspère de rapides victoires. Les Prussiens se sont présentés devant Verdun, le 1^^ septembre au matin. iSi ville a capitulé le lendemain, à la suite de dramatiques et inoubliables péripéties. Ils en ont pris

►ssession au nom du roi de France, contrairement

IX Autrichiens qui, dans la Flandre française où Is opèrent, occupent, au nom de l'Empereur, les [laces dont ils s'emparent. Breteuil presse Brunsrick de tirer parti sur-le-champ de ce premier iccès et de marcher sur Châlons. Autour du gêné-

ralissime, tout le monde est convaincu que c'est ce qu'il va faire, que le 22 ou le 24 septembre, il apparaîtra devant Paris et que ce sera l'instant critique et décisif pour la famille royale.

Mais, ce n'est pas seulement pour exciter un zèle qu'il trouve bien refroidi que Breteuil est venu. C'est aussi pour en finir avec Galonné. Il fait connaître à Monsieur qu'il souscrira au projet de régence, si Galonné est écarté. Monsieur sacrifie Galonné qui, d'ailleurs, « a lassé tout le monde par son orgueil et son incapacité. » Galonné part pour l'Angleterre. Breteuil triomphe. Mais Monsieur n'est pas régent. Bientôt même, il doit renoncer à l'être. Il se plaint amèrement d'avoir été trompé par Breteuil dont Finfluence cependant va subsister jusqu'à la mort du roi.

Au cours de ces événements, il s'en déroule d'autres qui vont modifier tout à coup ce qu'on croyait être les plans de Brunswick. Après la prise de Verdun, Brunswick a eu trois jours pour s'emparer des défilés de l'Argonne. Mais, il a tergiversé, préoccupé du mauvais état de ses troupes, du défaut des subsistances, de la destruction de ses équipages. Et voici qu'il apprend que Dumouriez, en marche sur Sainte-Menehould, s'est retranché entre Grand-Pré, la forêt de l'Argonne, et la Groixde-bois, que Kellermann est arrivé aussi et a pris position aux Islettes dont lui-même a négligé de s'em-

)arer. C'est dans ces conditions si défavorables pour |ui qu'est livrée, le 20 septembre, la bataille de

almy.

Les émigrés ont la douleur d'y assister de loin »ans y prendre part. Brunswick est battu. Alors, exploitant le désarroi causé par sa défaite, il délontre au roi de Prusse que la campagne doit être îonsidérée comme terminée, et que, vu le déplo- .ble état de son armée et la forte position des géléraux français, il ne reste plus qu'à battre en retraite, à se porter sur Sedan et Montmédy où on ^era inexpugnable et à y prendre les quartiers Phiver, en attendant de recommencer la campagne i,u printemps.

L'histoire n'a pu découvrir encore les causes de îette résolution. Plus tard, le ministre autrichien 'hugut écrira : « C'est à nos généraux d'expliquer

cause de nos malheurs sans exemple ; c'est à eux l'expliquer surtout les moyens de concilier la répuition brillante dont le duc de Brunswick a toujours lui avec les fautes inouïes qu'on lui impute. )) Mais [es généraux autrichiens ont été tout aussi impuissants que l'histoire et n'ont rien expliqué.

Quoi qu'il en soit, le roi de Prusse se laisse in-

luencer par les raisons que lui expose Brunswick.

nies sont à peine connues dans son entourage

[u'ellcs y soulèvent d'unanimes protestations. Un

>nseil est tenu. Y assistent Brunswick, le mare-

chai de Castries, Clayrfait, Hohenlohe, Kallkreuth, Nassau, d'Autichamp et M. de la Rozière. Le roi de Prusse le préside. Le conseil, après un vif débat où Brunswick paraît être seul de son avis, ne résout rien.

Mais, Brunswick, dès le lendemain, entre en négociations avec Dumouriez. Il offre de rendre Verdun, si on lui garantit que le roi de France aura la vie sauve et pourra venir au camp des alliés pour ratifier les arrangements. Dumouriez répond à ces offres en exigeant la reconnaissance de la République, Pabolition de la royauté, la suppression de la noblesse et la soumission du clergé à la Constitution. A ce prix, il admet que le roi pourra vivre où il voudra, y recevoir une pension et que les propriétés des émigrés leur seront rendues. Brunswick rejette ces propositions, prépare brusquement la retraite, en dépit de ceux qui prétendent qu'il a des chances de vaincre et encourt, ce jour-là, un soupçon dont, malgré tout, sa mémoire ne s'est jamais lavée, quoique la preuve de sa trahison n'ait pu être faite.

Partout, les alliés reculent. Le 2 octobre, le maréchal de Broglie, qui est resté devant Thionville avec l'infanterie des princes, reçoit l'ordre de se réunir au reste de leur armée pour revenir en arrière. Le 12, la ville de Verdun est évacuée, et tandis que Brunswick répond aux objurgations qu'on

lui adresse, en reprocliant aux émigrés de l'avoir trompé sur le véritable état de l'opinion en France, le roi de Prusse console Breteuil en lui disant :

— Soyez sûr que nous ferons l'an prochain ce que nous aurions dû faire cette année. L'hiver sera employé en négociations pour concourir au but général. Il faudra que M. le comte d'Artois aille à Saint-Pétersbourg solliciter l'Impératrice. P- Les émigrés, désespérés par le désastre qui les accable, se résignent pour la plupart au destin qui leur est fait. Quelques exaltés s'abandonnent au plus bruyant désespoir. Mais ils ne sont pas au bout de leurs maux. Coup sur coup, arrivent du dehors des nouvelles lamentables. Une armée française commandée par le général de Montesquiou a franchi la frontière de Savoie, est entrée à Ghambéry, marche sur Turin. Le général de Custine a «nvahi les Electorats Rhénans. Les princes français sont obligés de s'enfuir, vaincus, exténués et dénués de tout. Ils apprennent en route que l'Autriche veut que leurs soldats se dispersent. Ils sont impuissants à l'empêcher. Il ne leur reste qu'à courber le front. Oh! cette retraite de Brunswick! Elle est pour les émigrés l'horreur des horreurs. Jusque-là, ils conservaient l'espoir. Ils comptaient sur les victoires des coalisés pour se frayer un chemin vers Paris. Cette perspective leur donnait la force de supporter leur misère. Maintenant, les ténèbres s'épaississent

autour des infortunés proscrits. L'armée des princes est brutalement licenciée. Les soldats qui la composaient s'en vont de toutes parts, vendant à bas prix leurs chevaux à des Juifs, se demandant ce qu'ils deviendront quand leurs maigres ressources seront épuisées.

Ils sont pieds nus, vêtus de haillons. Objet de répulsion, partout où ils se présentent, on refuse de les recevoir. On les accuse d'avoir provoqué la guerre. On les chasse et ceux qui retournent en Allemagne peuvent lire au coin des routes des écriteaux où est inscrite l'interdiction qui leur est laite d'y séjourner. On les traite comme des chiens errants. , *

Transis sous la pluie qui ne cesse pas, perdus, le soir venu, dans le brouillard qui se lève, il en est qui se donnent la mort pour mettre un terme à leurs maux. D'autres parviennent à rejoindre l'armée de Condé.

Aux soldats de Condé, il n'a pas été donné de combattre. Pendant que leurs frères étaient à Longwy, à Thionville, à Verdun, ils erraient dans le Margraviat de Bade et dans le Brisgau, recevant de temps en temps leur solde, ayant au moins de quoi manger, grâce à la sollicitude, à l'énergie du général qui les commande. Si dure que soit l'existence pour eux, elle l'est moins cependant que celle de ces autres fugitifs qui ne savent où reposer leur

tète et dont quelques-uns viennent leur demander asile.

Condé reçoit ces infortunés. Il apprend par leurs récits que Brunswick bat en retraite. Il se cantonne à Willingen. Là, vient le trouver un ordre de l'Empereur lui ordonnant de licencier son armée. Mais, il résiste. On le menace de désarmer ses soldats :

— Il faudra donc les tuer jusqu'au dernier, répond-il fièrement.

Sa fermeté en impose à l'Autriche. Elle recule devant une extrémité, le prend à sa solde lui et ses quelques milliers d'hommes. Ce n'est pas qu'elle veuille les utiUser dans la prochaine guerre. Elle ne croit pas à l'efficacité de leur concours, n'en pèse que les inconvénients. Mais, en se chargeant d'eux, elle évitera des malheurs plus grands.

Pour le même motif, elle se décide à recueillir les débris de l'armée des princes, poussée non par l'humanité, mais, par la crainte d'avoir à passer au fil de l'épée ces malheureux dont l'excès de leurs maux va faire des furieux et qui deviendront un danger pour les Etats allemands où ils ont fini par se réfugier, hors de l'atteinte des Français qui opèrent iir le Rhin.

^ (( L'expérience de cette campagne, écrit Thugut,

23 octobre, paraît avoir prouvé que toute la ma-

lère d'être des émigrés les rend peu combinables

^ec nos troupes et ne les rend que trop sujets à

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causer souvent des embarras dans les subsistances, la mobilité et les opérations des armées de Sa Majesté, de sorte qu'en considérant le peu de service qu'on en a tiré et qu'on pouvait s'en promettre pour l'avenir, il semble évident qu'à cet égard, toute dépense ultérieure pour eux , fût-elle même des moins considérables, serait toujours mal employée.

» Il paraît, en conséquence, qu'on ne saurait hésiter à leur retrancher, pour l'avenir, tout espoir quelconque de secours, si jusqu'ici, il était impossible d'imaginer quelque moyen pour les dissoudre ou pour en débarrasser en autre manière quelconque les cours alliées.

» Mais ces émigrés se trouvent dans une misère si déplorable qu'une grande partie, prête à périr de faim dans toute la force du terme, sans habits, sans souliers, serait, je crois, physiquement hors d'état d'exécuter l'ordre qui leur pourrait être donné pour les disperser. Il est à craindre que le désespoir et le dénûment absolu de toutes choses ne les portent bientôt à de grands excès, à se jeter dans les bois, à infester les grands chemins, et si on voulait prendre le parti de les expulser à main armée, les Etats voisins refusant de les recevoir, l'on finirait par être forcé de les exterminer.

)) Comme il paraît désirable qu'on puisse éviter d'en venir à de si fâcheuses extrémités, je ne puis

que soumettre aux lumières de V. E. s'il serait possible de convenir d'un arrangement avec la cour de Prusse pour subvenir dans ces moments encore, avec l'économie la plus stricte et la plus sévère, aux besoins les plus pressants des émigrés qui composent la ci-devant armée royale jusqu'à ce qu'on puisse se fixera un projet quelconque d'en déblayer les États de Sa Majesté. »

Ainsi, la retraite de Brunswick précipite les malheurs des émigrés sans en marquer la fin. A cette heure, Custine a pris Worms, Spire, Francfort, Wurtzbourg, Mayence. Il menace Coblentz. Alors c^est la débâcle. Monsieur qui était revenu dans cette ville en sort au milieu d'une révolte des habitants qui ne veulent pas laisser partir l'Électeur affolé. Par des chemins détournés , il gagne Liège doû bientôt il devra s'éloigner pour se réfugier à Hamm, en Westphalie. Son frère, le comte d'Artois, erre un peu partout avant de l'y rejoindre et, pour que rien ne manque aux péripéties de cette déroute, des créanciers impitoyables font saisir à Trêves les équipages des princes.

Dureste, partout la fuite est générale. Ce n'est plus seulement des soldats vaincus qu'elle entraîne, c'est aussi des femmes, des enfants, des vieillards. Français et Allemands confondus, que chassent de leurs demeures les victoires de Custine et ses rigueurs. De toutes parts, les routes sont couvertes de voi-

tures, de cavaliers, de piétons, de charrettes chargées de meubles et de malles que, parfois, il faut abandonner en chemin, quand les chevaux harassés tombent, et quand les relais de poste ne peuvent plus en donner. De Mayence à Cologne, le Rhin est animé et vivant comme une rue de grande ville. Il charrie des bateaux de toute taille, où ont pris place des émigrés et des nobles allemands, qui se dérobent à l'invasion. Les bateliers font fortune.

Après Jemmapes, des faits analogues se passent à Bruxelles. L'efïroi des émigrés n'a d'égal que celui des Autrichiens. A minuit, la gouvernante des Pays-Bas, archiduchesse Christine, le duc de Saxe-Teschen son mari, leur cour, les membres du gouvernement sortent à la hâte de la capitale belge, menacés par les Français. Au petit jour, les émigrés se pressent en foule dans les rues en quête de moyens de partir, et emporter leurs bagages. Mais, privés de transports, ils sont contraints de se mettre en route, en abandonnant les épaves de leur ancienne opulence. Ainsi, de tous côtés, dans un inénarrable désastre, s'effondre l'Émigration.

Après tant de navrantes infortunes, les princes cependant n'avaient pas encore épuisé toutes celle s qu'ils devaient subir. Une épreuve suprême leur était réservée. Le 21 janvier 1793, la tête de leur

frère roulait sur l'échafaud. C'est à Hamm que leur fut apportée la nouvelle de ce tragique événement. Monsieur songeait alors à se rendre en Espagne et le comte d'Artois en Russie. Ces projets furent ajournés et Monsieur, après s'être proclamé régent du royaume, sans prendre conseil de personne, ne s'occupa plus que de se faire reconnaître en cette qualité par les puissances. C'est à ce but qu'il allait tendre désormais, sans toutefois y parvenir, car il ne fut jamais régent que pour sa petite cour et ses partisans, et n'obtint pas des souverains la reconnaissance de ce titre qu'il avait pris, la reine vivante, et sans son consentement.

Le 28 janvier, il rédigeait une déclaration dans laquelle, après avoir proclamé le Dauphin, roi de France, sous le nom de Louis XVII et s'être octroyé, à lui-même, la régence, il affirmait en ces termes sa ferme volonté de rétablir en son entier l'ancien régime détruit par la Révolution :

« Je m'emploierai premièrement à la liberté du roi, de sa mère, de sa sœur et de sa tante, et simultanément au rétablissement de la Monarchie , sur les bases inaltérables de sa Constitution, à la réformation des abus introduits dans le régime de l'administration publique, au rétablissement de la religion de nos pères dans la pureté de son culte et de la discipline canonique, à la réintégration de la magistrature pour le maintien de l'ordre public et

la bonne dispensation de la justice, à la réintégration des Français de tous les ordres dans leurs droits légitimes et dans la jouissance de leurs propriétés envahies et usurpées, à la sévère et exemplaire punition des crimes , au rétablissement de l'autorité des lois et de la paix et enfin à l'accomplissement des engagements solennels que nous avons voulu prendre conjointement avec notre cher frère, Charles-Philippe de France, comte d'Artois, et auxquels se sont unis nos très chers neveux, petitsfils de France, Louis- Antoine, duc d'Angoulême et Charles- Ferdinand, duc de Berry et nos cousins,, princes de sang royal Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé, Louis-Henri-Joseph de Bourbon, duc de Bourbon, et Louis- Antoine de Bourbon, duc d'Enghien , par nos déclarations adressées au feu roi, notre frère, le 10 septembre 1791 et autres actes émanés de nous. «

Comme pour accentuer le défi qu'il jetait à la Révolution, sans tenir aucun compte de ce qu'elle avait fait, ni delà déclaration des droits de l'homme,, ni de l'égalité des citoyens proclamée , ni d'aucune des lois par lesquelles avait été détruit à jamais l'ancien régime, il écrivait le même jour aux gentilshommes de la coalition d'Auvergne, après avoir,, par lettres patentes, créé le comte d'Artois lieutenant général du royaume : » Quant à moi, venger le sang du roi mon frère, briser les fers de ma

famille, replacer mon neveu sur son trône et rendre à ma patrie son antique Constitution ou périr avec vous sur ses ruines, tel est mon vœu, tel est l'unique objet démon ambition. »

Toute la politique des émigrés et du prince qui fut plus tard Louis XVII l est résumée dans ce langage. C'est de celle-là qu'avec des réserves partielles, des réformes conditionnelles ou de rares adouoissements dictés par les circonstances, il ne cessa de poursuivre le triomphe durant les longues années de son exil. A Hamm, à Vérone, à Blankenberg, à Mitau, à Hartwell, avant comme après la mort de la reine et du Dauphin, comme régent et comme roi, il ne rêva rien autre chose que des vengeances qu'il jugeait nécessaires et le rétablissement des (( antiques privilèges de la noblesse. » Il est même vrai de dire que ce n'est qu'à Saint-Ouen, en 1814, qu'il comprit clairement la nécessité d'y renoncer.

Au moment où se termine ce récit, ce n'était qu'un pauvre prince sans patrie, proscrit, dépouillé, vaincu, tellement abandonné et oublié que Condé pouvait écrire à un ami qui recommandait aux princes de se défier des assassins : « Rassurez-vous pour nous. Des princes sans armée, des Bourbons sans noblesse autour d'eux, sont des êtres si nuls qu'ils ne valent pas les honneurs de Tassassinat. »

Réfugié à Namur, le comte de Provence en était

à se demander si les puissances consentiraient à lui conserver cet asile et à lui fournir les moyens d'y subsister. Et cependant, dans cette détresse, il ne désespérait pas, aussi confiant en son droit, après tant d'amers soucis et de si cruelles épreuves, que si ce droit eût été reconnu de tous et incontesté, certain que, tôt ou tard, il le ferait triompher. Trois années d'infortunes, couronnées par laplus effroyable catastrophe, n'avaient pu le décourager.

C'est là le trait caractérisque qu'entre beaucoup d'autres, il convient de retenir, car il se retrouve à toutes les pages de l'histoire des émigrés et, dans une certaine mesure, permet de comprendre leurs incorrigibles illusions et de les excuser.

PIÈGES JUSTIFIGiTIVES

Je ne pouvais songer à publier ici les innombrables documents manuscrits que j'ai compulsés. J'en reproduis cependant quelques-uns qui m'ont paru d'un haut intérêt et propres à justifier certaines assertions contenues dans rtion récit, à en éclairer divers passages et à faire saisir sur le vif la vanité, les illusions et les rivalités qui furent la grande plaie de l'Émigration.

Ces pièces sont publiées pour la première lois.

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