‹ Histoire de l'émigration. Coblentz, 1789-1793 (d'après des documents inédits)Chapitre 16 sur 20 · LETTRES DES PRINCES · texte numérisé non relu

LETTRES DES PRINCES

Monsieur et le comte d'Artois à V Impératrice de Russie,

IS janvier 1792.

Depuis la dernière lettre que nous avons eu l'honneur d'écrire à Votre Majesté, il s'est passé des événements trop importants pour que nous ne lui en rendions point compte. Le Roi notre frère, ou plutôt, la faction qui le tyrannise et qui gouverne sous son nom, a rappelé le comte de Vergennes, ministre plénipotentiaire près l'Électeur de Trêves, et nommé à sa place M. de Sainte-Croix, le même qui eut, il y a quelques années, une mission près de Votre Majesté. Le nouveau ministre, dont l'Électeur n'apprit la nomination que par son arrivée imprévue, a fait révolution, non dans le sens des jacobins, mais dans celui de la faction que l'on appelle monarchiens ou constitutionnelle, et qui pour être un peu moins sanguinaire que l'autre, n'en est peut-être que plus dangereuse. Son arrivée ici causa, parmi toute la noblesse, une fermentation qui aurait pu être dangereuse pour lui. Nous crûmes devoir en arrêter les effets. Nous parlâmes, et tous ces braves chevaliers sacrifièrent leurs justes ressentiments

au désir qu'ils nous virent d'épargner de l'embarras à notre respectable oncle. Cependant, ce prince était embarrassé, de son côté, de la conduite qu'il avait à tenir sur M. de Sainte- Croix; il eut la bonté de venir chez Monsieur, qui était encore convalescent et ne pouvait sa rendre chez lui, d'y amener son ministre et d'y faire appeler toutes les personnes qui composent ordinairement notre conseil, le comte de Romœnzow et le baron d'Oxenstiern. La question fut d'abord débattue. Mais, avant de pousser plus avant ce récit, il nous est impossible de ne pas nous interrompre pour payer à M. le comte de Romœnzow le juste éloge qui lui est dû. Il traita cette grande question avec tant de netteté d'idée, de chaleur de sentiments, de force de raisonnement, de profondeur de jugement; il développa si bien toutes les qualités d'un homme d'État et d'un orateur éloquent, que nous crûmes tous entendre Catherine II elle-même. Il fut décidé qu'avant d'admettre le nouveau ministre, l'Électeur consulterait celui de Mayence, qui se trouvait dans le même cas que lui. Nous comptions, il faut l'avouer à Votre Majesté, trouver dans l'Électeur de Mayence plus de fermeté qu'il n'en montra; mais, ayant répondu qu'il ne pourrait se dispenser d'admettre le nouveau ministre qui lui était envoyé, l'Électeur de Trêves reçut M. de Sainte-Croix. Depuis ce temps, nous n'avons pas eu un seul instant de repos. L'Empereur, qui avait écrit à l'Électeur qu'il le soutiendrait en cas d'hostilité ou même de menaces immédiates, a écrit deux lettres, où il se rend plus difficile. Le gouvernement de Bruxelles a refusé d'envoyer même des patrouilles de cavalerie sur les frontières de l'Électeur, pour faire raine de les défendre. L'Électeur, affligé des menaces que l'on lui fait, d'un côté se sentant abandonné, de l'autre voyant l'esprit même de terreur s'emparer de ses sujets, est forcé, contre les vœux de son cœur, de nous faire des difficultés sur tout; il signe en gémissant les ordres les plus rigoureux. Les corps, les compagnies de noblesse, que leur zèle avait réunis près de nous, sont contraints de se disperser, pour imiter, dit-on, ce qui se

passe aux Pays-Bas, où cependant il y a des rassemblements de plus de six cents gentilshommes dans le même endroit. Ces braves et fidèles gardes-du-corps, l'honneur et l'exemple de l'armée française, sortent de l'Électorat sans savoir seulement s'ils seront reçus ailleurs. Nous avons écrit au Landgrave de Hesse-Gassel, pour le prier de nous recevoir dans son comté de Hanau, avec la noblesse qui nous entoure, et au roi de Prusse de lui demander de l'y engager, ou de nous recevoir dans les margraviats de Spire et Bayreuth. Les réponses de ces deux princes, sans être absolument négatives, sont tellement dilatoires qu'elles valent à peu près un refus. Enfin, le chargé d'affaires de l'Empereur a déclaré au ministre de l'Électeur, non pas officiellement, à la vérité, mais de manière à lui faire voir qu'il était autorisé par le gouvernement des Pays-Bas, que l'Élecleur n'aurait de repos du côté de la France, et ne pourrait compter, en cas d'attaque, sur un secours efficace de la part de l'Empereur, que lorsqu'il aurait satisfait aux vœux de l'Assemblée, en nous faisant même sortir de ses États. L'Électeur a écrit à l'Empereur si telle est son intention, en lui déclarant que jamais, il ne consentirait à chasser ses neveux de chez lui, mais que, s'il était attaqué par la France et abandonné par Sa Majesté Impériale, il résignerait son Électoral et en sortirait avec nous, aimant mieux vivre simple prévost

de avec honneur, qu'Électeur de Trêves déshonoré.

Le prince de Nassau a bien voulu se charger de porter luimême cette lettre, et en même temps de demander à l'Empereur, ou de nous recevoir dans le Brisgaw, ou ses bons offices auprès du roi de Prusse, pour qu'il nous reçoive dans les États sur le bas Rhin. Si l'Empereur accorde la première de ces demandes, ou s'il refuse à toutes les deux, le prince de Nassau viendra aussitôt nous rejoindre; mais il se rendra à Berlin pour négocier avec le roi de Prusse, si l'Empereur n'accorde que la deuxième demande. Il est parti samedi dernier, et, avec l'activité que Votre Majesté lui connaît, nous recevrons sûrement bientôt de ses nouvelles.

Mais, Madame, c'est trop longtemps entretenir Votre Majesté de notre position personnelle ; nous serions bien peu dignes des bontés dontelle nous honore, si nous nous laissions abattre par l'adversité, et nous osons affirmer que notre constance n'en est pas ébranlée. Sûrs de lajustice de notre cause, fiers du suffrage, plus encore, s'il est possible, que du généreux appui de Catherine II, nous supporterons toutes les infortunes, et nous ne les regarderons que comme des épreuves destinées à faire mieux connaître la pureté de nos sentiments. Après cette profession de foi, nous prendrons la liberté de fixer les regards de Votre Majesté sur des objets plus intéressants.

Le rapprochement, que nous désirions tant avec les Tuileries, est enfin opéré; le Roi et la Reine nous rendent, nous osons le dire, justice. Ils daignent nous accorder leur confiance; ils nous ont indiqué Breteuil. Votre Majesté connaît notre opinion sur ce ministre; elle n'est pas changée. Mais qu'importe l'opinion qu'on peut avoir d'un homme quand il s'agit de si grands intérêts? Il ne nous est plus permis de douter que la façon de penser du Roi et de la Reine, que tous les actes qu'ils ont fciits depuis la fatale journée de Varennes, leur ont été arrachés par la violence la plus adroite; mais ils croient que leur sûreté est attachée à paraître de bonne foi dans les sentiments qu'ils professent ; et Votre Majesté sentira facilement combien il importe que ce secret soit religieusement gardé. Du reste, ils soupirent après une seconde évasion ; mais, surveillés comme ils le sont, ils la regardent en ce moment comme impossible, et mécontents, comme ils le sont, de l'Empereur qui les abandonne, au moins en apparence, ils n'attendent leur salut que des sentiments de Votre Majesté pour nous.

Le parti monarchien, dont nous venons de parler à Votre Majesté, ne s'endort pas; il a formé un plan, qui est l'objet d'une note sur laquelle nous supplions Votre Majesté de vouloir bien jeter les yeux. Le plan est l'ouvrage du trop fameux Mirabeau; il l'avait tracé quinze jours avant sa mort, et le

Roi feignit alors de l'adopter, pour mieux tromper sur son projet d'évasion; et s'il paraît le reprendre aujourd'hui, c'est toujours dans la même vue. Nous avons cependant cru devoir le mettre sous les yeux de Votre Majesté, pour lai faire voir quel est le but secret du plus rusé de nos ennemis; car, pour les autres, ils avouent seulement qu'ils veulent faire de la France une république. Nos intelligences dans l'intérieur du royaume continuent avec la même activité.

Nous sommes peut-être à la veille de voir éclater le grand projet sur l'Alsace (1); mais nous n'avons pas oublié les sages leçons que Votre Majesté a daigné nous donner, et, si le projet ne réussit pas, nos mesures sont tellement prises que cela ne sera pas un échec que nous aurons reçu. S'il réussit, nous aurons, comme Votre Majesté nous l'a recommandé, le plaisir de débuter par un succès; mais c'est alors que les secours qu'elle nous a promis, conjointement avec le roi de Suède, nous seront plus nécessaires que jamais, et que notre juste confiance en elle nous fait espérer qu'elle prendra les mesures convenables pour que ces secours arrivent le plus tôt possible.

Nous serait-il permis, Madame, en finissant cette lettre, d'entretenir Votre Majesté des sentiments aussi tendres que respectueux avec lesquels. Madame, nous sommes, de Votre Majesté

(1) 11 s'agissait d'un coup de main de Condi sur Strasbourg et Colmar. L'affaire n'eut pas de suites.

Au Prince de Neuwid.

17 janvier 1792.

Mon cousin, nous avons appris, avec beaucoup de sensibilité, les marques d'intérêt et de bienveillance que vous avez données aux François qui se sont réfugiés à Neuwid. Nous vous prions d'en excepter, et même de chasser de vos Étals le nommé Suleau, auteur d'un journal dont la coupable licence a offensé plus d'une tête couronnée, et dont le derniernuméro parle avec mépris du Roi, notre frère, outrage sans pudeur une partie de la noblesse françoise, nous impute des sentiments très contraires à ceux qui nous unissent, et suppose que le despotisme le plus dur doit être le terme de nos efforts pour le rétablissement de l'ordre dans notre malheureuse patrie.

Nous vous envoyons un exemplaire de cet écrit, vrai libelle diffamatoire, qui semble avoir principalement pour but de jeter parmi nous des germes de discorde et de trouble. Vous verrez aisément, par les endroits que nous avons fait souligner, que l'auteur semble n'avoir quitté le séjour de Bruxelles, pour revenir dans nos environs (où il nous avait promis de ne plus paraître), que dans des intentions perverses, et nous espérons que vous voudrez bien nous délivrer le plus tôt possible du voisinage de cet homme, d'autant plus dangereux, qu'il joint une audace excessive à une grande véhémence de style et à un talent désordonné. Ne doutez jamais, mon cousin, de nos sentiments et de notre affection.

Le comte d'Artois à l'Empereur.

26 janvier 1792.

Monsieur notre frère et cousin,

Le prince de Nassau nous a rendu compte des conversations importantes qu'il a eu l'honneur d'avoir avec Votre Majesté, et il nous a envoyé par courrier la lettre de Votre Majesté en date du 13 janvier. L'Électeur de Trêves a bien voulu nous communiquer en même temps celle qui lui était adressée.

Si Votre Majesté est fidèlement instruite de nos démarches, elle aura la certitude que nous employons tout ce qui est en nous pour nous conformer à ses intentions et pour éviter tout prétexte à une agression, en adoptant et en faisant exécuter tout ce que les ordonnances de Votre Majesté ont prescrit pour les Pays-Bas.

Nous désirerions y mettre encore plus d'activité; mais les moyens d'argent nous manquent, et nous ne dissimulons pas à Votre Majesté que nous éprouverons tous les jours de nouvelles difficultés pour toucher les deux millions qu'elle a bien voulu promettre au comte d'Artois, si elle ne daigne pas consentir à nous adresser directement sa caution en blanc ou à envoyer des ordres positifs à ses banquiers pour qu'ils nous remettent promptement la somme que Votre Majesté a voulu cautionner. La crainte d'importuner Votre Majesté nous empêcherait d'iusister autant sur cet article; mais nous la supplions de daigner réfléchir que tous nos moyens sont épuisés, le nous sommes obligés de soutenir plus de quinze mille ligrés, que leur nombre augmente tous les jours, que dans linze jours ou trois semaines au plus, nous n'aurons plus icunes ressources, et que les puissances sont toutes persua-

dées que nous avons touché les deux millions de Votre Majesté et que nous sommes encore loin du besoin. Mais notre confiance entière dans la bonté, la justice et la générosité de Votre Majesté, nous oblige à ne lui rien dissimuler et à lui soumettre le tableau exact de notre embarrassante position. Nous osons donc conjurer Votre Majesté de daigner se pénétrer de notre situation, de secourir des sujets fidèles à l'honneur et au devoir, et de prévenir les violents effets de leur désespoir, qui pourraient contrarier involontairement les projets et les plans de Votre Majesté. C'est principalement par ce motif important qu'il est de notre devoir strict de supplier Votre Majesté de daigner s'empresser de céder à nos vives prières.

Nous aurions attendu le second courrier que M. de Nassau et M. de Polignac doivent nous envoyer pour nous faire connoître les résolutions de Votre Majesté, et, nous osons l'espérer, les plans qu'elle combine avec les cours de Berlin et de Pétersbourg, si nous avions pu résister au désir de parler à Votre Majesté du bonheur parfait que nous éprouverions de voir enfin renaître une confiance que nous n'avons jamais cessé de mériter, et si l'urgence des circonstances ne nous obligeait pas de mettre sous les yeux de Votre Majesté notre véritable position et celle encore plus pénible où se trouve M. le prince de Condé. En examinant le mémoiie que le duc de Polignac aura Thonneur de présenter à Votre Majesté, elle daignera se rappeler que nous soutenons la cause du Roi, son beau-frère et son allié, que cette même cause est celle de tous les souverains, que Léopold est celui qui le premier a excité l'Europe en notre faveur, et que nous mettons notre gloire à suivre et à exécuter les plans que sa grande àme, sa justice et sa sagesse auront conçus pour le bonheur de la France et l'honneur de tous les princes.

Nous ne demandons que de ne pas reculer, et cette juste demande est fondée sur la nécessité de ne pas relever l'audace de nos ennemis et de les intimider par l'assurance que Votre Majesté protège ceux qui ne connaissent pour loi que l'honneur .^

et le devoir. Nous attendons la réponse de Voire Majesté avec la plus vive impatience, mais avec la plus entière confiance, et nous la conjurons de recevoir avec bonté l'hommage de tous les sentiments aussi sincères que respectueux avec lesquels nous sommes. Monsieur notre frère et cousin

P. S- — Nous recevons à Tinstant la lettre de Votre Majesté en date du 16 janvier. Le duc de Polignac aura l'honneur de lui rendre compte que nous employons la plus grande activité pour nous conformer à ses intentions. Nous attendons avec la plus vive impatience que Votre Majesté veuille bien nous communiquer les plans qu'elle a concertés avec les puissances, afin de nous soumettre à leurs intentions justes et généreuses, et afin de donner à Votre Majesté de nouvelles preuves de notre entière confiance et de notre absolu dévouement.

Monseigneur le comte d^ Artois à madame Elisabeth. 4 février 1792.

Je n'aurai rien à ajouter à ce que nous écrivons aujourd'hui au roi, ma bien chère sœur, il jugera sans peine de tout ce que nous devons éprouver.

Il est bien cruel de se voir payer ainsi de notre soumission et de notre abandon, mais mon projet n'est pas de me plaindre. Monsieur, qui écrit en mon nom comme au sien, a dit tout ce que je sais et tout ce que je pense.

A présent, il faut que je vous détaille les motifs que j'ai de me plaindre de M. de Bombelles, et la juste douleur que j'éprouve de le voir employer dans ce moment même et à

►tre insu.

Je pourrais dire, et avec raison, qu'il a été pénible pour moi d'apprendre par l'Empereur lui-même que le roi avait donné des pouvoirs au baron de Breteuil et que M. de Bombelles était employé d'après ces pouvoirs.

Je suis loin de contester le droit que le roi avait de partager saconfiance, mais ce dont je suis également convaincu, c'est que, dans la condition où nos malheurs m'avaient placé, il était de mon devoir de ne reconnaître aucun pouvoir quelconque émané du roi; à moins que j'en fasse prévenu par lui ou que j'en visse la preuve signée de sa main. Je suis obligé de le reconnaître maintenant. Au moment où M. de Galonné vint me rejoindre à Venise après avoir vu l'Empereur à Florence, j'ignorais encore tout ce qui avait rapport au baron de Breteuil, et je comptais sur la fidélité de M. de Bombelles au point que j'étais convenu avec lui que si M. de Galonné n'obtenait point que je puisse voir l'Empereur, je renverrais sur-le-champ M. de Bombelles à Florence.

M. de Galonné m'apprit en arrivant ce que l'Empereur lui avait dit ; cela me donna des soupçons sur M. de Bombelles, mais, comme je le croyais honnête homme, je le fis venir chez moi et je lui racontai ce dont on venait de m'informer; il balbutia sans me dire ni oui, ni non. Alors, je lui dis : « Mon- » sieur, ne connaissant pas les pouvoirs de M. le baron de » Breteuil, je ne puis les reconnaître ni, à plus forte raison, » donner une mission à quelqu'un qui agirait d'après ces » pouvoirs. Parlez-moi franchement; si vous avez une mis- » sion du baron de Breteuil, je ne pourrais pas vous charger » de mes affaires, mais en plaignant votre erreur, j'estimerai » voire bonne foi. »

Là-dessus, M. de Bombelles me répondit qu'il acceptait d'autant plus volontiers la mission dont je voulais le charger, qu'il n'en avait pas d'autre, et qu'il était bien sûr que mes intérêts ne faisaient qu'un avec ceux du roi. Je crus à sa bonne vérité et 'il partit pour Florence.

Je joins ici la copie exacte de la lettre qu'il écrivit à fEm

pereur. Un hasard, ou plutôt uue étourderie de M. de Bombelles la fît passer dans mes mains; on peut juger de la fausseté et de la scélératesse de cet homme, car, non-seulement il avoue la double mission, mais il ne craint pas de laisser entendre que mes intérêts sont séparés de ceux du roi.

M. de Bombelles revint à Vicence ; je le fis^convenir de tout, je le traitai comme il le méritait de l'être et je le chassai de ma présence.

Tous ces faits sont connus du roi et de la reine, et c'est dans le moment où nous sacrifions opinion, amour-propre pour céder à leurs désirs qu'on envoie M. de Bombelles à notre insu, et où? en Russie. J'avoue que jamais mon cœur et mon âme ne furent plus douloureusement affectés.

Mais, mon amie, croyez-moi, ce n'est pas au roi et à la reine que nous pouvons en vouloir, nous connaissons leurs sentiments et nous y compterons éternellement. Mais ce dernier événement achève de déchirer le voile perfide dont un traître cherchait à se masquer. 11 apprendra qu'on n'offense pas impunément les deux frères de son maître, et surtout, il apprendra que nous ne savons pas pardonner à l'homme qui, pour satisfaire sa vile ambition, ne craint pas de compromettre la sûreté du roi, celle de la reine, et de vouloir jeter la division dans la famille de son souverain.

La trop juste douleur que nous éprouvons ne fera que redoubler le dévouement sans bornes et la vraie tendresse que nous portons à nos malheureux parents ; mais nous vouons une haine éternelle au monstre qui n'a jamais cessé de tromper et le roi et nous, et nous déclarons avec une respectueuse fermeté que jamais nous n'aurons aucune communication quelconque avec un homme aussi vil et aussi infâme.

Le roi sentira la force de nos raisons, il approuvera notre conduite et il cessera d'exiger ce qui ne serait plus en notre pouvoir de promettre, et ce qui nous est défendu par notre devoir autant que par notre tendre intérêt pour la sûreté de ceux auxquels nous avons dévoué notre existence.

Nous avons fait sur-le-champ partir un courrier pour Ja Russie afin de bien éclairer la grande âme de l'Impératrice contre cette nouvelle infamie, et pour désavouer d'avance tout ce que pourra dire ou faire M. de Bombelles; mais nous aurons soin de prouver en même temps à notre illustre protectrice que le baron est seul coupable et que le roi ne tardera pas à désavouer ce qu'un ministre perfide a fait sans son approbation.

Adieu, adieu, ma bien chère sœur, mon âme est cruellement affectée, mais je suis et je serai toujours le même et rien ne pourra m'aigrir assez pour nuire aux devoirs qui me sont dictés par l'honneur et par les sentiments qui sont gravés dans mon cœur.

Copie de la lettre de M. de Bombelles. Florence, le 6 mai 1791.

Sire,

Je supplie Votre Majesté de n'être point étonnée si je me trouve ici chargé d'une double mission de la part de M. Je comte d'Artois et de celle de M. le baron de Breteuil, mais je conjure Votre Majesté d'être bien convaincue que, malgré mon attachement pour M. le comte d'Artois, mon devoir de fidèle sujet passe avant tout.

Le Marquis Bombelles.

La fin de la lettre ne contient que des compliments pour TEmpereur.

Monsieur et le comte d^ Artois à M. le prince de Condé. o février 1792.

» Nous sentons vivement, notre cher cousin, l'extrême embarras de votre situation, et nous y prenons beaucoup de part ; mais il ne faut pas qu'elle vous fasse préférer les conseils de votre courage à ceux de la prudence, et de médiocre importance, telle que serait la prise de possession d'une place comme Huningue ou Fort Louis quelque facilité que vous eussiez à vous rendre maître, parce que cela ne mènerait à rien, et pourrait déranger le plan général ou donner prétexte de nous imputer d'y avoir nui ; il est vrai que l'Impératrice de Russie ne pense pas de même, et qu'elle croit qu'il serait toujours avantageux de prendre poste en France, ne fût-ce que dans une petite place ; mais nous savons que cela déplairait à celui de qui nous avons à cœur de suivre les intentions, il désapprouve également toute entreprise dont le succès ne serait pas assuré, ou qui serait de peu de valeur.

» La reddition de Strasbourg ne serait pas de ce genre : comme elle nous procurerait un point d'appui très solide, et qu'elle entraînerait bientôt la soumission de toute la province, même aussi celle des provinces adjacentes, on ne pourrait pas la regarder comme une entreprise partielle ou hasardée, et si cette ville nous ouvrait ses portes, si la garnison fidèle à son roi, nous y appelait, si nous étions sûrs de nous rendre maîtres, il ne nous serait pas permis de nous y refuser, ni d'hésiter à remettre une place aussi importante au pouvoir de Sa Majesté, s'y établir serait un coup de partie décisif et qui aurait pour tout le Royaume, les suites les plus avantageuses. La crise actuelle en augmenterait le prix; car la guerre pa-

raissant inévitable, il serait bien intéressant que la première ouverture se fît par des Français, pour que les mouvements des puissances étrangères conservassent le caractère d'auxiliaires.

Ce serait aussi le moyen d'épargner bien du sang, et le seul peut-être qui pût prévenir la bizarre fatalité qui ferait paraître le roi réuni à toute la nation contre ceux qui viendraient le secourir.

Jamais une explosion intérieure ne pourrait éclater plus à propos, et il serait possible de Ja faire passer pour une agression; puisque la jonction des Français fidèles rentrant dans leur patrie, aux Français fidèles qui les y auraient appelés n'a certainement rien d'hostile, et que la soumission d'une ville à son légitime souverain, représenté par ses frères, n'est que le retour à l'ordre par voie pacifique, on ne saurait y voir l'apparence d'une provocation, surtout de la part des puissances étrangères qui n'y auraient même aucunement participé.

Pénétrés de cette vérité, et d'après ce que nous tenons de la personne de confiance que vous connaissez, nous regardons comme certain et nous vousautorisons à assurer, s'il était nécessaire, qu'autant aux Tuileries on est contraire à toute entreprise partielle, petite et douteuse, autant on y serait satisfait de nous voir maîtres de prendre tranquillement possession de la capitale de TAlsace, et que tous ceux qui auraient contribué à cette heureuse possession, à plus forte raison ceux qui l'avaient décidée, recevraient un jour de Sa Majesté les applaudissements dus à leur zèle et des récompenses honorifiques proportionnées à la grandeur d'un tel service.

Si cette favorable conjecture se présente, nous nous en rapportons pour le temps et les moyens d'exécution à votre sagesse et habileté, étant bien persuadés que vous saurez mettre les circonstances locales à profit sans Hen compromettre. Nous approuvons extrêmement et nous vous recommandons de plus en plus la bonne idée que vous avez d'envoyer, le cas arrivant, en toute diligence et avant tout autre départ quelconque, un courrier à Paris pour prévenir ceux

qui veillent à la sûreté de Leurs Majestés de redoubler en ce moment d'attention et de rassembler autour d'elles toutes les forces disposées à les secourir. Elles sont heureusement assez grandes aujourd'hui pour qu'il n'y ait rien à craindre; d'ailleurs, cet événement serait plus propre à déconcerter les séditieux qu'à enhardir leurs attentats, surtout lorsqu'ils sauraient ce qui serait alors public, la confédération des plus grandes puissances contre leurs criminelles usurpations, et qu'ils verraient des armées nombreuses s'avancer sur nos frontières déjà accessibles. Les résolutions de l'Empereur et celles du roi de Prusse ne sont plus douteuses. Ces deux souverains, assurés des dispositions de la Russie, de la Suède et de l'Espagne q:ii les ont même prévenus, combinent présentement avec ces cours coalisées le plan de leur marche, et déjà ils ont donné des ordres à leurs troupes. L'Empereur, outre celle qu'il a en Flandre, une autre armée commandée par un prince de Hohenlohe ; le roi de Prusse fera marcher la sienne vers le moyen Rhin, les Hessois disposent leur cordon depuis Hanau jusqu'au Rhinsfelds.

Les Suisses se joindront aux troupes piémontaises vers les Alpes, et celles de l'Espagne se rassemblent en Catalogne.

Ainsi les fidèles serviteurs du roi auront appui, et la sûreté du roi aura^pour garant le développement des forces les plus formidables ; tout cela doit être d'un grand encouragement pour les chefs de la garnison de Strasbourg.

Servez-vous-en pour ranimer leur zèle, et assurez-les qu'à l'instant que nous vous saurons à leur tête, nous irons jouir avec vous du triomphe de leur fidélité, et procurer aux habitants tous les avantages sur lesquels ils auraient droit de compter.

Vous connaissez, notre cher cousin, les sentiments avec lesquels nous sommes vos bien affectionnés cousins.

Monsieur et le eointe d^ Artois à V Impératrice de Russie. 18 février 1792.

Madame notre sœur et cousine,

Quoi qu'instruits pour ainsi dire par Votre Majesté ellemême de la mission du marquis de Bombelles auprès d'elle, nous osons nous flatter qu'elle n'aura pas improuvé le silence que nous avons gardé à cet égard jusqu'à ce qu'il ne nous ait plus été possible de douter d'une nouvelle aussi affligeante pour nous. Votre Majesté sait avec quelle ardeur nous avons désiré un rapprochement entre le Roi notre frère et nous ; elle a été instruite des sacriflces d'opinions et de plaintes personnelles que nous avons fait à ce grand objet, elle ne doit donc pas être surprise de notre douleur en apprenant une mission qu'on avait soin de nous cacher et des efforts faits pour repousser loin de nous cette triste vérité. Votre Majesté jugera facilement combien l'imprudence de M. le baron de Breteuil compromet en cette occasion les jours du Roi et de la Reine. Cette considération est celle qui nous touche le plus ; assurés des bontés de Votre Majesté, nous croirions manquera la reconnaissance qu'il nous est si doux de lui devoir, si nous conservions un moment d'inquiétude sur les manœuvres de nos ennemis près d'elle, mais en même temps, nous osons la supplier de consoler par un redoublement de bontés, le comte Esterhazy qui n'a pu qu'être infiniment sensible à cet événement. Cette nouvelle marque de la protection de Votre Majesté est bien importante pour nous, mais en même temps elle ne l'est pas moins pour le Roi et la Reine.

Si Votre Majesté retirait ses bontés au comte Eszterhazy, s'il quittait Pétersbourg, l'objet de la mission du marquis de

lombelles ne serait plus équivoque et les jours de nos infortunés parents seraient plus exposés que jamais ; au lieu que mt qu'on pourra ne considérer le marquis de Bombelles que bmme un simple voyageur attiré par le désir bien légitime 'admirer de près les grandes qualités de Catherine II, leur langer ne sera pas si grand. Nous devons même dire à Votre [ajesté que nous avons pris le parti de nier absolument la lission et que nous avons recommandé au comte Eszterhazy l'en agir de même ; nous aimons bien mieux paraître trompés le d'exposer, en avouant la vérité, des jours que nous voudrions défendre au prix de tout notre sang.

Lettre écrite par Monsieur à la reine (1). Ce 20 février 1792.

Il y a déjà plus de quinze jours, ma chère sœur, que je vous "aurais écrit au sujet d'une chose qui m'affecte vivement, si nous n'avions voulu, le comte D. et moy, en avoir la certitude absolue avant d'y croire ; vous devinez sans doute que je veux vous parler de la mission de M. de Bombelles à Pétersbourg :

Croyez bien d'abord, ma chère sœur, que c'est pour votre intérêt que je vais vous parler, et que la douleur que no us avons ressentie en apprenant cette mission qu'il vous a plu de nous cacher, au moment même où le baron de Vioménil venait de nous tenir un langage si différent, serait une trop petite consolation pour entrer dans la balance ; mais je considère, primo, la mission en elle-même; secundo, une lettre que M. de Bombelles a apportée à M. D'Eszterhazy, où un de ses

■(1) Portée par M. de Bonnay, à Paris*

amis lui conseille de revenir promptement de Tournay, lui faisant entendre que cela vous serait personnellement agréable : pour le premier article, toute mission suppose un objet, quel peut donc être celui de la mission de M. deBombelles? Je n'en vois que deux : celui d'aiguillonner le zèle de l'Impératrice en faveur de la bonne cause, ou celui de la ralentir. — Dans le premier cas, que répondrez-vous aux Jacobins qui viendront vous reprocher d'embrasser tout haut la Constitution et de travailler à la renverser; et s'ils apportaient la preuve de cette assertion... écartons cette image ! elle est trop horrible. — Dans le second cas, et en supposant la réussite, si l'Impératrice qui, dans ce moment, imprime le mouvement à toute l'Europe, vient à se refroidir, tout se refroidira avec elle, la machine prête à agir se désorganisera, ce qui reste de bons Français, ou perdra courage et se soumettra au monstre de la Constitution, ou, réduits au désespoir, ils tenteront de vains efforts, et donneront à leur patrie, en périssant pour elle, un triste et dernier témoignage de leur attachement, sans que vous puissiez même honorer leur mémoire d'une seule larme. Nos tyrans ne vous en laisseront pas la satisfaction. Ainsi, je vois un danger égal, dans l'un ou l'autre cas, pour votre vie ou pour votre honneur, et si l'amitié peut s'alarmer davantage pour le premier, ou je connais mal votre âme, ou vous craignez bien plus pour le second. — Mais, dira-t-on, la mission de M. de Bombelles peut rester secrète, et il ne passera que pour un voyageur, et dès lors, le premier danger est nul; il ne tiendra pas à nous qu'il n'en soit ainsi; mais comment ce moyen, déjà fort difficile à employer avec le conseil donné a M. d'Eszterhazy. S'il le suivait, s'il quittait Pétersbourg, qui y suivrait vos intérêts dont nous sommes seuls dépositaires publics, ostensibles et autorisés par la nature môme des choses. Sera-ce M. de Bombelles? Mais, dès lors, sa mission est publique, et le premier danger dans toute sa force. Sera-ce M. Genêt ou tel autre envoyé de l'Assemblée nationale sous le nom du roi?

n supposant que rimpératrice l'écoute, ce qu'assurément je suis bien loin de supposer, le second danger reparaît. Tous ces arguments nous mettent dans la nécessité de combattre le système que le baron de Breteuil a donné au maréchal de C. pour être le vôtre. — A Dieu ne plaise que nous voulions jamais empiéter sur l'autorité du roi, tous nos efforts ne tendent qu'à la lui rendre ^pleine et entière, et si quelqu'un osait nous accuser, en la rétablissant, d'en garder une partie pour nous, ce serait celle qui me permet de l'appeler mon amie que nous choisirions pour notre avocat. — Mais, dans Wreuse captivité où vous êtes réduits, qui peut vous remcer que nous? L'Impératrice et le roi de Suède ont bien senti cette vérité. — Ce n'est pas une vaine comédie que jouent MM. deRomanzof et d'Oxenstiern.

Ce n'est pas auprès de Monsieur et du comte d'Artois qu'ils sont accrédités, c'est auprès des seuls organes légitimes du roi de France, retenu en captivité par ses sujets rebelles, et si la plupart des autres souverains n'ont pas suivi cet éclatant exemple, ils ont presque fait la même chose en recevant nos agents et en traitant ministériellement avec eux. Certainement nous ne désirons rien tant que d'agir d'après vos vues; mais il est mille cas pressés où il faut nous décider par nous-mêmes sans attendre vos ordres, que le moindre incident peut, non seulement retarder, mais nous faire perdre tout à fait; et, s'il y a des choses qui nous sont cachées, qui peut répondre que nos démarches ne contrarieront pas les vôtres ; si cela arrivait, le moindre inconvénient serait de montrer une désunion funeste à tous égards. — M. le baron de Breteuil propose un remède qui est que nos agents publics servent de voile à nos agents secrets, et qu'ils ne fassent rien que par leur direcjon : Je m'en rapporte à vous-même, ma chère sœur, ce

oyen est-il admissible? Y aurait-il au monde un homme capable de lier deux idées ensemble, qui pût consentir à un pareil rôle ? Et, si nous n'envoyons que des imbéciles, ils seront d'abord très certainement bafoués dans la cour où ils

résideront, ce qui sera fâcheux pour la cause qu'ils plaideront, ensuite les ministres de cette cour chercheront, découvriront et dévoileront peut-être l'agent secret — et je viens de vous en développer tous les inconvénients.

Après vous avoir dit ce que votre intérêt, votre sûreté, votre filoire, qui seront toujours nos premiers mobiles nous engagent à dire à votre raison, permettez à votre ami d'interroger votre cœur et de lui demander si deux frères qui ne respirent que pour vous servir, qui y travaillent depuis le matin jusqu'au soir, si ce n'est avec succès, toujours avec zèle, méritaient d'être payés de leur dévouement par une réserve au moment même où ils auraient tout lieu de se flatter du contraire. Je ne suis pas en peine de la réponse.

Pour finir cette lettre déjà bien longue, nous vous supplions d'ordonner au baron de Breteuil d'abandonner son système et de tout dire au maréchal de C, comme celui-ci lui dira tout de notre part; mais, s'il persiste dans un système qu'il nous est impossible de regarder comme le vôtre, et que vous croyiez devoir continuer à vous servir de lui, permettez au moins que notre correspondance n'ait plus d'autre intermédiaire que le maréchal de C... Quand celui-là nous parlera, au moins serons-nous sûrs que ce seront vos volontés qu'il nous transmettra. Si enfin cette dernière grâce nous est refusée, plus affligés de ce refus pour vous-même que pour nous, nous continuerons à vous instruire de tout, plus ou moins souvent, suivant que les occasions seront fréquentes ou rares, et nous vous servirons toujours avec le même zèle, bien sûrs que tôt ou tard, et quelque chose qu'on fasse, vous rendrez justice à ce zèle.

Adieu, ma chère sœur, chère amie, je vous embrasse aussi

tendrement que je vous aime,

Vous sentez bien, ma chère sœur, que tout ce que je vous écris ici est au nom du comte D. comme au mien, et pour le roi comme pour vous.

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