‹ Histoire de l'émigration. Coblentz, 1789-1793 (d'après des documents inédits)Chapitre 17 sur 20 · LETTRES DU ROI DE SUÈDE · texte numérisé non relu

LETTRES DU ROI DE SUÈDE

Aux princes.

Stockolm, le 17 décembre 1791.

Mes frères et cousins,

Je me flatte que le baron d'Ecart (1) ait rendu un fidèle mpte à Vos Altesses Royales ; avec combien de plaisir et de nsibilité j'ai reçu les marques de votre souvenir, par les eux lettres qu'il m'a remises de votre part, du 14 septembre t 30 octobre. Mes sentiments pour vous sont trop connus, et j'espère que vous rendrez la justice d'être très persuadés de leur constance pour ne pas douter du sensible plaisir que m'a fait la constance de votre courage, votre dévouement pour les vrais intérêts du Roi, votre frère, et le rétablissement de votre patrie. La lettre, que vous lui avez adressée en lui communiquant la déclaration de Pilnitz, est digne des petits-fils d'Henri IV. Elle est remplie de trois qualités, qui caractérisent

IB héros, loyauté, fidélité, constance, et puisque le destin vait résolu de faire éprouver à la France des maux pareils,

;(1) J'ai cru devoir respecter l'ortographe de cette correspondance. Le lecteur comprendra qu'il s'agit ici du baron d'Escars.

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et plus cruels que ceux qui marquèrent son siècle, je suis au moins heureux de vivre pour voir briller dans ses petits-fi's les vertus dont le seul récit remplissait dans ma jeunesse mon cœur d'enthousiasme pour le grand Henri, et de pouvoir espérer de rendre aux dignes héritiers de son sang et aux nobles descendants de ses compagnons, les services que la plus ancienne alliance entre les rois et la plus longue fraternité d'armes entre deux magnanimes et valeureuses nations, m'imposaient, si mes senlimenls personnels et mon amitié pour vous et le roi avaient besoin d'aiguillon. C'est aussi par une suite de ces sentiments que j'ai accrédité le baron dOxenstiern auprès de Vos Altesses Royales, et que je ne reconnais à ma cour pour agent de France, que le digne chevalier français que vous m'avez envoyé, qui, par son dévouement et zèle, Soutient la fidélité pour son roi, aussi ancien appanage de sa famille que Tillustration quila distingue. — Mais je vous dois des excuses de ce que je vous entreliens si longtemps de mes sentiments; ils vous sont connus depuis longtemps ; et les tristes, mais doux moments que nous passâmes ensemble à Aix-la-Chapelle, vous en avaient déjà persuadés. Notre situation est bien changée depuis. Oh! si, en beaucoup d'objets elle paraît moins favorable, en d'autres, elle est bien meilleure. Les sentiments connus et manifestes de l'Impératrice de Russie^ l'alliance qui vieat d'être signée entre elle moi et qui me donne une sûreté et une force de vous secourir (ce que je n'avais pas alors), joints aux justes espérances qu'on peut fonder sur l'Espagne, sont autant de combinaisons propices, qui n'étaient alors que présentées en espérances. D'un autre côté, étant incertains de la liberté du Roi, votre frère, qui, quoique entièrement illusoire, sert de prétexte favorable aux mauvaises, ou du moins aux tièdes intentions de cœur de certains, les votes qui compromettent cette assemblée, qui décrète des proscriptions, dans le manège des Tuileries, la tiédeur de l'Empereur et la saison qui ne permettent pas à vos vrais amis, d'agir, joints à la juste

ais embarrassante impatience de tant de fidèles Français migres, de pouvoir rentrer dans leur patrie, leur nombre, 'embarras de les nourrir et de soutenir leurs rassemblements dans un pays étranger, augmentent les inquiétudes de vos âmes.

Mais je me flatte que votre patience égale votre courage, et que vos soins de ne pas risquer un échec, contiendront l'ardeur des nobles chevaliers et ne feront rien risquer qui pourrait rendre leur situation plus fâcheuse ; il me paraît donc qu'il faut tâcher de gagner la fia de l'hiver, puisque vos amis du nord ne trouvent aucun empêchement de venir à votre secours ; qu'il faut tcàcher d'endormir l'Assemblée pour qu'elle > ne prenne pas des précautions de défense qui augmenteraient ^^BlTusion du sang : ou si vous vous croyez à l'abri de tout ^^nup de main, de pousser par vos agents secrets et qui auraient ^Havis d'être les plus forts démagogues, à faire faire à cette ^^psemblée un acte d'hostilité contre le territoire de l'Empe- «reur, qui devient un nouveau grief pour animer le corps ger-

manique et renJre l'Assemblée aggressive. ^^■i Si j'en dois croire les dernières nouvelles, les esprits exal- ^^és y sont déjà fortement portés, et si votre position locale, (que je ne connais point), vous permet de ne rien craindre, je crois que ce serait un coup de parti très favorable qui forcerait l'Empereur surtout de sortir de l'état de tergiversation où il paraît qu'il souhaite de rester ; il donnerait un grand avantage aux dispositions personnellement favorables du roi de Prusse pour vos intérêts; pour cette opération il faut un grand secret, qui est l'âme des grandes entreprises, et vos Altesses Royales me permettront de leur recommander la plus grande précaution pour la conservation du secret. Je crains que la ^^écessité où vous êtes de communiquer vos desseins à beau- ^^^bup de gens considérables, dont vous êtes entourés, et qui f^roient par leur dévouement avoir droit à cette sorte de confiance, ne nuise beaucoup à vos négociations. Je sens bien que cet abandon est une nécessité pour vous dans votre posi-

tion actuelle, une espèce de récompense dont vous payez le zèle de vos partisans, et cette sorte de monnoye dont l'âme noble des gentilhommes françois est si intéressée d'obtenir, et qui, en les assurant des sentiments de leurs princes, les paient de leur privations; mais ne serait-il pas possible d'allier une confiance apparente, et même réelle pour toutes les choses qui ne peuvent vous nuire, à un protond secret sur les projets d'exécution; vous avez une entière confiance dans un homme que je vous vis à Aix-la-Chapelle, à l'évêque d'Arras et à monsieur de Galonné ; bornez à ces deux personnes vos secrets et vous rassurerez infiniment vos amis qui craignent les suites de la publicité de bien des affaires, où des personnes importantes pourraient être compromises. J'espère que Vos Altesses Royales, connaissant la pureté de mes intentions et la loyauté de mon amitié, n'attribueront qu'à ce sentiment la franchise avec laquelle je leur parle de cet article et qu'elles voudront bien y faire quelque attention. Je dois leur confier que le prétexte des lettres de la Reine, votre sœur, dont se sert l'Empereur pour colorer sa conduite est faux, et je puis vous assurer, foi de gentilhomme, que la Reine de France est innocente, et qu'il entre même dans le calcul de vous brouiller avec elle, et que si des personnes en qui vous avez chacun un degré de confiance peuvent par des combinaisons personnelles, ne pas s'écarleret voir par conséquent si différemment les choses, dans tout ce qui est essentiel, votre sœur est digne de vous, et que peut-être le même sentiment qui fait agir l'Empereur, ne lui fait pas regarder avec plaisir que l'harmonie entre les Tuileries soit aussi peu établie dans la réalité qu'il est nécessaire pour la position périlleuse du Roi votre frère, quelle le paraisse peut-être. Je ne dois donc assez vous exorter à l'union, et je vois avec un sensible plaisir qu'elle est parfaitement établie entre vos Altesses Royales. C'est là le moyen qui sauvera la France, et si j'ose vous donner un conseil, c'est de ne pas laisser même la moindre apparence que l'inti-

^Haité la plus grande puisse un moment cesser entre vous, et ^^Kour cette cause jamais vous quitter avant que le moment des ^Bpérations militaires porte votre courage aux différents points ^^■ù la gloire et le devoir vous appellent. Les deux conseils que ^^K crois devoir vous donner, c'est de porter tous vos soins à ' faire agir l'Espagne, en lui faisant fournir les fonds nécessaires et en se la conciliant pour chef de la ligue, et par là écarter l'Empereur de ce rôle, qu'il n'a embrassé que pour ralentir le zèle de vos vrais amis ; il faut cependant faire pousser ce prince par les princes d'Allemagne et par l'Impératrice de Russie, dont je ne peux mieux louer le zèle qu'en vous disant qu'il est digne d'elle. Le roi d'Espagne m'a fait donner des assurances les plus fortes et les plus positives de secours; mais il s'est encore borné à des paroles, et il est essentiel que l'argent vienne à temps avant la fin de Thiver pour être prêt d'agir.

Le baron d'Ecart pourra vous dire que mes troupes et mes vaisseaux étaient prêts, et je vais même faire construire des bâtiments pour faciliter le projet que vous connaissez; mais, comme toute cette expédition ne peut avoir lieu cette année, je crois utile d'endormir l'Assemblée pour l'empêcher de prendre des précautions; c'est pourquoi je dois vous prévenir d'avance du bruit qui courra que les desseins que mon attachement pour vous avait formés, étaient abandonnés, et que les préparatifs étaient contremandés. C'est par suite de cette résolution que nous avons gardé la lettre qu'on a fait écrire au Roi, votre frère, et qui a été de nouveau envoyée en Suède. Le chargé d'affaires de France l'a fait témoigner au secrétaire d'Etat qui a les Affaires étrangères. Celui-ci a reçu le paquet sans rien répondre, sans rien en lire, ni même donner le reçu.

Iais lorsqu'un certain temps sera passé, je suis résolu de mvoyerle paquet comme je l'ai déjà fait; en attendant, le iron de Staël va partir de Paris pour Copet au même moent que le ministre de Russie quittera la France, et lorsque le croirai à l'abri des insultes des révoltés, le paquet cons-

titutionnel sera renvoyé ; c'est ainsi que j'en suis convenu avec l'Impératrice de Russie, qui fait tous ses efforts pour donner plus de force aux bonnes dispositions du roi de Prusse, que vous ne sauriez trop animer. Voila, je crois, le seul parti et le seul plan à susciter dans ce moment. Si, au contraire, Vos Altesses Royales ne peuvent retenir la fougue de leurs serviteurs, si elles voient la possibilité de s'emparer d'une place forîe, il faudra alors se borner à"ce succès, à tâcher de bien se fortifier dans le pays recouvert et attendre les secours de vos amis; car, autrement, vous pourrez bien disputer le terrain aux factieux, mais répandre trop de sang; vous serez forcés à plus de dévastation dans votre patrie, et c'est un sang qui est précieux, tout coupable qu'il soit, pour des descendants du héros d'Arqués et d'Ivry. Au reste, vous devez être persuadés que mon amitié et mon zèle, mes soins et mon activité ne s'en ressentiront pas, et que je regarderai pour le plus beau jour de ma vie, où je pourrais prouver au petit-fils de Louis XV la reconnaissance que je garde à sa mémoire et l'amitié personnelle que je vous porte; c'est avec ces sentiments et la plus haute considération que je suis,

messieurs et mes chers frères et cousins,

Signé du roi de Suède.

Extrait fait de mémoire par le maréchal de Castries d'une lettre du roi de Suède à M. le baron de Steding, son ministre à Saint-Pétersbourg .

Drottnengholm, 24 septembre 1791.

M. le comte de Stakelberg m'a remis la lettre de l'Impératrice, relative aux affaires de France, qui est parfaite; la seule

^hose fâcheuse, c'est qu'elle remet au printemps pour agir, et, lalheureusement, le temps s'est tellement perdu en négociaions, en courriers envoyés et reçus, que la saison nous défend" ['agir; reste à se bien préparer pour ouvrir la campagne de jonne heure.

Je chargerai le général Van der Pallen de mémoires et de îarles relativement à cet objet pour les remettre à Texamen le l'Impératrice. Sa Majesté me parle dans sa lettre de la mésintelligence entre les Tuileries et les princes. C'est un point [ue j'ai su depuis longtemps et auquel je ne vois d'autres relèdes que d'agir pour les deux partis et de les servir malgré îux. Je me flatte cependant que le comte de Fersen, qui est laintenant à Bruxelles, aura assez de crédit pour faire sentir Paris le tort qu'on se fait en séparant des intérêts qu'on ne )eut assez réunir. Je désapprouvehautement la conduite de ces jens-là et tout ce qu'ils ont fait depuis le 14 septembre, fainsi que leur démarche et l'affiche de contentement qu'ils ont [montré, très fait pour les desservir aux yeux de leurs agents ît de leurs partisans, et cela, dans le sens moral et poli- ^que.

Il est fâcheux qu'à Coblenlz, on n'aie pas voulu franchelent se réconcilier avec le seul homme en qui le roi de France ivait une confiance marquée, et qui avait de ce prince un )lein pouvoir entre les mains, qui leur eût été d'un grand séjours.

Il est certain aussi que ce même homme a de grands torts

fis-à-vis du comte d'Artois, surtout dans les formes, et qu'il

îût dû ménager, surtout avec plus de respect, le frère de son

jouverain, et surtout un prince qui a tant de titres est fait

)our mériter le respect et l'amour des Français. Il a eu encore

|e tort de ne pas se réconcilier avec M. de Galonné qui, à son

•etour d'Angleterre, paraissait le désirer. Je puis vous en

)arler savamment, cir ce fut moi qui fis tous mes efforts

{pour les rapprocher au point même de me brouiller avec M. de

[atignon.

Toutes ces tracasseries peuvent nous causer, à nous autres, plus d'embarras que les gardes nationales, le terrible Luckner et le prudent Rochambeau, mais tout cela ne m'empêchera pas d'aller mon train, et puisque voilà l'alliance entre l'Impératrice et moi, nous pourrons, j'espère, réussir.

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