LETTRES DU COMTE DE GALONNE
A la duchesse de Polignac.
Cobleutz, le 2 janvier 1792.
Revenant de faire de sottes visites du jour, divine amie, j'apprends un peu tard que c'est aujourd'hui à trois heures que part d'ici le courrier de Vienne, que je ne veux pas manquer, ne fût-ce que pour vous remercier de l'extrême bonté qui vous a fait dès le 21 du dernier mois de la vieille et maudite année, m'adresser vos souhaits pour celle-cy. J'y crois et je suis sûr de leur sincérité et je vous jure que personne n'en fait, de plus vrais, de plus vifs, j'ai envie de dire de plus touchans pour vous, pour qu'enfin vous retrouviez un peu de bonheur et pour que tout ce qui vous entoure le partage avec vous.
A présent, vite un mot d'affaire pour le cher duc parce que c'est sur un point essentiel, et plus essentiel que je ne puis vous dire en ce moment. Il a cru pour proposer à l'Empereur plus d'un moyen de manifester en ce moment des sentiments dignes de lui, devoir, entre autres, lui retracer encore l'idée de la régence dévolue au frère du roy pendant sa captivité. Je
l'amitié, qu'il eût beaucoup mieux valu qu'il n'eût pas fait revivre cette ancienne proposition qui est perdue de vue depuis qu'elle a paru déplaire au roi et que Sa Majesté Impériale a fait plus que de la désaprouver; il serait fâcheux qu'elle pût croire que les princes vous eussent chargé d'y inviter après avoir écrit au roi leur frère que plutôt de rien faire contre son gré, ils y renonçaient. Il serait plus fâcheux encore qu'il écrivît de nouveau à ce sujet, comme s'ils y invitaient en ce moment et qu^il eût pris occasion de faire naître des doutes sur la pureté de leurs sentiments, qui, en vérité, ne peuvent plus être suspects qu'aux yeux de la malignité. Je suis bien éloigné d'en soupçonner l'âme de Léopold, mais je ne répondrai pas que parmi ceux qui l'entourent et qui tous n'ont pas l'âme aussi loyale que leur chef, il ne se trouverait des hommes capables d'abuser de votre demande. N'hésitez donc pas, mon cher duc (pardon, mon aimable amie, si je vous quitte un moment pour lui parler), n'hésitez pas de retracer la partie de votre proposition qui se rapporte à la Régence, et de déclarer que, n'en ayant parlé que de vous-même, et d'après d'anciens examens dont vous savez qu'il ne doit pas être question, au moins jusqu'à nouvelle résolution, vous demandez que ce vous en avez dit soit regardé comme non avenu. Quant au cautionnement, il vous a été facile de prévoir quel en serait l'effet ou plutôt le non-effet, et pourquoi vous a vez fort bien deviné ; ce n'est pas un petit mécompte dans les calculs et vous avouerez qu'on ne devait pas s'y attendre. Je ne peux croire encore que l'intention personnelle de Léopold, soit que ses promesses et ses écrits soient frujstratoires comme ils le sont et que la faveur dont il a reçu les remerciements soit proprement égale à zéro; voilà cependant ce qui arrive et le respect interdit de dire pourquoi.
Notre ami a dû ce matin vous envoyer un effet de 12.000, payable à vue, en attendant que notre situation permette plus. Vous l'auriez reçu plus tôt sans la difficulté que nous trouvons à avoir les traites sur Vienne.
Recevez, chère duchesse, nos hommages, nos vœux, l'expression indélébile de tous nos sentiments, et dites à ma divinité combien son cavalier servant est sensible à son aimable souvenir.
On veut nous chasser de partout, ce qui ferait grand plaisir à la cohorte scélérate, mais ne serait ni gracieux, nicommode pour l'élite de la noblesse Françoise, marchant sous les étendarts des Bourbons. Je di§ encore, je ne puis croire que ce soit l'intention de l'Empereur.
Au baron de Talleyrand à Naples.
9 janvier 1792,
Vous avez à présent, mon cher ami, vos enfants auprès de vous, et vous avez reçu par eux nos dépêches du 7 décembre, dont nous espérons que nous aurons bienûôt réponses ; l'article le plus pressé est celui de l'argent. Avouez qu'il est étrange que trois mille ducats napolitains annoncés par votre lettre du 14 novembre, et pour l'envoi desquels vous me mar- [uiez qu'il avait été donné des ordres à un banquier de iênes, ne nous soient pas encore parvenus. Comme toutes les , autres . ressources, sur lesquelles nous avions droit de ►mpter à celte époque, nous ont manqué en même temps, ►u sont retardées, nofament les deux millions promis par l'Empereur au mois de mai, dont nous n'avons pas encore touché un écu, nous nous sommes trouvés dans un tel embarras depuis huit jours pour tenir nos engagements, que j'ai été obligé d'employer tout ce qui me restait de crédit personnel, pour y faire face. Les secours de Naples nous se-
raient aujourd'hui si précieux, qu'ils seraient doublés par les frais qu'ils épargneraient. Tâchez donc, cher ami, si cela n'est pas encore fait, de le rendre effectif sans le moindre délai; nous avions eu dessein de destiner une partie de la somme aux dépenses exigeant préparatoirenient les vues relatives aux provinces méridionales, et si vous m'aviez donné le nom du banquier de Gênes, je lui aurais écrit de réserver à cet effet une partie de la somme pour la tenir à la disposition du sieur Froment, avocat à Nismes, dont le fils qui est un homme de grand mérite, et aussi intéressant par son courage que par ses malheurs, vous remettra ma lettre. S'il est trop tard pour prendre cette mesure, c'est à dire si les trois cent mille ducas, faisant douze à treize cent mille livres, sont enfm délivrés par expédition sur Bruxelles, ou sur Francfort, quoique nous n'en aïons pas d'avis, alors, mon cher ami, voici ce que je vous demande et vous prie de solliciter pour le soutien de notre projet du Midi ; je voulois sur les treize cent mille livres, que dévoient produire environ les trois cent mille ducats napolitains, laisser deux cent soixante mille livres à Gênes, payables au sieur Froment à mesure qu'il auroit besoin de tirer des à-comptes sur cette somme. Mais en cas que tout soit envoyé ici, je voudrois que sur les autres secours que leurs Majestés Siciliennes ont fait espérer aux princes, il fut fait une réserve de cent mille écus environ de notre monnoïe pour être destinée aux despences des provinces méridionales sur les demandes du sieur Froment de Nismes, qui en fera connoilre les objets de manière que le gouvernement napolitain pourra être instruit par vous de l'emploi de cette somme , Leurs Majestés Siciliennes informées présentement du projet des princes pour cette partie, contribueront bien utilement à son succès, si elles vouloient faire transporter à Nismes ou dans les pêcheries d'Aigues-Mortes par les moyens qu'indiquera le sieur Froment, quelques milliers de fusils, de cartouches en proportion et même s'il étoit possible, quatre pièces de canon de campagne En tout, je vous prie, mon cher ami, de conférer
sur toute cette affaire avec le brave Froment, qui est fort tinslruit et très sage quoique animé du plus juste ressentifment, car son frère et une partie de ses parents ont été •massacrés à Nismes lorsque les protestants y firent l'horrible carnage de catholiques en 1790. C'est lui qui a fait les délAbérations et pétitionsdes catholiques de Nismes insérées à la fin [de mon ouvrage et il est l'àme du camp deJalès. Vous pouvez ^lui donner confiance et recevoir de lui des connaissances exactes sur l'état de provinces méridionales, ainsi que sur les [dispositions de l'Espagne où il a été, on y a fort bonne opi- [nion de lui. Vous lui donnerez ou ferez donner une autorisation pour toucher sur le banquier la somme accordée qui fera [partie de l'obligation des princes, qui ne la donnent euxmêmes, parce qu'il paraîtra à propos que le banquier ne soit [pas instruit des destinations.
Notre situation, cher baron, est revenue plus embarassante
'et plus critique qu'auparavant, depuis que les menaces et les
bravades de l'Assemblée dont le Roi n'a pu éviter de se
[rendre l'écho, ont jeté l'alarme dans les États de l'Électeur et
le l'Empire, qui ont donné un azile aux princes et aux Eran-
îois émigrés. Les dispositions trop connues malheureusement
lu souverain sur lequel nous comptions le plus, il y a six mois,
[et qui a rudement déçu nos espérances, ont inspiré une telle
inquiétude à nos hôtes que ceux mêmes dont nous avions le
)lus à nous louer, ne sont pas sûrs de pouvoir nous garder, et
[regrettent vraisemblablement de nous avoir reçus. L'Empereur,
le roi de Prusse, ont fait faire à l'Assemblée des notifications
[défensives qui ont suffi pour amortir sa jactance ; mais en
même temps, ils ne promettent leurs secours aux Électeurs
.qu'à des conditions fort gênantes pour les princes frères du
.roi, et fort décourageantes pour les François. La boime poli-
ftique exige cependant qu'on s'y soumette, et on le fait fran-
[chement pour ne laisser aucune ombre de prétexte qu'on ait
►révoqué l'attaque. Mais plus on montre de déférence, plus
m enhardit à de nouvelles chicanes et on voit déjà que le
vrai but est de former à réloij^tiement des princes, qu'on veut les écarter à quelque prix que ce soit et les mettre hors de la chose pour pouvoir en disposer à son gré. Bruxelles semble particulièrement s'acharner à ce dessein, et la maudite influence de l'intrigant baron de Breteuil se fait encore sentir dans le moment même ou de ce côté-ci l'on vient de consentir avec la meilleure grâce du monde, à tout ce que le baron de Vioménil a proposé pour moyen de rapprochement. Le maréchal de Castre a été choisi pour l'intermédiaire de la correspondance, il est venu ici, il a été édifié des sentiments qu'i^ y a trouvés, et nous fort contents de lui, mais tout cela ne sert à rien, ce qui a nui, nuira ; notre dernier mot adressé tant à l'Empereur qu'au roi de Prusse, a été de leur dire par l'organe de M. de Nassau qui est parti pour Vienne il y a trois jours et qui est parfait à tous égards : Décidez vous-même où nous sommes^ si vous refusez des secours efficaces, aux princes, chez qui nous attendons les événements. Soit que l'Empereur veuille nous recevoir dans le pays bordant le Rhin, qu'on appelle le Brisgaw, soit qu'il préfère notre retraite dans les États qui appartiennent au roi de Prusse sur le bas Rhin, tel que le pays de Glèves, nous nous y porterons, et si contre toute aparance. Ton poussait la mauvaise volonté jusqua, ne vouloir ni nous laisser notre azile actuel ni nous donner un autre, il faudrait alors ou en prendre un en France l'épée à la main quelque put être le danger, ou partir pour l'Espagne avec une nombreuse suite, qui ne s'y transporterait pas aisément, y ayant aujourd'hui plus de douze cents gentilhommes ou militaires avec les princes sans compter trois mille qui sont encore dans le Paysbas autrichien. Tous ces déplacements sont ruineux et agravent le besoin d'argent qui est toujours notre refrein ; avec lui nous pourrions tout; sans lui nous devenons le jouet des événements. Adieu mon cher baron, je vous quitte pour causer un moment avec ma chère comtesse qui est toujours adorable pour moi et avec qui j'enrage \bien de ne pouvoir corres-
pondre plus assidûment, adieu, je vous embrasse. M. de Sainte-Croix se rend bien haïssable.
L'insurrection s'annonce comme prête à éclater en Alsace, et au premier moment, elle peut y devenir générale en France en faveur des princes pour qui plusieurs g irnisons entières semblent vouloir se déclarer; ce serait un excellent dénouement et un vrai coup du ciel dans la crise actuelle, on ne s'y livrera pas imprudemment, mais si le succès est assuré et ifaillible, il aura les suites les plus décisives; huit jours nous ipprendront si l'on peut y compter.
A la comtesse de Chahannes.
11 janvier 1792.
Vous aimez un peu les châteaux en Espagne, chère amie, et Is vous amusent, quand vous voulez promener votre imaginaion sur l'avenir. Eh bien en voici un qui a quelquefois occupé mienne dans mes dégoûts pour la France et tout ce qui y est îlatif; je me suppose jouissant pendant un moment d'assez 'àe crédit pour recouvrir mes pertes de fortune, réaliser mes fonds d'une manière qui les rende disponibles partout et avoir en même temps assez de faveur dans les cours étrangères r spécialement en Russie pour me faire accorder une île de l'archipel, des plus saines et des plus agréables à habiter; j'ai conçu des moyens d'intéresser à cette idée les puissances les plus capables d'y déterminer les Turs, et de protéger mon établissement; c'est là, chère amie, où nous fonderions une colonie charmante, un peuple nouveau, une société mieux organisée qu'aucune autre existante, ce serait l'Ile fortunée et le mo-
dèle des gouvernements; j'y serais souverain en même temps que législateur. Riez, riez de ma folie : mais je vous la donne pour telle, et cependant j'avoue qu'elle influe un peu sur le penchant que je me sens à faire adopter une proposition dont je viens de faire part au baron, celle de prendre à notre solde, peut-être même à la mienne personnellement un corps de cinq mille Illyriens, les plus braves gens du monde, qui s'offre aux princes avec un chef qu'il nous envoie.
On avait crié ici à Textravagance. Mais en approfondissant ce projet tout singulier qu'il paroisse, j'y trouve plus d'un avantage et je voudrois qu'il fut agréé à Naples pour le transport de cette troupe en Provence, où je commence à croire qu'il faudra diriger tous nos efforts, tant on nous traite mal ici. Ce corps serait divisé en plusieurs régiments. Frédéricque auroit le commandement avec le comte de Witte; les baronets auraient chacun un régiment, et après la contrerévolution achevée, ce serait dans notre charmante colonie où il faudrait nous rendre inattaquables à tout l'univers. Choisissez mon île, chère amie, et préparez-vous à y régner; traitez bien le comte de Witte.
Dites au baron, mais pour lui seul, qu'il n'est pas invraisemblable que nous passions en Espagne d'ici à quelques mois.
A monsieur Suleau à Neuwid.
19 janvier 1792.
M. de Nagel vient, Monsieur, de me transmettre, comme vous l'avez désiré, la copie de votre lettre d'hier adressée aux princes frères du roi. Je doute fort que vous en obteniez l'audience particulière que vous leur demandez dans la vue de vous
justifier auprès d'eux. Leurs Altesses Royales jugent qu'il n'y a, ni peut y avoir aucun moyen de se disculper d'avoir écrit et fait imprimer des choses aussi injurieuses au roi, à la reine, à la famille royale et à la noblesse françoise, que le sont certains passages devoirs dernier numéro. L'indignation, qu'ils ont excitée, dans le public et particulièrement dans tout ce qui environne les princes, a été si violente, qu'elle a porté même m contre-coup sur l'estimable et malheureux secrétaire du lonseil, pour avoir donné ou laissé prendre chez lui quelques ins des exemplaires que vous lui aviez envoyés ; vous lui reniez un témoignage juste et vrai dans votre lettre aux princes, lais deviez-vous y joindre un reproche direct d'injustice idressé à leurs Altesses même ? Ayant reconnu que monsieur Christin n'avait rien fait qui s'écartât des sentiments l'honneur et de probité dont il est rempli, elles lui ont donné ine marque de bonté et de confiance particulière, au moment lôme qu'une circonstance, où l'on n'a pu voir qu'un peu l'inadvertance, les a déterminées à changer le genre de ses )ccupations. Quant à vous. Monsieur, ce qui a irrité leurs Alîsses, et ce qui leur a fait écrire au prince de Neuwid la lettre "dont vous vous plaignez, ce n'est pas ce qui les concerne personnellement dans votre ouvrage, quoique ils aient bien droit d'être offensés de la manière dont vous vous exprimez à leur égard, et que monseigneur le comte d'Artois soit particulièrement très choqué des sarcasmes calomnieux que vous vous êtes permis à l'égard de Monsieur; mais ce qui leur a paru bien plus impardonnable, c'est l'irrévérence avec laquelle vous parlez du roi leur frère; ce sont les insultes grossières que vous avez accumulées contre les personnes qui sont auprès d'eux; et c'est surtout l'intention, que plusieurs endroits de votre ouvrage semblent dénoter, de semer la plus funeste division, où règne l'union la plus inaltérable; défaire apercevoir des sentiments opposés où il n'y en a que de concorde ; et de présenter des sujets de délîance sous une constance de résolution qui ne souffre aucun doute. Si l'on vous a inspiré un tel
dessin, ce ne peut être que dans des intentions perverses, et vous ne devez pas être étonné qu'on regarde comme telles, celles qui se montrent dans le premier écrit que vous avez fait paraître à l'instant de votre retour de Bruxelles où vous avez annoncé que vous ne feriez que passer en allant à Londres
Vous dites aux princes que vous êtes prêt à leur exposer avec candeur les motifs qui vous ont égaré, et que vous rétablirez les faits la preuve à la main. Pourquoi ne lavoir pas fait dans la lettre même que vous leur avez écrite? quelles preuves pouvezvous avoir qui puissent détruire celles que voire propre ouvrage donne contre vous? Cela ne s'imagine pas et il me semble que vous ne deviez pas hésiter à vous expliquer davantage, s'il est vrai, comme vous l'assurez à leurs Altesses royales, que vous avez de quoi les convaincre irrésistiblement, que vous n'avez pas cessé de mériter leur estime, et peut-être, ce qui est plus étonnant, leur reconnaissance.
Au reste, Monsieur, n'étant pas chargé de vous expliquer les raisons de ce qu'ont fait les princes, je n'entre dans ce détail que par une suite de la bonne opinion que vous m'avez inspirée, et qui me porte encore aujourd'hui à vous faire sentir que vous avez à réparer plutôt qu'à vous plaindre ; je vous crois même déjà à demi convaincu de vos torts, puisque dans votre lettre à leurs Altesses royales, vous vous reprochez l'incontinence de votre plume et de ne pas savoir réfréner la fougue de vos vivacités; ce qui est plus surprenant, c'est qu'avec autant d'esprit que vous en avez, vous fassiez précisément le contraire de ce qui peut être utile à la bonne cause pour laquelle vous avez montré énergiquement votre zèle et votre dévouement. Il n'est pas moins inconséquent de forcer ceux qui avaient le plus d'envie de vous obliger à vous désavouer hautement et à se déclarer contre vous. Je suis de ce nombre; vous m'avez loué beaucoup trop dans vos numéros précédents, et quoiqu'aujourd'hui, j'aie déjà passablement âme plaindre de la manière dont vous me faites parler dans le dialogue où il vous a plu de me rendre interlocuteur, je désire que désormais
VOUS me ménagiez encore moins, et que vous disiez assez de mal de moi, pour qu'on ne puisse me soupçonner de conniver en aucune façon à celui que vous dites de plusieurs personnages que je respecte autant que je le dois. Voilà, Monsieur, où vous m'avez réduit, ; je ne puis plus rendre justice à vos talents sans déclarer que je gémis de l'abus que vous en faites, et je me trouve obligé de vous prier de n'avoir à l'avenir aucune relation avec celui qui regrette de ne pouvoir plus prendre votre défense, ni se dird encore affectionné à vous servir.
DE CALON.NE.
Au Prince de Nassau, à Berlin.
Coblentz, 28 janvier 1792.
Vous vous êtes conduit comme un dieu, mon cher prince, quand vous êtes dans l'enler de la politique autrichienne; à présent que vous avez le bonheur d'être auprès de notre divinité tutélaire, vous ne pouvez pas être moins qu'un ange de lumière. C'est ce qui fait qu'en vous envoyant notre ultimatum sur l'avenir auquel Vienne voudra nous réduire, je ne me suis pas mis en peine d'en soigner le style, ni d'environner nos propositions de beaucoup de motifs, étant bien persuadé que vous saurez y suppléer parfaitement, et qu'il suffit de vous indiquer ce que vos propres réflexions vous ont déjà fait apercevoir.
Il est certain, et vous l'avez vu si clairement dans vos con versations avec M. de Cobenzl, que le cabinet de Vienne a déterminé d'annuler nos princes et de les tenir à l'écart, en arrière, et même tout à fait hors de l'affaire qui les intéresse
plus que personne, affaire dans laquelle leur influence a seule armé, et qu'il est impossible de terminer sans eux. Votre judicieuse et sublime souveraine l'a bien senti; et dans ses plans, analogues à ceux de l'Espagne, nos princes joueront le rôle qui leur convient. Ils défendront le trône, et attireront à eux la nation ainsi que les troupes, sans qu'il y ait beaucoup de sang à verser. Dans le système de Léopold, c'est tout le contraire : on aliénerait toute la nation, on se priverait du ralliement des bons serviteurs, et on marcherait, à travers des milliers de cadavres, à la ruine entière de l'État, à des démembrements funestes, à un chaos universel. Non, plus j'y réfléchis, moins je puis croire que, malgré tous les sophismes et les artificieuses suppositions, que le cabinet autrichien fera employer par l'Empereur pour ramener Catherine à son plan, plutôt que de se rendre au sien, elle cède jamais sur cela, et qu'elle consente que des princes adoptés par elle, des princes qui seuls, en ce moment, représentent la France et les Bourbons, soient réduits à Fhumiliation de la nullité, à la honte de l'inertie, à l'impatience désespérante d'une stagnation passive, pendant que des étrangers s'occuperaient de relever le trône de leurs ayeux et de sauver leur patrie. Si l'Empereur persistait dans son incroyable système ; s'il voulait tout faire sans eux, faire tout à sa guise, il leur serait plus aisé, sans doute, de se passer de son secours que de se laisser anéantir par ce secours même. Ils se réuniraient aux Suédois, appuyés par les invincibles Russes, et, pour les attendre, il suffirait qu'ils aient un asile franc et libre où ils puissent se tenir avec tous les gentilshommes militaires et régiments émigrés attachés à leur destinée. Ce ne serait qu'à défaut et dans l'impossibilité absolue de ce plan, qu'ils croiraient être forcés d'aller exercer au Midi l'activité qu'on leur refuserait au Nord. Quel autre parti pourrait convenir au désespoir où les jetterait la nécessité de licencier les troupes et de disperser la Noblesse qui les environne? Mais, cher prince, faites bien sentir que ce serait la dernière extrémité, et qu'on a trop de confiance dans
la constante magnanimité de Catherine pour craindre d'y être réduit.
Je vous embrasse, cher prince, de tout mon cœur.
N'omettez pas d'observer qu'aujourd'hui, 27 janvier, nous n'avons reçu aucune nouvelle du baron de Breteuil, quoique M. de Viomenil lui ait écrit le 26 décembre, les princes le 6 janvier et le maréchal de Castries le 8 janvier.
Au maréchal de Castries.
21 mars 1792,
Je suis chargé par les princes, monsieur le maréchal, de vous renvoyer la lettre de M. le baron de B..., en date du 5 de ce mois. Les réflexions qu'elle contient sont fort raison- ^nables, mais n'apprennent rien. 11 n'y a pas de doute qu'il soit nécessaire de faire à Pétersbourg, à Berlin et à Madrid toutes les démarches et demandes qui peuvent servir à maintenir sans altération ce qu'il y avait de favorable dans les résolutions antérieures à la mort de l'Empereur, et à rendre, s'il est possible, celles de Vienne plus actives, sans témoigner aucune confiance sur leur but. Mais il ne peut y avoir rien de décisif ni de clairement aperçu avant le retour de M. de Nassau, et jusqu'à ce que nous soyons instruits par lui des plans combinés; c'est alors qu'il faudra nécessairement arrêter une marche quelconque; car la stagnation ne peut pas être éternelle, et j'ai bien peur que des circonstances fâcheuses n'en préviennent le terme. Ne vaudrait-il pas mieux qu'au lieu de divaguer sur les dispositions politiques des cours à l'égard desquelles le baron n'en sait vraisemblablement pas plus que
nous, il nous communique ce qu'il peut savoir des désirs, des vues ou des plans qu'on a aux Tuileries, dans l'abominable position où l'on s'y trouve. Je ne crains pas de dire qu'elle en est en grande partie le résultat des mauvais conseils, des tempéraments pusillanimes, et des faux espoirs de conciliation dont on a leurré notre infortuné souverain. On a dégradé sa considération, avili sa dignité et aggravé ses dangers, en le rendant le jouet de tous les partis, en attirant sur sa lête tout l'odieux, auquel il se livre, sans lui conserver le soutien de celui qui lui était dévoué. Je ne puis voir sans horreur, et sans une profonde affliction, par quelle suite de faiblesse, d'inconséquences, de démarches humiliantes, on Ta précipité d'abîme en abîme, jusqu'à l'affreuse et indéfinissable situation où il se trouve aujourd'hui. Tantôt on lui a fait repousser et arrêter les secours qui s'offraient à lui; tantôt on a paru en accuser la lenteur; quelquefois on lui a fait envisager son salut dans la fuite; d'autres fois on l'a détourné du dessein d'échapper des mains de ses oppresseurs. On a commis l'inexcusable faute de 'placer la sûreté d'un roi dans des déguisements ignominieux, et on a cru que pour se dérober aux attentats des factieux les plus forcenés, il fallait qu'il se jetât dans les bras des plus astucieux. Politique aveugle et stupide, qui ignore que la vraie sauvegarde des souverains est le maintien du respect de leur peuple, et que les rendre méprisables, c'est les égorger. Au milieu de ce déplorable enchaînement d'erreurs funestes et de projets incohérents, je n'y ai vu de constance que dans l'injuste défiance qu'on n'a pas cessé d'inspirer à Leurs Majesté, contre des frères tendrement dévoués, contre les véritables défenseurs du trône, contre les seuls qui le fussent avec désintéressement.
Pardonnez, monsieur le maréchal, si, au moment que je vois le roi et la reine plus exposés qu'ils ne l'ont jamais été aux poignards des scélérats et à l'insolence de la canaille, je laisse éclater sans réserve les aveux de la douleur et de l'indigna tion dont vous êtes sûrement tout aussi pénétré que je le suis.
J'ai encore, ainsi que vous, les vieux sentiments qui attachaient les Français à leurs maîtres, et, sans mélange d'aucune personnalité, je hais a mort ceux par qui je crois fermement qu'ils ont été conduits à leur perte. 11 ne m'eût rien coûté de les exalter jusqu'aux nues si, même par leurs fausses marches, ils étaient parvenus à les sauver; mais, où en sont-ils aujourd'hui? et comment sortir du labyrinthe fangeux et bondé de principes où l'on s'est jeté? On a séparé le roi des royalistes, en le livrant à une secte plus détestée qu'eux par le parti qui commande les crimes et dirige les piquets des brigands! Au milieu des noires et lugubres pensées que celte situation fait naître, et quand tout annonce l'éruption prochaine des volcans intérieurs, comment spéculer froidement sur ce qui doit arriver d'ici trois mois de la part des différents cabinets de l'Europe? Je récrivais il y a trois jours, à Berlin, à notre féal baron de Roll, qui est un peu trop confiant au dehors: On compte pour rien les semaines, tandis qu'au-dedans chaque jour, chaque heure, fait éclore un nouveau danger mortel! Ne soyez donc pas surpris, monsieur le maréchal, si, dans la triste préoccupation où je m'abîme, sans en. voir le fond, je me borne à vous rendre compte, fort en bref, des détails de nouvelles extérieures, dont les princes m'ont ordonné de vous tracer le tableau que peut-être vous connaissez déjà aussi bien que nous.
L'arrivée de M le duc de Luxembourg ne nous arien appris sur le dernier état des choses en Espagne. Il en est parti, il y a six semaines, et rien ne présageait alors, à beaucoup près, la révùluiion ministérielle dont on ne nous a pas encore appris les causes secrètes, ni fait pressentir les suites apparentes. Les dernières dépêches de M. le duc d'Havre sont du 13 février, quoique nous ne les ayons reçues qu'hier seulement, et il croyait alors le Florida Blanca au plus haut degré de pouvoir et de faveur. Il nous parle encore de ses bonnes intentions pour les princes et semble s'en rendre garant, quoique de Paris on nous mande que ce ministre s'entendait avec l'Assemblée
et était en relations avec cet abominable Condorcet, qui se rend dénonciateur de la reine. On n'a sur M. d'Aranda que des présomptions, et il yen a de contradictoires. Il y a seulement lieu de croire, d'après son caractère ferme, qu'il ne conseillera pas des résolutions molles, et qu'il ne trahira pas l'autorité souveraine par lâcheté. Du reste, la cour de Madrid continue d'entretenir des rapports avantageux avec nos provinces méridionales ; elle parait disposée à en diriger les mouvements, et elle y verse des secours. On nous mande même qu'elle vient d'autoriser, sur la frontière de Catalogne, les rassemblemens d'émigrés qu'elle avait d'abord interdits. Son appui devient d'autant plus précieux et plus pressant que la guerre entre les protestants et les catholiques commence à se déclarer vers les Cévennes. Vous savez, monsieur le maréchal, l'échauffourée que des séditieux lyonnais ont été faire à Mende, et on écrit qu'elle ne restera pas sans suite. M. de Courmeray arrivera dans ce pays fort à propos; il y faudrait plus d'argent. Nous y avons ménagé quelques ressources, mais il en faudrait de plus considérables; et c'est par là que nous manquons. Cependant, les trois mille ducats napolitains commencent à nous arriver; mais c'est une goutte d'eau pour notre extrême altération. L'autorisation formelle, promise par l'Espagne depuis le 12 novembre, n'est point encore arrivée, et le cautionnement de l'Empereur a besoin d'être ratifié par le nouveau roi, pour devenir effectif. D'autres ressources, très probables, se présentent dans la perspective d'un ou deux mois; mais, en attendant, nous éprouvons le supplice de Tantale. Cependant, il ne sera pas manqué aux engagements.
M. de Nassau aura appris, étant encore à Pétersbourg, la mort de l'Empereur. Il a dû attendre le courrier de Sa Majesté Impériale qui, au lieu de partir à la lîn de janvier, comme elle l'avait promis, n'était pas encore expédié le 7 mars, et ne devait l'être que le lendemain. M. de Nassau ne pourra donc partir que dans les premiers jours du mois prochain, et nous ne comptons sur lui que vers les commencements de mai.
Nous avons touché au moment de conclure le traité des fusils, avec le landgrave de Hesse-Gassel. Les espérances qu'on en avait conçues m'avaient fait aller àCassel, ayant d'ailleurs à faire à Francfort pour l'argent. Le landgrave m'a reçu parfaitement, mais une lettre du roi de Prusse, arrivée au moment que je me croyais sur le point de conclure, a fait évanouir mes espérances. On l'y conjure de ne rien faire quant à présent avec les princes ou pour les princes, mais de tout suspendre ; en même temps, on y applaudit à ses bonnes intentions en leur faveur.
Le cercle de Bavière continue les persécutions contre la légion de Mirabeau, devenue légion de Hohenloë Waldenburg : mais nous gagnerons du temps jusqu'à la réponse aux dépêches envoyées à Berlin, tant sur cet objet que par rapport aux troupes du landgrave, dont les princes promettent de ne se servir que conformément aux plans et aux époques concertés avec la majesté prussienne.
Nous allons expédier un courrier pour la Russie, et il aura principalement deux objets: le cautionnement promis, et son appui pour avoir des troupes hessoises, sans omettre tout ce qui est à dire sur les stimulations à donner au jeune roi. Il faut sans doute dissimuler tout ce qu'on a lieu de craindre des vues du cabinet de Vienne, et faire bonne mine au mauvais jeu. Mais plus on chemine en conjectures et en découvertes, plus on a de sujets de méflance. Il y a de l'accord avec l'Électeur de Bavière, et vous pouvez juger, monsieur le maréchal, sur quoi il peut porter.
La situation intérieure a inspiré à nos généreux princes la pensée d'engager les puissances auxiliaires, principalement Vienne et Berlin, comme les plus voisines, à faire quelques déclarations communes qui soient propres à en imposer aux crimes et à enchaîner les fureurs. Mais en applaudissant à l'intention, je ne vois pas trop comment l'exécuter.
Obtiendra-t-on que la cour de Vienne parle de son propre mouvement, d'une manière opposée à ce qu'elle a dit jusqu'à
présenter! réponse? Et celle de Berlin dira-t-elle plus? Dira-telle autrement? 11 faudrait des termes fort énergiques et une détermination fort prononcée pour qu'on puisse s'en promettre quelque effet. Mais, combien de temps ne faudrait-il pas pour en faire prendre une résolution concertée entre les deux cours qui voudraient peut-être l'action simultanée de celles de Madrid et de Pétersbourg. Nous avons déjà observé plus d'une fois, qu'à de telles distances, on mange en allées et venues de courriers le tems qui devrait être celui de l'exécution. Cependant, monsieur le maréchal, je vous prie de me faire savoir ce que vous en pensez, et comment vous croyez qu'il faudrait s'y prendre, si vous voyez jour à proposer en ce moment quelque acte favorable à la sûreté de Leurs Majestés, dont il est bien juste de s'occuper.
Les princes font revenir à eux, ou du moins se rapprocher, les gentilshommes et militaires des cantonnements de la Flandre, dont partie sera dirigée sur Hanelot, pays de Liège et Cologne, et partie sur le haut électoral de Trêves, quoique ce ne soit pas sans peme qu^on en obtienne ici le consentement, car à chaque pas, le chemin se hérisse de difficultés sans cesse renaissantes.
En France, bientôt, personne ne voudra être ministre, et c'est alors, dit-on, que pour redonner de la force au pouvoir énervé entre les mains du monarque, on le confiera sous forme de dictature à un comité central qui gouvernera directement pendant que les fonctions sociales seront suspendues; et c'est ainsi, à ce qu'on prétend, qu'on accoutumera la nation à se passer du roi. Tout cela est bien absurde ; mais c'est ce qui fait qu'on peut le craindre. Voulez-vous bien agréer l'hommage de mes sentiments les plus sincères?