‹ Histoire de l'émigration. Coblentz, 1789-1793 (d'après des documents inédits)Chapitre 5 sur 20 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Incertitude des projets des émigrés. — Les premiers conseils de Galonné. — État de l'Europe et dispositions des Cours. — Le roi de Sardaigne inquiet des intrigues des princes. — Tentatives à Vienne et à Berlin. — Elles échouent. — Agitations du Midi. — L'argent commence à manquer. — Les dissentiments de la famille royale. — Griefs des émigrés contre le roi et la reine et contre Monsieur. — Les lettres du prince de Gondé. — Défiances de la Cour de France envers les émigrés. — Un manifeste intempestif.

Ces projets étaient encore bien vagues. Us consistaient à agir sur l'opinion, à solliciter les cours d'Europe, à leur demander aide et secours au nom de la solidarité qui doit régner entre les trônes et par-dessus tout, à former une légion de nobles, qui se jetterait en France et irait, Tépée à la main, reconquérir le royaume que la Révolution arrachait au roi par morceaux.

Entre ces plans divers, c'est le dernier qui plaisait surtout au comte d'Artois et au prince de

Condé. Calonne l'avait conçu et suggéré (1). Emigré lui aussi, il s'était d'abord rendu à Londres, où son mariage avec une Anglaise lui permettait de se fixer. Puis, il était venu passer quelques jours à Turin. Là, il avait conseillé la formation d'une armée de gentilshommes, destinée à devenir le noyau de celles que ne pouvaient manquer de lancer plus tard contre la Révolution les puissances coalisées. L'idée étant trouvée sublime, on s'était empressé de l'exécuter. Par les soins de quelques agents dévoués, (2) un appel avait été envoyé à la noblesse

(1) Caloiine avait alors cinquante-sept ans. Il venait d'épouser mademoiselle de Harvelay. Elle lui apportait une immense fortune qu'il mit au service des princes et dont une partie fut lévorée en quelques mois.

(2) Il y a lieu de citer entre eux et au premier rang, le larquis de La Queuille et le marquis de Larouzière.

La Queuille était un gentilhomme passionnément dévoué à

famille royale. Tant qu'elle fut libre de le recevoir, il resta lans Paris. En janvier 1791, il émigra et s'établit à Bruxelles, l'où il continua à envoyer au comte d'Artois des nouvelles de Yance.

Larouzière appartenait à une ancienne famille d'Auvergne. !n 1789, il fut un des douze commissaires chargés par la noblesse de la sénéchaussée de Riom de rédiger les cahiers 'instruction aux députés et envoyé ensuite aux États généraux. Mais, il donna bientôt sa démission, émigra en Savoie, ^t, de là, exerça une action considérable sur les événements lu Dauphiné, de Provence et du Vivarais. Ultérieurement, il it chargé d'aller représenter les princes à la Diète de Ratis-

inne. Rentré en France en 1802, il fut arrêté le 23 décembre 1803, comme conspirateur, jeté au Temple, d'où il

française pour Tinviter à émigrer et à s'enrôler sous les ordres des princes. Par malheur, cet appel, pas plus que ceux qu'on adressait aux troupes, ne fut entendu. Le moment n'était pas encore venu où tout gentilhomme devait émigrer et aller s'enrôler dans les armées royales, sous peine de se déshonorer. C'est seulement un peu plus tard, lorsque les princes s'installèrent, le comte de Provence et le comte d'Artois à Coblentz, les trois Condé à Worms, que les enrôlemements devinrent assez nombreux pour fournir deux corps, comptant en tout plus de vingt mille hommes.

Quant aux proclamations parties de Tarin, elles restèrent sans effet. Il n'arriva qu'une centaine de nobles disposés à servir. On les éparpilla tant bien que mal aux environs de la ville, faute de pouvoir profiter sur-le-champ de leur bonne volonté. Ils ne firent que grossir le nombre des oisifs français.

Restaient les démarches à faire auprès des cours. On ne savait, dans l'ignorance où l'on était des dispositions de celles-ci, comment entreprendre ces démarches. Tout portait à croire que l'Europe voyait avec inquiétude le mouvement révolutionnaire se développer. Mais, il n'apparaissait pas au

fut transféré en 1808 à Vincennes. En 1809, il fut mis en liberté, grâce au dévouement de sa fille. Il mourut en 1814. Je dois à son petit-fils la communication de ses papiers.

même degré qu'elle fût disposée à prendre les armes pour le combattre.

En Russie, Flmpératrice Catherine édictait des mesures rigoureuses à l'effet de prévenir Taccès dans ses États de la fermentation qui désolait la France et la livrait à de troublantes convulsions. On n'insérait dans les papiers publics de Saint-Pétersbourg que de courts extraits de ceux qui apportaient des nouvelles de Paris. Il était interdit de parler politique, partout où la parole pouvait trouver des échos. Un avocat français ayant commis l'imprudence de s'ériger en déclamateur, venait d'être enfermé dans une maison de correction et durement châtié. On avait mis en surveillance d'autres individus. La garde impériale était comblée de soins et d'adulations, comme si Catherine eut compté sur elle pour la défendre contre les idées venues de France. Mais, en dépit de ces témoignages d'une haine ardente pour les doctrines nouvelles, la grande impératrice ne songeait pas encore à lutter à main armée, préoccupée surtout par la guerre contre les Turcs, dans laquelle elle était engagée, et par les événements de Pologne, qui captivaient son attention, comme ils captivaient l'attention de la Prusse et de l'Autriche.

A Vienne, l'Empereur Joseph II, le vieux Kaunitz son ministre, caressaient trop d'ambitions au succès desquelles la neutralité de la France était

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nécessaire pour qu'ils fussent disposés à intervenir dans les affaires intérieures de celle-ci. Ils souhaitaient même l'aggravation de ces difficultés, avec l'espoir qu'en s'aggravant, elles empêcheraient le gouvernement royal de contrarier les plans impériaux. Joseph II avait besoin d'une France affaibhe. c( La Révolution lui parut singulièrement opportune (1). » Ce fut aussi la politique de son successeur Léopold. L'un et l'autre se montrèrent complaisants pour la Révolution, tant qu'elle ne se dressa pas comme une menace contre les trônes. Quand ils se décidèrent à marcher à elle pour Ja contenir, ce fut toujours avec l'arrière-pensée de ne pas laisser rétablir en France un pouvoir fort. Ils sacrifièrent à ces desseins jusqu'à la vie de l'archiduchesse d'Autriche, la reine Marie-Antoinette, sœur de l'un et tante de l'autre. Leurs préoccupations égoïstes étaient déjà vieilles en 1789, au moment où le comte d'Artois, réfugié à Turin, s'apprêtait à recourir aux bons offices de l'Empereur.

La Prusse n'était pas mieux disposée pour la France. Le souverain licencieux et débauché qui régnait sur elle, Frédéric-Guillaume II, ne se conduisait que d'après les vues du comte de Herzberg,

(1) Albert Sorel : L'Europe et la Révolution française^ vol. I^ page 454.

son ministre. Celui-ci Pavait intéressé à la réalisation d'un plan politique, qui consistait à tenir l'Autriche en respect et à se servir contre elle de la Pologne où la Prusse comptait trouver plus tard les éléments d'une extension de territoire. En de telles conditions, il n'y avait ni temps ni lieu pour s'occuper de la révolution qui venait d'éclater en France. Et puis, il fallait, avant de la jug'er, voir ce qu'elle deviendrait. Un peu plus tard, quand la Prusse la croira dangereuse, elle entrera dans la coalition. Elle y entrera avec Tespoir de recueillir, en argent ou en territoire, le prix de son concours. Puis, dès 1795, lorsque la Révolution menacera de promener à travers l'Europe ses drapeaux victorieux, lorsqu'il faudra se mesurer avec elle, la Prusse renoncera à courir l'aventure d'une guerre, dont l'issue est douteuse ; elle désertera la coalition pour faire la paix avec la France. Ce n'est donc pas de ce côté que les Bourbons pouvaient attendre un appui.

En Angleterre, William Pitt, depuis six ans, dirigeait le gouvernement. Il s'employait avec passion à relever le prestige de la couronne, dès long- I temps compromis, les finances nationales en détresse, la prospérité quasi détruite par des guerres à peine terminées. Son pouvoir, peu à peu, s'était fortifié. Lui-même dominait le roi, conduisait l'opi-

les fois qu'il voulait s'y appliquer. Il avait trop exclusivement en vue les intérêts de son pays pour ne pas rechercher, dès cet instant, quels avantages il pourrait retirer de la Révolution et pour se mettre en route pour elle ou contre elle avant de s'être sûrement orienté. Sa conviction n'était pas faite encore. Mais, il nourrissait déjà Tardent désir de donner à l'Angleterre où les traditions de vieille haine contre la France survivaient au passé, des occasions de revanche et le moyen d'accroître sa grandeur coloniale comme sa suprématie sur les mers et de les lui donner aux dépens de l'adversaire. L'accueil fait aux émigrés, les secours qu'on leur prodigua ne sauraient être considérés comme des témoignages de sympathie, adressés à la France, mais bien plutôt comme des mesures de prudence adoptées en prévision des solutions que produirait l'avenir. William Pitt fut longtemps à se prononcer. Ce n'est qu'en 1793, que sa politique prit corps, que son ardeur contre la Révolution se manifesta. L'Angleterre devint alors la plus intraitable ennemie de la France, ou plutôt du régime nouveau qui s'y fondait. Mais, en 1789, ces sentiments n'existaient encore qu'à Tétat vague. Les Bourbons ne pouvaient pas plus faire fond sur l'Angleterre que sur l'Autriche et la Russie.

En Italie, ils n'étaient fondés à espérer un appui que des gouvernements, les peuples ayant accueilli

avec enthousiasme les idées nouvelles desquelles ils attendaient la délivrance. Et encore, entre ces gouvernements, n'en était-il que deux qui fussent disposés, et non sans arrière-pensée, à être de quelque secours : la Sardaigne parce que deux de ses princesses avaient épousé les frères du roi Louis XVI ; les États de Naples, parce que des Bourbons y régnaient.

De l'Espagne où régnaient aussi des Bourbons, et en vertu du pacte de famille, ceux de France pouvaient espérer beaucoup, espérer d'autant plus que le vieux fanatisme espagnol accru par l'influence ecclésiastique renaissante sous le règne de Charles IV, après s'être aflfaiblie sous celui de Charles III, con- ^tribuait à rendre les populations hostiles au mouvement révolutionnaire. Mais, l'imbécile roi d'Espagne, sa femme l'extravagante Marie- Louise, jj'amant de celle-ci, l'ambitieux Godoï, devenu, plus ;tard prince de la Paix, livraient ce pays à tous les hasards, à tous les périls créés par la bêtise de l'un, [les ardeurs et l'orgueil des autres. Sous ce pouvoir lobile et débile, l'Espagne fut tantôt l'ennemie de ^]a Révolution, tantôt sa complaisante. Elle ne se 'etrouva résolue que plus tard, sous l'Empire, pour ■résister à l'invasion. Les espérances que le comte d'Artois fondait sur elle furent de courte durée.

Il n'était qu'un souverain qui, dès ce moment, se déclarât avec spontanéité contre la Révolution et

pour la maison de Bourbon. C'était le roi de Suède, Gustave III. Son successeur devait suivre son exemple et son amitié devenir une des rares joies de Fexil de Louis XVIII. Mais, la Suède était petite et faible. Son dévouement, quel qu'il fût, ne pouvait tenir lieu de secours effectifs.

Cet état de l'Europe ne se révélait encore qu'imparfaitement au comte d'Arlois et à ses conseillers, alors qu'ils étudiaient la direction à imprimer aux démarches qu'ils voulaient tenter près des puissances. Mais, ce qu'ils en savaient les rendait incertains et indécis. D'autre part, entre le roi resté à Paris, et les princes émigrés s'élevaient des nuages provoqués par les inquiétudes que causaient aux Tuileries les plans inconnus du comte d'Artois, son désir non équivoque d'avoir sa politique à lui, de marcher à son gré sans tenir compte de ce qui se passait en France, la confiance qu'il témoignait au prince de Condé, la faveur qu'il accordait à Galonné.

A la cour même de son beau-père, il commençait à se ressentir des effets du mécontentement de Louis XVI. Le roi de Sardaigne ne cachait pas le déplaisir que lui causaient les intrigues nouées par son gendre etle prince de Condé. Ces agitations incessantes, ces réunions d'émigrés chaque jour plus bruyantes et plus nombreuses, les efforts qu'ils faisaient auprès des cours éveillaient ses alar-

mes. Il craignait, en tolérant ces menées séditieuses, de déplaire au gouvernement français. Aussi, tenait-il les princes sous une rigoureuse surveillance à laquelle ils ne parvenaient à se dérober que grâce à des prodiges d'habileté. Très inquiet, il armait sa frontière, du côté de la Savoie, en maugréant contre ces émigrés qui mettaient en péril la sûreté de ses États.

C'est à la cour de Vienne qu'avait été faite, en octobre, la première tentative du comte d'Artois. Le silence des documents ne permet pas d'en préciser la forme. On peut supposer que l'agent, en cette circonstance, fut le duc de Polignac, venu en Autriche, après avoir conduit et installé sa femme à Rome. Quels qu'eussent été d'ailleurs la forme de la démarche et le négociateur, elle échoua piteusement, s'il faut en croire ce billet du prince de Condé au marquis de Larouzière, daté de Turin le 7 novenbre 1789 : « La réponse de l'Empereur arrive ; elle est affreuse, repoussante, insultante même et nous le sentons vivement ; ne perdez pas courage. Nous allons tâter de la Prusse. »

Calonne toujours crédule parlait avec conviction des favorables dispositions de cette puissance comme de celles de l'Angleterre. Il laissait entendre qu'il avait reçu de Berlin l'assurance d'une intervention efficace sous la condition de « quelques sacrifices sur les frontières. » Une disait pas lesquels.

Mais, un prêt de quatre cent mille francs que le roi Frédéric-Guillaume semblait prêt à faire au comte d'Artois donnait à ses assertions un certain fondement. On tata donc de la Prusse. Il ne parut pas qu'on dût y être plus heureux que près de l'Empereur. Le comte d'Artois se demandait s'il ne quitterait pas Turin d'où il était impuissant à agir. Il se décida cependant à y rester jusqu'à la fin de l'hiver qui commençait. Ce qui l'y détermina, c'est que là, il pouvait mieux que d'ailleurs veiller aux afïaires de France, intriguer sur les frontières méridionales, dans le Dauphiné, dans le Languedoc, en Provence. Dans ces contrées, les royalistes s'agitaient, notamment à Nîmes,' sous l'impulsion d'un agent très énergique, Froment, et dans le Vivarais où d'ardents conspirateurs jetaient les bases de la confédération de Jalès(l). Malheureusement, l'argent manquait au prince. Les ressources qu'il avait emportées de Paris, celles qu'il s'était procurées s'épuisaient. Les négociations ouvertes pour en obtenir de nouvelles marchaient lentement ou échouaient comme celle, par exemple, qui avait pour but d'emprunter le trésor de la Grande Chartreuse et de quelques riches abbayes. La détresse commençait, non encore aussi douloureuse qu'elle

(1) Voir mon Histoire des conspirations royalistes du Midi pendant la Révolution (Hachette, éditeur).

le devint plus tard, mais gênante et telle qu'elle paralysait l'exécution des projets naissants.

Le roi de Piémont voulait bien donner à son gendre le vivre et le couvert, mais de l'argent pour fomenter des soulèvements contre la France, non. C'eut été trop dangereux. Les prêteurs étaient rares. Ceux qu'on attirait à Turin, dont on s'efforçait d'échaufïer le zèle, exigeaient une caution. Où la trouver? Du roi de France, il n'y avait rien à attendre. Quels que fussent ses sentiments, demeurés malgré tout contradictoires, ceux qu'il trahissait étaient hostiles à son frère dont il critiquait les entreprises et méprisait l'entourage, cet entourage égoïste qui arrachait à Condé lui-même cet aveu : « Il faut être juste ; ce n'est pas trop la faute du comte d'Artoiô s'il n'est pas mieux entouré. Les gentilshommes des provinces ne viennent pas se raUier à nous, Vassémême veut s'en aller (1). »

Ce blâme de son frère irritait le comte d'Artois. (( Le comte d'Artois, écrivait encore Condé, excédé de toutes les lettres qu'il reçoit de sa soeur, du roi, de la reine, vient d'écrire pour protester et demander à agir. 8a lettre est faite, mais, non envoyée, d'une force, d'une éloquence, d'une noblesse... (2) )> Ces efforts demeuraient vains. Comment Louis XYI

(1) Condé à Larouzière, 12 décembre 1789

(2) Condé à Larouzière, 11 décembre 1789.

eût-il été bien disposé pour son cadet quand il considérait avec quelle étourderie celui se jetait dans les aventures les plus périlleuses, en parlait à tort et à travers, sans mesure, donnant l'exemple d'une indiscrétion qui s'exerçait à la fois sur les affaires les plus importantes et sur les plus futiles, livrait aux rues de Turin tous les secrets, de la politique des émigrés et les envoyait à Paris, rendus plus compromettants par les circonstances au milieu desquelles ils étaient dévoilés et propagés ? Comment eût-il été disposé à venir en aide à ce frère turbulent et brouillon, quand il savait de quelles calomnies abominables, de quelles sévérités outrées la reine et lui étaient l'objet parmi les courtisans réunis en Piémont ?

Les dissentiments de la famille royale s'accusaient ainsi de plus en plus. Le comte d'Artois et Condé en voulaient au roi, à la reine, à Monsieur ; au roi, parce qu'il refusait l'autorisation d'agir, bien qu'on lui eut déclaré qu'on agirait sans lui ; à la reine, parce qu'elle ne manifestait que défiance pour leur politique et à propos de laquelle, désireux de connaître son état d'esprit, l'un d'eux recommandait au baron de Flachslanden, de s'appliquer « à la pénétrer sans cependant jamais se mettre à portée de recevoir ou d'être chargé d'envoyer une défense d'agir )> ; à Monsieur que les nouvelles de Paris montraient, flattant le populace, chantant les

louanges de la Révolution et promettant de ne pas émigrer (1).

De plus en plus excités contre le nouveau régime, avides de revanche, irrités de voir qu'à Paris, on repoussait leurs avis et on contrecarrait leurs efforts, le comte d'Artois et le prince de Condé avaient pris à tâche de blâmer toutes les résolutions de la cour, d'en affaiblir les effets par leurs incessantes cri-

(1) Ce fut surlout à l'occasion de l'affaire du marquis de Favras et de la démarche de Monsieur auprès de la municipalité de Paris, à laquelle il le présenta, « non comme prince, mais comme citoyen «, que se déchaîna la fureur des émigrés.

Le 6 janvier 1790, Condé écrivait à Larouzière : « Je crois que vous allez frémir de rage comme le comte d'Artois et moi, en lisant ce que je vous envoie. Est-il possible que le sang des Bourbons s'avilisse à ce point et qu'il coule dans les veines d'un homme, si c'en est un,quise permet une démarche évidemment dictée par la peur et par la bassesse. Vous n'avez pas idée de l'explosion de courage, de noblesse et d'indigna ^ tion que cette lecture a produite sur le comte d'Artois. Nous n'avons pas été en reste, et rien ne nous a plus confirmés dans nos indispensables résolutions. »

Et le 9 janvier : «Toutes nos lettres d'hier ne nous parlent que de l'indignation générale que produit dans les deux partis la démarche de Monsieur. Il est dans la boue au point qu'il y en a qui disent qu'il ne serait pas étonnant qu'il fût obligé de se sauver. Le peuple fouillait le lendemain toutes les voitures qui sortaient du Luxembourg pour voir si Monsieur ne se sauvait pas en cachette. Il n'y a que les enragés de l'assemblée qui aient été chez lui au jour de l'an. Tous les bons gentilshommes, jusqu'au chevalier deCrussol, ont cru devoir marquer leur indignation en n'y allant pas. »

tiques. De son côté, sous Tinfluence de la reine, le roi se prononçait avec une énergie chaque jour plus marquée contre la politique de son frère. De là, récriminations, colères, reproches amers.

Les lettres de Condé jettent sur ces conflits permanents le plus triste jour, sans en éclairer cependant tous les motifs. Elles révèlent ce qu'on pensait à Turin de la conduite de Louis XVI et de Marie- Antoinette , le mépris qu'inspiraient aux émigrés les hésitations , les incertitudes , les angoisses des malheureux souverains dont la captivité, décorée de pompeuses formules légales, devenait de jour en jour plus rigoureuse. On ne leur tenait compte ni des difficultés accumulées autour d'eux, ni des dangers sans cesse accrus, qui les menaçaient. Il est aisé d'être héroïque quand on ne court aucun péril. C'est ce qu'à Turin, on ne comprenait pas ou on feignait de ne pas comprendre. Le comte d'Artois et le prince de Condé oubliaient que le roi n'était pas libre et qu'euxmêmes étaient en sûreté. Cet oubli donnait à leur langage un caractère véritablement odieux d'injustice et de lâcheté.

Quand, à la fin de 1789, la famille royale semble disposée à se confier à La Fayette, Condé écrit à Larouzière, qu'il faut s'attacher à perdre le général et le remplacer à la tête de la garde nationale par M. de Vioménil « l'homme qui nous convient le

mieux. » Il ajoute : « Je trouve La Fayette cent fois plus dangereux que Mirabeau, que sa scélératesse plus généralement connue finira toujours par abattre... Qu'on se mette bien dans l'idée qu'il n'y a qu'une seule chose à faire, c'est de réunir tous les moyens, tous les efforts pour dissoudre l'Assemblée Nationale en continuant la résistance et en fomentant la division dans son sein et parmi ses satellites. ))

Au mois de décembre, le comte d'Artois avait envoyé à son frère un long exposé de sa conduite h Turin et de ses premières démarches. La réponse qui lui fut faite était meilleure qu'il ne l'attendait. Mais, même en témoignant son contentement, il ne pouvait se défendre d'arrière-pensées et de réticences. Condé, à qui il les confiait, les répétait en ces termes, le 20 janvier, à son fidèle Larouzière : « Embrassons-nous, mon cher Larouzière, comme nous avons fait dans notre petit conseil, dimanche dernier, en recevant la réponse du roi. « Je suis extrêmement sensible, mon cher frère, à tout ce que vous m'apprenez ; j'approuve tout ce que vous avez fait. Continuez vis-à-vis des provinces la marche que vous avez suivie jusqu'à présent. Il dit après, à la vérité, de rester tranquille. Outre que cela ne s'accorde pas trop et que ce n'est point un ordre, le comte d'Artois va y répondre très longuement et très fortement pour le convaincre, qu'il ne

peut attendre de soulagement que de nous. Nous n'insisterons pas pour avoir une autorisation plus décidée : 1° parce que celle-là nous suffit; 2o parce qu'il ne faut pas risquer un moment d'humeur qui pourrait amener un changement d'avis. Pas un seul mot de la reine, ni de madame ÉUsabethnon plus. Cependant, la reine était présente à la lecture. Madame Elisabeth, cependant, dit un mot, par lequel il est clair qu'elle s'est méfiée. » Et à propos de madame Elisabeth, Condé ajoute : « Sa lettre est parfaite. Vous en jugerez par ce mot. Après avoir gémi sur l'apathie dans laquelle le roi et la reine vivent à Paris, elle dit : Ne vous découragez pas, mon frère, et secourez-les malgré eux. »

Les secourir, c'est bien ce que voulait le comte d'Artois. Mais, éloigné de Paris, trop aveugle pour voir la marche rapide de la Révolution, les périls que courait la famille royale déjà prisonnière aux Tuileries, tiraillée entre les factions, menacée par les uns, mal conseillée par les autres, impuissante à prendre un parti, il cherchait à lui venir en aide par des moyens qu'elle ne pouvait approuver, parce qu'ils compromettaient sa sûreté. Aussi, le poussaitelle, sans cesse, à patienter, à attendre pour agir les instructions et les ordres du roi. « Le comte d'Artois a reçu une lettre de la reine qui dit qu'il faut attendre la fin de l'Assemblée, ce qui n'a pas le sens commun, et qui blâme fortement la conduite de

Monsieur. Il y a aussi une autre lettre du roi où sont ces mots : Nous ne ferons rien dont vous puissiez avoir k rougir. Mais, peut-on y compter? Toutes les lettres disent qu'on va le faire aller à l'Assemblée Nationale. Jusqu'à présent, il s'y refuse. Mais, je parierais que cela finira par là. »

Cette lettre est du 23 janvier. Le 27 février, Condé écrit encore : « Le comte d'Artois a reçu par une occasion une lettre du roi et de la reine. Celle du roi est d'une faiblesse au delà de ce que vous pouvez croire. Il a Tair de craindre son frère. Il lui cite le peu de succès de ses démarches en Dauphiné comme une preuve qu'il n'y a rien à faire nulle part. Celle de la reine est encore plus forte en faiblesse. Après toutes les mauvaises raisons que vous pouvez imaginer, elle lui demande le sacrifice de toute idée de contre-révolution. Voilà la femme que La Queuille et tant d'autres présentent comme un modèle d'énergie... Le comte d'Artois va travailler à une lettre dans laquelle il repoussera cette faiblesse avec la plus grande vigueur et fera entendre qu'il a de grands moyens. Mais, il ne les confiera pas. Cela serait trop dangereux à cause du confident La Fayette.»

Et le 3 mars : « Ah ! qu'on croie bien qu'il n'y a malheureusement que faiblesse là-bas et que la seule force est et ne peut être qu'ici. C'est malgré eux qu'il faudra les sauver. Que La Queuille per-

suade à la reine que nous ne sommes ni des enfants ni des étourdis. Nous réunirons la prudence au courage... La reine veut toujours juger le comte d'Artois comme il y a dix ans ; mais ce n'est plus cela, Dieu merci ! »

Hélas ! contrairement à ce que disait Condé, c'était toujours la même chose. A ce moment comme plus tard, à Turin comme à Coblentz, dans Fexil comme sur le trône, le comte d'Artois demeura le personnage présomptueux et vain qu'il avait été à la cour de Marie-Antoinette, ne croyant qu'en sa propre sagesse, ignorant de son temps, des transformations de son pays, facilement accessible à toutes les illusions, dédaigneux des conseils d'autrui, convaincu que le suprême honneur consiste à ne jamais changer (1).

(I) A ce dernier point de vue, il faut lire la réponse suivante, qu'il fit à une lettre du bailli de Grussol qui, de Chambéry où il surveillait les mouvements du Midi, lui avait écrit pour lui demander s'il prêterait serment à la Constitution que préparait l'Assemblée :« J'ai reçu votre lettre du 19, mon cher bailli, et si je ne m'armais d'une patience peut-être exagérée, je vous prouverais d'une manière un peu ferme et un peu claire que vous êtes loin de me connaître... Moi composer ! avec le but où l'on va! Bailli, je te regarde toujours comme mon ami. Eh bien! connais-moi donc. Labourer la terre, gagner mon pain à la sueur de mon front, périr enfin, fût-ce de misère, voilà ce que je préférerai toujours à un accommodement quelconque. Je n'en veux, je n'en écouterai même aucun. Ah! bailli, [c'est vous qui m'avez écrit une pa-

Pendant la première partie de l'année 1790, ce n'est de la part du prince de Condé, écho fidèle de la pensée du comte d'Artois, que critiques, récriminations, bravades. A l'idée que le roi acceptera la Constitution qu'élabore l'Assemblée Nationale, qu'il jurera d'y obéir et de l'observer, les deux princes sont consternés. Ils écrivent à Bouille qui commande à Nancy, pour lui proposer de faire évader le roi « avant qu'il soit réduit à cette dure extrémité. » La réponse de Bouille arrive. « Elle est affreuse, dans le genre de celle de la reine. Il regarde la Constitution comme faite et la contrerévolutiorf comme impossible. » De là à accuser Bouille de trahir, d'être gagné par La Fayette, il n'y a qu'un pas. Ce général est dénoncé comme suspect à son ami le prince Henri de Prusse et ne trouve d'autre défenseur que le comte de Vaudreuil. (1)

Et du même coup, les princes apprennent que Mirabeau et le comte de Mercy ont des conférences secrètes dans le but de soustraire le roi et

reille chose! Je l'avoue, j'en ai pleuré tout seul. Mais, je vous le pardonne et ne vous en aime pas moins. Rappelez-vous qui vous êtes, qui je suis, et parlez à votre ami un langage qu'il puisse écouter. Si mon honneur était caché sous la foudre, j'irais l'exciter à tomber sur moi. »

» 27 janvier 1790, Papiers du maréchal de Castries. » (1) Voir la correspondance de Vaudreuil avecle comte d'Arp, publiée par M. Louis Pingaud (Pion Nourrit et C'^).

la reine au sort qui les menace. Condé ne se contient plus : « La reine veut bien être sauvée, pourvu que ce soit par tout autre que par nous, je n'ai cessé de le dire. )> Le 10 mars, le comte d'Artois écrit à son frère pour le détourner de négocier. Et Condé de dire à Larouzière : « Ils sont perdus s'ils négocient avec leurs bourreaux. On leur fera céder beaucoup plus qu'ils ne doivent. Tous leurs vrais serviteurs leur demandent à genoux ou d'autoriser ou de laisser faire les princes qu'on sait être en bon train... On assure que le duc d'Orléans arrive à Paris. Gela me paraît bien fâcheux. Il y aura un massacre affreux à «Paris, et La Fayette et lui tirailleront le roi. L'un des deux le sauvera peut-être. Quels sauveurs ! et qu ils seront dangereux pour le prétendu sauvé ! »

La Fayette, Mirabeau, Tollendal, Mounier, tous ceux qui cherchent avec plus ou moins d'habileté à préserver les jours de la famille royale, à créer un état possible entre le roi et la Révolution, et, dans ce grand branlebas, à réserver quelques lambeaux du pouvoir royal, ceux-là sont les bêtes noires des émigrés, des personnages exécrés. « Qu'ils fassent et disent toutes les sottises qu'ils voudront. Nous ne pouvons les en empêcher. Ces gens-là ne nous reviendront jamais, surtout tant que M. Necker vivra, parce qu'ils espèrent toujours. » Et parlant de ces constitutionnels, de ces <«; monarchiens «pour

qui les émigrés nourrissent encore plus de haine que pour les révolutionnaires, Condé ajoute : « Ce parti mitoyen sera peut-être celui qui nous barrera le plus, car les enragés périront des accès multipliés de leur rage. »

Mais, le comte d'Artois a beau se remuer, protester, adjurer, écrire de longues et « fortes » lettres, conseiller au roi de signer une protestation contre les décrets de l'Assemblée, il ne parvient pas à se faire écouter. Le roi refuse de protester ; il finit même par ne plus répondre que brièvement à des avis qu'il désapprouve. Le 31 mars, les princes reçoivent à Turin, en réponse à leur mémoire de quinze pages, « une lettre d'une page. » On n'y parle point de la protestation. On ne la renvoie ni signée ni non signée.

De son côté. Madame Elisabeth, qui semble avoir avec son frère d'Artois des vues communes et qui s'attache à le renseigner sur ce qui se passe aux Tuileries, mande qu'il n'y faut compter sur aucune force, sur aucune énergie. « On ne songe qu'à avoir la vie sauve. Si vous agissez, attendez-vous à un désaveu public. )> La reine a dit au marquis de la Queuille qu'on ne cessait de commettre des fautes à Turin. Le comte d'Artois est choqué par ce langage : « Jamais ces gens-là n'ont été, ne sont, ni ne seront servis avec plus de courage et de prudence que par nous. Il est affreux et décourageant

que l'on accuse nos agents d'indiscrétion. Que La Queuille proteste. Qu'il se défie de la séduction des grâces. Il ne s'agit pas d'être courtisan, mais de parler avec force. »

La Queuille s'ingénie à exécuter le mandat dont on l'a chargé. Il ne parvient pas à convaincre la reine. Elle ne s'applique qu'à lui démontrer l'absurdité et le danger des idées du comité de Turin, dont elle désire cependant qu'on ménage Tamourpropre. C'est le moment où elle écrit à Mercy : « L'extravagance de Turin esta son comble. Il n'est pas même sûr qu'on nous écoute davantage. Mais comme notre sûreté et peut-être notre vie en dépendent, il faut tenter tous les moyens jusqu'à la fin (1). »

Cette défiance de la reine pour le Comité de Turin et pour son chef, la 'plupart des royalistes raisonnables restés à Paris la partagent. A la fin de mars, il y a eu chez le duc de Liancourt une réunion de cinquante-deux personnes pour aviser au moyen de sauver l'Etat. On est tombé d'accord sur la nécessité de nommer un lieutenant général du royaume. Quelques voix sont allées à Monsieur, le plus grand nombre au duc d'Orléans et à La Fayette, pas une au comte d'Artois. Il est indigné de ce trait d'in-

(1) La reine à Mercy, le 26 juillet 1790. — Recueil Feuillet de Conches.

gratitude, indigné aussi d'être de la part de son frère et de sa belle-sœur l'objet de préventions injurieuses et tout à coup, il cesse de correspondre avec eux, uniquement préoccupé de sauver la couronne (c malgré eux. » Et cependant un de ses amis les plus chers, Vaudreuil, lui écrit : (c Les servir malgré eux est impossible ou alors vous seriez un rebelle et responsable de tous les crimes que ces efforts feraient commettre. » Mais, qu'importe au Comte d'Artois. Il ne cède pas ; il veut agir et faire parler de lui.

Quant à Condé, il n'est pas en reste d'agitations et d'intrigues. En juillet 1790, il publie un manifeste. « Depuis un an, j'ai quitté ma patrie, dit-il ; je dois exposer aux yeux de l'Europe les motifs qui m'ont forcé d'en sortir. Le peuple Français est égaré par des factieux ; mais il ouvrira les yeux, ce peuple bon, il rougira des crimes que Tintrigue et l'ambition de ses chefs lui ont fait commettre. Il relèvera de ses propres mains le trône de ses rois, ou je m'ensevelirai sous les ruines de la monarchie. La noblesse est sacrée ; c'est la cause de tous les princes, de tous les gentilshommes que je défends ; ils se réuniront sous l'étendard glorieux que je déploierai à leur tête. Oui, j'irai, malgré Thorreur que doit naturellement inspirer à un descendant de saint Louis, l'idée de tremper son épée dans le sang des Français, j'irai à la tête de la noblesse de toutes

les nations et suivi de tous les sujets fidèles à leur roi, qui se réuniront sous nos drapeaux, j'irai tenter de délivrer ce monarque infortuné. »

Le morceau était éloquent. On dit que la reine en avait été satisfaite. Mais Fersen le trouva intempestif. Ce fut aussi l'avis du comte Eszterhazy qui formula son opinion en ces termes : « Je crains bien que M. le prince de Condé n'ait pas l'adresse de Guillaume Tell et qu'il ne frappe à la tête, sans abattre la pomme. »

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