CHAPITRE III
Piétinement sur place. — Attitude dédaigneuse des cours. — Manœuvres à l'intérieur. — Les illusions se fortifient. — Mort de l'Empereur Joseph II et avènement de Léopold. — Progrès de la Révolution. — Hostilité prononcée de Marie- Antoinette contre les émigrés. — Difficulté d'assurer le salut de la famille royale. — Galonné s'installe à Turin et prend la direction de l'Émigration. — Louis XVI lui oppose Breteuil. — Le comte d'Artois se rend à Venise. — Il demande une entrevue à l'Empereur d'Autriche. — Elle lui est refusée, malgré les efforts de Galonné. — La diète de Ratisbonne. — L'Autriche et la Prusse songent à s'occuper des affaires de France. — Intervention du marquis deBombelles auprès de l'Empereur.
Le temps s'écoulait en ces pénibles querelles. Les afîaires de l'Émigration n'avaient pas fait un pas. Les efforts tentés pour soulever le Dauphiné menaçaient d'échouer. Soit que l'argent manquât, soit que les idées nouvelles trouvassent dans cette province plus de partisans que de contradicteurs, leâ tentatives avortaient l'une après l'autre. Les princes, au lieu d'ouvrir les yeux, au lieu de comprendre
qu'ils faisaient fausse route en vantant aux populations l'ancien régime, accusaient les autorités royales du Dauphiné de ne pas les seconder et même de les trahir en révélant à Paris leurs intrigues.
Leurs démarches auprès des cours n'étaient pas couronnées de plus de succès. Depuis plusieurs mois, parallèlement à la correspondance qu'il entretenait avec Paris, le comte d'Artois avait ouvert diverses négociations, à l'effet d'obtenir des secours. Il était parvenu, on ne sait comment, à arracher à son beau-père, le roi de Sardaigne, la promesse de douze mille hommes, si le roi d'Espagne se déclarait en faveur des Bourbons de France. M. de Vassé venait de partir pour Madrid afin d'y solliciter un concours auquel était subordonné celui du Piémont. D'autrepart, onavait envoyé unagentdans les Flandres pour tirer parti des circonstances favorables qu'y pouvait faire naître le soulèvement de ces contrées résolues à secouer le joug de l'Autriche. D'autres émissaires allaient à Berlin, à Vienne, à Londres, sans mandat déterminé. On leur recommandait d'observer les événements, de signaler tous ceux qu'ils jugeraient susceptibles de servir la cause des émigrés.
On acceptait tous les services, tous les dévouements, toutes les bonnes volontés. Dans le Languedoc, on avait Froment, homme d'initiative et
[d'énergie, mais intrigant, brouillon, capable d'injiirger les populations et non de concentrer leurs jfïorts vers un but précis et déterminé (1). Rebour- ^uil, un autre énergumène parcourait le Rouergue jtleQuercy. Un major d'artillerie, échappé de Toulon, était envoyé en Franche-Comté, en Alsace, en
iOrraine, pour se rendre compte de Pesprit des troupes « et notamment de rartillerie. )> A Valence >n essayait de séduire le commandant militaire,
'. de Graisin. On se plaignait de l'indifférence de la Normandie, du mauvais vouloir des députés de la Guyenne à Paris, a On voudrait qu'ils se sou- [^nnssent que nous existons et communiquent leurs 'ésolutions. )) Partout où se manifestait un symptôme de dégoût pour les idées nouvelles, àMontbrijon, « où la population refusait de reconnaître les lécrets de l'Assemblée, » à Brest où « trois géné-
(1) Il avait pris part aux troubles de Nîmes. Les deux
extraits suivants donneront une idée de l'influence qu'il avait
^u prendre à Turin : « Dites à Froment que son conseil pour le
)ape va être suivi. Mais je doute du succès. Le cardinal de Ber-
lis, non seulement n'osera pas le demander, mais même s'y
ipposera. » Il s'agissait d'obtenir un bref ordonnant des prières
)iibliques pour le roi. Et encore : « Recommandez à Froment de
railler à sa sûreté personnelle, car, indépendamment de l'in-
^rêt que nous prenons à lui (cela est extraordinaire, mais
'cela est vrai), le sort de l'État tient peut-être à cette tête-là. »
Froment ne réalisa aucune des espérances qu'on avait fondées
sur lui. Deux ans après, on le retrouve en Russie, sollicitant
en vain et très humblement, des secours pécuniaires.
raux venaient de rétracter leurs serments de fidélité au régime révolutionnaire)), dans le Vivarais et dans le Gévaudan « où les royalistes s'organisaient pour la résistance )> on envoyait des émissaires à l'effet de recueillir des adhésions au parti des émigrés.
On essayait en même temps d'agir sur les parlements et sur le clergé. Aux parlements, on demandait des arrêts revendiquant la mise en vigueur des lois protectrices de la couronne ; au clergé, une active propagande par la chaire. Si, quelque part, un sermon royaliste était prononcé, on l'imprimait à plusieurs milliers d'exemplaires et on l'expédiait dans les provinces.
Sur la foi de deux gentilshommes provençaux arrivés à Turin, MM. de Castellane et de Villeneuve, on se leurrait de l'espoir que la Provence se déclarerait quand on voudrait et fournirait de douze à quinze raillions pour payer les frais d'une insurrection. On accueillait comme paroles d'Evangile les lettres d'un certain abbé de Vaugelas qui, venu à Lyon pour y prêcher le carême, se disait en état de faire élire le général d'Autichamp, fidèle ami des princes, commandant des gardes nationales du Dauphiné. On discutait les moyens d'agir sur les garnisons. On racontait avec complaisance que celle de Soissons, composée du régiment d'Armagnac, était prête à marcher sur Paris pour enlever le roi
et le conduire à Lyon avec ses gardes du corps, après qu'il aurait protesté contre les actes et les décisions de l'Assemblée nationale.
Enfin, on se préoccupait de l'attitude de M. de Durfort, commandant de Grenoble. (1) On s'efforçait de savoir, si, dans le cas où les princes entreraient à main armée dans le royaume, il se déclarerait pour eux : « Il faut lui faire sentir la nullité des ordres quelconques delà part du roi, attendu sa captivité. » Pour toute réponse, M. de Durfort donnait à entendre qu'avant de songer à entrer en France, il fallait réunir des troupes et qu'on n'en avait pas.
Tels étaient les passe-temps des émigrés de Turin. Mais leur agitation demeurait stérile, car si les idées ne manquaient pas, les moyens de les
(1) (( Nous avons la certitude qu'on a mis sous les yeux du roi un mémoire très violent contre le roi de Sardaigne et contre nous, et qu'il a été présenté au nom de M. de Durfort, commandant de Grenoble. Je ne puis le croire capable de cette infamie. Nous allons nous en éclairer positivement. Le mémoire a été présenté par M. de Ladevèze, qui l'a signé de la part de M. de Durfort. Il n'a fait aucun effet sur le roi.))(Condé à Larouzière, 23 janvier 1790.)
Le mémoire fut renvoyé au comte d'Artois par le roi. C'était une attaque en règle contre la petite cour de Turin, la légèreté de sa conduite, la frivolité de ses propos. On y répétait les calomnies propagées sur le roi et sur la reine. Le roi écrivit à cette occasion au comte d'Artois qu'il ne croyait pas à ces accusations. Le comie d'Artois, furieux, fit demander à M. de Durfort s'il était l'auleur du mémoire. M. de Durfort répondit négativement.
mettre en œuvre faisaient défaut. Si désorganisé que fût le gouvernement de Paris, c'était un gouvernement avec sa puissance et ses éléments d'action, contre lequel ne pouvait rien la poignée de paladins réunis en Piémont, qu'aucun État de l'Europe ne voulait écouter, le roi de France ayant fait déclarer dans toutes les capitales qu'il ne reconnaissait à personne, même à son frère, le droit de s'entremettre pour lui sans ses ordres (1). Bientôt même, il fallait abandonner l'espoir qu'on avait un moment fondé sur l'Espagne dont le roi de Sardaigne, un soir, à la veillée de famille expliquait d'un mot Tabstention, en disant ironiquement : « Mon frère d'Espagne n'a pas le sou. »
Alors, éclatait le dépit que causait au comte d'Artois son impuissance non seulement à sauver le roi, mais encore à empêcher qu'il fût sauvé par d'autres. « Nous savons que La Fayette a montré à la reine une lettre du général Schederer (Autrichien) qui commande à Liège, par laquelle il lui offre secours. Si cette lettre n'est pas supposée par La Fayette, elle est aussi mauvaise qu'extraordinaire. » C'est Condé qui parle ainsi le 14 avril. Le 17, son langage est pire encore : « Vous savez
(1) Jusqu'à la mort de Louis XVI, ses ambassadeurs auprès des cours étrangères restèrent à leur poste, quoiqu'ils y fussent, notamment, après l'arrestation de Varenne, l'objet d'une délaveur marquée.
comment s'est conduit le Bouille. Aussi, je n'ai rien à vous dire sur ce que vous avez à mander à La Queuille à cet égard. Je crois bien que son ambition se tournerait à sauver le roi. Mais, par de nouvelles notions qui nous sont encore parvenues, nous avons lieu de penser qu'il croit La Fayette dans cette intention et qu'il est en correspondance avec lui. C'est ce qu'il y a de pis. M. de Castries croit aussi La Fayette retourné. Si le roi se sauve par ce moyen, il ne fera que changer de prison et tout sera perdu sans ressources. )>
Alors aussi, commençaient les amers découragements, accrus par les lamentables nouvelles qu'apportaient de Paris les émigrés, toujours plus nombreux (1), par les acrimonieuses remontrances du
(1) En juillet 1790, le ministre de France signale au département des Affaires étrangères comme nouvellement arrivés à Turin les princes de Tarente et de Rohan Guémenée, les marquis de Barentin, d'Escars, de Courtemanche, de Miran, de Ferronnière, de Turpin, de Montesson; le comte et la comtesse de Vintimille, les comtes de Vérac, de Lévis, de Grammont, de Polignac, de Gourville, de Flotte, de Faucigny, le vicomte de Mirabeau, le vicomte de Berthier, le baron du Faucon, le baron d'Ailhaud, le chevalier de Lafargue, le chevalier de Bouglars, le chevalier de la Trémoïlle, M. Ferrand, conseiller au Parlement de Paris, M. de la Tresne, avocat général h celui de Toulouse, puis, pêle-mêle, sans titres, des magistrats, des officiers, des membres de l'Assemblée nationale : MM. de Lévignac, de Palarin, de Vernègues, Walsh de Séran, Pelletier de Morfonlaine, de Roux de la Fare, de Pennetierde
roi de Sardaigne, qui prenait alarme de ce flot grossissant de fugitifs, dont les projets, les plaintes, les exigences choquaient ses sujets (1), menaçaient
La Roque, de Beaune, de Colard, de Guilleragues, de Capdeville, de Lally-Tollendal, de Montmorency, de la Rochelam- ^ bert, de Maussion, de Suffren.
Ce n'était plus le temps où on n'osait émigrer. L'émigration maintenant devenait à la mode. Ne pas partir, c'eût été se déshonorer. A la liste qui précède, il faut ajouter celle des émigrés arrivés antérieurement ainsi que les familles réfugiées à Nice, à Chambéry, à Montmeilian, et que le roi de Sardaigne était obligé de faire protéger contre les populations qui leur reprochaient de provoquer par leur présence la hausse des objets de première nécessité et voulaient les chasser.
A la fin de sa dépêche, le ministre de France, après avoir exposé qu'il donnait aux nouveaux venus, chaque semaine, des dîners de vingt-cinq et trente couverts, ajoutait : <c Ma position et mes devoirs deviennent chaque jour plus difficiles. Il serait à désirer que le roi voulût bien me faire con- ^ naître d'une manière positive ses vues et me donnât personnellement des orJres précis. » A remarquer qu'il n'est ici question que des émigrés de Piémont, de Nice et de Savoie. |
(1) A Turin, les émigrés n'avaient pas su se faire aimer, et *' surtout Cofidé. Lorsqu'à la suite du comte d'Artois, ils partirent, ce fut par toute la ville et même à la cour, une explosion de joie. Le départ, arrêté en principe, dès le mois de décembre 1789, fut hâté par deux duels entre officiers, dans l'un desquels il y eut mort d'homme. Choiseul racontait que les princes avaient obligé des magistrats et des financiers à endosser l'uniforme militaire : « On en a bien ri, écrivait-il, et ces désœuvrés ont rempli la ville de leur désœuvrement et de leurs querelles. »
d'attirer sur ses États les représailles de la France (1).
Les réveils d'espérances propres à faire trêve à ces découragements, devenaient de plus en plus rares. Il n'est que trop facile de les énumérer. Un jour, c'était l'arrivée de députés auvergnats conduits par les comtes de Fargues et de Bosredon, qui venaient offrir au comte d'Artois les services de quatre cents gentilshommes de leur pays (2) ; un autre jour, des chevaliers de Malte se déclarant prêts à se ranger sous les ordres du prince (3). Puis, on annonçait comme imminent un soulèvement à Lyon, Condé soufflait au comte d'Artois de se mettre à la tête des gardes nationales pour marcher sur cette
(1) Au mois de jiïillet, il y eut à Nice une panique. On annonçait que des bandes marseillaises marchaient sur la ville pour y massacrer les Français qui s'y trouvaient.
(2) Ce fut l'origine de ce que l'on a appelé la coalition d'Auvergne. Cette coalition fournit à l'armée des princes un corps de plusieurs centaines d'hommes montés et équipés à leurs frais et qui, sous les ordres d'un lieutenantgénéral et de deux maréchaux de camp, fit la campagne de 1792 . Ce corps fut licencié après la retraite de Brunswick.
(3) Us envoyèrent au comte d'Artois l'un d'eux, le chevalier de Ligondès. Il demanda en leur nom que les chevaliers de Malte de nationalité française fussent autorisés à servir dans les rangs de la noblesse rassemblée pour la défense du roi. Il fut fait droit à leur requête. Il en arriva un assez grand nombre qui servirent honorablement dans l'armée des princes
ians l'armée de Condé.
ville. Ce projet restait à l'étude jusqu'au moment où, en décembre, il était dénoncé à l'assemblée nationale. Enfin, le 20 juin, éclatait à Timproviste la nouvelle de la mort de l'Empereur Joseph IL On le savait hostile à la France en général, aux émigrés en particulier. On attendait mieux de son successeur Léopold, et si faible que fût cet espoir, il ouvrait cependant une perspective heureuse sur l'avenir.
Il y avait un an que le comte d'Artois était à Turin. Pendant cette année, il s'était dépensé en démarches humiliantes auprès des cours, il avait dilapidé des ressources précieuses sans arriver à aucun résultat. C'est à son frère, c'est aux royalistes | restés en France qu'il faisait remonter la responsabilité de ses échecs, tandis qu'il méritait seul d'en . porter le fardeau (1).
Il était seul coupable, coupable d'avoir voulu, en dépit de son inexpérience et de son incapacité, se faire une politique à lui, malgré son frère et contre son frère, coupable de n'avoir su ni la formuler, ni donner à ses efforts une direction unique, précisi et raisonnée, coupable surtout d'avoir, par seî folles tentatives, ses imprudences, ses propos incon-^ sidérés, ébranlé cette monarchie dont il se disait le
(l) « Il s'est tant bercé, il m'a tant bercé d'illusions que j'ai perdu une grande partie de ma confiance. ^> C'est le fidèle Vaudreuil qui laisse échapper cet aveu. — Voir sa correspondance.
défenseur, en excitant contre elle la plupart de ceux qu'indignait et exaltait sa propre conduite.
Pendant ce temps, la Révolution avait marché à grandes enjambées. D'étape en étape, à travers des journées sanglantes, elle était arrivée à ce point d avoir annihilé le pouvoir royal et fait le roi prisonnier dans son palais. Autour de ce malheureux prince s'agitaient d'intrépides dévouements (1).
^HO il est assez difficile d'établir la liste complète des per- ^■inages qui, jusqu'au 21 janvier, se dévouèrent à la famille ^Hrale et au péril de leur vie, de près ou de loin, restèrent en ^pmmunicalion avec elle. Les plus connus sont : le lieutenant général, marquis de Bouille, l'auteur du projet de fuite qui vint échouer à Varennes, le comte Axel de Fersen, grand seigneur suédois, familier de la couraux jours heureux, et que les malheurs du roi et de la reine ne firent qu'attacher davantage à eux, le comte de Mercy-Argenteau, le compatriote et l'ami de Marie-Antoinette, Jean de Simolin, ministre de Russie à Paris, le baron de BreteuiJ, le comte de Durfort, le marquis de Bom belles, le baron de Gilliers, M. de Bonnières, le comte Eszterhazy, le général de Jarjayes, le baron de Flanschlanden, le comte d'Agoult, le chevalier de Coigny, le baron de Goguelat, l'Anglais Crawford et enfin le marquis de Bonnay, officier des gardes du corps et député à l'Assemblée nationale qui, jusqu'au ^0 juin 1791, refusa de quitter le ser- •^ du roi et d'émigrer et se fit donner l'ordre de ne pas ...serterson poste, afin de se mettre en état de mieux résister aux obsessions du comte d'Artois qui l'appelait auprès de loi.
On ne saurait énumérer les services de ces loyaux gentilshommes, leurs allées et venues, les négociations mystérieuses ^quelles ils furent mêlés, les périls que couraient ceux
Mais, ils ne pouvaient plus rien. Le mouvement révolutionnaire avait échappé aux imprudents qui s'en étaient emparés en favorisant ses débuts, avec Tespoir de le maîtriser à leur gré. Ils étaient maintenant dépassés, emportés eux-mêmes, devenus suspects aux yeux des nouveaux maîtres de la France.
Louis XVI, Marie- Antoinette plus encore que lui, voyaient clairement le péril qui montait autour d'eux. Ils pressentaient, qu'avant peu, leur couronne et leur vie seraient directement menacées. Mais, ils avaient la conviction que si leur situation déjà si compromise pouvait Têtre encore d'une manière plus irréparable, c'était par l'intervention des émigrés.
Sybell dit avec raison que la reine ne voulait pas triompher par eux, d'abord parce qu'elle ne croyait pas à la possibilité de rétablir Tancien ré-
d'entre eux qui portaient hors de France les communications de Louis XVI et lui rapportaient les lettres de ses agents.
Il en est d'autres plus obscurs et que leur dévouement n'a pas sauvés de l'oubli; tel l'avocat Fernand Ghristin, mort en 1830, à Saint-Pétersbourg, dans les papiers duquel ont été retrouvées quelques notes sur les émigrés, notamment celleci : « J'ai passé les premières années de l'Émigration dans la société et l'intime intérieur des princes, dévoué à leur cause que je croyais si belle et pour laquelle j'ai plusieurs fois exposé ma vie dans des voyages à Paris, aux moments les plus périlleux, pour les faire communiquer sûrement avec Louis XVI. »
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gime, dont ils se proclamaient les champions, ensuite, parce qu'à son avis, leur triomphe laisserait 6 roi dans l'ombre et qu'en tous cas, l'apparence eule d'une alliance avec l'Émigration, anéantirait jamais toute chance d'une restauration monarhique. Elle ne voyait que deux partis à prendre : *uir en Vendée, dans le Midi ou dans l'Est; ou 'appuyer sur les grandes puissances et surtout sur 'Empereur Léopold, en dehors de toute intervenon des émigrés.
Mais, aucune de ces solutions n'était aisée.
andis qu'aux Tuileries, on croyait l'Europe uni-
uement occupée de la Révolution, l'Europe conti-
uait à assister indifférente à l'écroulement de la
aison de Bourbon. Loin de songer à intervenir
our sauver sa sœur, l'Empereur, guidé par
'égoïstes calculs, se contentait de l'inviter à quitter
aris, ce à quoi elle répondait fièrement : (c Mon
(devoir est de rester où la Providence m'a placée et
'opposer mon corps, s'il le faut, aux couteaux des
ssassins qui voudraient arriver jusqu'au roi. Je
erais indigne du nom de notre mère, qui vous est
aussi cher qu'à moi, si le danger me faisait fuir loin
du Roi et de mes enfants. » Ainsi, rien à attendre
de l'Europe.
, Il n'était pas plus facile de fuir, tant devenait
^■rigoureuse la surveillance exercée autour de la
à rejoindre le marquis de Bouille, commandant en chef de l'armée de TEst. Il lui fît communiquer son dessein par d'Agoult, Tévêque de Pamiers. Bouille répondit que l'entreprise présentait trop de dangers pour qu'il fût d'avis d'y donner suite. « Si elle ne réussit pas, disait-il, elle perdra le roi et la monarchie. » Il préférait engager l'Empereur à faire avancer des troupes sur la frontière, en prenant pour prétexte l'atteinte portée par les décrets de l'Assemblée aux droits des princes allemands possessionnés en Alsace-Lorraine. Lui-même feindrait de vouloir repousser cette agression. Une adresse demanderait que le roi se mit à la tête de l'armée. Cette combinaison l'eût sauvé et lui aurait même permis de jouer le rôle de pacificateur. Mais, hélas ! c'étaient là des plans irréalisables ou d'une exécution laborieuse, sans compter qu'on pouvait toujours craindre qu'à la première démonstration de l'Autriche sur la frontière, l'Assemblée ne traitât la famille royale en otage.
Elle n'était que trop disposée à rendre le roi responsable de la conduite des émigrés, et surtout de celle de son frère, le comte d'Artois. Comme pour justifier cette disposition, un mémoire portant la signature des princes, venait de paraître, et bien qu'ils n'en fussent pas les auteurs, il n'avait pu circuler sous leur nom que parce que le bruit se répandait qu'ils en préparaient un. Ce bruit était
^wrés de Turin redoublait. De nouveau, on y rêvait ^^e manifestations solennelles, d'éclatantes démarches auprès des cours. Au découragement survenu dans les premiers jours de Tété, succédait une fiévreuse activité. C'est que Galonné était arrivé et prenait, dans les conseils du Comte d'Artois, une situation qui tenait du favori et du premier miistre.
Sans contester son dévouement, on peut dire de
alonne qu'il est l'homme fatal de l'Émigration.
résomptueux et crédule, il croyait à son infailli-
ilité comme à la toute-puissance de son crédit. A
eine installé à Turin, où le roi de Sardaigne, qui
doutait son esprit d'intrigue, fut long à l'admettre ,
s'empara de la haute direction des affaires (1). Dans
Se but de former une coalition, il voulut employer
ictor-Amédée. Mais, ce dernier se retranchait plus
e jamais dans une prudente neutralité. Aux
exhortations de Calonne, qui lui demandait de
prendre l'initiative d'une manifestation en faveur
(1) Son installation à Turin donna lieu à de laborieuses négociations : après avoir promis d'y venir, il s'y fit longtemps attendie, si bien que ses amis se demandaient si les Jacobins ne Tavaientpas fait assassiner. Puis, quand il eut fixé la date de son arrivée, il fallut vaincre les répugnances de Victor- Araédée qui redoutait en le re^-evant, de déplaire à Louis XV Galonné resta plusieurs jours aux envii'ons de Turin avant de pouvoir entrer dans la ville.
du roi de France, il opposait, avec un flegme imperturbable, d'inébranlables refus.
Calonne se lassa bientôt de cette résistance. Il démontra au comte d'Artois que, tant qu'il résiderait à Turin, il n'obtiendrait aucun résultat parce que ses eflbrts seraient toujours paralysés par le mauvais vouloir de son beau-père. Il l'engageait donc à partir, à se rendre à Vienne, auprès de l'Empereur pour y plaider lui-même sa cause. On touchait alors aux premiers jours de novembre. A cette date, le comte d'Artois, docile aux conseils de Calonne, était résolu à quitter la capitale du Piémont où sa présence et celle du prince de Condé « excitaient trop le zèle des bons Français », et à partir pour Rome. Mais, soudainement, un autre incident surgissait.
Louis XVI, ayant appris l'arrivée de Calonne auprès de son frère, s'était alarmé de ce rapprochement. Afin d'en conjurer les effets, il avait donné de pleins pouvoirs pour traiter avec les gouvernements étrangers, à un autre de ses anciens ministres, au baron de Breteuil, le vieux rival de Calonne, alors réfugié à Soleure en Suisse (1). Ces
(1) Breteuil avait cinquante-huit ans. Ambassadeur à vingtcinq ans en 1758, il était devenu, en 1783, ministre de la maison du roi et n'avait quitté ce poste qu'en 1789. Il le reprit, mais pour quelques jours seulement, le 12 juillet de la même année. Il émigra à la fm de ce mois et se retira en Suisse, où la confiance du roi alla le chercher.
pouvoirs portent la date du 20 novembre. « J'approuve, était-il dit dans la lettre officielle qui les libellait (1), tout ce que vous ferez pour arriver au but que je me propose, qui est le rétablissement de mon autorité légitime et le bonheur de mes peuples. » C'est ainsi qu'aux efforts réitérés de son frère, le roi répondait par le plus formel désaveu, en déclarant qu'il entendait rester seul maître de ses opérations.
A peine investi de ces pouvoirs, Breteuil se mettait en relations avec Fersen, Mercy et Bouille pour iviser avec eux aux moyens d'assurer l'évasion de
famille royale. Serait-ce à Metz que le roi se
•éfugierait? Serait-ce en Vendée ? Fallait-il attendre
jour tenter le coup que l'Autriche se fût décidée à
lire avancer des troupes sur la frontière ? Telles
étaient les questions qu'il y avait lieu de résoudre.
Ireteuilles posait à ses correspondants.
En même temps, il écrivait au comte d'Artois, lans l'éclairer sur le véritable caractère de sa mislion, il l'invitait à demeurer tranquille à Turin
jusqu'à ce que les affaires politiques eussent ixé la mesure d'intérêt que l'Europe prendrait iux affaires de France, et à s'occuper, en attenmt, des affaires méridionales. )> Il donnait, ms cette forme, un aliment à l'activité du prince,
(1) Le texte en est reproduit dans le recueil Feuillet de mches, t. I, page 390.
tout en Técartant des nég-ociations diplomatiques où son ingérence ne pouvait que desservir les intérêts de la monarchie.
Cette lettre irrita le comte d'Artois, le prince de Condé et surtout Galonné. Dans la rentrée en scène de Breteuil il pressentait une attaque de la reine contre lui. Il y crut d'autant plus que Breteuil affectait des tons de maître. Cependant, le comte d'Artois sut se contenir. Il se contenta de répondre que, sans avoir reçu d'aucun souverain des engagements positifs, il se croyait en droit de concevoir de grandes espérances. Cette réponse faite, il continua à suivre aveuglément les conseils de Calonne, sans tenir aucun compte des ordres du roi. Secrètement, il se préparait à quitter Turin. Il avait écrit à l'empereur Léopold pour lui demander une entrevue et envoyé sa lettre par un de ses familiers, le baron d'Escars. Puis, brusquement, il se décidait à faire partir Calonne, avec la mission d'appuyer sa requête. Lui-même, résolu à le suivre à peu de jours de distance, confiait ses projets à son beau-père et obtenait de lui une lettre le recommandant aux bonnes grâces de Léopold.
Par malheur, ce dernier avait déjà reçu du roi et de la reine de France, l'instante prière de repousser tout projet les concernant, qui ne serait pas présenté par eux-mêmes. Il était donc résolu à ne
pas se prêter à une entrevue avec le comte d'Artois et le lui écrivit. Mais, quand cette réponse arriva à Turin, le comte d'Artois et le prince de Condé, après avoir lancé contre l'Assemblée nationale un fougueux manifeste, étaient déjà partis, celui-ci pour l'Allemagne où il comptait réunir plus de moyens d'action qu'en Italie ; celui-là pour Venise, afin de s'y trouver en même temps que l'Empereur à qui Galonné était chargé de l'annoncer.
A Venise, les plus pénibles déceptions l'attendaient. Il n'y avait ni lettre impériale, ni nouvelles de Galonné. Il dut y rester très anxieux durant plusieurs jours. Le 26 janvier seulement, un courrier du Turin lui apporta les lettres attendues. Elles étaient désolantes. L'Empereur renonçait au voyage de Venise et refusait de recevoir le frère de Louis XVI. Le prince dut en conclure que la mission de Galonné avait échoué. Et c'était vrai .
Arrivé à Burckerndorf, petit village à quatre lieues de Vienne, Galonné qui voyageait incognito sous le nom de Dommartin, s'y était arrêté. De là, il avait écrit au comte de Gobenzl, ministre des afïaires étrangères d'Autriche, pour lui annoncer son arrivée et soUiciter de l'Empereur une audience. Quelques heures plus tard, il recevait une réponse négative. Léopold ne voulait s'entretenir ni avec le comte d'Artois, ni avec son représentant, ni main-
tenant, ni plus tard. Les termes de ce refus ne laissaient aucune place à l'espérance d'une décision moins rigoureuse. Calonne, la mort dans Pâme, s'était alors résigné à partir, après avoir envoyé à Cobenzl un long mémoire destiné à l'Empereur et attendu vainement une réponse.
Dans ce mémoire, en date du 20 janvier 1791, se trouvait nettement formulée contre La Fayette l'accusation d'avoir feint de vouloir sauver la famille royale, tandis qu'en réalité, il ne songeait qu'à fortifier son propre pouvoir. « Différer plus longtemps d'agir, disait Calonne, c'est tout perdre ; laisser le roi et la reine dans la situation à laquelle ils s'abandonnent, c'est les laisser périr et les exposer beaucoup, plus qu'en les secourant malgré eux. Un secours puissant qui en imposerait aux scélérats et rendrait Paris responsable de la sécurité de la famille royale est le seul préservatif efficace. )> Propos inutiles ; T Autricbe ne voulait pas intervenir.
Elle repoussait la sollicitation du comte d'Artois en alléguant la volonté du roi. Mais, elle n'accueillait pas mieux les démarches de Breteuil qui lui parlait au nom du roi, et avec plus de modération et de mesure que Calonne, poursuivait le même but que lui. C'est en pure perte que Breteuil écri- 1 vait au comte de Mercy, alors à Bruxelles, afin de. lui exposer ses vues ; il n'en obtenait pas de réponse précise. Mercy refusait même de lui envoyer un
chiffre que Breteuil demandait pour rendre plus facile et plus sûre sa correspondance, et il se faisait de ce refus un titre aux bonnes grâces du vieux Kaunitz.
A cette même époque, la reine écrivait à Mercy : « Il paraît que mon frère d'Italie ne sera pas reçu à Vienne. Je le désire fort. Ce voyage ne peut que nous compromettre de toutes façons, puisque celui qui veut l'entreprendre y va sans notre aveu et que
Ii tous ses alentours et amis ne cessent de dire des horreurs de moi. » Ainsi, les infortunes de la famille royale, loin de cimenter l'union de ses membres, ne faisaient qu'accroître et envenimer leurs dissensions. Ces dissensions elles-mêmes avaient pour effet de les affaiblir auprès de ceux dont ils sollicitaient le secours. Elles permettent de dire que jusqu'à sa mort, le roi n'eut pas de pire ennemi que les émigrés et qu'ils furent les principaux auteurs de ses maux. '
Après l'avortement de la mission de Calonne, le comte d'Artois, loin de presser son retour à Turin, résolut d'attendre à Venise son envoyé. Peut-être, aussi, espérait-il, malgré tout, que l'Empereur, dont le voyage en Italie n'était qu'ajourné, se départirait de sa rigueur et consentirait à se rencontrer avec lui. Ainsi qu'on le verra bientôt, l'événement devait lui donner raison.
Presqu'au même moment, une affaire d'une autre
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nature sollicitait son attention. La Diète germanique était réunie à Ratisbonne. Les princes allemands possessionnés en Alsace-Lorraine et lésés dans leurs droits par les résolutions du gouvernement Français, venaient de porter leurs griefs devant elle. (1) Seule, elle pouvait décider, sous quelle forme ils formuleraient leurs réclamations, s'ils demanderaient par les armes, avec l'appui de l'Empereur agissant en tant que prince allemand et chef de la Confédération, à être réintégrés dans leurs anciens privilèges ou s'ils se contenteraient des indemnités que leur offrait l'Assemblée nationale et si, dans le cas où ils se pronon3eraient pour une démonstration militaire, ils se borneraient à envahir
(1) Ea conformité des votes émis par l'Assemblée nationale dans la nuit du 4 août 1789, à l'efTet d'abolir les privilèges féodaux, un décret du 28 octobre 1790 avait invité le roi à traiter avec les princes étrangers propriétaires de terres en France et qui devaient subir la loi commune. Plusieurs des Électeurs possessionnés en Alsace-Lorraine se refusèrent à céder leurs biens, quoiqu'une indemnité leur eût été offerte. L'Empereur prit fait et cause pour eux et demanda au roi le rappel des lois contraires au traité de Westphalie. Mais il ne fut tenu aucun compte de ces réclamations dont la Diète fut saisie, après que la France les eût repoussées en maintenant ses offres d'indemnité. En décembre 1791,1a Diète rendit un « conclusum » énergique, protestant contre la dépossession et contre la faiblesse de ceux qui étaient disposés à y souscrire. Ce débat durait encore quand la guerre éclata. 11 en fut non la cause mais le prétexte.
'Alsace et la Lorraine. Entre ces diverses soluions, les émigrés devaient souhaiter celle qui rentrait la guerre inévitable. Le comte d'Artois crut ru'il serait utile à sa cause d'avoir à Ratisbonne un lomme sûr qui pèserait sur les délibérations de la Diète et la disposerait à repousser les propositions conciliatrices de la France. Il désigna pour remplir cette mission le marquis de Larouzière (1). C'est à Jnspruck, où ce dernier se trouvait, qu'il reçut ('ordre de partir pour Ratisbonne.
« Le but de la guerre, était-il dit dans ses ins-
^uctions, étant de réintégrer dans leurs droits, les
)rinces de l'Empire possessionnés en Alsace, le corps
germanique pourrait bien se trouver satisfait quand
|l aurait envahi cette province et ne pas aller plus
►in. Il vaudrait donc mieux que les princes de
['Empire donnassent leur contingent en argent et
[ue la Diète, en déclarant la guerre à la France,
chargeât l'Empereur de la faire. Ce serait pour
l'Empereur sa reprise de possession de l'influence
(1) Voici le texte du libellé de ses pouvoirs. Ce fut le premier acte de ce genre que signa le comte d'Artois : « Vu la captivité de mon frère et des aînés de ma maison, d'après les droits que me donne ma naissance, j'autorise le marquis de Larouzière à traiter en mon nom auprès de la Diète pour la déterminer à toutes les démarches qui pourront concourir au salut de la France et à la délivrance du roi. — Venise, 11 février 1791. » Cet acte constituait une véritable prise de possession du pouvoir royal.
sur la Confédération que la Prusse lui avait enlevée. » Larouzière devait donc pousser la Diète à la guerre et déterminer F Autriche à en prendre la direction. Il devait aussi provoquer une protestation solennelle contre « l'insolente lettre de Montmorin (1). »
Le comte d'Artois espérait entraîner ainsi l'Allemagne dans une guerre contre la France et la décider, une fois cette guerre commencée, à ne déposer les armes que lorsque le roi aurait recouvré son pouvoir. Mais, pour accomplir une telle tâche, il fallait d'autres moyens d'action que ceux qu'il possédait. D'incorrigibles illusions pouvaient seules lui donner l'espoir d'y réussir.
Larouzière partit pour Ratisbonne. Disons sans tarder qu'il n'y obtint aucun résultat. Le désaccord régnait entre les membres de la Diète. Les uns étaient disposés à accepter les indemnités que leur offrait la France. Les autres, avant de se prononcer, voulaient savoir si l'Empereur les assisterait. D'autres enfin, comme les Électeurs de Trêves et de Mayence, alléguaient qu'ils n'avaient que des droits
(1) Le comte de Montmorin, ministre des Affaires étrangères, en transmettant à l'Assemblée la protestation de l'Empereur contre les décrets, y avait joint une lettre dans laquelle il affirmait que cette protestation n'était qu'une affaire de pure forme et que, loin de vouloir l'appuyer, l'Empereur en avait annulé la teneur par ses explications.
purement diocésains, de la perte desquels on ne pouvait les indemniser avec de l'argent. Entre ces intérêts contradictoires, Larouzière fut impuissant à faire prévaloir le parti que souhaitait le comte d'Artois. La résistance que rencontraient ses idées s'étayait sur le répugnance qu'éprouvait l'Autriche à se lancer dans la guerre et sur ses efforts pour décider la Diète à accueillir les propositions de la France.
Les instructions que l'Empereur envoyait à ses agents se ressentaient de ces dispositions. Il ne se refusait pas d'entrer en campagne. Mais, il aurait voulu n'intervenir que si la guerre civile éclatait dans le royaume. En vain lui démontrait-on que i les mécontents étaient trop dispersés, trop surj veillés, trop dépourvus de ressources pour combiner une révolte générale, tandis qu'au contraire, ils se soulèveraient le jour où ils seraient assurés de l'appui d'une armée étrangère, il ne voulait rien entendre. Cet entêtement convainquit Larouzière que Léopold cherchait surtout à affaiblir le parti des princes, à aggraver le désordre de la France afin d'être mieux à même de la démembrer. Fondée ou : non, cette conviction eut pour effet de le décourager. Durant les deux années qu'il vécut à Ratisbonne, il y fut bien moins un négociateur que le correspondant du comte d'Artois, chargé de lui envoyer des informations.
Parallèlement à cette affaire, le comte d'Artois, par l'intermédiaire du ministre de Suède à Venise, négociait avec le Sultan duquel il sollicitait des secours précuniaires s'élevant à plusieurs millions. Mais, cette tentative n'ayant pas abouti, il se tourna vers la Prusse. Elle consentit à prêter quelqu'argent, mais ajourna toute décision au sujet de la guerre. Ce n'est pas qu'elle persistât dans l'indifférence qu'elle avait d'abord manifestée pour les événements qui se passaient de ce côté du Rhin. Elle commençait au contraire à s'en inquiéter. Un envoyé qu'elle entretenait à Vienne en vue des affaires de Pologne, le colonel Bischoffwerder, dans un projet de traité créant, en prévision de certaines éventualités, une alliance Austro-Prussienne contre la Russie, y avait introduit une clause relative à la France. Par cette clause, les deux cours s'engageaient à prendre le plus tôt possible des dispositions pour rétablir Louis XVI dans son autorité.
Mais, lorsque de cette formule vague et générale, on passait aux détails et on cherchait à la préciser, on ne s'entendait plus. Quand l'Autriche parlait d'adresser au gouvernement français un solennel avertissement, la Prusse répondait, non sans raison, qu'une telle démarche ne pouvait être tentée qu'autant qu'on serait en état de l'appuyer militairement. D'autre part, elle entendait que chacun des contractants s'engageât à renoncer à toute conquête,
si Louis XVI était remis en possession de ses droits et que pour le cas où la restauration échouerait, après que l'Alsace et la Lorraine auraient été conquises, on décidât à qui seraient attribuées ces deux provinces.
C'est au milieu de ces difficultés que s'engageaient des négociations isolées et partielles et qu'elles ne s'engageaient que pour traîner en longueur, paralysées par l'impuissance des uns, l'égoïsme des autres et les craintes que la France inspirait à tous. Cependant, l'opinion se propageait que les chimères des émigrés et les violences Jacobines exposaient l'Europe à de redoutables périls. L'Empereur commençait à s'émouvoir tout en déclarant qu'on ne pouvait rien entreprendre tant que la paix n'aurait pas été conclue entre les Turcs et les Russes.
Désespéré de ces longueurs, le comte d'Artois en attendait à Venise le dénouement, quand il fut
verti par le bruit public que ses tantes. Mesdames Victoire et Adélaïde venaient de quitter Paris et se rendaient à Rome par Turin (1). Il partit
Mssitôt et arriva dans la capitale du Piémont à
(1) Elles partirent le 19 février 1791. Après leur départ, la foule irritée se porta sur le Palais du Luxembourg où habitait le comte de Provence et, après avoir exigé le serment qu'il ne quitterait pas Paris, exigea qu'il allât se fixer aux Tuileries, ce qu'il fit.
temps pour les recevoir (1). Elles ne firent qu'y passer. Après leur départ, il resta quelques jours encore auprès de son beau-père. C'est là qu'il reçut un envoyé de la reine, le comte de Durfort, chargé de le supplier, lui et le prince de Condé, de renoncer à des projets dont la réussite était douteuse (( et qui vous exposeraient, disait Marie-Antoinette, sans nous servir. » Mais, il était résolu à ne rien entendre, encouragé à persévérer dans ses projets par une lettre de Galonné.
Arrivé à Venise après son départ, son conseiller lui écrivait que les affaires prenaient une tournure meilleure, que le voyage de TEmpereur en Italie venait d'être fixé au mois d'avril et que s'il se trouvait sur son passage, ce prince ne refuserait pas de le recevoir, qu'il fallait tenter Timpossible pour arriver jusqu'à lui. Le comte d'Artois se mit en route de nouveau. Quelques jours plus tard, il rejoignait Galonné à Venise.
La France était encore représentée dans les États Vénitiens par le marquis de Bombelles (2), un des favoris de la famille royale. Lors du premier séjour du comte d'Artois à Venise, ce diplomate
(\)1\ alla à leur rencontre jusqu'à Suze, la cour jusqu'à Rivoli, escortée, dit un rapport officiel, de douze cents carrosses.
(2) Après la mort de sa femme, il entra dans les ordres, devint évêque d'Amiens et aumônier de la duchesse de Berry.
s'était tenu sur la plus grande réserve, en alléguant les ordres du roi. Au retour du prince, il se montra plus empressé et se mit à sa disposition. Il venait justement de recevoir des Tuileries, par Tintermédiaire de Breteuil, des lettres et un mémoire destinés à TEmpereur, qu'on le chargeait d'aller lui remettre. Sans faire au comte d'Artois confidence de ce message, il offrit, au moment de partir, ses bons offices afin d'obtenir de Léopold l'audience refusée jusque-là. Son offre fut acceptée et tandis qu'il se dirigeait sur Mantoue, le comte d'Artois et Galonné se résignaient à demeurer à Venise pour y attendre les effets de sa requête (1) et y passaient agréablement le temps dans les plaisirs du carnaval.
(1) La complaisance de Bombelles donna lieu à un grave incident. N'ayant pas rencontré l'Empereur à Mantoue, il lui écrivit. Sa lettre commençait ainsi : « Sire, je suis arrivé ici avec une double mission pour Votre Majesté. » Le brouillon de cette lettre, oublié par lui dans sa chambre d'hôtel, tomba aux mains d'un neveu de Galonné qui l'envoya à son oncle. Ce dernier en prit prétexte pour dire au comte d'Artois que Bombelles trahissait. Interpellé parle prince, quand il le retrouva, Bombelles, pour se justifier, avoua qu'il avait été chargé par le roi, d'un message.
— Qu'est-ce que le roi, monsieur, dans ce moment-ci? s'écria le comte d'Artois. Il n'est de roi que moi et vous me devez compte de votre conduite.
Bombelles répliqua vertement, se retira et ne revit pas le prince. Il fallait citer cet incident, qui explique pourquoi, quelques mois plus tard, Bombelles ayant reçu du roi et de Breteuil une mission secrète pour Saint-Pétersbourg, le comte
d'Artois en fut si froissé. En quittant Venise, Bombelies se rendit à Naples où il avait été précédemment ambassadeur.] Il s'y croyait oublié. Mais la reine Caroline le traita comme s'il] eût toujours représenté le roi de France, lui accorda une^ pension et le retint à sa cour jusqu'au moment où la confiance] de Breteuil vint l'y chercher pour l'envoyer en Russie.
L'incidentBombellesagita longtemps l'Émigration et lecomte^ d'Artois fut longtemps à l'oublier. Cependant en 1804, il écrivait à Vaudreuil : w M de Bombelies a pu avoir des torts envers moi. Mais, je ne peux oublitr que sa femme était l'amie de3 ma malheureuse sœur et qu'en mourant, elle m'a recommandé) la famille de son ami. »