‹ Histoire de l'émigration. Coblentz, 1789-1793 (d'après des documents inédits)Chapitre 7 sur 20 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

princes de Gondé en Allemagne. — Ils y commencent ^organisation de leur armée. — Leurs préparatifs préocîupent la cour de Vienne. — L'Empereur rebelle à l'idée l'une guerre contre la France. — A Paris, la situation s'ag-

^ave. — La mort de Mirabeau. — Fersen, Bouille et Bre-

îuil cherchent à soulever l'Europe sans le concours de l'Autriche. — Difficultés que rencontre ce projet. — Le

imte d'Artois espère toujours que l'Empereur le recevra. — ^ombelles réussit à lui procurer une entrevue avec ce sourerain. — Elle a pour eiïet d'accroître les défiances de Léo- >old envers les émigrés. — Le comte d'Artois persiste dans les projets.— Il se rend à Coblentz. — Accueil enthousiaste [ui 'lui est fait par l'Électeur de Trêves. — La famille royale [uitte Paris. — Elle est arrêtée à Varennes et ramenée aux huileries. — Le comte de Provence se réunit au comte

'Artois. — Ils s'installent à Coblentz, résolus à ne tenir Lucun compte des ordres de leur frère.

En quittant Turin, le prince de Condé, son fils et son petit-fils s'étaient rendus en Allemagne. Des bruits de guerre remplissaient tout le pays qui longe le Rhin. On annonçait que TAssemblée nationale, pour contraindre les princes possessionnés en Al-

sace à accepter les conditions qu'elle leur ofirait, allait donner Tordre aux troupes françaises d'entrer dans les Électorats. La nouvelle était prématurée. Mais, en se propageant, elle avait eu pour effet de décider un grand nombre d'olficiers gentilshommes et de soldats, appartenant aux corps en résidence dans les villes frontières, à sortir de France pour se mettre aux ordres des princes (1).

En arrivant en Allemagne, les Condé trouvèrent, dispersés sur les bords du Rhin, près de trois mille de ces déserteurs fournis par les régiments de Berwick et de Dillon, la légion de Saint-Clair et les compagnies rouges. Le 30 août 1791, ils passèrent ces troupes en revue dans la plaine de Neuwied. Là, dans des allocutions enflammées, elles furent invitées à se tenir prêtes à marcher avec l'armée impériale dont on annonçait l'arrivée prochaine. En attendant, on les cantonna dans les environs de Worms où elles devaient recevoir leurs approvisionnements.

Echauffées d'un brûlant enthousiasme, elles avaient hâte d'entrer en France, de marcher sur Paris, afin d'en chasser l'Assemblée nationale et

(1) Des émissaires des princes travaillaient à détacher les troupes de lignes de leur drapeau. Dans sa principauté d'Ettenheim, le cardinal de Rohan faisait ouvertement des levées d'hommes. Il contribua à former la légion dite de Mirabeau.

e délivrer le roi. De la place où elles étaient camées entre la vieille cité germanique et le fleuve, lies apercevaient, se profilant sur l'horizon, les îmes des Vosges qui tenaient toujours présente à urs yeux la patrie abandonnée et d'où ils n étaient ortis qu'avec Fespoir d'y rentrer bientôt. Cette ue surexcitait leur ardeur.

Ces mouvements de troupes, à raison de leur ractère provocateur, préoccupaient la cour de ienne qu'inquiétaient déjà depuis longtemps les liées et venues du comte d'Artois et ses efforts rsévérants pour arriver jusqu'à l'Empereur. Celuipersistait à ne vouloir pas se rencontrer avec lui. lui répugnait d'avoir l'air de favoriser les émigrés, de paraître compter sur leur concours. Sa sœur ne cessait de lui écrire pour le mettre en garde contre eux. Elle lui répétait que leurs menaces irritaient les Français, empêchaient les affaires de prendre une tournure meilleure. A Vienne, Cobenzl disait au marquis de Noailies qui s'y trouvait encore comme ambassadeur de Louis XVI :

— Une pareille entrevue ferait tenir des propos, servirait peut-être les desseins de M. de Calonne en faisant accroire des choses qui ne sont pas, mais ne produirait certainement aucun changement dans les vues de sa Majesté Impériale.

j^fc Tout contribuait donc à démontrer que Léopold ^Be pouvait se résoudre à la guerre. Il la jugeait iné-

i\ COBLENTZ

vitable ; mais, il lajournait sans cesse, soit qu'il voulût attendre d'être poussé à bout, soit qull cherchât, avant de l'entreprendre, à s'assurer quelque conquête pour prix de ses efforts ou des échanges de territoire. Les témoignages d'affection qu'il donnait à Marie- Antoinette n'allaient pas au delà des formules écrites. C'est ainsi qu'il avait fait remettre à M. de Montmorin une note déclarant qu'il regarderait comme adressées à lui-même et vengerait les injures faites à sa sœur. Mais, à des menaces de ce genre, plus dangereuses qu'efficaces, se bornait son intervention. Mercy lui-même, longtemps considéré comme l'ami dévoué delà reine, ne déployait plus qu'un zèle modéré, rendu impuissant par les lenteurs de sa cour et par les ordres qui lui enjoignaient de s'en tenir aux services purement personnels, de favoriser toute tentative d'évasion, mais de ne pas aller au delà (1).

A Paris, la situation s'aggravait. Mirabeau venait de mourir. Avec lui, la cour de France perdait un utile appui. Les périls auxquels étaient exposés le

(1) « Je ne sais où La Queuille prend toutes les nouvelles qu'il m'écrit sur le ton de la plus grande assurance. Il croit que M. de Mercy l'a pris pour son confident et moi, je n'en crois rien, quel que soit le ton qu'il prenne avec lui. A en croire sa dernière lettre, nous approchons du dénouement. Ce sera pour moi un beau coup de théâtre, car je ne m'y attends guère. » — Larouzière au prince de Gondé. — Ratisbonne, 23 avril 1791.

)[ et la reine devenaient plus affreux. Autour feux, les dévouements s'égrenaient. Leurs amis éloignaient, contraints de fuir. Le 6 mai, Marie- Antoinette écrivait à Mercy : « Vous savez que mon union a été, autant que je l'ai pu, la douceur, le imps et l'opinion publique. Mais aujourd'hui, tout \i changé. Ou il faut périr ou prendre un parti qui ml nous reste. Nous sommes bien loin de nous meugler au point de croire que ce parti même n'a LS ses dangers. Mais, s'il faut périr, ce sera au loins avec gloire, en ayant tout fait pour nos |evoirs, notre honneur et la religion. » Le parti dont parlait la reine consistait à fuir, [ais, il ne paraissait réalisable que si l'Empereur faisait avancer douze mille hommes sur la frontière française, entre la Moselle et la Meuse pour protéger les fugitifs. N'osant compter sur l'Autriche, Fersen, Bouille et Breteuil sollicitaient d'autres puissances, notamment l'Espagne, la Suède, la Suisse et le Piémont. La Suède n'attendait qu'un -ignal et de l'argent pour agir (1). L'Espagne avait,

(1) Breteuil reçut à Soleure une lettre du roi de Suède en

date du 17 mai. Ce souverain déclarait que la guerre qu'il

venait de soutenir contre la Russie, et ses embarras extérieurs

l'avaient empêché d'intervenir activement pour le roi que

toutes les puissances semblaient abandonner, mais, que la

^paix avec les Uusses étant faite, il offrait sept mille hommes

I^MDus ses ordres et des navires. Mais, il exigeait des subsides

^Hl ne voulait intervenir que si le roi ne transigeait sur rien.

disait-on, déjà massé des troupes sur les frontières des Pyrénées. Le roi de Sardaigne était prêt à marcher avec dix mille hommes. On croyait pouvoir enfin compter sur les succès. Mais tout le monde reconnaissait qu'à Léopold seul, il convenait de prendre l'initiative du mouvement, que seul, il pouvait fournir des secours pécuniaires. Par malheur, précaires étaient les espérances que son attitude permettait de concevoir. C'eût été une illusion de compter sur lui. Bouille le confessait à Fersen, dans une lettre en date du 18 avril. Mercy, de son côté, laissait entendre que lorsque le roi aurait quitté Paris, les puissances se prononceraient en sa faveur, mais pas avant.

Le comte d'Artois et Calonne, tenus en défiance, ignoraient ces pourparlers et ces projets. Ils attendaient toujours à Venise la réponse de Bombelles. Elle arriva enfin ; elle était favorable. A la prière de Bombelles qui s'était fait appuyer par Durfort l'envoyé du roi, l'Empereur consentait à recevoir Galonné à Vicence et le comte d'Artois à Mantoue, quelques jours plus tard. Mais, ce n'était pas pour en-

« Tant que le roi est entre les mains des factieux, écrivait-il, des démarches éclatantes de notre amitié augmenteront ses entraves et ses dangers. » Après Varennes, il envoya un mémoire à l'Impératrice de Russie et au roi d'Espagne. Mais, tout le dévouement dont il parlait sans cesse se traduisit en paroles. Il périt assassiné, au moment où, sans doute, il allait passer à l'action.

courager les ardeurs du prince ; c'était au contraire pour les contenir. Il l'avait dit à Bombelles et à Durfort. Il le répéta à Calonne auquel il accorda deux entretiens.

Calonne exposa ses vues. Elles ne différaient de

celles de Breteuil que sur un point. Calonne voulait

pour le comte d'Artois et les émigrés une part dans

Faction qui se préparait. Breteuil, parlant au nom

jdu roi, entendait au contraire que les princes et

mrs amis restassent à l'écart des événements.

Jalonne fit connaître à l'Empereur que le comte

l'Artois se disposait à quitter l'Italie pour se

mdre à Namur où il serait plus rapproché du

léâtre de la guerre, si elle s'engageait.

L'Empereur n'objecta rien à ces projets de dépla-

iment. Il s'efforça seulement de modérer le bouil-

mt conseiller des princes, de lui démontrer que

^ute tentative de contre-révolution partielle serait

langereuse et qu'on ne pouvait rien entreprendre

['après l'évasion du roi, sur son instance, d'un

>mmun accord avec l'Espagne, la Sardaigne et

l'Empire, après s'être assuré que l'Angleterre et la

*russe ne s'y opposeraient pas. Mais, il ne parvint

is à ébranler la conviction de son interlocuteur.

Jalonne voulait une action générale immédiate,

lût-elle mettre en péril l'existence même du roi et

le la reine, cette existence, disait-il, que la faiblesse

"des puissances étrangères envers la Révolution

n'empêchait pas d'être menacée déjà. On se sépara sans s'être entendu sur aucun point.

L'entrevue de l'Empereur avec le comte d'Artois ne porta pas de meilleurs fruits. Elle eut lieu, le 17 mai, à Mantoue. L'archiduc de Milan présenta le prince français à Léopold. Celui-ci développa longuement les raisons données à Calonne. Il répéta que l'Europe serait réduite à rester immobile tant que le roi serait prisonnier. Le comte d'Artois protesta. Il mit beaucoup de chaleur à prouver qu'en ne faisant rien, on condamnait plus sûrement son frère à périr victime de ses bourreaux qu'en intervenant. Puis, l'Empereur ayant soutenu ses dires, lui-même parut convaincu.

Léopold profita de cette apparente résignation pour lui demander de retourner à Turin et d'y demeurer tranquille. Sur ce point, le comte d'Artois lut intraitable. Le séjour de l'Italie lui était devenu odieux. L'Empereur obtint cependant qu'il n'irait pas à Namur, mais qu'il s'établirait provisoirement à Coblentz où son oncle l'Electeur de Trêves était disposé à l'accueillir et qu'il ne chercherait pas à se rapprocher du prince de Condé. C'était promettre plus qu'il ne voulait tenir. L'Empereur se contenta de cette promesse, et même, comme s'il eût cherché à atténuer ce que son langage avait eu de cruel pour le prince, il lui dit, au moment où ils allaient se séparer, qu'il tenterait de nouveau d'en-

iraîner les puissances à agir de concert avec lui. Ce Vêtait qu'une phrase sans portée. Mais le comte d'Artois en jugea autrement. Il y vit un engagement d'intervenir et plus tard, il se plaignit de ce que cet engagement n'était pas tenu. Une impartialité rigoureuse oblige à reconnaître que l'Empereur avait eu soin de ne s'engager sur rien, se îonformant en cela aux désirs de sa sœur qui le mppliait d'attendre, avant de prendre aucune [ésolution que la famille royale fût sortie de ^aris (1).

Le voyage du comte d'Artois à Mantoue, sa visite l'Empereur constituaient un acte formel de désobéissance à son frère. Ce n'était pas le premier ; ce 18 devait pas être le dernier. Déjà, au moment où se mettait en route pour rejoindre Léopold, il rait reçu de Louis XVI Tordre de renoncer à mte entreprise et de « s'enfoncer en Allemagne. )> •uis, le 23 mai, comme après l'entrevue de Man- )ue, il arrivait à Augsbourg, une lettre nouvelle apportée par M. de Bonnières l'invitait officiellement, au su de l'Assemblée nationale, à se garder

(1) Elle le lui demandait encore le l'^'^ juin, en le priant de

s'en tenir aux communications de Breteuil et de Bombelles.

Elle ajoutait : u Nous n'aurions point de secrets pour le

comte d'Artois s'il n'était entouré de M. de Calonne et de M. le

rince de Gondé dans lesquels nous n'aurons jamais con-

'■ ^fiance. »

de toute manifestation propre à exciter contre la" France les puissances étrangères.

Enfin, un peu plus tard, c'était une communication secrète de Breteuil, expédiée de Soleure, lui promettant que rien ne serait fait sans lui, mais lui enjoignant de ne rien faire sans le roi dont sa conduite imprudente compromettait la sûreté. « Le roi agira quand il en sera temps, ajoutait Breteuil, et quand les intentions de ses alliés pourront être efficaces. » Ces exhortations avaient beau se multiplier, elles n'étaient pas exaucées.

Pour justifier sa résistance, le comte d'Artois objectait que son frère n'étant pas libre, les ordres émanés de lui ne pouvaient être considérés comme l'expression de sa volonté. Ce n'était là qu'un prétexte. Il n'avait pas attendu pour désobéir que la liberté du roi fût devenue illusoire. Depuis longtemps, il ne tenait aucun compte de ses désiris ni de ses avis. Encore à ce moment, malgré les ordres, malgré les prières, en dépit de l'engagement qu'il venait de prendre envers l'Empereur, il était résolu ' à n'agir qu'à sa guise . La seule marque de déférence qu'il crut devoir donner à son frère consista à lui envoyer de Mantoue, par un agent sûr, le récit de son entrevue avec l'Empereur, récit dans lequel étaient répétées avec une orgueilleuse exagération les assurances de dévouement qui lui avaient été données. Il partit ensuite pour l'Allemagne, après

avoir confié au duc de Polignac le soin de le représenter à Vienne;

Le 22 mai, il était à Augsbourg. Il n'y fit qu'un séjour de vingt-quatre heures. En quittant cette ville, il entreprenait une tournée chez les princes de l'Empire afin de les rallier à l'idée d'une démonstration armée sur le Rhin. Il vit successivement le prince de Spire, l'Électeur de Mayence, le prince de Darmstadt.

Au cours de ce voyage, pressé de renouveler ses ressources épuisées, il envoyait ses diamants en Hollande j afin d'en faire argent, cherchait à contracter divers emprunts. Puis, il mandait auprès de lui le comte Eszterhazy resté à Valenciennes. Enfin, dévoré du besoin d'agir, il envoyait à Bruxelles un de ses familiers, M. de Balainvilliers, ancien intendant du Languedoc, afin de décider le comte de Mercy à lui donner asile avant que les troupes impériales se missent en mouvement, de façon à ce qu'il pût entrer en France derrière elles. Mercy refusait très énergiquement de se prêter à cette lubie, en objectant qu'il n'était pas question de faire avancer des troupes sur la frontière. Déçu dans >on espoir, le comte d'Artois se décidait à aller ittendre à Coblentz une meilleure occasion de se jeter dans la mêlée qui se préparait.

Le jour même où il partait pour s'y rendre, les communications que de Mantoue, il avait expédiées

à son frère arrivaient à Paris. C'était le 2 juin. Elles trouvèrent le roi poursuivant avec activité, dans le mystère, l'exécution du plan d'évasion combiné par Fersen, Breteuil et Bouille, avec le concours de Mercy. La fuite dont la date n'était pas encore fixée devait s'effectuer dans le courant du mois. La famille royale ne s'occupait que de ce grand projet. Les nouvelles données par le comte d'Artois, en ce qui concernait les dispositions de l'Empereur, ne parurent pas présenter tout l'intérêt qu'y attachait le prince. Peut être aussi ne les accueillait-on qu'avec incrédulité.

Et puis, on savait aux Tuileries que c'était Calonne qui menait le comte d'Artois et on ne voulait rien devoir à Calonne pas plus qu'aux émigrés, dans la crainte de se mettre sous leur dépendance si on leur laissait « le mérite d'avoir tout fait. » Le roi se décida donc à n'apporter aucun changement dans les préparatifs commencés, se réservant de profiter, lorsqu'il serait en hberté, des intentions ^ ■ bienveillantes des puissances pour réclamer luimême leur secours. Il se contenta d'envoyer un courrier à l'Empereur pour s'assurer de la vérité des communications du comte d'Artois et pour lui demander de nouveau de porter dix mille hommes ^ sur la frontière afin de protéger sa fuite. *

Pendant ce temps, le comte d'Artois se dirigeait àpetites journées vers Coblentz, en suivant les bords

du Rhin. Le long de sa route, il traversait des villes déjà remplies d'émigrés. Depuis plusieurs mois, c'est sur l'Allemagne que se portait la partie jeune et active de l'émigration. Tous ceux qui sortaient de France dans le dessein de combattre, par les armes, le régime révolutionnaire, fixaient leur résidence à Francfort, à Cologne, à Mayence, à Worms, à Coblentz, à Bayreuth, à Manheim, partout où ils étaient sûrs de trouver asile, à proximité de la frontière française.

La nouvelle de l'arrivée du prince, produisit parmi eux une violente émotion. Ils se demandaient pour quelle cause il abandonnait la retraite qu'il avait trouvée chez son beau-père , le roi de Sardaigne, pour venir à Coblentz, l'un des points les plus rapprochés de ce qu'on croyait être le théâtre de la future guerre, et par conséquent l'un des plus exposés. Puis, quand on sut que c'est à cause de cela qu'il y venait, l'enthousiasme éclata de toutes parts. Cette installation d'un Bourbon à Coblentz, la formation du camp de Worms excitaient les cervelles. On interprétait ces actes imprudents comme i une déclaration comminatoire adressée à l'Assemblée nationale, comme le prologue d'une marche sur Paris (1).

(1) La perspective des conflits qui se préparaient épouvan tailles royalistes. LalJy-Tollendal écrivait à Burke : «Des torrents de sang inonderont la France, des générations entières

On a vu combien le comte d'Artois, en quittant^ l'Empereur, était peu disposé à tenir ses promesses. Il en eut bientôt perdu le souvenir, sous l'influence] des manifestations que provoquait sa présence aux] bords du Rhin. Il ne songeait plus de nouveau qu'à jouer un grand rôle, qu'à se rapprocher de Condé et des gentilshommes rangés sous les ordres de ce prince. Le séjour de Coblentz allait le mettre à portée de les voir à toute heure. C'est avec joie que maintenant, il se rendait dans cette ville où naguère, avant d'avoir apprécié les avantages qu'elle lui offrait, il lui répugnait de se fixer.

Ce n'était pas seulement le voisinage de Condé qui l'attirait là. C'étaient aussi les sentiments bien connus de Clément Venceslas de Saxe, prince-électeur de Trêves qui tenait sa cour à Coblentz. Oncle et fidèle ami du roi de France, ce petit souverain s'ingéniait à faire aux émigrés un accueil bienveillant. Sa maison leur était hospitalière. Son ministre,, le baron de Duminique, avait ordre de les aider à s( procurer le nécessaire et même le superflu.

Lorsque le 2 juin, Edouard Dillon vint le prévenir

s'effaceront. Je frémis de le dire, mais la plus auguste maison de l'univers, ce trône glorieux dont les branches multiples ombragent encore tant de trônes et tant de peuples sera peut-être desséché jusqu'à ses racines et une tyrannie de fer, une anarchie dégoûtante, un démembrement hideux seront les trois choses entre lesquelles l'Empire français expirera. »

[ue le comte d'Artois avait formé le dessein de 'installer à Coblentz pour quelques semaines, llecteur accueillit cette nouvelle avec une enthousiaste satisfaction. Par ses ordres, une brillante réception fut préparée en d'honneur du frère de iOuis XVI. Il fît aménager, pour le loger, le château \e Schonbornlurst, situé aux portes de la ville. Les [igrés français furent avertis de l'arrivée prolaine du prince, et invités à s'unir aux populations l'Electorat, pour lui faire un accueil digne de son mg.

Le comte d'Artois arriva dans la soirée du •juin. Sa suite se composait de soixante personnes. Calonne et Conzié, l'évêque d'Arras, y figuraient. L'Electeur avait envoyé au-devant de lui un yacht qui devait le ramener par le Rhin avant le coucher du soleil. Mais, une tempête allongea le voyage. Il était huit heures quand le comte d'Artois débarqua. Sur la rive, il trouva tous les Français résidant à Coblentz, à leur tête le comte de Vergennes, ministre du roi de France et le comte Eszterhazy « le cher housard )> comme il l'appelait, arrivé la veiile.

Aux dernières lueurs du jour, au bruit des acclamations et des salves d'artillerie, ils le conduisirent jusqu'au palais électoral. Dans la cour d'honneur, entre une double haie que formaient les gardes du corps, il fut reçu par l'Électeur qu'entou-

rait le personnel de sa maison. Après les présentations, on soupa. Le souper terminé, des chaises de poste emmenèrent le prince et sa suite à Schonbornlurst où tout était apprêté pour les recevoir.

Par ses dimensions, le vieux château se prêtait à toutes les nécessités d'une installation difficultueuse. Calonne et les gentilshommes qui accompagnaient le comte d'Artois y furent logés. Madame de Polastron étant arrivée le lendemain, s'établit dans une maison louée pour elle, où le comte d'Artois, dès ce moment, prit l'habitude d'aller la voir quotidiennement, comme il le faisait à Paris, avant l'exil.

Durant la journée suivante, on reçut des nouvelles de l'Empereur propres à refroidir les espoirs que le comte d'Artois, son imagination aidant, avait emportés de son entretien avec lui. Elles étaient envoyées par le duc de Polignac resté à Vienne. « Il ne sait ni dire non, ni faire oui, » écrivait-il. Une fois de plus, on se trouva réduit aux incertitudes. — Mais, par suite d'un événement imprévu, le plus* || grave et le plus décisif de cette période de la Révolution, les pénibles préoccupations nées de ces incertitudes allaient être reléo:uées au second rans:.,.

Dans la soirée du 23 juin, les princes de Condé étaient venus de Worms à Coblentz pour rendre visite au comte d'Artois. Sans s'arrêter au palais électoral où la cour était rassemblée, ils se firent conduire à Schonbornlurst. Ils conférèrent long-

mps avec leur cousin. Lorsque l'heure avancée terrompit leur conversation, il fut décidé qu'on la éprendrait le lendemain.

Mais, le lendemain, dès l'aube, le comte d'Artois t réveillé par un courrier venu de Mons, porteur 'une lettre du comte de Provence. Monsieur faisait onnaître à son frère que, dans la nuit du 20 au 21, roi et sa famille avaient quitté Paris, pour se endre à Metz où M. de Bouille les attendait. Il outait que lui-même était sorti avec Madame, que ndis qu'elle gagnait Tournay où elle était mainteant saine et sauve, il venait d'arriver heureusement Mons d'où il allait repartir pour Bruxelles afin d'y recevoir les ordres du roi.

Le comte d'Artois n'était pas encore remis de son émotion, que la nouvelle de l'évasion de Louis XVI parvenait, par d'autres voies, à Coblentz. Elle ne portait rien qui ne fût la vérité. Le complot ourdi par Fersen, Mercy, Bouille et Breteuil, à l'effet de hâter la délivrance du roi, venait de produire brusquement ses premiers résultats. Les prisonniers des Tuileries étaient en fuite. Grâce au dévouement de son ami le comte d'Avaray, Monsieur avait pu quitter Paris en même temps qu'eux.

Ivre de joie, le comte d'Artois résolut de se endre à Bruxelles sur-le-champ, pour s'y réunir à ses frères. Accompagné seulement de Galonné et

de Tévêque d'Arras, il se mit en route le même jour, après avoir écrit au roi, tandis que les Condé retournaient à Worms. A Bruxelles, il allait éprouver une amère et cruelle déception. Quand il y arriva, on venait d'apprendre Tarrestation de la famille royale à Varennes et son retour à Paris. C'est le comte de Provence qui lui révéla ce nouveau malheur. Après une longue séparation, les deux frères ne se retrouvaient que pour mêler leurs larmes.

Pendant les jours qui suivirent, ce ne fut, au tour d'eux, qu'affolement et désarroi. L'archiduchesse Marie-Christine pleurait sur sa sœur. Fersen, Mercy, les princes eux-mêmes ne savaient à quel parti s'arrêter. Ils espéraient que l'Empereur allait faire avancer des troupes sur la Irontière. Mais l'ordre n'arrivait pas. Malgré les supplications de Monsieur, l'archiduchesse hésitait à y substituer les siens. Il arriva enfin le 4 juillet. C'était déjà trop tard pour qu'il pût être de quelqu'efîicacité. Les portes de Paris venaient de se fermer sur le roi et sa famille ; elles ne devaient plus se rouvrir devant eux.

Au cours de ces événements, l'Empereur Léopold était à Padoue. Il y avait appris la fuite du roi. Pour la protéger, il avait envoyé à l'archiduchesse Marie-Christine l'ordre de faire marcher douze mille hommes. Il l'invitait en même temps à s'abste-

nir de toute négociation avec le comte d'Artois. Croyant le roi et la reine en liberté, il ne voulait connaître qu'eux. Mais, après le départ de son courrier, il lui en était arrivé un du prince de Condé, qui lui apportait le récit de l'aventure douloureuse survenue à VarennQs. D'abord il avait refusé d'y croire. Puis, il s'était flatté dé l'espoir que son beau-lrère et sa sœur avaient pu s'enfuir de nouveau et se trpuvaient en sûreté à Metz. Enfin,

Iyant reçu la nouvelle définitive de leur arrestation, [ s'était alarmé pour eux et pour lui-même plus pcore.

I Préoccupé d'abord de la sûreté de ses États, il fcrivait de nouveau à l'archiduchesse. Il importait bi'elle prît des mesures pour empêcher les émigrés t surtout le comte d'Artois, de faire « des coups ' de tête » et l'invitait à s'y appliquer.

Il songeait ensuite au roi et à la reine de France. Prenant l'initiative d'une négociation diplomatique en leur faveur, il adressait une lettre pressante aux rois d'Angleterre, de Prusse, d'Espagne, des Deux- Siciles et de Sardaigne, ainsi qu'à Tlmpératrice de Russie. Il les engageait à s'entendre avec lui pour mettre un terme à la Révolution française, en envoyant à l'Assemblée nationale une déclaration commune, propre à produire sur les exaltés une impression salutaire.

I Cette démarche devait être appuyée, le cas

échéant, par des mesures de vigueur. Dans sa lettre au roi de Prusse, il agréait la proposition que, j usqu'à ce jour, malgré les eiforts de l'envoyé prussien, Bischoffwerder, il avait écartée, celle d'une réunion à Pilnitz, en vue des affaires de Pologne, où seraient traitées incidemment celles de France. Ces déclarations portent la date du 10 juillet 1791. Elles constituent le premier acte d'intervention de l'Autriche entre Louis XVI et la Révolution.

A Bruxelles, l'émoi causé par ces événements était long à s'apaiser. Le nombre des Français accourus au-devant du roi grossissait de jour en jour. L'archiduchesse gouvernante des Pays-Bas s'inquiétait de leurs allées et venues. Pressée de voir partir les princes, dont la présence causait cette agitation, elle ne les accueillait plus qu'avec froideur. Monsieur s'était mis au lieu et place du comte d'Artois. Celui-ci s'effaçait docilement, abandonnait à son aîné la direction des affaires. Mais il se dépensait en • bravades, en propos imprudents,! ■ faisait grand bruit de ce qu'il appelait les promesses de l'Empereur, montrait à tout venant une lettre du roi de Suède, proposant de former une ligue contre la Révolution et d'en prendre le commandement. En un mot, il s'agitait si follement, que Monsieur était obhgé d'intervenir pour le faire renoncer à toute démarche précipitée.

Calonne, idole des exaltés, s'efforçait de démon-

'er au comte de Provence qu'il était peut-être leureux que le roi eût été empêché de prendre le )uvoir, puisqu'on pouvait tout redouter de sa faille sse et du mauvais esprit de la reine. Il lui suggérait ridée de se proclamer régent du royaume. Monsieur se laissait séduire par cette proposition, qui lui semblait répondre aux intentions du roi.

Il venait d'apprendre par Fersen qu'au moment

le quitter Paris, le soir du 20 juin, Louis XVI

ivait manifesté l'intention de renouveler, s'il n'était

lélivré, les pleins pouvoirs cfntérieurement donnés

ir lui à l'aîné de ses frères et qu'il avait ensuite

mules. Ces pouvoirs, s'ils étaient renouvelés, fai-

lient de leur dispositaire, en remplacement du Roi

prisonnier, le véritable dispensateur de l'autorité

)yale. Monsieur s'en croyait investi déjà. Il parlait

[t agissait en maître, tandis que, confiants dans

)n énergie et son habileté, beaucoup de Français

immençaient à croire, comme Calonne, que c'était

)ur un bien qu'en ces circonstances difficiles le

)i fût empêché de gouverner (1).

(1) Le lendemain de l'arrestation du roi, un aubergiste de

uxelles disait à un émigré qui se lamentait sur cet événe-

eut :

— Consolez-vous, Monsieur; l'arrestation du roi n'est pas, je crois, un si grand malheur. M. le comte d'Artois avait, ainsi que vous, l'air attristé. Mais, tous les messieurs qui étaient dans la voiture avaient l'air très content.

III est certain que, parmi les émigrés, il y en eût qui redou-

Dans la pensée de Fersen, les pouvoirs dont s'autorisait Monsieur n'étaient pas encore définitifs. Le 27 juin, il demandait à la reine (1) s'il convenait de les lui octroyer et de le laisser libre de se servir de M. de Galonné ou de lui imposer Breteuil. En réponse à cette demande, Tordre vint, le 8 juillet, de les renouveler dans la forme où ils avaient été donnés une première fois. Cet ordre les limitait strictement à des négociations avec les souverains étrangers, ayant pour but le rétablissement de la tranquillité dans le royaume, la démonstration des forces ne devant être que secondaire : « Je donne tout pouvoir à mes frères de traiter dans ce sens-là avec qui ils voudront et de choisir les personnes pour employer dans ces moyens politiques. » La reine, négligeant de parler de Galonné, ajoutait : « Il sera important que le baron de Breteuil se réu-

taient que Louis XV[ redevînt libre et reprît le pouvoir, convaincus qu'il voudrait l'exercer avec les Constitutionnels, à Texclusion des partisans de l'ancien régime. C'étaient les mêmes qui, plu> tard, appelaient Louis XVIII, réfugié à Mitau « le plus grand Jacobin du royaume. » A Coblentz comme à Bruxelles, ils tenaient le haut du pavé, soutenus par Calonne et cachaient si peu leurs sentiments que, le 10 juillet, un envoyé du roi étant venu à Worms pour porter à Condé Tordre di renoncer à combattre contre la France, il dut s'enfuir pour se soustraire aux violences des émigrés (( très montés contre le roi et contre lui. »

(1) Fersen, malgré la surveillance dont la reine était l'objet, put communiquer avec elle jusqu'au 10 août 1792.

sse avec les frères du roi et ceux quïls choisiront ur cette importante communication. »

Quelques jours plus tard, ces pièces furent reises aux princes à leur arrivée à Coblentz. Mais, ils n'en tinrent aucun compte. C'était toujours entre rÉmigration et Paris le même dissentiment. Le roi et la reine s'opposaient à toute démonstration armée, convaincus qu'elle leur coûterait la vie et qu'il valait mieux attendre que le roi eût acheté sa élivrance par des moyens amiables, notamment n adhérant à la Constitution. Les princes, au conaire, ne voyaient de salut pour la Monarchie que ns l'emploi de la force et ne songeaient qu'à meuter l'Europe contre la France. Monsieur enndait se substituer à son frère, gouverner pour i, conserver Calonne qu'à ce même moment il nvoyait à Londres solliciter les secours de l'Anleterre ou tout au moins sa neutralité. Il voulait enfin écarter Breteuil. Il lui mandait que ses pouvoirs étaient révoqués et lui ordonnait de venir les lui remettre à Coblentz. Ainsi, dans la pensée des princes, Louis XVI n'était plus qu'un souverain détrôné, malgré lequel il fallait, même au risque de le pousser à l'échafaud, sauver la couronne qu'il ne pouvait plus défendre.

Le 5 juillet, les deux frères étaient à Aix-lahapelle, où le roi de Suède passait Tété et leur avait donné rendez-vous. Il leur renouvela les

assurances de son dévouement à Louis XVI et se déclara de nouveau prêt à se mettre à la tête d'une ligue contre la Révolution. Il se plaignit de ce que FEmpereur ne lui avait pas écrit après Varennes, comme aux autres souverains, pour lui demander son concours. Enfin, il fut d'avis que Monsieur devait prendre le titre de régent, afin de parler à l'Europe, dans l'intérêt de son frère, avec plus d'au torité.

Excités déjà par l'accueil du roi et par son langage, les princes le furent plus encore par l'apparition de Bouille. En proie au plus affreux désespoir, à la suite de l'arrestation du roi, qu'il n'avait pu empêcher, Bouille manifestait autant d'exaltation que de douleur. Il avait écrit à l'Assemblée nationale une lettre foudroyante et maintenant, il ne par • lait que de vengeance.

— Je connais les chemins qui mènent à Paris, s'écriait-il ; j'y guiderai les armées étrangères, et de cette orgueilleuse capitale, il ne restera pas une pierre (1).

L'échec qu'il venait de subir, le dépit de son orgueil blessé, l'inutilité de son dévouement pou-

(1) « Les imprudents ! écrivait-il, ils me traitent de fanfaron; ils ne savent pas que les coups que j'annonce sontdéjà portés» que, dans ce genre, je donne toujours plus que je ne promets, que l'orage est prêt d'éclater sur leur tête et que notre entreprise aura moins l'air d'une guerre que d'une entrée. »

valent faire comprendre ses propos, sinon les excuser. Mais, ce qui paraîtra moins explicable, c'est la crédulité avec laquelle les écoutèrent les frères de Louis XVI. Bouille, quoique vaincu, leur parut devoir être invincible si les moyens lui étaient donnés de renouveler sa tentative. Ce fut un motif nouveau pour persévérer dans leurs projets.

Après leur entrevue avec le roi de Suède, les princes avaient pris la route de Coblentz. En passant à Bonn, ils y trouvèrent Breteuil, qui les y attendait. Tout en reconnaissant que les pouvoirs qu'il tenait du roi étaient singulièrement afïaiblis par ceux que Louis XVI venait de donner à ses frères, il refusa de s'en dessaisir avant d'avoir reçu les ordres de son souverain. Le sévère et hautain langage de Monsieur ne fît que l'encourager dans sa résistance. Certain qu'il possédait toujours la confiance du roi, il s'éloigna sans avoir cédé. Il ne se trompait pas. Quelques semaines plus tard, un envoyé des Tuileries, M. de Vioménil, lui apportait un nouveau témoignage de cette confiance, en confirmant expressément le mandat qui faisait de lui l'unique agent royal accrédité auprès des cours étrangères.

Le 7 juillet, les princes arrivaient à Coblentz. La comtesse de Provence, femme de Monsieur, les y avait précédés. Ils furent reçus avec les honneurs prodigués une première fois au comte d'Artois.

Cent officiers français à cheval allèrent à leur rencontre à une lieue de la ville et les ramenèrent à Schonbornlust, où Vergennes et après lui, les émigrés rassemblés à Coblentz, vinrent leur rendre leurs devoirs. Durant dix-huit mois, la cour des princes allait devenir Tâme de FÉmigration et le plus ardent foyer des coalitions formées contre la France.

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