‹ Histoire de l'émigration. Coblentz, 1789-1793 (d'après des documents inédits)Chapitre 8 sur 20 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les dispositions de la famille royale. — L'Empereur Léopold y conforme les siennes. — Dépit des princes. — Ils se toury^oent vers l'Impératrice Catherine. — Mépris qu'ils mani- ^Btestent pour leur frère. — - Influence du comte d'Artois sur ^^pionsieur. — Ils organisent un gouvernement et une armée ^indépendante de celle de Condé. — Jugement de Fersen sur ^Hia cour de Coblentz. — Le comte d'Artois se rend à Vienne. — Il obtient Tautorisation d'aller à Piinitz. — Entrevue de l'Empereur d'Autriche et du roi de Prusse. — Leur déclaration. — Ce qu'en pensent les ministres et les émigrés. — Le comte d'Artois fait partir Eszterhazy pour Saint-Pétersbourg. — Il retourne à Coblentz. — Réponse favorable de Catherine. — Elle exalte les princes jusqu'à leur faire oublier que Louis XVI est encore roi. — Lettres qu'ils lui adressent. — Le baron de Goguelat à Coblentz. — Un trait d'esprit de Monsieur.

Au moment où le comte de Provence et le comte d'Artois venaient s'établir à Coblentz , résolus, comme ils le disaient, à faire de grandes choses, à Paris, la situation politique s'était une fois de plus modifiée. Après l'arrestation de la famille royale à Varennes, quand, rentrée à Paris, elle croyait avoir

tout à redouter du parti jacobin, ce parti, brusquement avait paru s'affaiblir et perdre de son crédit. Les hommes considérés comme exerçant sur les affaires une action puissante, se prononçaient ouvertement pour la conservation de la Monarchie et du roi, pour le rétablissement de l'ordre. L'Assemblée elle-même, semblait disposée à user de son influence pour assurer l'exécution des lois et finir la Révolution.

La reine, influencée par Barnave, se reprenait à espérer. Elle ne croyait pas que de l'état de choses qui s'annonçait, le roi pût tirer toute l'autorité nécessaire à sa couronne. Mais, elle pensait, elle l'écrivait à l'Empereur son frère , que les vœux de la nation étant exaucés, la famille royale serait à l'abri de nouveaux malheurs. En conséquence, elle était plus que jamais d'avis qu'on devait renoncer à l'emploi de la force et ne tenir aucun compte des démarches des émigrés.

Tout le commandait : les dangers auxquels son mari, ses enfants , elle-même étaient exposés, l'exaltation du pays décidé à se défendre s'il était attaqué, la nécessité d'éviter l'effusion du sang qui résulterait d'une conflagration générale. Elle détournait donc son frère de toute idée aggressive. Elle l'engageait même à reconnaître la Constitution dès que le roi l'aurait acceptée. Elle espérait que par cet acte éclatant qui entraînerait toutes les

cours, l'Empereur inspirerait confiance à l'Assemblée, se mettrait à même d'exercer quelqu'influence sur les affaires de la France et de devenir son allié..

L'Empereur ne cherchait que prétextes pour ne rien faire. Les pressants conseils de sa sœur servaient trop bien ses desseins pour qu'il hésitât à les suivre. C'est parce qu'il s'était empressé de s'y conformer que les princes, en arrivant à Coblentz, avaient ressenti l'effet des changements survenus dans ses résolutions, changements qui arrachaient à Polignac ce cri de découragement : c( Il ne sait ni dire non, ni faire oui. ))

Il répétait maintenant que la guerre pourrait être évitée, qu'avec le temps, l'autorité royale reprendrait racine. Renchérissant sur l'opinion exprimée par Marie- Antoinette, il la poussait à se réconcilier avec les chefs des partis politiques, à se montrer de plus en plus froid pour les émigrés. A ceux qui lui conseillaient quand même une démonstration militaire, il objectait qu'on ne pouvait rien faire sans un accord entre toutes les cours et imputait au mauvais vouloir de quelques-unes d'entre ellesla responsabilité des retards qui reculaient sans cesse cet accord.

Enfin, dans ses instructions à ses agents, il leur recommandait de ne rien faire de ce que demandaient les émigrés : « Us sont bien à plaindre, écrivait-il,

ils ne pensent qu'à leurs idées romanesques, à leurs vengeances, à leurs intérêts personnels. Ils croient que tout le monde doit se sacrifier pour eux et ils sont bien mal entourés. »

Les dispositions que révèle ce langage étaient au rebours de celles des princes. Toujours désireux de lancer contre la France les armées coalisées de l'Europe, enivrés par les propos que leur avait tenus à Aix-la-Chapelle le roi de Suède, par les lettres qu'il leur écrivait pour ofî'rir de se mettre à la tête delà coalition, en jetant sur les côtes de Bretagne et de Normandie seize mille Suédois qu'appuierait un corps russe, ils ne rêvaient qu'entreprises, coups de maÎQ et vengeances. Ils envoyaient le baron de Bombelles (1) à l'impératrice

(1) C'était le frère du marquis de Bombelles dont il a été question plus haut. Arrivé très jeune en Russie vers 1787, admis au corps des Cadets, il devint officier et fit la guerre contre les Turcs. En 1791, il se trouvait à Coblentz où il était venu présenter ses hommages aux princes français. A cause de ses relations à la cour de Catherine et sans songer à le rendre solidaire des faits que le comte d'Artois reprochait au marquis de Bombelles, c'est lui qu'ils choisirent pour porter à l'Impératrice le mémoire qui exposait leurs demandes. Ce fut aussi par lui qu'elle leur renvoya sa réponse. Après cette mission, on le perd de vue jusqu'en 1792. De deux lettres de son frère au comte Ostermann, vice-chancelier de Russie, il résulte qu'à cette époque, il était en disgrâce pour une cause ignorée, et que le prince de Nassau, un moment son protecteur, l'avait abandonné. En 1793, dans des circonstances assez obscures, il fut arrêté à l'armée du

COBLENTZ lOÎ

Jatherine et chargeaient le prince de Nassaujiégen (1) lié avec elle de seconder les démarches leur agent.

Ils sollicitaient de cette souveraine un million de

lubles afin de prendre à leur solde les troupes des

grinces allemands, des régiments français et Tarmée

lédoise. Une partie de ces effectifs devait entrer

ince de Cobourg. Son frère intervint de nouveau pour le fendre et écrivit à Catherine. Sur la supplique qu'elle reçut lui, elle a écrit de sa main : u Priez l'ambassadeur qu'il us soit communiqué pourquoi Bombelles a-t-il été arrêté ar le prince de Cobourg. Quant à moi, je pense que son frère, le marquis de Bombelles a lui-même usé de ce pauvret pour transmettre des informations au prince de Cobourg. » Les documents sont muets sur la suite de cette affaire.

{{) Né en 1745, dans le duché de Nassau. Sa grand'mère, Charlotte de Mailly-Nesle, est célèbre par ses aventures. Elle avait eu, du vivant de son mari, le duc Emmanuel- Ignace de Nassau, un fils dont elle ne révéla l'existence que lorsqu'elle fut veuve. Le conseil antique de Vienne refusa de reconnaître comme légitime ce fils qui se nommait Maximi- Hén. Il se maria et eut un fils qui, plus heureux que sa grand'mère, obtint du Parlement de Paris la déclaration de légitimité de son père. C'était le personnage dont il est question ici, Olhon de Nassau Siégen. Il eut une vie très agitée, fit i le tour du monde avec Bougainville, fut ofQcier au service " de France et d'Espagne et finalement amiral en Russie, où il l'tint la faveur de Catherine. Envoyé par elle auprès des jifinces, il se fit leur champion et les servit avec dévouement. 11 mourut en 1809. Lauzun, le prince de Ligne, madame Vigée-

Ibrun parlent de lui dans leurs mémoires.

en Alsace, l'autre débarquer sur quelque plage normande d'où elle marcherait vers Paris, en soulevant le long de sa route, les populations. Ils voulaient, en un mot, faire de Catherine Pâme de la coalition.

A cette coalition, selon eux, tous les princes du continent, à l'exception du roi d'Angleterre, résolu à rester neutre , étaient prêts à s'associer : le roi d'Espagne et les autres souverains issus des Bourbons, parce qu'ils étaient intéressés à ne pas souffrir le renversement du premier trône de leur maison; l'Empereur parce qu'il avait été outragé personnellement par les traitements inouïs, infligés à la reine, sa sœur ; le corps germanique parce qu'il suivait l'impulsion de l'Empereur ; le roi de Sardaigne parce qu'il était attaché au roi Louis XVI par plus d'un lien ; le roi de Prusse parce qu'il en avait fait donner l'assurance aux princes euxmêmes ; les cantons helvétiques et le roi de Suède parce qu'ils s'y étaient effectivement engagés (1).

En comparant ces propos à la réalité, on peut mesurer quelles illusions persistaient à nourrir les frères du roi. Il en fut hélas ! de même pendant toute la durée de l'Émigration. Peut-être, après tout ces illusions furent-elles leur force et les ai-

(1) Voir le recueil Feuillet de Couches, la lettre des princes à l'Impératrice, t. II, page 195.

dèrent-elles à supporter avec un courage qui ne saurait être contesté les effroyables infortunes que leur réservait l'exil. Aux premières étapes de leur longue marche sur le sol étranger, ils étaient déjà ce qu'ils furent aux dernières, vingt-trois ans plus tard, en 1814, poussant leurs orgueilleuses exigences jusqu'à vouloir disposer des forces coalisées, nommer les généraux, obliger les souverains à leur porter secours, et à suivre les plans qu'il leur plaisait de suggérer. Ce fut aussi leur attitude vis-à-vis de leur frère jusqu'au jour où sa tête tomba sous le couperet de la guillotine.

Il leur importait peu qu'il désapprouvât leur conduite. Ils s'irritaient de ce qu'ils appelaient sa faiblesse, de la condescendance de la reine envers « les scélérats », épithète sous laquelle ils désignaient également les Monarchiens et les Jacobins. S'ils recevaient une lettre de l'infortuné souverain, leur enjoignant de changer de conduite, de lui laisser l'initiative des mesures à prendre^ de renoncer à ameuter l'Europe contre la France, ils traitaient avec mépris cet ordre d'un monarque qui, n'ayant pas su rester libre, « avait perdu le droit de commander ». Ces sentiments, leur entourage les partageait (1), les exprimait avec acrimonie,

(1) Une lettre de Larouzière en date du 30 juillet traduit très exactement la manière de voir des émigrés : « Les Français, dont le patriotisme ne saurait borner ses vues à

avec cette légèreté qui caractérisa les propos et les jugements des émigrés.

Livré à lui-même, le comte de Provence eût étéplus disposé que le comte d'Artois à entrer dans les vues de leur frère. L'influence de l'exil, l'excès de ses maux, les crimes de la Terreur finirent par altérer la modération naturelle de son esprit et furent les principales causes de ses fautes. Mais^ il y avait dans ce prince Fétofle d'un politique ; devenu roi, il sut le prouver. Il n'eût pas été impossible, au début de l'Émigration, de faire de lui l'arbitre efficace des différends et des conflits qui stérilisaient les eflorts des royalistes. Malheureusement, à peine sorti de Paris, il subit l'influence du comte d'Artois. Quand plus tard, il s'y déroba,

quelques années d'une tranquillité qui ne serait qu'illusoire, s'iindignent du nouvel ordre de choses qu^on prépare (la Constitution), parce qu'en convenant qu'il y avait en France de nombreux abus à réformer, ils reconnaissent que son gouvernement, le seul qui lui convient, ne comporte point d'alliage. Mais, que pourra le petit nombre contre une multitude égarée qui ne réfléchit jamais et surtout contre cette portion si nombreuse qui, par lassitude de l'état actuel, regardera comme un bienfait tout ce qui aura l'air de l'améliorer. Les puissances qui, sans intérêt pour nous, ne s'émeuvent qae par la crainte que le débordement de nos vices n'arrive jusqu'à elles, acquiescent à tout dès qu'elles pourront se livrer à une sécurité dont elles sont si avides que, même aujourd'hui, contre toutes les règles de la prudence et de l'humanité, plusieurs d'entre elles se repaissent d'illusions. » Et Larouzière était un modéré I

ne fut pas pour être plus raisonnable que lui. juoique dès ce moment, on put voir s'élever entre mrs courtisans les germes des rivalités qui éclairent après la mort de Louis XVI, le plus jeune ^xerçait sur Taîné une action néfaste à laquelle >lui-ci cédait avec passivité et comme inconslemment.

L'affaire de Varennes et l'arrivée de Monsieur raient accru l'exaltation du comte d'Artois. Avec icore plus de ténacité qu'au commencement de mrs malheurs, il voulait des mesures violentes, le invasion immédiate, des distributions d'argent mr préparer Paris à faire bon accueil aux armées étrangères qui viendraient délivrer le roi. Il parlait toujours, n'écoutait jamais à moins que ce ne fût pour entendre l'éloge de ses opinions et de sa conduite et, loin de trouver bon que le roi se prêtât à des négociations avec l'Assemblée nationale, il ne voyait de remède au mal que dans l'emploi de la force.

Pour organiser cette force, les princes appe-

j| laient auprès d'eux le maréchal de Broglie et le

maréchal de Castries (1). Ils investissaient l'un des

(1) Le maréchal de Broglie y vint seul et reçut un comman-

I dément dans l'armée des princes, après avoir contribué à son

orjîanisation. Mal lui en prit, car, quelques semaines plus

ifd, il était discrédité, tourné en ridicule dans les salons de

Iblentz. Le maréchal de Castries, mieux avisé, se mit à :

pouvoirs militaires, l'autre des pouvoirs diplomatique. Monsieur, encouragé par le comte d'Artois, persévérait dans l'idée de prendre le titre de régent, que lui avait suggérée Galonné. Le comte d'Artois se demandait s'il n'irait pas à Vienne afin de se faire autoriser par l'Empereur à assister à la conférence de Pilnitz dont la date venait d'être fixée au mois d'août. Enfin, ils consacraient tous leurs soins à former peu à peu, deux armées, l'une à Coblentz sous leurs ordres, l'autre à Worms sous les ordres de Condé (1).

Le 25 juillet, le comte de Fersen arriva à Co-

disposition des princes pour s'occuper de leurs affaires. Mais il voulut rester et resta à Cologne. C'est de là que, pendant longtemps, il fut véritablement leur premier ministre, un précieux intermédiaire entre eux et Breteuil, et remplit le rôle qui, plus tard, fut attribué à Saint-Priest. (Voir mon livre : Les Bourbons et la Russie.) Le comte de Provence faisait grand cas de lui et appréciait fort ses qualités, ainsi que le prouve cet extrait d'une lettre qu'il lui écrivait en novembre 1793 : « Si je suis forcé de pencher vers la politique, vous serez Sully. Si, au contraire, je puis montrer que je suis du sang d'Henri IV, vous serez Duguesclin. En un mot, si je marque dans l'histoire, si mon nom est jamais cité, il ne le serajamaissans le vôtre. » (^Papiers manuscrits du maréchal de Castries.)

(1) La première fut licenciée après la retraite de Brunswick ; l'autre survécut longtemps et, après des infortunes sans nombre, fut dissoute en même temps que la seconde coalition. (Voir mes livres : Les Bourbons et la Russie. — Les Émigrés et lu seconde Coalition.)

blentz. Après Varennes, il s'était rendu à Aix-la- Chapelle où l'attendait son souverain, le roi de Suède. Par son ordre, il était parti sans délai pour Vienne, chargé d'intéresser l'Empereur à l'expédition que méditait son maître et d'obtenir que l'Autriche y prêtât la .main (1). C'est en y allant qu'il s'arrêtait à Coblentz pour présenter ses hommages aux frères du roi de France. Il apprit par eux ce qu'il ignorait encore, qu'au lendemain de [arrestation de Louis XVI, l'Empereur d'Autriche ^ait fait appel à toutes les cours, sauf à celle de lède. Cette nouvelle l'attrista. Elle était d'un fâleux augure pour la commission dont Gustave- .dolphe l'avait chargé. Comme il faisait part de îs craintes aux princes, ceux-ci s'offrirent à scander ses démarches. Ils écrivirent aussitôt à l'Empereur pour lui demander d'admettre Gustave- Adolphe dans la coalition. Uncourrier emporta leurs lettres quelques heures après l'arrivée de Fersen, de façon à le précéder à Vienne. Lui-même, quand il manifesta le dessein de partir sans retard, fut prié d'attendre Calonne qui, de Londres où il ve-

(1) Il offrait seize mille hommes, des navires pour les transporter. Il demandait à l'Autriche de les recevoir dans le port d'Ostende et de lui fournir des subsides. 11 avait envoyé Saint- Priestà Catherine, avec laquelle il venait de conclure la paix, pour solliciter d'elle quelques milliers d'hommes destinés à grossir l'effectif de son expédition.

nait de passer quelques jours, avait annoncé son retour prochain.

L'attente de Fersen ne fut pas longue. Le lendemain, 26 juillet, Calonne se présenta dans la soirée chez les princes, encore tout ému d'un accident qui avait failli lui coûter la vie, sa voiture ayant versé dans le Rhin. Il se disait enchanté de son voyage en Angleterre. Ce n'est pas qu'il eût obtenu les secours qu'il était allé solhciter. En réponse à ses demandes, Pitt avait objecté que s'il prenait parti pour les princes, une violente opposition se formerait dans le Parlement contre lui. Mais, il avait promis de rester neutre entre la France et la coalition et cette promesse qu'il se vantait d'avoir arrachée à Pitt, était interprétée par Calonne comme une victoire remportée par son savoir-faire.

Quant à la régence dont Monsieur cherchait à se parer, Calonne prétendait avoir, au cours de son voyage, acquis la certitude qu'elle serait acceptée avec plaisir par les puissances. Effet d'un mirage i fl dont personne, à Coblentz, n'étaitle jouet au même degré que Calonne, ou mensonge volontaire, cette affirmation ne reposait ni sur la vraisemblance ni sur la réalité. Une fois de plus, le conseiller des princes s'abandonnait à ses illusions. Il n'était pas jusqu'à l'engagement prétendu de l'Angleterre de rester neutre, qui ne fût beaucoup moins positif qu'il ne le disait. Mais les princes avaient confiance

lui. Ils ajoutèrent foi à ses alfirmations. Seul, [ersen ne s'y trompa pas. Au moment de monter, voiture pour se rendre à Vienne, il écrivait : Galonné parle de certitudes qui me paraissent ^ussi vagues que celles dont il se berce depuis dixmit mois. » Et jugeant, avec une égale indépeniance et un égal sang-froid, les émigrés de Coblentz ajoutait : « J'ai trouvé les princes, et surtout [onsieur, très raisonnables. Mais leurs entours ! l'est un foyer dïntrigues abominables où l'intérêt général est toujours sacrifié à l'intérêt particulier. » A une date ultérieure, l'accusation de Fersen it été plus juste encore. Mais dès ce moment, il in voyait assez pour prévoir les odieuses intrigues ■'allaient faire naître l'égoïsme et les ardeurs des "émigrés. Du reste, quiconque les approchait et les observait froidement parlait d'eux avec la même sévérité. L'Empereur qui avait, il est vrai, intérêt à les noircir, ne cessait de se plaindre de leurs indiscrétions et de leurs exigences : « Ils veulent me mettre en avant, me faire agir, et me faire payer pour tous. Ce n'est pas mon compte... Ni d'eux, ni de leurs alentours on ne peut se servir ni s'y fier, ni les aider. Ils ne cherchent qu'à embarrasser, qu'à compromettre. »

Entre temps, le comte d'Artois, d'accord avec son frère, s'était décidé à aller à Vienne après avoir reconnu qu'il n'y avait pas d'autre moyen de se

faire admettre aux conférences de Pilnitz qui allaient s'ouvrir. L'un des premiers confidents de ce projet de voyage lut le comte Eszterhazy, que le prince désirait emmener avec lui. On ne lui cacha rien de ce qu'on attendait de cette démarche. Pour ne pas s'exposer à un refus de TEmpereur, le comte d'Artois entendait se rendre à Vienne incognito, sans demander l'autorisation d'y aller, accompagné seulement de Calonne, du capitaine de ses gardes et du comte Eszterhazy. Il comptait en outre se faire appuyer par Bouille à qui le roi de Prusse, en l'invitant à venir à Pilnitz, offrait un grade dans ses armées et que l'Empereur pressait de faire connaître ses plans déjà communiqués au roi de Suède. Il espérait beaucoup du crédit de ce général alors très en faveur aux cours de Vienne et de Berlin.

Mais, tandis qu'il mettait la dernière main aux préparatifs de son départ, un envoyé de Louis XVI débarquait à Coblentz. C'était le chevalier de Coigny. Il apportait au comte de Provence et au comte d'Artois deux lettres de leur frère, l'une, destinée à être répandue dans le public, les engageant ainsi que les émigrés à rentrer en France ; Tautre, expédiée secrètement, invitant Monsieur à ne s'inspirer que de l'intérêt du royaume. La seconde seulement était sincère, car si le rci souhaitait que ses frères ne le compromissent point, il ne

voulait pas, en les rappelant à Paris, les exposer aux dangers qui le menaçaient lui-même. La première n'avait été écrite que pour tromper l'Assemblée nationale et lui faire croire que le roi s'associait à ses vues. Les princes demandèrent à Coigny si leur frère leur ordonnait de rester inactifs. Au lieu de répondre, Coigny les supplia de ne rien faire qui mit en péril la sécurité de la famille

Iyale. Ils ne pensèrent pas que cette sécurité pût re menacée par la course du comte d'Artois à ienne et son départ fut définitivement résolu. Il eut lieu le 13 août. En passant à Mayence, les )yageurs y virent chez l'Électeur les trois Condé. Ils apprirent là que la paix venait d'être conclue par l'Autriche avec les Turcs et qu'elle allait l'être par la Russie. Ce double événement parut d'un bon augure pour la négociation qu'on tentait auprès de Léopold.

En entrant dans Vienne, le prince et sa suite furent reçus par le duc de Polignac, le baron de Flachslanden et le comte François d'Escars. Ceuxci les conduisirent chez l'ambassadeur d'Espagne. Non seulement, ce diplomate avait mis son hôtel à la disposition du comte d'Artois, mais encore, à défaut de l'ambassadeur de France, M. de Noailles, Iui ne parut pas, il se chargea conjointement avec 'ersen, de demander pour le prince une audience à Empereur.

Léopold venait de refuser à Fersen d'intervenir dans l'expédition projetée par le roi de Suède, en alléguant l'impossibilité de prendre une résolution si grave avant de s'être rencontré à Pilnitz avec le roi de Prusse. Il fut très désagréablement surpris en apprenant la présence du comte d'Artois à Vienne. Toutefois, il n'osa refuser de le recevoir. Il s'exécuta donc et non sans bonne grâce. Il invita les nouveaux venus à dîner, les emmena au spectacle, leur témoigna beaucoup de bienveillance, mais, avec une non moindre habileté, se déroba quand ils voulurent le contraindre, par des questions insidieuses, à faire des réponses qui l'auraient engagé. Ce ne fut pas sans peine que le comte d'Artois obtint la permission d'aller à Pilnitz. Malgré ses efforts, on ne lui accorda pas autre chose. Tout se passa en gracieusetés et en politesses.

Il n'en fallut pas davantage, cependant, pour accroître les illusions du prince et de ses amis. En quittant la table impériale, Pohgnac écrivait à Larouzière : « Ce dîner est sans exemple. Ce qui se passera d'ici au 28 de ce mois, va porter l'épouvante parmi ceux qui jusqu'ici n'ont su régner que par la terreur. L'Empereur a consenti à tout ce que le prince lui a demandé et pour y mettre le sceau, il consent à ce que Monseigneur aille à Pilnitz. Il y verra le roi de Prusse et sera témoin des arrangements faits et signés par les deux souverains relati-

vement à la France. L'Empereur part aujourd'hui et Monseigneur demain. »

Si le crédule et confiant Polignac s'était douté de la réalité, il ne se serait pas hâté de chanter victoire. Le voyage du comte d'Artois avait déplu à l'Empereur, et plus encore à Kaunitz et à Cobenzl. Mal disposés pour la France, convaincus que les affaires de la Monarchie étaient désespérées, ils redoutaient la publicité qu'on ne manquerait pas de donner aux bons procédés dont le comte d'Artois venait d'être l'objet et l'efïet qu'ils produiraient à Paris. Ils ne voulaient pas, quelles que dussent être ■leurs résolutions, paraître avoir agi à la requête des frères de Louis XYI et des émigrés. Ils relevaient avec amertume ce qu'ils appelaient la légèreté du comte d'Artois. Ils ne se montraient pas plus indulgents pour Calonne, critiquaient son étourderie, son langage, ses manières, et loin d'être prêts à agir, ainsi que le supposait Polignac, ils étaient toujours décidés à ne rien céder aux demandes des princes, à se réserver pour l'heure où le roi de France les adjurerait lui-même de le secourir.

Sybell prétend que dans cette entrevue, le comte d'Artois pour pousser l'Empereur à ouvrir les hostilités, alla jusqu'à lui offrir la Lorraine à titre de dédommagement. Il n'y a nulle part dans les documents connus à ce jour, la preuve formelle de cette oôre, bien que plus tard, il ait été question d'une

aliénation de territoire. Il est au moins douteux qu'elle ait été faite et certain que l'Empereur la repoussa, comme il repoussa les nombreuses prières du comte d'Artois, bien que celui-ci se fût emporté jusqu'à lui reprocher son implacable égoïsme.

Le 25 août, T Empereur Léopold et le roi de Prusse se rencontrèrent au château de Pilnitz, résidence des souverains saxons près de Dresde. Le comte d'Artois y vint de son côté le même jour, anxieux et inquiet. Il savait, parle comte Eszterhazy, que les ministres autrichiens regardaient l'affaiblissement de la France comme un grand avantage pour la maison d'Autriche. Il redoutait les effets de leur mauvais vouloir. Cependant l'accueil qu'il reçut, ne révélait que bienveillance et dispositions favorables. On affecta de l'associer à tous les honneurs rendus aux deux souverains. Ils voulurent qu'aux fêtes célébrées en son honneur, dîner, représentation, illuminations, feu d'artifice, bal masqué, il eut sa place à leur coté. Le soir venu, ils le retinrent au château où il passa la nuit ainsi que le comte d'Escars, tandis que les autres personnages de sa suite retournaient coucher à Dresde. Mais, le lendemain, les difficultés commencèrent.

Au cours de ses entretiens avec l'Empereur et avec le roi, le comte d'Artois finit par comprendre qu'il n'obtiendrait rien et que si quelque décision était prise touchant la France, elle le serait sans lui, en

ehors de lui, avec le souci de l'écarter de toute tion ultérieure. Galonné qui, de son côté, conféit avec les ministres, ne fut pas plus heureux que n maître. Ceux du roi de Prusse consentirent à 'entretenir officiellement; ceux de l'Empereur s'y fusèrent, disant qu'ils n'avaient pas d'ordre. Le lendemain seulement, eut lieu une réunion es souverains et de leurs conseillers, à laquelle funt admis le comte d'Artois et Galonné. On devait rédiger une convention tendant à rétablir la moarchie française. Mais, le projet de déclaration it conçu en termes ambigus et vagues. Le mte d'Artois protesta. Galonné s'indigna, exigea langage plus net. Il fallait, disait-il, gagner la nuance de Louis XVI et intimider ses oppreseurs. Il conseillait un manifeste signé de tous les ourbons, énumérantles empiétements de l'Assemlée, annulant ses actes aussi bien que la sanction rachée au roi par la ruse et la violence. Monsieur rait régent, annoncerait à la nation une coalition ropéenne et rendrait les habitants de Paris responsables sur leur vie de celle de Louis XVI. L'Autriche reconnaîtrait le régent en le saisissant des réclamations des princes possessionnés en Alsace. Enfin, l'Empereur ferait entrer en France un corps d'armée composé de ses propres troupes, de Prusens, de Piémontais, d'émigrés, auxquels on joindrait des Suédois, ainsi que plusieurs régiments

qu'offrait de fournir le landgrawe de Hesse-Cassel, et dont la solde serait payée par Léopold.

Le caractère de ces projets, c'est qu'ils mettaient de côté le roi de France et rétablissaient lancien régime. Ils furent écartés et non sans humeur. Après avoir examiné et repoussé Tidée qu'émit Cobenlz de réunir un congrès à Aix-la-Chapelle, les négociateurs s'arrêtèrent à l'opinion qu'on ne pouvait rien faire sans connaître celle de toutes les cours. Finalement, on adopta le projet de déclaration qui venait d'être discuté. Les deux souverains le signèrent malgré le dépit du comte d'Artois, vivement et hautement exprimé.

Bien que ce document soit connu, il convient de le citer ici. En voici les termes :

« Sa Majesté l'Empereur et Sa Majesté le roi de Prusse ayant entendu les désirs et représentations de Monsieur et de M. le comte d'Artois, se déclarent conjointement qu'Elles regardent la situation où se trouve actuellement Sa Majesté le roi de France comme un objet d'un intérêt commun à tous les souverains de l'Europe. Elles espèrent que cet intérêt ne peut manquer d'être reconnu par les puissances dont le secours est réclamé ; qu'en conséquence, elles ne refuseront pas d'employer conjointement avec Leurs dites Majestés, les moyens les plus efficaces, relativement à leurs forces, pour mettre le roi de France en état d'affermir dans la

►lus parfaite liberté les bases d'un gouvernement lonarchique également convenable au droit des souverains et au bien-être de la nation française, .lors, et dans ce cas, Leurs dites Majestés, l'Empereur et le roi de Prusse sont résolues d'agir >romptement, d'un mutuel accord, avec les forces lécessaires pour obtenir le but proposé et commun. In attendant, elles donneront à leurs troupes les ordres convenables pour qu'elles soient à portée de ie mettre en activité. »

Ainsi, le comte d'Artois n'avait pu vaincre la réjistance de l'Autriche et de la Prusse. Ces deux missances refusaient de prendre l'initiative des lostilités contre la nation française. Elles ne vendent agir que d'accord avec l'Europe. Pour établir cet accord, il fallait des efîorts et des délais qui reculaient indéfiniment la solution souhaitée par les princes. Quelque insuffisante que fut cette déclaration, et bien qu'elle n'engageât personne, ceux qui l'avaient rédigée hésitaient à la signer, tant ils la jugeaient inutile et dangereuse.

L'un d'eux dit au moment d'y mettre son nom : — Voilà une cochonnerie qu'il faudra soutenir. Mais comment et jusqu'à quel point?

Il est à remarquer que, malgré l'opinion dédaigneuse qu'en avaient ceux qui venaient de la rédiger, qu'en dépit de ce qu'en pensaient le comte d'Artois et Galonné, elle fut considérée en France et

parmi les émigrés comme une menace solennelle des puissances étrangères contre la Révolution. En décrivant les colères et l'effroi qu'elle déchaîna dans Paris, les historiens de ces jours terribles se sont attachés, pour la plupart, à rechercher dans quelle mesure elle contribua à provoquer de nouveaux excès.

C'est aussi comme une menace que l'interprétèrent les émigrés. Le bruit s étant répandu qu'elle n'avait été faite que par la volonté du roi de Prusse, elle eut pour résultat d'accroître la faveur dont jouissait ce prince parmi les royalistes. L'Eïnigration, dès ce moment, se porta sur Berlin, convaincue qu'elle y serait mieux reçue qu'à Vienne.

Quant aux hommes politiques dont s'inspiraient ordinairement les princes, quand on leur disait que la déclaration de Pilnitz était peu de chose, ils objectaient que ce peu ne devait pas être dédaigné et valait mieux que rien. Le 8 septembre, le marquis de Larouzière écrivait : « Le seul moyen de porter en avant celui dont les circonstances ont fait dépendre notre sort, était de lui ôter tout moyen de reculer. Si l'on n'a pu fixer positivement l'époque de son activité, il paraît cependant qu'il lui sera moins facile désormais de rester oisif et de paralyser autrui. »

Le jour même où avait été signée la déclaration de Pilnitz, le comte d'Artois prit congé de l'Empe-

reur qui se rendait à Prague et accompagna le roi de Prussejusqu'à Dresde. Il fit un court arrêt dans cette ville après avoir vu ce prince partir pour Berlin. C'est là qu'il prit une importante résolution et Fexécuta sur-le-champ en envoyant le comte Eszterhazy à Saint-Pétersbourg. Eszterhazy était chargé de faire connaître à l'Impératrice ce qui vêtait de se passer à Pilnitz et de seconder les délarches confiées au baron de Bombelles, en s'attaîhant à convaincre Catherine qu'elle était maintelantla dernière ressource de la maison de Bourbon ît des émigrés.

En décidant cette mission, en choisissant Esz- [terhazy pour l'accomplir, le comte d'Artois obéissait aux conseils du prince de Nassau qui était venu le rejoindre à Dresde. Témoin et confident de l'échec [ue venaient de subir le comte d'Artois et Calonne, les avait poussés à expédier à l'Impératrice lelqu'un qui marquât un peu et qui fût en état l'obtenir d'elle, en même temps que des secours personnels pour les frères du roi de France, qu'elle "exerçât son influence à l'effet de déterminer les souverains à se coaliser. C'est ainsi que le comte Eszterhazy, dont le nom était connu à Saint-Pétersbourg, avait été désigné pour aller unir ses efforts à ceux de Bombelles ou même se substituer à celuici, s'il était reconnu au-dessous de la tâche en vue de laquelle il avait été envoyé.

Eszterhazy parti, le comte d'Artois prit la route de Coblentz où l'attendait, impatient et anxieux, Monsieur, comte de Provence. Une fois réunis, les deux frères, quoique déçus dans leurs espérances; par les termes d'une déclaration qui subordonnait Faction militaire qu'ils souhaitaient à Taccord préalable des puissances, étudièrent les moyens de tirer parti de l'entrevue des Pilnitz.

Le résultat de leur étude et de leurs méditations fut une lettre publique adressée à Louis XVI, que le comte d'Artois et Galonné s'étaient chargés de rédiger et qui révélait la plus imprudente exaltation. Dans ce manifeste, ils feignaient de croire que le roi n'avait pas accepté librement la Constitution et que son adhésion avait été extorquée. Partant de là, ils se mettaient en révolte contre ses ordres, annulaient les nominations faites dans l'armée depuis le 14 juillet 1789, ainsi que les décisions émanées de l'autorité royale. Quant à la déclaration de Pilnitz, ils étaient parvenus, en la dénaturant, à la transformer en une déclaration de guerre, destinée à produire des effets immédiats.

Comme ils venaient d'expédier cette lettre, ils en recevaient une de l'Empereur les avertissant que s'ils tenaient un langage contraire aux accords conclus entre l'Autriche et la Prusse, il se verrait forcé de les démentir. Dans les dispositions où se trouvaient les princes, ce dur avertissement ne pouvait que

les déconcerter, en leur prouvant une fois de plus que les puissances sans lesquelles ils ne pouvaient rien entendaient paralyser leurs efforts et entraver leur volonté.

Ils étaient encore sous le coup de la missive impériale, quand le baron de Bombelles qu'ils n'attendaient pas, arriva à Schonbornlust. En réponse aux requêtes qu'on l'avait chargé de présenter, Catherine le renvoyait aux princes porteur d'une somme de deux millions de francs qu'elle leur offrait à titre d'avance, pour faciliter l'exécution de leurs projets (1). En même temps, elle écrivait à Nassau à qui elle communiquait les motifs d'ordre intérieur qui ne lui permettraient pas « d'entrer, dès ce moment, avec activité, dans les affaires de France. » Mais, elle promettait d'aviser au moyen « d'être de la partie » au printemps suivant.

Ce langage et deux millions, c'était plus qu'il n'en fallait pour consoler les princes du mauvais vouloir de l'Empereur Léopold. Ils se consolèrent ■n effet, enthousiasmés par les favorables dispositions de Tlmpératrice, assurés que le comte Eszterhazy saurait en tirer parti et qu'ils en auraient

(1) « Comment refuser de vous assister encore lorsque vous 'lie dites qu'avec ce secours vous délivrerez votre patrie de ^fis oppresseurs. Mais, aussi, c'est une condition que l'Europe entière attend de vous. » (Catherine aux princes, 1" octobre 1701.)

le profit dans un prochain avenir. Ils y puisèrent aussi la ferme volonté de ne pas plus tenir compte des ordres et des désirs de leur frère que s'il n'existait pas. Une lettre du comte de Provence écrite vers ce temps (1) traduit sous une forme saisissante leurs sentiments; à ce titre, il convient de la reproduire ici .

(( Mon frère, je vous ai écrit ; mais, c'était par la poste et je n'ai rien pu dire. Nous sommes ici deux qui n'en font qu'un : mêmes sentiments, mêmes principes, même ardeur pour vous servir... Si l'on nous parle de la part de ces gens-là (2) nous n'écouterons rien; si c'est de la vôtre, nous écouterons, mais, nous irons droit notre chemin ; ainsi, si l'on veut que vous nous fassiez dire quelque chose, ne vous gênez pas. Soyez tranquille sur votre sûreté... nous n'existons que pour vous servir ; nous y travaillons avec ardeur et tout va bien. Nos ennemis mêmes ont trop d'intérêt à votre conservation pour commettre un crime inutile et qui achèverait de les perdre. »

Cette lettre est abominable. Elle résume toutes les haines, tous les préjugés, toutes les exigences des émigrés. Pour que leur cause triomphe, ce n'est pas trop de la tête du roi. Ils sont prêts à la

(1) Citée dans les mémoires du baron de Goguelat.

(2) C'est du parti constitutionnel qa'il s'agit.

sacrifier si leur victoire est à ce prix. Quand Louis XVI, au mois de septembre 1791, écrit officiellement à ses frères pour les inviter à revenir auprès de lui. ils lui déclarent qu'ils n'obéiront pas. Si violente est leur réponse rendue publique que la famille royale prisonnière aux Tuileries en est réduite à confesser que les princes la conduisent à la mort. la reine en larmes s'écrie en parlant de Monieur :

— Caïn! Gain!

Le roi essaie de réparer les effets de la conduite ses frères. Il leur envoie un de ses plus dévoués

îFviteurs, le baron de Goguelat, pour leur rappeler

l'ils doivent cesser de susciter des ennemis à la 'rance, rentrer dans le royaume et reprendre leur [lace auprès du trône.

Goguelat arrive un soir à Coblentz. Il est con-

lit auprès des princes par le marquis de Bouille, petite cour de Coblentz ressemble à celle d'un puissant monarque « par l'appareil des gardes, des officiers de toutes armes et de nombreux domestiques dont elle était remplie. » Toute cette foule est dans l'enthousiasme sur la nouvelle qu'un congrès va se réunir à Aix-la-Chapelle, que les puissances accréditent des ambassadeurs auprès des princes et que la contre-révolution va triompher.

Goguelat est reçu par Monsieur, lui remet les lettres dont il est porteur et accomplit sa mission.

— Le roi ignore ce qui se passe, répond Monsieur. Qu'il se tranquillise, nous lui répondrons officiellement. Quant à vous, je me flatte qu'après mûre réflexion, vous ne demanderez pas mieux que d'être des nôtres.

— Monseigneur, Votre Altesse me pardonnera ; mais, j'ai pris envers Leurs Majestés l'engagement de leur apporter votre réponse.

Et Monsieur réplique d'un ton glacial :

— En ce cas, je viens de vous la faire et rien ne s'oppose plus à votre retour.

C'est ainsi que les princes reçoivent les envoyés du roi et se montrent empressés à suivre ses ordres. Quelquefois, dans ces incidents d'un caractère si dramatique, au-dessus desquels on sent passer un vent de mort, l'esprit caustique de Monsieur jette un trait ironique, puéril et prétentieux. Le 6 décembre, ce prince reçoit de Paris une missive importante, ce Louis-Joseph-Stanislas-Xavier, prince Français, lui est-il dit, l'Assemblée Nationale vous requiert, en vertu de la Constitution française, titre III, chapitre II, section III, article 2, de rentrer dans le royaume dans le délai de deux mois, à compter de ce jour, faute de quoi et à l'expiration dudit délai, vous perdrez votre droit éventuel à la régence. »

A cet ordre, Monsieur répond en le parodiant : « Gens de l'Assemblée française se disant natio-

nale, la saine raison vous requiert, en vertu du titre P% chap. I, section I. art. I des lois imprescriptibles du sens commun, de rentrer en vousmêmes dans le délai de deux mois, à compter de ce jour, faute de quoi, après l'expiration dudit délai, vous serez censés avoir abdiqué votre droit à la qualité d'êtres raisonnables et ne serez plus considérés que comme des fous enragés, dignes des Petites Maisons. »

Voilà comment on traite des affaires si graves et qu'on bafoue le gouvernement de la France, sans .>onger que la famille royale est en otage entre ses mains et que c'est à elle que la Révolution fera expier ces plaisanteries outrageantes.

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